Entretien avec Rafael Correa, président de l’Équateur

Par Mis en ligne le 07 janvier 2011

Le 30 sep­tembre 2010, le prin­ci­pal régi­ment de police de Quito s’est sou­levé contre le pré­sident Rafael Correa, qui mène d’audacieuses réformes pro­gres­sistes en Equateur. La ten­ta­tive de coup d’État a fait 8 morts et 275 bles­sés, mais a échoué. Quelles leçons poli­tiques a tiré le pré­sident de cette ten­ta­tive de ren­ver­se­ment ? Pour en parler et nous donner éga­le­ment son point de vue sur la révo­lu­tion citoyenne, l’évolution de l’Amérique latine et divers fronts de poli­tique inter­na­tio­nale, Rafael Correa nous reçoit dans le salon pro­to­co­laire du Palais Carondelet à Quito.


Vous avez qua­li­fié la ten­ta­tive d’assassinat du 30 sep­tembre de ’coup d’Etat’. Certains com­men­ta­teurs estiment que ce n’en était pas un. Pourquoi consi­dé­rez-vous qu’il s’agissait d’un ’coup d’Etat’ et non une simple muti­ne­rie poli­cière ?

Rafael Correa : Cher Ignacio, il se trouve que non seule­ment moi, mais les pays d’Amérique latine eux-mêmes ont condamné, durant le der­nier sommet à Mar del Plata (3 et 4 décembre 2010), le “coup d’Etat du 30 sep­tembre en Equateur”, car c’est une évi­dence. Seul un aveugle peut le nier. C’est mis en doute par une presse cor­rom­pue qui ne cherche pas la vérité, qui veut seule­ment nuire au gou­ver­ne­ment. Si on dit ’blanc’, elle dit ’noir’, dans le seul but de nous affai­blir. Mais en tous cas, en se basant sim­ple­ment sur la socio­po­li­tique latino-amé­ri­caine et en obser­vant l’histoire de l’Amérique latine, la muti­ne­rie d’une force armée est déjà consi­dé­rée comme un ’coup d’Etat’.

Les poli­ciers ont été clai­re­ment uti­li­sés ce jour-là. Ils ont été dés­in­for­més à propos d’une loi qui leur était très favo­rable. Ils le recon­naissent d’ailleurs ample­ment aujourd’hui. Nous dis­cu­tions alors avec les délé­ga­tions qu’ils nous envoyaient et qui admet­taient : “Nous n’avons pas lu la loi”. On la leur expli­quait, et ils s’estimaient très satis­faits.

Mais, der­rière tout cela, il y avait une conspi­ra­tion pour désta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment. D’ailleurs, le Régiment Quito [qui s’est insurgé] lui-même, ne récla­mait pas une aug­men­ta­tion de salaire, il s’opposait en réa­lité à l’enquête que nous étions en train de conduire sur les atteintes aux droits de l’homme com­mises par cer­tains poli­ciers. Ils étaient éga­le­ment hos­tiles à notre déci­sion de trans­fé­rer les com­pé­tences concer­nant la cir­cu­la­tion aux com­munes. Ils nous criaient : “Mort aux com­mu­nistes !”, “Dehors Cuba et le Venezuela !”, “Vive Lucio Gutiérrez !”. Tout un plan avait été éla­boré pour que les Forces Armées se sou­lèvent ce jour-là et pour que les gens sortent les sou­te­nir dans la rue. Ce qui a échoué. Ils ont essayé d’obtenir l’appui des étu­diants mais seule­ment deux ou trois lycées à Guayaquil ont répondu à leur appel, rien de plus. Ils ont orga­nisé des pillages…

Comment expli­quer que, à huit heures du matin, la Police se déclare en grève, et que, dès neuf heures, il y ait déjà des pillages mas­sifs à Guayaquil… ? Tout cela a été clai­re­ment encou­ragé. Ils ont essayé de s’emparer des chaînes de télé­vi­sion, ils ont occupé l’aéroport… Après, ils ont direc­te­ment demandé l’amnistie pour tous les insur­gés, malgré la vio­lence des évè­ne­ments. L’opposition, réunie dans un hôtel de Quito, célé­brait déjà la chute du gou­ver­ne­ment…. Au moment même où j’étais cap­turé par les poli­ciers… Et les infor­ma­tions pos­té­rieures, selon nos ser­vices des ren­sei­gne­ments, m’indiquent que tout cela a été pla­ni­fié avec trois semaines d’avance. Ce qui a bou­le­versé leur plan c’est pré­ci­sé­ment que je me suis rendu à la caserne du Régiment Quito où j’ai été cap­turé… Mais leur idée était de semer le chaos, durant deux ou trois jours, jusqu’à ce que le gou­ver­ne­ment tombe. Nous n’avons pas le moindre doute qu’il s’agit une ten­ta­tive de coup d’Etat, de conspi­ra­tion, de désta­bi­li­sa­tion.

N’avez-vous pas été impru­dent en vous ren­dant là-bas, au siège du Régiment ? Pensiez-vous réel­le­ment les convaincre uni­que­ment en par­lant avec eux ?

