Entretien sur Marx et le marxisme

Mis en ligne le 20 novembre 2007

Je reçois un mes­sage éma­nant du PRCF, le Pôle de renais­sance com­mu­niste en France, où il est ques­tion de «  forger à la base et dans l’action un Front de résis­tance anti­fas­ciste, popu­laire, patrio­tique et pro­gres­siste unis­sant tous les répu­bli­cains », de « construire l’organisation du PRCF (remise des cartes, abon­ne­ment à l’IC, construc­tion des JRCF…) », d’ « ins­crire le bonnet phry­gien dans le blanc de l’étendard natio­nal », etc. 
Ces fos­siles me font froid dans le dos. Je vais cher­cher du récon­fort auprès d’un mar­xiste sen­sible et subtil : Daniel Bensaid.


Pour vous, être mar­xiste aujourd’hui, c’est quoi, au fond ?

Je ne dirais pas que je ne le pro­clame plus, mais je le dis rare­ment, parce que l’histoire du mot a pris le dessus sur le sens, la conno­ta­tion sur la signi­fi­ca­tion. Le mot a servi a tant de choses dif­fé­rentes et contra­dic­toires qu’il ne peut plus être uti­lisé inno­cem­ment. Il y a eu des mar­xismes d’État, des mar­xismes de parti… Aujourd’hui, il fau­drait parler de mille (et un) mar­xismes. Ce plu­ra­lisme découle des contra­dic­tions mêmes et des limites his­to­riques de la pensée de Marx. C’est un héri­tage ouvert : comme disait Derrida, l’héritage, ce n’est pas quelque chose qu’on dépose au coffre, c’est ce qu’en font – et en feront – les héritiers.

Pour trou­ver un sens, il faut reve­nir au noyau dur, au titre qui a accom­pa­gné Marx pen­dant près de qua­rante ans, des manus­crits de 1844 à sa mort : « la cri­tique de l’économie poli­tique ». Prenons l’exemple de la mon­dia­li­sa­tion. Beaucoup d’esprits cri­tiques racontent com­ment elle fonc­tionne – les para­dis fis­caux, la spé­cu­la­tion finan­cière, la mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée, y com­pris du vivant – mais tout ça, c’est des­crip­tif, ce n’est pas expli­ca­tif. La force de Marx, c’est d’avoir anti­cipé, au moment où l’on était au tout début du capi­ta­lisme indus­triel – quand il parle du pro­lé­ta­riat dans les années 1840, c’est qui ? ce sont les ébé­nistes du fau­bourg Saint-Antoine, les joailliers et les tailleurs alle­mands qui font de la cou­ture à domi­cile. Il a démonté à l’origine le méca­nisme nais­sant de l’accumulation du capi­tal. Aujourd’hui, on a un sen­ti­ment per­ma­nent d’accélération du temps, d’hystérisation de la vie quo­ti­dienne, d’invasion de l’espace par la logique mar­chande jusqu’à l’occuper tout entier. Ce n’est pas le pur effet de la tech­no­lo­gie, même si elle y contri­bue, mais c’est la logique de l’accumulation du capi­tal qui, pour échap­per à sa propre ombre, est obligé de tour­ner de plus en plus vite sur lui-même, comme un der­viche, pour com­pen­ser son ren­de­ment décrois­sant. Pour com­prendre notre monde au lieu de se conten­ter de cri­ti­quer et de dénon­cer, la pensée de Marx reste un point de départ – pas un point d’arrivée bien sûr ! Braudel disait d’ailleurs que si l’on vou­lait en finir avec le mar­xisme, il fau­drait une incroyable police du voca­bu­laire. Il y a des élé­ments de cette pensée qui sont deve­nus la prose quo­ti­dienne de notre temps, même chez ceux qui ne sont pas mar­xistes du tout. Donc, pour moi, être mar­xiste c’est garder ces outils de com­pré­hen­sion du monde, pas pour les conser­ver mais pour les faire vivre. C’est penser que ce monde-là n’est pas réfor­mable par retouches, qu’il faut le chan­ger, et que l’urgence en est plus grande que jamais.

