Entente de principe du Front commun

Est-ce possible de retrouver le chemin de la ligne du risque ?

Par Mis en ligne le 22 août 2010

L’entente de prin­cipe conclue, en juin, par les diri­geants d’une partie du front commun, sera sans doute rati­fiée sans enthou­siasme. Fort de cette éven­tua­lité, plu­sieurs d’entre nous, sont déjà passés à autre chose accep­tant, en gro­gnant, qu’à défaut de pain on mange de la galette comme disait ma grand mère. Ils n’acceptent pas l’entente, ils s’y résignent.

Plusieurs syn­di­ca­listes parmi mes col­lègues, adhèrent à l’argument qu’il vaut mieux un texte négo­cié qu’imposé par décret. Évidemment. Que cette entente sur le plan sala­rial est plus géné­reuse que ce qu’ont obte­nus les sala­riés d’autres juri­dic­tions au Canada. En effet, un est plus grand que zéro et que s’appauvrir un peu vaut mieux que s’appauvrir davan­tage. Que sur le plan nor­ma­tif, plu­sieurs demandes patro­nales ont été aban­don­nées et on enre­gistre même quelques gains dans la santé et l’éducation, notam­ment la créa­tion de postes.

Des perceptions différentes de la conjoncture

Lorsqu’on creuse un peu la dis­cus­sion, on com­prend vite l’analyse impli­cite fon­dant cet argu­men­taire. S’y révèle une per­cep­tion de l’ espace social et poli­tique tout en noir. Les sala­rié-es ont inté­rio­ri­sés le dis­cours de la crise et l’étroitesse des marges de manoeuvres finan­cières de l’État. Le Québec est dans le rouge nous scande tout les jours le sys­tème de presse de mon­sieur Péladeau. Le res­pon­sable : la gabe­gie des fonc­tion­naires. Plusieurs d’entre nous auraient même le sen­ti­ment d’être pri­vi­lé­giés du simple fait de dis­po­ser d’une rela­tive sécu­rité d’emploi et ce par­ti­cu­liè­re­ment dans les régions res­sources. En dépit du succès pro­met­teur de la grande mani­fes­ta­tion du prin­temps der­nier, la mobi­li­sa­tion des membres tour­ne­rait à vide. Bref, « ça lève pas à la base ». La messe est dite. Vaut mieux prendre ce qui passe et espé­rer que le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois se déploie autre­ment dans la contes­ta­tion sociale et l’action poli­tique, par exemple. Alors qu’il peine à défendre le pou­voir d’achat de ses adhé­rents.

Cette ana­lyse, qui n’est pas sans fon­de­ment fac­tuels immé­diats, reste néan­moins super­fi­cielle. De très nom­breuses enquêtes démontrent que l’opinion publique reste atta­chée au ser­vice public et exprime par­ti­cu­liè­re­ment sa méfiance face au projet de PPP. Que la bataille pour l’opinion publique est loin d’être perdue par­ti­cu­liè­re­ment dans le sec­teur de la santé et de l’enseignement pri­maire-secon­daire. On oublie aussi qu’une action gré­viste, menée de façon intel­li­gente et au moment oppor­tun, peut contri­buer à élar­gir une mobi­li­sa­tion. Encore faut-il oser un brin et essayer de coa­li­ser le plus lar­ge­ment pos­sible contre une hausse des tarifs et mener un vrai débat sur la fis­ca­lité au Québec. Refuser cette voie, c’est prendre pour acquis les contraintes finan­cières de l’État et inévi­ta­ble­ment s’y adap­ter. D’où l’épaisse sinis­trose dans laquelle nous nous engluons et ce, à tous les éche­lons du mou­ve­ment syn­di­cal. Le nou­veau mantra ? « Ça lève pas, stie ! » Mais tous n’en sont pas frap­pés de la même manière. Étrangement, on retrouve dans le syn­di­ca­lisme de très gros vil­lages gau­lois qui semblent immu­ni­sés. Notamment du côté de la construc­tion, des infir­mières, de cer­tains syn­di­cats de char­gés de cours, d’enseignants de CEGEP, quelques CLSC, une fédé­ra­tion de profs du pri­maire-secon­daire et sans doute beau­coup d’autres qui pour­raient cana­li­ser leur décep­tion en action et non en rési­gna­tion.