RC : Nous n’imaginions abso­lu­ment pas, bien sûr, qu’il y avait un tel niveau de vio­lence… Ils n’avaient pas un com­por­te­ment normal… Je me suis rendu très sou­vent à des casernes de police, de mili­taires, à des concen­tra­tions d’agriculteurs, d’indigènes, dans des endroits de conflits… J’y suis tou­jours allé de façon trans­pa­rente. Je le conçois comme un exer­cice de démo­cra­tie directe tel que nous avons l’habitude de la pra­ti­quer : un pré­sident de la répu­blique expli­quant, cher­chant le consen­sus, infor­mant… Nous n’avons jamais ima­giné un guet-apens poli­tique.

Certains ont affirmé, comme vous venez de le dire, que le pré­sident, a été “impru­dent”. Vous vous rendez compte ! Le chef de l’Etat, chef de la police, se rend à un com­mis­sa­riat de police… Qu’y a-t-il d’anormal là dedans ? C’est ça être impru­dent ? S’il vous plait ! … Nous devons dépas­ser ce genre de choses en Amérique latine. D’autres ont dit que je m’étais ’jeté dans la gueule du loup’. Quelle gueule du loup ? Je suis allé parler à des poli­ciers en grève – selon les infor­ma­tions dont nous dis­po­sions, et là en effet, nos ser­vices d’intelligence nous ont mal infor­més – , réfrac­taires à une loi qui leur était pour­tant béné­fi­ciaire mais qu’ils ne com­pre­naient pas. Et, comme je l’ai fait à maintes occa­sions, je suis allé per­son­nel­le­ment parler avec eux, pour cher­cher le consen­sus et expli­quer. Mais, j’insiste, nous nous sommes aper­çus immé­dia­te­ment, dès notre arri­vée, qu’il s’agissait d’un piège poli­tique. Ils nous ont reçus avec une extrême vio­lence. Dès le début, quelqu’un nous a lancé une bombe lacry­mo­gène, et nous n’avons pas pu entrer. Mais je me suis dit : “C’est un mar­gi­nal”. C’est déjà arrivé, il peut y avoir cinq mille per­sonnes qui nous sou­tiennent et cinq mar­gi­naux qui lancent une bombe lacry­mo­gène. Ce n’est pas pour autant que nous devons accu­ser les autres cinq mille. Nous sommes donc reve­nus, et cette fois ils nous ont laissé passer… Parce que, entre-temps, ils avaient reçu des ins­truc­tions : « Le pré­sident est là, attra­pez-le ! ». Ils ont bloqué le cor­tège, nous sommes entrés et nous nous sommes tout de suite rendus compte qu’il se pas­sait quelque chose d’anormal. J’insiste sur le fait qu’ils criaient : « Mort aux com­mu­nistes ! », « Dehors Cuba ! », « Dehors le Venezuela ! », « Vive Lucio Gutiérrez ! »… C’est là que nous avons com­pris qu’il s’agissait d’une embus­cade poli­tique.

Votre vie a-t-elle été en danger ?

RC : Peut-être pas à ce moment précis. En revanche, ensuite, à l’hôpital mili­taire, c’est cer­tain. Ils ont essayé, à un moment, de péné­trer là où nous nous étions bar­ri­ca­dés au troi­sième étage. Nous nous étions réfu­gié, ou mis à l’abri, – je ne sais quel terme employer – dans le der­nier réduit que nous avions pu trou­ver. Car, lorsque [après avoir été blessé] mon entou­rage m’a emmené d’urgence à l’hôpital de la police, ils ont direc­te­ment encer­clé les lieux pour nous empê­cher de sortir… Ils [mes gardes du corps] m’ont donc conduit au troi­sième étage, l’endroit le plus sûr, et ont bloqué la porte. Je dis­po­sais d’à peine quelques gardes, quatre ou cinq, prêts à donner leur vie pour le pré­sident. A un moment donné, ils [les put­schistes] ont essayé de péné­trer là où nous étions en enfon­çant la porte ; c’était l’instant le plus dan­ge­reux ; j’ai alors réclamé une arme pour me défendre… Je ne sais pas tirer, mais je n’allais pas per­mettre à ces san­gui­naires de m’assassiner aussi faci­le­ment.

Nous avons senti à cet ins­tant que nos vies étaient en danger… De même, quand on est venu à notre secours. Les lumières se sont éteintes, la fusillade a com­mencé, nous sen­tions les balles sif­fler au-dessus de nos têtes.

A quoi avez-vous pensé à cet ins­tant ?

RC : Tout le monde a gardé son calme. Moi je pen­sais plutôt aux vic­times qu’il pour­rait y avoir entre les civils, les mili­taires, les poli­ciers. C’était très dou­lou­reux, je pen­sais à eux, et j’étais indi­gné par l’attitude de la police, jamais je n’aurais ima­giné… Ce n’était qu’un grou­pus­cule… La police est une des ins­ti­tu­tions que nous avons le plus aidée.

Avez-vous pensé que la révo­lu­tion citoyenne pou­vait se ter­mi­ner avec votre assas­si­nat ?

RC : Nul n’est indis­pen­sable mais nous sommes tous néces­saires. Ma dis­pa­ri­tion phy­sique aurait été, bien sûr, un coup très dur pour la révo­lu­tion citoyenne… Mais les grands défis sont comme ça… Ils ne reposent pas sur une per­sonne et doivent conti­nuer, et j’étais sûr que si je dis­pa­rais­sais phy­si­que­ment, des mil­liers de citoyens sor­ti­raient prendre le relais, et la révo­lu­tion citoyenne ne s’achèverait pas. Mais cela aurait été, certes, un coup très dur pour le pro­ces­sus.

