Espagne : les raisons de la révolte

Par Mis en ligne le 24 mai 2011

À l’heure où le « mou­ve­ment des indi­gnés » secoue l’Espagne, Contretemps publie un entre­tien avec Miguel Romero, membre de la revue Izquierda anti­ca­pi­ta­lista en Espagne et res­pon­sable de la revue Viento Sur (Madrid). Cet entre­tien a été réa­li­sée le week-end des 21 et 22 mai par Daniel Tanuro au cours de l’Université de prin­temps du mou­ve­ment suisse soli­da­ri­téS.
Daniel Tanuro : D’où vient cette extra­or­di­naire mobi­li­sa­tion qui secoue l’État espa­gnol ?
Miguel Romero : Pour com­prendre, il faut remon­ter à la grève géné­rale du 29 sep­tembre 2010 contre le projet de réforme des retraites. Par rap­port à ce qu’on avait connu les années pré­cé­dentes, la grève avait été un succès. Un quart de la popu­la­tion envi­ron y avait par­ti­cipé. Il faut savoir que le nombre de grèves a chuté ces der­nières années dans l’État espa­gnol ; il y a un dia­logue per­ma­nent entre les syn­di­cats et le patro­nat sur les salaires et toutes les autres ques­tions. La grève mar­quait donc une remo­bi­li­sa­tion sociale. Mais une offen­sive média­tique a immé­dia­te­ment été déclen­chée, pré­sen­tant le mou­ve­ment comme un échec. Les direc­tions syn­di­cales ont été for­te­ment impac­tées par cette cam­pagne et la mobi­li­sa­tion est restée sans pré­cé­dent. Il n’est pas sûr qu’un nouvel appel à la grève aurait été cou­ronné de succès, mais il aurait lancé un mes­sage de déter­mi­na­tion et de cou­rage du type : « Nous res­tons oppo­sés au projet du gou­ver­ne­ment ».
Au lieu de cela, les syn­di­cats ont négo­cié avec le gou­ver­ne­ment et accepté la réforme des retraites, moyen­nant quelques modi­fi­ca­tions mineures. Le bilan est très lourd pour le monde du tra­vail : les actifs de 40-45 ans, lorsqu’ils seront à la retraite, tou­che­ront une pen­sion infé­rieure de 20% à leur pen­sion actuelle. Cet accord a semé la frus­tra­tion mais aussi la pas­si­vité dans le mou­ve­ment ouvrier. Par contre, il a sus­cité la colère des jeunes qui s’étaient inves­tis dans la grève, avaient été soli­daires des piquets, etc. L’idée s’est répan­due qu’il n’y avait rien à attendre des syn­di­cats majo­ri­taires. Quant aux syn­di­cats mino­ri­taires, comme la CGT [scis­sion de la CNT qui se défi­nit comme anar­cho-syn­di­ca­liste, NDLR], ils ont peu de poids. Ils auraient la force pour deve­nir une réfé­rence, mais leur ligne sec­taire les en empêche. Dans ce cas-ci, ils se sont conten­tés d’une décla­ra­tion. Les condi­tions étaient ainsi réunies pour qu’une ini­tia­tive émerge de la jeu­nesse elle-même.
D. T. : Quels sec­teurs de la jeu­nesse sont à la base du mou­ve­ment ?
M. R. : Début 2011, on sen­tait une cer­taine ten­sion dans les uni­ver­si­tés. Mais, au niveau de la gauche anti­ca­pi­ta­liste, nous étions assez pes­si­mistes. Nous notions sur­tout l’absence de pers­pec­tives : l’impasse sociale se pro­lon­geait. En mars, au Portugal, l’appel Jeunes pré­caires était lancé sur Internet et débou­chait sur une extra­or­di­naire mani­fes­ta­tion de 250 000 per­sonnes à Lisbonne. La mani­fes­ta­tion avait très peu de contenu poli­tique : « Nous sommes humi­lié-es », « Nous sommes la géné­ra­tion la plus formée et nous sommes au chô­mage ou dans des bou­lots pré­caires ». Mais le nombre de mani­fes­tant-es était impres­sion­nant. Cet exemple a eu un effet immé­diat dans les uni­ver­si­tés espa­gnoles, notam­ment à Madrid. Il faut savoir que le chô­mage frappe presque 20% de la popu­la­tion, soit 4,9 mil­lions de per­sonnes. Le chô­mage des moins de 25 ans est de 40,5%. La plu­part des jeunes entre 20 et 30 ans sur­vivent grâce à des petits bou­lots, avec 600 euros par mois. Ils ne sont donc pas en situa­tion d’avoir une vie indé­pen­dante de la famille. C’est ainsi qu’une cen­taine d’étudiant-es ont formé le groupe « Jovenes sin futuro » [« jeunes sans avenir »]. La pla­te­forme se décri­vait comme une ini­tia­tive de jeunes « sin curro, sin casa, sin pen­sion, sin miedo » [« sans soins, sans toit, sans revenu, sans peur »]. Le plus impor­tant dans cette énu­mé­ra­tion est « sin miedo » [« sans peur »]. J’ai inter­viewé ces jeunes à l’époque, pour Viento Sur. Ce sont des per­sonnes intel­li­gentes et modestes. Leur pla­te­forme a appelé à une mani­fes­ta­tion pour le 7 avril. On y atten­dait quelques cen­taines de per­sonnes. Ils étaient 4 000 à 5 000.