Je ne crois pas aux théo­ries conspi­ra­tion­nistes, la face pares­seuse de la sinis­trose. Cette entente n’est pas le fruit d’un sor­dide et obscur com­plot tramé par les diri­geants syn­di­caux avec le gou­ver­ne­ment Charest et ce, pour des rai­sons tout aussi obs­cures. Pas ques­tion de déchi­rer sa che­mise et de crier à la tra­hi­son. Cette entente est même le reflet assez fidèle du syn­di­ca­lisme réel­le­ment exis­tant, depuis que nous avons laissé der­rière nous le syn­di­ca­lisme de combat et sa ligne de risque. Les syn­di­ca­listes qui nous pro­posent d’adopter cette entente de prin­cipe sont de bonne foi et croient sin­cè­re­ment que c’est le plus et le mieux qu’on puisse obte­nir dans les cir­cons­tances. Nous ne fai­sons pas la même lec­ture de la conjonc­ture et en tirons tout natu­rel­le­ment des conclu­sions dif­fé­rentes. Voilà tout. Mais force nous est de consta­ter qu’il y a un écart plus impor­tant que jamais entre d’une part, les reven­di­ca­tions ini­tiales et son dis­cours de légi­ti­ma­tion et, d’autre part, le résul­tat concret sur le plan sala­rial. Nous avons com­mencé à nous mobi­li­ser pour, notam­ment, mettre fin à un déjà long pro­ces­sus d’appauvrissement. Nous avons expli­qué que la qua­lité du tra­vail dans le sec­teur public avait un prix et que l’écart de la rému­né­ra­tion avec le privé est devenu into­lé­rable, mena­çant à terme la qua­lité et la sta­bi­lité des ser­vices. Un peu naï­ve­ment sans doute, nous avons cru au bien fondé de ce constat. Nous méri­tons plus et mieux, disions nous. Nous vou­lions 11,25% sur trois ans… et nous avions raison.

Spéculer sur l’avenir immédiat du système

In fine, si cette entente est rati­fiée, nous avons la cer­ti­tude d’approfondir notre appau­vris­se­ment rela­tif les deux pre­mières années et aucune garan­tie tant qu’au résul­tat global pour les trois autres années. Dis autre­ment, même avec une infla­tion modé­rée, per­sonne ne peut affir­mer où nous en serons dans cinq ans. Personne ne peut offrir de cer­ti­tude à qui que ce soit sur l’impact réel de ce dis­po­si­tif d’enrichissement dans le cadre d’un sys­tème éco­no­mique carac­té­risé par le carac­tère cyclique de ses crises. Seul, un dis­po­si­tif conven­tionné per­met­tant l’indexation des salaires au coût de la vie per­met­trait cette garan­tie. Nous avons donc opté pour la ligne de risque, mais pas dans le sens où on l’entendait jadis dans le mou­ve­ment syn­di­cal : le risque inhé­rent à l’action gré­viste. Ce risque est en fait un pari : celui d’une bonne santé rela­tive de l’économie capi­ta­liste dans trois, quatre et cinq ans. Nous spé­cu­lons sur le bon fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème qui n’est pas le nôtre, espé­rant ainsi valo­ri­ser le prix de notre tra­vail dont l’utilité sociale est par ailleurs indis­cu­table.

Hélas, plu­sieurs syn­di­qués-es ne sont pas ou alors très peu des syn­di­ca­listes convain­cus. Personne ne connait avec pré­ci­sion les consé­quences sur ces membres d’une déjà longue période d’érosion du pou­voir d’achat. Plusieurs seront sans doute tentés de poser la ques­tion dans le cadre étroit et tron­qué d’une rela­tion coût/​bénéfice. En ai-je pour mon argent compte tenu des coti­sa­tions ? Pour les syn­di­ca­listes convain­cus, voir pour les sec­teurs plus mili­tants, nous dou­tons que l’acceptation sans combat de cette entente de prin­cipe (pour 5 ans… ne l’oublions pas) puisse avoir un effet favo­rable.