Avez-vous l’impression qu’il y a eu, réel­le­ment, un grand sou­tien popu­laire ?

RC : Bien entendu. C’est ce que confirment les son­dages. Le pro­blème c’est que nous n’avons pas un mou­ve­ment de masse orga­nisé…… C’est une de nos grandes erreurs. Nous l’avons tou­jours admis, et nous sommes en train de la cor­ri­ger. Je crois que l’assemblée géné­rale de notre coa­li­tion poli­tique, Alianza País, le 15 novembre der­nier, a été le pas déci­sif pour cor­ri­ger cela défi­ni­ti­ve­ment. Nous sommes arri­vés au gou­ver­ne­ment [en jan­vier 2007] pra­ti­que­ment grâce à une réac­tion spon­ta­née des citoyens… A la dif­fé­rence d’Evo Morales [en Bolivie] qui lut­tait depuis de nom­breuses années dans les mou­ve­ments sociaux et dis­po­sait d’une struc­ture de base, et à la dif­fé­rence d’Hugo Chavez [au Venezuela] qui était sou­tenu par le mou­ve­ment Quinta República.

Nous, en revanche, nous sommes arri­vés au gou­ver­ne­ment sans mou­ve­ment de masse, et notre défi a tou­jours été de construire cette struc­ture qui, avec le grand capi­tal poli­tique dont nous dis­po­sons, devrait se trans­for­mer en une struc­ture orga­ni­sée et mobi­li­sée pour empê­cher que des grou­pus­cules puissent désta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment, comme ils ont essayé de le faire le 30 sep­tembre der­nier. Mais jusqu’à pré­sent, nous avons été débor­dés, nous n’avons pu le mettre sur pied, non par manque d’envie ou par manque de vision car nous savons que ce mou­ve­ment est indis­pen­sable, mais par manque de res­sources humaines. Nous n’avons pas pu faire davan­tage face à tant d’urgences et de prio­ri­tés dont avait besoin le pays. Mais nous savons que c’est indis­pen­sable et nous avons tout mis en marche désor­mais pour y abou­tir. Je pense que le pas défi­ni­tif dans cette voie a été fait le 15 novembre 2010.

Malgré l’absence de cette struc­ture, des dizaines de mil­liers de per­sonnes se sont de toute façon pré­ci­pi­tés dans les rues, met­tant leur vie en danger. Car vous n’imaginez pas, Ignacio, la bru­ta­lité avec laquelle ont agi les put­schistes. Des bandes de motards cagou­lés sillon­naient la ville tirant en l’air, cri­blant de balles des ambu­lances, tabas­sant des gens, les trai­nant dans les rues… Malgré cela, les citoyens conti­nuaient de sortir, non seule­ment à Quito mais aussi dans tout le pays ainsi qu’à l’étranger, devant nos ambas­sades. Il y a eu une réac­tion de masse, d’autant plus impor­tante si l’on consi­dère que le gou­ver­ne­ment ne dis­pose pas encore d’un mou­ve­ment poli­tique bien orga­nisé et capable de mobi­li­ser lar­ge­ment et rapi­de­ment.

Vous avez dit que les insur­gés ont essayé d’entrer en contact avec les Forces armées. Celles-ci étaient-elles impli­quées dans le coup d’Etat ?

RC : Ecoutez, nous sommes en proie à une conspi­ra­tion per­ma­nente et ces oppo­sants savent qu’ils ne vont pas nous vaincre par les urnes, et étant donné qu’une partie d’entre eux sont des anciens des forces armées… Ce qui est d’ailleurs une honte pour cette ins­ti­tu­tion, comme l’est Lucio Gutiérrez, une vieille baderne, un sou­dard semi-igno­rant, ambi­tieux de pou­voir, mais qui a gardé des contacts dans les forces armées. Leur stra­té­gie a tou­jours été – depuis qu’ils ont vu qu’ils ne gagne­raient pas par les urnes – d’infiltrer la police et les forces armées. C’est le résul­tat d’années d’infiltration.

Ceci dit, les forces armées sont plus pro­fes­sion­nelles, ont plus d’autorité et – je dois l’admettre – elles sont moins cor­rom­pues que la police. Un des déto­na­teurs de cette conspi­ra­tion, concer­nant la police, est l’enquête sur les atteintes aux droits de l’homme com­mises par des poli­ciers, et le trans­fert de la res­pon­sa­bi­lité de la cir­cu­la­tion aux com­munes. La cir­cu­la­tion et les infrac­tions au code de la route sont une source de reve­nus, sou­vent mal­hon­nête, pour cer­tains poli­ciers cor­rom­pus. Ce n’est pas le cas des Forces armées. Les mili­taires vivent de leur salaire et sont conscients que nous avons doublé celui-ci. Ce que nous avons éga­le­ment fait pour les poli­ciers. Mais nombre de ces der­niers ne savent même pas com­bien ils gagnent car la source prin­ci­pale de leurs reve­nus pro­vient d’autres acti­vi­tés… Nous sommes donc en train de lutter contre tout cela. Pour les put­schistes, l’infiltration et la mani­pu­la­tion était donc plus facile au sein de la police natio­nale. Mais ils ont éga­le­ment essayé, depuis le début de mon gou­ver­ne­ment, d’infiltrer les forces armées. Ils y sont arri­vés, mais elles se sont révé­lées beau­coup plus cohé­rentes, solides, et beau­coup plus pro­fes­sion­nelles.