Le succès de la mani­fes­ta­tion du 7 avril a incité les orga­ni­sa­teurs-trices à convo­quer une autre mani­fes­ta­tion pour le 15 mai. Entre-temps était apparu un autre groupe : « Democracia real ya » [« Démocratie réelle main­te­nant »]. Sa pla­te­forme était très limi­tée poli­ti­que­ment. Sur le plan social, elle se pro­non­çait contre le chô­mage, contre la dic­ta­ture du marché, etc. Mais, sur le plan poli­tique, elle se disait « ni de droite, ni de gauche ». Au sein de la gauche radi­cale, cette ini­tia­tive est appa­rue comme très sus­pecte, car nous devons faire face aujourd’hui dans l’État espa­gnol à une droite très agres­sive. Par ailleurs, per­sonne ne connais­sait les ini­tia­teurs-trices de ce groupe.
À l’origine, « Democracia real ya » était exclu­si­ve­ment madri­lène. Des appels étaient lancés aussi dans d’autres villes. Les ras­sem­ble­ments y étaient très modestes mais, à Madrid, la mani­fes­ta­tion a ras­sem­blé de 20 000 à 25 000 per­sonnes. C’était un cor­tège très com­ba­tif et joyeux, très dif­fé­rent des mani­fes­ta­tions tra­di­tion­nelles ennuyeuses. La mani­fes­ta­tion se ter­mi­nait à la Puerta del Sol [place du centre de Madrid], avec des dis­cours très à gauche, très cri­tiques du syn­di­cat majo­ri­taire, pro­non­cés non par des jeunes mais par des per­son­na­li­tés, notam­ment Carlos Taibo – un pro­fes­seur d’université liber­taire.
Il y a avait un petit groupe de black blocks dans la mani­fes­ta­tion, comme c’est sou­vent le cas. Ils ont sus­cité des inci­dents. Quatorze d’entre eux ont été arrê­tés. Cela a entraîné une soli­da­rité immé­diate contre la police. C’est là qu’une série de gens, tota­le­ment incon­nus et inor­ga­ni­sés, ont eu une idée géniale : orga­ni­ser un cam­pe­ment sur place, jusqu’au len­de­main, à la Puerta del Sol. L’initiative était aussi sym­pa­thique que sur­pre­nante : vingt ou trente per­sonnes à peine sont ainsi res­tées sur place. Pourtant, cette ini­tia­tive a fait boule de neige. Le 16 mai au matin, une cen­taine de per­sonnes étaient pré­sentes au tri­bu­nal. L’après-midi, quelques cen­taines, voire quelques mil­liers de gens se ras­sem­blaient à la Puerta del Sol. La sym­pa­thie de la part de la popu­la­tion était énorme. Les ras­sem­ble­ments tous les soirs à 20h gros­sis­saient : 15 000, puis 20 000 per­sonnes. Du coup, la cam­pagne élec­to­rale est passée au second plan. Des ras­sem­ble­ments étaient orga­ni­sés dans plus de cent villes. Une ville comme Valence, qui est très à droite, a vu un ras­sem­ble­ment de 10 000 per­sonnes hier. On n’avait pas vu ça depuis très, très long­temps. Il y a eu récem­ment 15 000 mani­fes­tant-es à Barcelone, 30 000 à Madrid – tel­le­ment de monde que l’accès à la place n’était plus pos­sible.