Il y a un danger, que Derrida avait perçu dès 1996 dans Spectres de Marx, celui d’une réha­bi­li­ta­tion aca­dé­mique de Marx, sur le mode : c’est une pensée puis­sante, et s’il ne s’était pas mis en tête de faire de la poli­tique, il aurait pu être quelqu’un de tout à fait fré­quen­table : il est dans la Pléiade, c’est déjà une ins­tal­la­tion monu­men­tale (Lénine a peu de chances d’entrer dans la Pléiade !), il fait partie du Panthéon des pen­seurs de notre époque, mais il aurait mieux valu qu’il ne se mêle pas d’écrire sur la Commune de Paris. Mais jus­te­ment, chez Marx, c’est indis­so­ciable. Ce qui en fait une figure nou­velle d’intellectuel qui, de manière acro­ba­tique, a mené de front dans les années 1860 la rédac­tion du Capital et l’organisation maté­rielle, le col­lage des timbres, si l’on veut, sur les convo­ca­tions de la Ie Internationale. Pour toutes ces rai­sons, je pense, comme Derrida encore, qu’il n’y a « pas d’avenir sans Marx » : pour, contre, avec, oui, mais pas « sans ». Et quand les néo­li­bé­raux traitent Marx de rin­gard du XIXe siècle, ça me fait rire, alors qu’eux-mêmes en sont à Hobbes, à Locke et à Tocqueville. Marx est un pen­seur contem­po­rain, et sa contem­po­ra­néité, c’est le capi­tal lui-même, c’est lui qui est son alter ego. Il est entré dans le cer­veau imper­son­nel du capi­tal, comme un pro­fi­leur de roman poli­cier entre dans le cer­veau et la logique d’un serial killer. Et aujourd’hui, le cer­veau s’est déve­loppé, mais pour com­prendre com­ment il fonc­tionne, il faut en passer par Marx. Si je suis mar­xiste, c’est dans ce sens et pour ces raisons-là.

Est-ce que vous voyez un fon­de­ment à la dis­tinc­tion entre un Marx de jeu­nesse, et le Marx plus éco­no­miste, plus pro­duc­ti­viste du Capital ?Il me semble que les œuvres de la matu­rité n’ont pas le même ton, qu’on ne trouve plus dans les années 1860 la même joyeuse agres­si­vité, la même inso­lence que dans les années 1840.

Personne ne sort intel­lec­tuel­le­ment armé de la cuisse de Jupiter, et il y a donc un roman de for­ma­tion pour Marx comme pour qui­conque. Tout au début, il y a un Marx démo­crate libé­ral, jusqu’au tour­nant de 1843-1844, quand il tra­vaille à la Gazette rhé­nane, quand il refuse de manière expli­cite l’appellation même de com­mu­niste. Et puis il y a cette rup­ture, comme il le dit, avec la vieille conscience phi­lo­so­phique héri­tée de Hegel : les textes fon­da­men­taux qui mûrissent en 1843 et sont publiés en 1844 dans l’unique numéro des Annales franco-alle­mandes : Sur la ques­tion juive, et l’Introduction à la cri­tique de la phi­lo­so­phie du droit où, pour la pre­mière fois, il parle du prolétariat.

Ensuite, il passe d’un genre phi­lo­so­phique, et même par­fois lyrique, à une cri­tique dont l’aspiration à la rigueur pro­duit une impres­sion d’austérité. Travailler sur les sta­tis­tiques des fabriques anglaises, sur les sché­mas de repro­duc­tion, ce n’est pas déso­pi­lant. Engels le lui disait, le livre II du Capital va être aride ! En revanche, les pre­miers cha­pitres du Livre I sur le féti­chisme de la mar­chan­dise, où l’on voit le tra­vailleur venir se vendre sur le marché, où l’on suit l’homme aux écus dans les sous-sols, ou encore le cha­pitre sur l’accumulation pri­mi­tive en Angleterre, tous ces textes sont très poé­tiques. C’est une grande œuvre lit­té­raire, dont l’un des rares équi­va­lents serait À la recherche du temps perdu

Ah bon ! ça alors !