Il y a-t-il des puis­sances étran­gères impli­quées ?

RC : Nous n’en avons aucune preuve. Au contraire, il y a même eu une grande marque de soli­da­rité de la part du Département d’Etat des Etats-Unis. Mais quand nous sommes arri­vés au gou­ver­ne­ment, nos ser­vices de ren­sei­gne­ments et des unités entières de la police, dépen­daient de l’ambassade des Etats-Unis… Les frais d’enquêtes, les salaires, les primes étaient payés par cer­taines agences de cette ambas­sade… Nous avons mis un terme à tous ces contacts, même si le gou­ver­ne­ment des Etats-Unis et l’ambassade en tant que telle igno­raient leur exis­tence. Vous savez que la CIA et toutes ces agences fonc­tionnent avec leur propre agenda.. C’est pour­quoi on ne peut pas l’exclure. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il y a [aux Etats Unis] toutes ces orga­ni­sa­tions d’extrême droite, ces fon­da­tions aux noms ron­flants qui financent des groupes qui conspirent contre notre gou­ver­ne­ment, qui les financent de façon camou­flée, qui les forment…

Le pré­sident Barack Obama vous a-t-il appelé pour vous expri­mer sa soli­da­rité ?

RC : Oui mon­sieur, le pré­sident Obama m’a appelé, de façon très cour­toise.

Les auteurs du coup d’Etat sont-ils iden­ti­fiés ?

Les exé­cu­tants, oui. Plusieurs poli­ciers ont été uti­li­sés, mani­pu­lés, sou­vent à leur insu. Nous avons iden­ti­fié deux offi­ciers et un fonc­tion­naire de police comme les meneurs prin­ci­paux. Les trois sont d’ailleurs en fuite, je crois. En tout cas le fonc­tion­naire de police s’est échappé, ça c’est clair. Nous le recher­chons, il est accusé, par ailleurs, d’atteinte aux droits de l’homme. Mais, j’insiste, ils ont été mani­pu­lés, sans exclure pour autant que cer­tains étaient conscients de ce qu’ils fai­saient.

Qu’y avait-il der­rière tout cela ?… Au départ, un pré­texte : pro­tes­ter contre une loi sup­po­sée leur porter pré­ju­dice. D’autres en ont pro­fité pour fomen­ter une révolte par peur d’une enquête menée contre eux pour atteinte aux droits de l’homme, ou parce qu’ils refu­saient que les com­pé­tences liées à la cir­cu­la­tion soient trans­fé­rées aux com­munes. Des mani­pu­la­teurs poli­tiques étaient der­rière tout cela. Malheureusement, ceci est dif­fi­cile à prou­ver. N’importe qui avec un peu de bon sens le com­prend. C’est plus com­pli­qué à démon­trer dans un procès juri­dique. Par exemple, une semaine aupa­ra­vant, Lucio Gutiérrez, [l’anticastriste cubain] Carlos Alberto Montaner et [le colo­nel] Mario Pazmiño – ancien chef des ser­vices de ren­sei­gne­ments des Forces armées équa­to­riennes, que nous avons ren­voyé parce qu’il était payé par la CIA -, s’étaient réunis à Miami. Vous pouvez consul­ter leurs décla­ra­tions… Ils y ont ren­con­tré des ban­quiers cor­rom­pus, évadés du pays, à qui nous avons léga­le­ment confis­qué des entre­prises, et qui ont pro­ba­ble­ment financé le coup.

Ils ont été très clairs : « Pour en finir avec le Socialisme du XXIe siècle, il faut en finir avec Rafael Correa ». A notre âge, nous ne croyons plus aux coïn­ci­dences. Ces décla­ra­tions ont été faites une semaine avant les évè­ne­ments du 30 sep­tembre, et Lucio Gutiérrez, comme par hasard, quitte ensuite l’Equateur, his­toire de se trou­ver à l’étranger le jour fati­dique… Ce sont eux les véri­tables cer­veaux du coup. Vous pouvez écou­ter les décla­ra­tions d’un député proche de Gutiérrez, la mati­née de ce jeudi [30 sep­tembre] ; il affirme, de façon pré­mo­ni­toire : « Les poli­ciers vont lyn­cher le pré­sident. » L’enregistrement est là. Le frère de Gutiérrez [Gilmar] com­man­dait la garde à l’Assemblée. Les gardes se sont ral­liés à lui et se sont insur­gés contre le gou­ver­ne­ment. Les liens sont nets. Ils mani­pulent clai­re­ment tout cela, en cou­lisses. Mais ils ont été très malins, c’est dif­fi­cile à prou­ver dans un procès. En revanche, les preuves, quand on a du simple bon sens, sont là.

Est-ce un hasard s’il y a eu une suc­ces­sion de coups d’Etat dans des pays de l’Alliance boli­va­rienne pour les peuples d’Amérique (Alba) ?