Le ras­sem­ble­ment de ven­dredi étant inter­dit par la Junta elec­to­ral [organe judi­ciaire spé­cial], le ministre de l’Intérieur, Rubalcava, devait donc donner l’ordre de dis­per­ser les gens. Mais ce n’était pas pos­sible. Ce poli­ti­cien sans prin­cipes, mais intel­li­gent, proche de Felipe Gonzalez, aurait été à la base des GAL [com­man­dos para-poli­ciers anti-ETA dans les années 80, NDLR]. Il a déclaré : « en réa­lité, la police a pour fonc­tion de résoudre les pro­blèmes, pas d’en créer. Dissoudre une mani­fes­ta­tion de 30 000 per­sonnes, c’est créer un pro­blème plus grand encore. La police ne doit donc inter­ve­nir qu’en cas de conflit. Or, il n’y a pas de conflit ». Rubalcava a agi intel­li­gem­ment tout en jouant une carte per­son­nelle, car il est can­di­dat aux élec­tions. Les gens crai­gnaient une expul­sion des mani­fes­tant-e-s après 24h. À 2h du matin, la police s’est reti­rée : ce fut une explo­sion de joie. Un autre fait à noter est qu’il y a eu des ras­sem­ble­ments de sou­tien dans 538 villes du monde !
D. T : Qui sont les ani­ma­teurs-rices de ce mou­ve­ment ? Le contenu de celui-ci est-il plus clair aujourd’hui ? Quel est le rôle des femmes, des immi­gré-es, en son sein ?
M. R. : La coor­di­na­tion compte envi­ron 60 jeunes de 25 à 28 ans. Ce sont de jeunes diplômé-es avec une bonne qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle, au chô­mage, pré­caires, subis­sant de mau­vaises condi­tions de tra­vail, sans expé­rience ni affi­lia­tion poli­tiques. Il n’y a pas d’étudiant-es parmi eux-elles. Dans les ras­sem­ble­ments, il y a aussi fort peu de jeunes des quar­tiers popu­laires. Pour éviter de donner l’image d’un mou­ve­ment du centre-ville, la coor­di­na­tion madri­lène a décidé d’aller doré­na­vant dans ces quar­tiers. Quant au Manifeste, il est glo­ba­le­ment bon. Il se pro­nonce pour la natio­na­li­sa­tion des banques, la pro­tec­tion des chô­meur-euses, etc. Il conteste aussi la loi élec­to­rale. C’est un pro­gramme de réformes démo­cra­tiques et sociales. L’écologie est pré­sente, mais de façon mar­gi­nale. Il n’y a pas de grande conscience anti­ca­pi­ta­liste. Le slogan « A-a-a-anti­ca­pi­ta­lista » est sou­vent repris dans les mani­fes­ta­tions, mais sans qu’il se tra­duise par un grand contenu idéo­lo­gique.
Le mou­ve­ment compte beau­coup de femmes, mais le mou­ve­ment fémi­niste est absent et les reven­di­ca­tions fémi­nistes éga­le­ment : il y a beau­coup d’affichettes qui font penser à Mai 68, mais pas une seule sur une ques­tion fémi­niste. C’est pré­oc­cu­pant : peut-être le résul­tat du fait que le mou­ve­ment fémi­niste en Espagne, depuis 30 ans, s’est replié sur des ques­tions spé­ci­fi­que­ment femmes. Le mot « femme » est même absent du Manifeste. La même chose vaut pour les jeunes immi­gré-es : ils-elles sont nom­breux-ses dans le mou­ve­ment, mais pas dans la coor­di­na­tion. Tous les porte-parole sont des autoch­tones.
D. T. : Comment vois-tu les pers­pec­tives du mou­ve­ment ?
M. R. : Sauf sur­prise, les élec­tions don­ne­ront une large vic­toire à la droite, qui va gagner de nom­breuses régions et muni­ci­pa­li­tés, et donc un échec pour le PSOE. Il sera cepen­dant inté­res­sant de voir les résul­tats d’Izquierda Unida (IU). IU a tenté d’apparaître comme l’expression poli­tique du mou­ve­ment. Un com­por­te­ment plutôt oppor­tu­niste, car IU est une partie de la gauche ins­ti­tu­tion­nelle qui ne défend pas un pro­gramme anti­ca­pi­ta­liste. Les son­dages don­naient à IU 6 à 8% des voix. S’ils ont plus que 8%, ce sera un effet du mou­ve­ment. IU a prévu une ren­contre avec la direc­tion du mou­ve­ment. Il y a là un cer­tain risque. IU n’a aucune pos­si­bi­lité d’hégémoniser le mou­ve­ment, car ce n’est pas une orga­ni­sa­tion mili­tante et qu’elle est sec­taire et ins­ti­tu­tion­na­liste. Mais le poids ins­ti­tu­tion­nel peut appa­raître comme inté­res­sant à la direc­tion du mou­ve­ment, qui peut croire ainsi dis­po­ser d’un relais dans le Parlement. Cela repré­sen­te­rait un risque pour l’indépendance et la radi­ca­lité de la mobi­li­sa­tion. Les syn­di­cats aussi ont demandé une ren­contre. En fait, le mou­ve­ment est devenu une réfé­rence poli­tique pour tout le monde.