Au collégial, c’est la tâche…

Mon syn­di­cat local d’enseignant de CEGEP pro­cède ces jours-ci, en ins­tance, avec d’autres, à l’analyse fine des dimen­sions nor­ma­tives de l’entente de prin­cipe. Nous en dis­cu­te­rons bien­tôt en assem­blée géné­rale et pren­drons alors posi­tion sur le contenu de nos condi­tions de tra­vail pour les cinq pro­chaines années. Faut pas se trom­per, parce que cinq ans, c’est long… sur­tout quand nous vou­lions une conven­tion de trois ans… À mon humble avis, mes col­lègues se feront une tête et pren­dront posi­tion en se posant une ques­tion celle de la tâche de tra­vail qui indis­cu­ta­ble­ment s’est alour­die au fil des années. Cette entente de prin­cipe va t-elle contri­buer à allé­ger ou alour­dir davan­tage cette tâche ? Quel sera l’impact concret, dans notre col­lège, dans nos classes de cet embauche de nou­veaux profs que pré­voit l’entente sec­to­rielle ? Qu’en pensent nos col­lègues des autres CÉGEP ? Est-ce que nos éven­tuels gains sur le plan nor­ma­tif nous ferons accep­ter , tout compte fait, l’entente de prin­cipe dans son ensemble ? C’est ce que nous ver­rons bien­tôt. Mais connais­sant les tra­di­tions de mon syn­di­cat local, j’en doute fort et cette fois, c’est bien ainsi. Déjà, on iro­nise. Alors, on se retranche dans son petit vil­lage d’Astérix, noble et pathé­tique pos­ture de combat, pen­dant que toute notre tribu de gau­lois dis­cute avec César ? Gauchiste ! Ou pire : dis­si­dent ! comme on disait dans l’Union sovié­tique post-sta­li­nienne avant de vous admi­nis­trer une cami­sole de force chi­mique.

Non, on pense sim­ple­ment qu’on mérite plus et mieux. Que quelque part entre la sinis­trose et le délire aven­tu­riste, il y a place pour une intel­li­gente et patiente stra­té­gie offen­sive axée sur la pro­mo­tion du ser­vice public comme nous l’avons si bien com­mencé. On pense que quel­que­fois, il faut oser la ligne de risque sur­tout quand la partie patro­nale est très faible, comme c’est le cas actuel­le­ment avec ce gou­ver­ne­ment et on com­prend mal pour­quoi, sans combat, il fau­drait accep­ter cette entente de prin­cipe aussi sou­daine que sur­pre­nante. Pourquoi signer si rapi­de­ment ? Où est l’urgence ? Il n’y a pas de feu au lac. On nous explique que la mobi­li­sa­tion a atteint son maxi­mum et que le rap­port de force ne pourra que se dété­rio­rer en défa­veur des sala­riés. On n’explique jamais ce qui fonde cette étrange pré­vi­sion. On pense que les infir­mières qui pla­ni­fient un vote de grève fin sep­tembre ne sont pas des folles finies même si l’isolement dans lequel elles risquent de se retrou­ver, si nous accep­tons l’entente, pour­rait les conduire à revivre le triste film de la répres­sion à la Lucien Bouchard.

Cette fin annon­cée du front commun, ne pré­sage rien de bon pour la suite des choses sur le plan de l’unité syn­di­cale. Si les infir­mières montent seules à l’assaut du ciel, que ferons nous ? En signant nous renon­çons à notre droit de grève pour cinq ans. La moindre des choses, c’est de prendre tout le temps néces­saire pour faire le débat en pro­fon­deur avant de voter.

François Cyr, ensei­gnant au Collège Ahuntsic
22 août 2010

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