RC : Ce n’est pas un hasard. Ce sont clai­re­ment des ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion des gou­ver­ne­ments qui prônent un véri­table chan­ge­ment. Pour les oli­gar­chies latino-amé­ri­caines, pour les groupes amé­ri­cains les plus réac­tion­naires, pour les “fau­cons” de Washington, la démo­cra­tie en Amérique latine est une bonne chose jusqu’à ce qu’ils décident le contraire. La démo­cra­tie ne les inté­resse abso­lu­ment pas ; ce qui les inté­resse c’est de main­te­nir leurs pri­vi­lèges, leurs posi­tions de pou­voir. C’est pour cela que les pays pro­gres­sistes de la région, ceux qui conduisent de vrais chan­ge­ments, doivent subir en per­ma­nence des conspi­ra­tions comme celles que vous venez de signa­ler : au Venezuela en 2002, en Bolivie en 2008, au Honduras en 2009, réus­sie, et avor­tée en Equateur en 2010. Tous des coups d’Etat aty­piques. Celui per­pé­tré au Honduras est peut-être le plus proche d’un coup d’Etat clas­sique. Vous savez que, avant, les coups d’Etat en Amérique latine se fai­saient ainsi : un géné­ral arri­vait en force, avec ses hommes en armes, son régi­ment, sor­tait le pré­sident en place et pre­nait le pou­voir. Ce mode opé­ra­toire est désor­mais impos­sible, du moins en Amérique latine, et c’est pour cette raison que main­te­nant ils maquillent leur for­fait. Les coups d’Etat sont deve­nus “non ortho­doxes”. Rappelez-vous que, au Venezuela, les auteurs du putsch ont parlé de “mani­fes­ta­tions popu­laires” et pré­tendu que le pré­sident Chavez avait renoncé au pou­voir. Ils ont passé des images à la télé­vi­sion pour essayer de démon­trer que les cha­vistes avaient tiré sur les citoyens, alors que c’étaient les put­schistes qui avaient tiré… Ils ont créé un climat de confron­ta­tion citoyenne. C’est comme ça qu’ils maquillent leurs coups d’Etat désor­mais.

Souvenez-vous que dans le cas d’Evo Morales, ils ont uti­lisé la sup­po­sée auto­no­mie récla­mée par cer­tains groupes auto­no­mistes, en réa­lité des sépa­ra­tistes qui vou­laient assas­si­ner le pré­sident. Ils ont com­mencé à mas­sa­crer des indi­gènes, …. Les com­plo­teurs n’appellent plus les choses par leur vrai nom : ’coup d’Etat’. Mais der­rière ces faux nez, se cachent des groupes poli­tiques qui conspirent. Si le coup d’Etat réus­sit, ils sortent de l’ombre, sinon ils res­tent tapis et accusent d’autres per­sonnes… C’est ce qu’ils ont fait en Equateur.

Quelle a été la res­pon­sa­bi­lité des médias privés ?

RC : Énorme, ils conspirent en per­ma­nence. Se sont les « chiens de garde » du statu quo ante. Ce n’est pas nou­veau, ni en Equateur, ni en Amérique latine. Cela nous ren­voie même au 28 jan­vier 1912, quand Eloy Alfaro fut assas­siné. Prisonnier, il avait été trans­féré de Guayaquil à Quito. Un dimanche, la foule l’a tiré de sa prison et l’a mas­sa­cré, lui et Ulpiano Páez. Son corps a été traîné dans les rues… Le peuple de Quito n’est pour­tant pas un peuple de cri­mi­nels, mais il avait été chauffé à blanc et mani­pulé durant des semaines par une presse cor­rom­pue. Tous les his­to­riens sérieux le confirment.

Nous vivons ce genre de situa­tion en per­ma­nence depuis le pre­mier jour de notre mandat. En grande partie parce que nous refu­sons de nous sou­mettre au diktat des médias. Ceux-ci consi­dèrent qu’ils sont un pou­voir omni­puis­sant. C’était vrai, mais cela est en train de chan­ger et ça les pré­oc­cupe beau­coup. Ils ont essayé de semer la ziza­nie et de désta­bi­li­ser mon gou­ver­ne­ment depuis le pre­mier jour. Ce qui s’est passé le 30 sep­tembre est le fruit de ce qu’ils ont semé, car ils ont été les pre­miers à faire de la dés­in­for­ma­tion à propos de la loi sur la rému­né­ra­tion des poli­ciers. Ils ont tout fait pour monter les fonc­tion­naires de police contre nous. La loi pro­pose que les poli­ciers puissent tou­cher la moitié de leur indem­nité de départ en obli­ga­tions d’Etat. Les médias ont crié au scan­dale, parlé de « trom­pe­rie », de « mon­naie de singe »… En oubliant d’expliquer que, avant cette loi, les poli­ciers ne per­ce­vaient pour ainsi dire pas d’indemnité…

En effet, à son départ à la retraite, un fonc­tion­naire public avec qua­rante ans d’ancienneté tou­chait une indem­nité de départ d’un mon­tant équi­valent à ses quatre der­niers salaires : s’il gagnait 500 dol­lars par mois, il se retrou­vait avec 2 000 dol­lars, s’il en gagnait 3 000, il en tou­chait 12 000. Maintenant ils peuvent partir à la retraite avec 36 000 dol­lars, qu’ils en gagnent 500 ou 3000. C’est-à-dire : équité. Nous avons des fonc­tion­naires âgés de 80 ans qui tra­vaillent encore ; ils ne prennent pas leur retraite parce que, avant, il n’y avait pas d’indemnité de départ, et les pen­sions de retraite étaient misé­rables. Ce n’est plus le cas. Nous avons pensé qu’avec cette prime de départ, beau­coup de fonc­tion­naires pour­raient enfin prendre leur retraite. C’est pour­quoi cette loi pro­pose que l’Etat puisse verser jusqu’à la moitié du mon­tant de l’indemnité de départ – qui n’existait pas aupa­ra­vant, je le rap­pelle -, en obli­ga­tions. Ce qui repré­sente d’ailleurs une grande dépense pour le budget. Eh bien, vous n’imaginez pas la cam­pagne que les médias ont menée en disant que nous étions en train de “trom­per” les fonc­tion­naires… Ils ont mani­pulé l’opinion publique. Nous avons affaire à une conspi­ra­tion per­ma­nente des médias privés, extrê­me­ment cor­rom­pus et médiocres de sur­croît.