Ça peut paraître bizarre, mais c’est la même construc­tion : chez Proust, on part de la made­leine, et, en l’ouvrant, il en sort un monde, le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, etc. Et Marx part de la mar­chan­dise, de ce qu’on a sous la main de plus banal, un crayon, une paire de lunettes – on ouvre ça, et il en sort, comme du cha­peau d’un magi­cien, le tra­vail abs­trait et le tra­vail concret, la valeur d’usage et la valeur d’échange, le capi­tal constant et le capi­tal variable, le capi­tal fixe et le capi­tal cir­cu­lant… : tout un monde là aussi ! Et la boucle est bou­clée : on a d’un côté le Temps retrouvé, et de l’autre, au bout du cycle de la pro­duc­tion, de la cir­cu­la­tion, et de la repro­duc­tion, on trouve le Capital en chair et en os et non plus à l’état de sque­lette, le Capital comme grand sujet vivant de la tra­gé­die moderne. Mais l’idée a été déve­lop­pée par cer­tains, par le jeune Gramsci en par­ti­cu­lier (et bien plus tard par Negri), qu’il y a un Marx de la révolte et de la sub­jec­ti­vité – en par­ti­cu­lier dans les manus­crits de 1857-1858 – et que plus tard cette dimen­sion dis­pa­raît. Castoriadis, qui était pour­tant quelqu’un de cultivé, a même dit que dans Le Capital, il n’y avait plus de lutte de classes ! Je n’ai jamais com­pris com­ment on peut sortir une telle énor­mité. Il ne s’agit pour­tant pas seule­ment dans Le Capital de décor­ti­quer les méca­nismes de l’exploitation, de la plus-value, ce qui était un enjeu à l’époque, mais c’était poli­tique, c’était le point d’appui néces­saire pour la cri­tique de Proudhon, pour mon­trer qu’on n’arriverait pas à sup­pri­mer l’exploitation et l’oppression par un crédit équi­table et une juste répar­ti­tion, qu’il fal­lait aller à la source même de l’extorsion de plus-value. Mais l’article de Gramsci, « La Révolution contre Le Capital », est resté célèbre – la révo­lu­tion comme sub­jec­ti­vité, contre une science froide, filon repris par Negri dans Marx au-delà de Marx.

Je pense qu’on ne peut pas décou­per une œuvre au séca­teur. Les manus­crits de 1857-58, que cer­tains trouvent plus lyriques, plus auda­cieux sur le plan lit­té­raire, font partie des maté­riaux pré­pa­ra­toires du Capital. Et la capa­cité d’indignation et de révolte, elle est tou­jours pré­sente dans Le Capital, et la part de sub­jec­ti­vité aussi. Et la part d’indignation, de révolte, mais d’indignation et de révoltes rai­son­nées, maî­tri­sées, pour que la lutte en devienne plus efficace.