Une ques­tion qui va se poser sera : « Quoi faire du cam­pe­ment ? » Il faudra le lever, mais cela fera l’objet d’un débat, et d’autres ini­tia­tives doivent prendre le relais, notam­ment les ini­tia­tives en direc­tion des quar­tiers popu­laires. Les médias diront : « C’est fini » ; des socio­logues le disent déjà. Il ne faudra pas les croire. Je suis peut-être trop opti­miste, mais il me semble peu pro­bable que le mou­ve­ment dis­pa­raisse. Il implique trop de monde, trop de jeunes, trop de gens qui pensent que c’est « leur mou­ve­ment », et qui veulent que « la lutte conti­nue ». Au Portugal, la grande mani­fes­ta­tion des 250 000 est restée sans len­de­mains. Ici, l’originalité c’est un mou­ve­ment en pleine période élec­to­rale, dont le slogan le plus popu­laire est : « PSOE, PP, la misma mierda es » [« le PSOE et le PP sont la même merde », NDLR], qui devient une réfé­rence pour de larges couches de la popu­la­tion. L’enthousiasme est énorme. Je crois que « plus rien ne sera comme avant », que tout sera mieux qu’avant. Pour notre cou­rant (jeune, non sec­taire, non doc­tri­naire, très lié aux mou­ve­ments sociaux), c’est une oppor­tu­nité. Mais conti­nuer sera dif­fi­cile.
Une condi­tion-clé pour que le mou­ve­ment se pour­suive, c’est qu’il s’élargisse en nouant des liens avec d’autres mou­ve­ments sociaux : mou­ve­ment des femmes, mou­ve­ment éco­lo­giste et, bien sûr, mou­ve­ment ouvrier. Cela demande une pers­pec­tive à moyen terme, une accu­mu­la­tion de forces, et des impul­sions venant de l’extérieur du mou­ve­ment. Nous avons eu une expé­rience néga­tive en 2009, avec un mou­ve­ment très fort sur la ques­tion du loge­ment : il n’a pas pu conti­nuer par suite de dis­sen­sions internes pro­vo­quées par des élé­ments sec­taires. Des mou­ve­ments de ce type ne peuvent durer que s’ils sont uni­taires.
D. T. : Des impul­sions sont-elles venues de sec­teurs syn­di­caux ?
M. R. : Il n’y a pas de cou­rant de gauche dans les grands syn­di­cats et la CGT est mar­gi­nale. Il n’y a donc rien eu d’autre mal­heu­reu­se­ment que des décla­ra­tions des res­pon­sables en faveur du mou­ve­ment (ils ne pou­vaient pas faire autre­ment). Il n’y a pas eu de com­mu­ni­qués de soli­da­rité de la part de comi­tés d’entreprises, d’entreprises en grève, de syn­di­cats de branche, etc. Donc : mou­ve­ment tout à fait nou­veau, sans lien avec les mobi­li­sa­tions exis­tantes.
D. T. : Quel est l’impact des révo­lu­tions arabes ? On note une cer­taine res­sem­blance dans les formes d’action…
M. R. : Il y a cer­tai­ne­ment un écho des révo­lu­tions arabes du point de vue de l’occupation de l’espace public et des moyens de com­mu­ni­ca­tion. Le cou­rage des mani­fes­tant-es est aussi quelque chose qui a impres­sionné. Mais atten­tion : un cama­rade m’a parlé de « place Tahrir à Barcelone ». Il ne faut pas exa­gé­rer : il n’y a aucune com­pa­rai­son du point de vue de la dureté de la lutte.
D. T. : Comment agis­sez-vous en tant que mili­tant-es anti­ca­pi­ta­listes ?
M. R. : Nous sommes pré­sent-es dans les ras­sem­ble­ments, depuis le début. Auparavant, nous étions déjà pré­sent-es dans « Jovenes sin futuro ». Par contre, nous étions tota­le­ment exté­rieur-es à « Democracia real ya », comme tous les cou­rants poli­tiques d’ailleurs. Nous avons par­ti­cipé à la rédac­tion du Manifeste. Nous avons de très bons rap­ports avec le cou­rant auto­nome non-sec­taire, qui est très pré­sent dans le mou­ve­ment. D’une façon géné­rale, il faut être très pru­dent et réservé, notam­ment par rap­port à l’auto-affirmation : dra­peaux, auto­col­lants, etc. L’autre jour, la photo en pre­mière page d’El Pais mon­trait tout un groupe de cama­rades d’Izquierda anti­ca­pi­ta­lista. J’étais sou­lagé de consta­ter qu’ils ne por­taient pas d’autocollants de l’organisation.

date :

24/05/2011 – 01:23

Daniel Tanuro and Miguel Romer

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