Lors du récent Sommet Ibéro-amé­ri­cain de Mar del Plata, une “clause démo­cra­tique” a été approu­vée, qui exclut les gou­ver­ne­ments issus d’un coup d’Etat. La for­mu­la­tion est plus timide que celle approu­vée en Guyane, en novembre 2010, par les membres de l’Union des nations sud-amé­ri­caines (UNASUR), qui pré­voit l’imposition de sanc­tions éco­no­miques et la fer­me­ture des fron­tières avec tout pays où un coup d’Etat aurait ren­versé un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique. Vous vou­liez, semble-t-il, la pro­po­ser au Sommet ibéro-amé­ri­cain. L’Espagne et d’autres Etats se seraient oppo­sés à cette pro­po­si­tion. La Déclaration finale inclut néan­moins une condam­na­tion à la ten­ta­tive de coup d’Etat du 30 sep­tembre der­nier en Equateur, tel que vous le dési­riez. En êtes-vous satis­fait ?

RC : Oui, que tous les pays ibéro-amé­ri­cains recon­naissent une ten­ta­tive de coup d’Etat le 30 sep­tembre ferme le clapet à cette presse cor­rom­pue dont nous avons parlé, et à ce médiocre per­son­nage de l’opposition qui raconte que “le pré­sident n’a pas été séques­tré”, qu’« il n’y a pas eu de ten­ta­tive d’assassinat », et que « tout cela est une pure fic­tion »… Les cadavres des vic­times du 30 sep­tembre jouent très bien leur rôle ! Le niveau de traî­trise et d’audace de ces gens est incroyable. En tout cas, la réso­lu­tion de l’UNASUR a été, en effet, beau­coup plus ferme. Mais l’adoption de cette « clause démo­cra­tique » marque un chan­ge­ment d’époque. Vous me ferez peut-être remar­quer que la « clause démo­cra­tique » existe aussi au sein de l’Organisation des Etats amé­ri­cains (OEA), mais rap­pe­lez-vous que les Etats-Unis en sont membres et ils bloquent toute déci­sion… En tout cas, il est clair que la cré­di­bi­lité de l’instance en ques­tion (le sommet ibéro-amé­ri­cain) est beau­coup plus forte, les déci­sions seront appli­quées, et les coups d’Etats ne seront plus permis dans la région.

Trotsky a dit : “La révo­lu­tion a besoin du fouet de la contre-révo­lu­tion.” Pensez-vous accé­lé­rer et radi­ca­li­ser la Révolution Citoyenne ?

RC : Bien évi­dem­ment. Premièrement, nous sommes d’accord sur un point : il n’y a pas de révo­lu­tion sans contre-révo­lu­tion. C’est une vérité immuable. Le pro­ces­sus de chan­ge­ment en Amérique latine connaît beau­coup de résis­tances. Si elles ne se mani­festent pas tou­jours cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas, elles attendent sim­ple­ment l’occasion pour détruire ces pro­ces­sus par tous les moyens pos­sibles, comme ils l’ont fait ici le 30 sep­tembre : en agres­sant, en mitraillant, en tuant, en déchi­rant la Constitution, en occu­pant l’Assemblée, … Ce qui les inté­resse le moins c’est la démo­cra­tie et le bien public. Leur seul but est d’empêcher le chan­ge­ment. Après tout ce qui s’est passé, il faut être beau­coup plus ferme, beau­coup plus effi­cace et précis pour appli­quer la Révolution citoyenne en Equateur.

Il faut un chan­ge­ment radi­cal, pro­fond et rapide, mais il faudra aussi cor­ri­ger nos fai­blesses. Nous devons être auto­cri­tiques. Je suis un uni­ver­si­taire, ces ques­tions de sécu­rité et de ren­sei­gne­ments ne sont donc pas mon domaine. Le 30 sep­tembre s’est pro­duit peut-être à cause de notre manque d’expérience à cet égard. Nous devons être beau­coup plus atten­tifs et nous inves­tir davan­tage dans les ques­tions de sécu­rité. Nous devons remettre en place des méca­nismes de ren­sei­gne­ments que nous avions dû pra­ti­que­ment déman­te­ler et recons­truire. J’insiste et je n’exagère pas, Ignacio, même si ça a en a l’air, en vous disant que quand nous sommes arri­vés au gou­ver­ne­ment, les res­pon­sables [des appa­reils de sécu­rité] étaient nommés et payés par l’ambassade des Etats-Unis. Ici, il n’y avait pas de fonds réser­vés aux ser­vices de ren­sei­gne­ments… Maintenant, une nou­velle Loi de Sécurité permet de créer ces fonds. Nos ser­vices de ren­sei­gne­ments étaient – je le répète – finan­cés par l’ambassade des Etats-Unis, c’était des ser­vices de ce pays et pas de l’Equateur.