Une partie des réserves sur l’œuvre de Marx tient au fait que ses idées se sont confon­dues dans les esprits avec un mar­xisme doc­tri­naire. J’ai moi-même été formé avec l’immortelle bro­chure de Staline, Matérialisme his­to­rique et maté­ria­lisme dia­lec­tique, avec les Principes élé­men­taires de phi­lo­so­phie de Georges Politzer, etc. Une autre raison, c’est la mécon­nais­sance édi­to­riale de Marx en France. En 1968, les Grundrisse n’étaient pas tra­duits, Althusser ne les connais­sait pas. Il pousse un peu la coquet­te­rie, puisque dans L’Avenir dure long­temps, il pré­tend qu’il n’avait lu à l’époque que le livre I du Capital. C’est cette mécon­nais­sance qui a fait attri­buer à Marx en France une lec­ture à domi­nance posi­ti­viste. On consi­dère sou­vent que Marx et Auguste Comte, c’est du pareil au même, alors que pour Marx, Comte était un triple crétin. Dans tout le Capital, je crois qu’il n’y a sur Comte que deux notes de bas de page, pour dire : « Comment peut-on écrire des choses pareilles, trente ans après Hegel ? » Il n’empêche, toute l’université fran­çaise, en tout cas les sciences dites humaines, a été domi­née par le com­tisme. Littré était l’héritier direct de Comte, et Durkheim aussi, et l’historiographie de Lavisse, et Jules Ferry, tout l’appareil aca­dé­mique était posi­ti­viste. Et le mou­ve­ment ouvrier fran­çais, du moins dans sa partie intel­lec­tuelle, a été lui aussi coulé dans ce moule : il y avait peu de ger­ma­nistes parmi ses fon­da­teurs, à part Jaurès et Sorel, donc ils n’avaient pas accès aux textes…

D’où le contre­sens, l’interprétation de Marx comme un scien­tiste. Marx signale la dif­fé­rence entre ce qu’il appelle « la science alle­mande et la science anglaise ». Pour lui, la science anglaise, c’est les sciences exactes ou posi­tives. Il est très admi­ra­tif, par­fois à l’excès, pour les pro­grès de la phy­sique, de la chimie, de la géo­lo­gie… Et il y a la science alle­mande, la Wissenschaft, qui n’est pas la science au sens fran­çais du terme : c’est le mou­ve­ment dyna­mique de la connais­sance. Très peu de gens en France s’en sont rendu compte. En par­ti­cu­lier le pre­mier Althusser, celui des années 1960, a construit sa noto­riété sur un com­plexe de scien­ti­fi­cité, une volonté que le mar­xisme soit si scien­ti­fique que des mar­xistes puissent être recon­nus par leurs pairs aca­dé­miques comme des gens sérieux, et non comme des signa­taires de péti­tions, des intel­lec­tuels mer­ce­naires. D’où la quête (inache­vée !) dans l’œuvre de Marx d’une « cou­pure épis­té­mo­lo­gique » introu­vable : quand Marx est-il devenu savant, au lieu d’être idéo­logue et phi­lo­sophe ? Finalement, Althusser découvre le pot au rose : Marx serait devenu mar­xiste peu avant sa mort, en 1883, dans un petit texte que sont les Notes sur Wagner. Il était temps !

Pourquoi cet achar­ne­ment à trou­ver ce par­tage radi­cal entre l’enfer de l’idéologie et l’univers lumi­neux de la science ? C’est pour être savant à la fran­çaise. Les excep­tions sont très peu nom­breuses, de ceux qui ont com­pris qu’il y avait une autre idée de la connais­sance chez Marx. Il y a eu Manuel Sacristan en Espagne, il y a Blanchot en France : dans un court texte de l’Amitié, qui s’intitule « Les trois paroles de Marx », il montre com­ment Marx mêle ses trois paroles, la poli­tique, la phi­lo­so­phie, et puis cette idée de science qui est si décon­cer­tante dans la culture fran­çaise. Finalement, la chute du Mur de Berlin et l’explosion de l’Union sovié­tique auront pro­ba­ble­ment libéré Marx et ses mille (et un) mar­xismes des ortho­doxies doc­tri­naires qui les tenaient cap­tifs. Je dis mille et un, car le pro­blème est là : cher­cher ce qui dans cette plu­ra­lité des mar­xismes peut consti­tuer leur unité, ce qui permet de dépar­ta­ger les inter­pré­ta­tions légi­times du contre­sens pur et simple.

Source : [Europe Solidaire Sans Frontières]

BENSAÏD Daniel , HAZAN Eric

octobre 2007

Cet entre­tien a été réa­lisé par Eric Hazan et publié dans son ouvrage sur les cent pre­miers jours de Sarkozy, : Changement de pro­prié­taire, la guerre civile conti­nue, Le Seuil, Paris, 2007, 180 p, 15 €.

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