Comment défi­ni­riez-vous le concept de révo­lu­tion citoyenne ?

RC : Je vous l’ai déjà défini : il s’agit d’un chan­ge­ment radi­cal, pro­fond et rapide des struc­tures en place. Surtout en ce qui concerne les rap­ports de pou­voir. C’est le grand défi de l’Amérique latine du XXIe siècle, du moins de la pre­mière partie de ce siècle. Un chan­ge­ment défi­ni­tif des rap­ports de pou­voir ; celui-ci était aux mains de quelques per­sonnes, de quelques élites qui nous ont tou­jours exploi­tés avec la com­pli­cité de puis­sances étran­gères. Le pou­voir doit passer aux mains des grandes majo­ri­tés, ce qui aura un impact sur la qua­lité de l’Etat. Nous devons passer de l’Etat bour­geois et aller vers de véri­tables Etats popu­laires.

Pourriez-vous nous citer quelques-unes des prin­ci­pales avan­cées sociales ?

RC : Nous en avons beau­coup, et nul ne le nie. Seul un idiot dirait le contraire. Nous avons fait d’immenses pro­grès au niveau de la santé, de l’éducation, de l’intégration sociale, reflé­tés par les aug­men­ta­tions accor­dées à ces lignes du budget de l’Etat. La meilleure façon de voir qui détient le pou­voir dans une société, c’est d’observer la répar­ti­tion des res­sources du budget de la nation. Elle reflète le rap­port de forces. Le budget d’un Etat en est le prin­ci­pal révé­la­teur. Nous avions – avant notre gou­ver­ne­ment – un budget dont la dota­tion prin­ci­pale était consa­crée au ser­vice de la dette exté­rieure, et celle-ci était même rem­bour­sée de façon anti­ci­pée. A peine une pro­por­tion mar­gi­nale était dédiée à l’éducation, à la santé, etc. C’était la preuve que les cré­di­teurs, la banque et le capi­tal finan­cier déte­naient le vrai pou­voir, et non le peuple. Aujourd’hui cela a changé, le ser­vice de la dette a été réduit de façon dras­tique, tandis que les bud­gets consa­crés à la santé, l’éducation et le loge­ment, entre autres, ont plus que doublé. Nous avons construit plus de loge­ments que tous les gou­ver­ne­ments de l’histoire réunis. Nous pou­vons parler d’intégration éco­no­mique et sociale notam­ment avec le ’crédit de déve­lop­pe­ment humain’, qui a été trans­formé en ’crédit d’égalité des chances’… Il y a eu énor­mé­ment d’avancées. On arrive peut-être main­te­nant à l’étape la plus dif­fi­cile, après avoir beau­coup fait sur le plan quan­ti­ta­tif… Après la créa­tion de plus de col­lèges, avec un nombre d’élèves qui a aug­menté de façon expo­nen­tielle, une confiance dans l’éducation publique qui a été retrou­vée, des élèves qui ont accès à des livres et des uni­formes gra­tuits, de meilleurs hôpi­taux, de meilleurs équi­pe­ments, etc.

Maintenant vient l’étape la plus dif­fi­cile : l’étape qua­li­ta­tive. Être plus effi­caces. Il nous faut offrir de meilleurs ser­vices. Les bud­gets ont énor­mé­ment aug­menté, mais un dollar inves­tit ne signi­fie pas néces­sai­re­ment un meilleur ser­vice. Il nous faut donc faire beau­coup d’efforts en matière d’efficacité et de qua­lité, en autres dans les ser­vices hos­pi­ta­liers et dans l’éducation.

Quito, 7/12/2010.- Le Président Rafael Correa s’est entre­tenu avc le jour­na­liste espa­gnol Ignacio Ramonet.
La ren­contre s’est dérou­lée dans le salon pro­to­co­laire du palais de Carondelet. /
Photo : Eduardo Santillán, pour la Présidence de la République de l’Équateur


Une pro­po­si­tion faite par votre gou­ver­ne­ment en matière de pro­tec­tion de l’environnement, est l »ini­tia­tive Yasuní-ITT ». Pourriez-vous nous rap­pe­ler en quoi cela consiste et com­ment ima­gi­nez-vous qu’elle puisse s’appliquer ?

RC : C’est une ini­tia­tive révo­lu­tion­naire. Là on va savoir qui est qui, comme disait Miguel d’Escoto, ancien pré­sident de l’Assemblée géné­rale des Nations unies. Le moyen le plus concret et le plus clair pour com­battre le chan­ge­ment cli­ma­tique est de passer de la rhé­to­rique aux actes. Ce que pro­pose l’Equateur au reste du monde est de garder dans son sous-sol des réserves de pétrole jugées très impor­tantes, et d’éviter ainsi le rejet de 400 mil­lions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère, moyen­nant une com­pen­sa­tion, à niveau inter­na­tio­nal, pour un mon­tant qui n’atteint même pas la moitié de ce que nous pour­rions per­ce­voir en exploi­tant cette éner­gie. Financièrement, ce qui nous convient le plus est d’exploiter ce pétrole, mais cela contri­bue­rait au chan­ge­ment cli­ma­tique, au réchauf­fe­ment global. Ce pétrole se trouve dans une zone riche d’une très grande bio­di­ver­sité, proche de groupes indi­gènes “non contac­tés”. Sans comp­ter les 400 mil­lions de tonnes de CO2… Nous fai­sons cet énorme sacri­fice, mais nous deman­dons que le reste du monde par­tage cette res­pon­sa­bi­lité, nous ne vou­lons pas être les imbé­ciles de ser­vice.

D’un point de vue concep­tuel, la logique et la légi­ti­mité sont irré­pro­chables. Certains parlent d’un “chan­tage de l’Equateur”. C’est absurde ! C’est un prin­cipe très connu qui sti­pule que celui qui reçoit la com­pen­sa­tion est celui qui a, en matière d’environnement, un droit d’action ou d’omission. C’est-à-dire que si nous avons le droit d’exploiter le pétrole et nous ne le fai­sons pas de façon volon­taire, nous avons droit à un dédom­ma­ge­ment. Dans le cas de la forêt pri­maire, en dis­cus­sion dans le cadre du pro­to­cole de Kyoto, quand un pays a le droit de couper les arbres d’une forêt pri­maire et ne le fait pas, on lui donne une com­pen­sa­tion… C’est exac­te­ment la même logique. Nous avons le droit d’exploiter le pétrole et nous ne le fai­sons pas : com­pen­sa­tion. Actuellement, un Etat est rétri­bué quand il fait une action qu’il n’est pas obligé de faire, par exemple : la refo­res­ta­tion. Il n’a aucune obli­ga­tion, mais il le fait et contri­bue ainsi à frei­ner le chan­ge­ment cli­ma­tique : com­pen­sa­tion. C’est ce qui doit être dédom­magé. C’est ce à quoi n’a pas abouti le pro­to­cole de Kyoto. Cette posi­tion est celle de l’UNASUR. Je pars aujourd’hui pour Cancun au Sommet du climat, où nous allons pré­sen­ter pré­ci­sé­ment ce concept. Il faut dis­cu­ter des ’émis­sions nettes évi­tées’. Ce qui doit être dédom­magé ce sont les ’émis­sions nettes évi­tées’. Quand je construis une usine hydro­élec­trique pour rem­pla­cer une usine ther­mo­élec­trique, je réduis les émis­sions, donc on me doit une com­pen­sa­tion. Quand je n’exploite pas la forêt vierge, je puri­fie l’environnement, donc : com­pen­sa­tion. Quand je replante des arbres, je réduis les émis­sions de gaz, donc : com­pen­sa­tion. Quand je n’exploite pas le pétrole, j’évite d’envoyer des émis­sions de CO2 ; cela doit être com­pensé de la même façon. La légi­ti­mité de la logique est impla­cable. Nous allons voir qui est qui, nous allons voir qui passe de la rhé­to­rique aux faits.

Vous avez été élu avec l’appui du mou­ve­ment social et en par­ti­cu­lier grâce à celui du grand mou­ve­ment indi­gène équa­to­rien. Cependant, aujourd’hui, tant la CONAIE [Confédération de natio­na­li­tés indi­gènes d’Equateur] que Pachakutik ont pris de la dis­tance avec votre gou­ver­ne­ment et le cri­tiquent. C’est assez incom­pré­hen­sible en Europe. Pourriez-vous nous expli­quer com­ment et pour­quoi cela s’est-il pro­duit ?

RC : Il y a une cer­taine confu­sion sur ce point : ni la CONAIE, ni Pachakutik ne nous ont appuyés lors des élec­tions. Malgré tous nos efforts pour réa­li­ser une alliance, ils ont pré­senté leur propre can­di­dat, Luis Macas, un de mes amis. Il a obtenu 2,5% des voix. Nous avons eu ensuite un cer­tain appui de dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions, mais depuis le début de notre mandat, CONAIE et Pachakutik ont eu une posi­tion, dirais-je, assez des­truc­tive. Les deux orga­ni­sa­tions ne sont qu’une seule et même chose. Mais il faut dif­fé­ren­cier cer­tains groupes indi­gènes et le mou­ve­ment indi­gène. Le mou­ve­ment indi­gène, bien au contraire, nous a tou­jours sou­tenu, preuves à l’appui : en avril 2009, durant une nou­velle élec­tion pré­si­den­tielle, fruit de la Constitution, la pro­vince où nous avons obtenu le plus de voix a été Imbabura, siège d’une des plus fortes concen­tra­tions de popu­la­tion indi­gène. Nous avons donc un solide appui des indi­gènes. Malheureusement, cer­tains diri­geants ont com­plè­te­ment perdu le nord, Ignacio, je vous le dis de tout mon cœur, et ce n’est pas pour jus­ti­fier notre posi­tion. L’Europe devrait démys­ti­fier le mou­ve­ment indi­gène, du moins démys­ti­fier cer­tains diri­geants.

Nous sommes tous ici en faveur de ce mou­ve­ment, pour répa­rer l’exclusion cri­mi­nelle que ces per­sonnes ont subi durant des siècles, mais cela ne signi­fie pas qu’ils aient tou­jours raison. Prenez les posi­tions de cer­taines orga­ni­sa­tions qui disent, par exemple, “Non au pétrole ! », « Non à l’extraction minière ! », « Non aux mono­cul­tures ! » … Nous sommes prêts à donner jusqu’à notre der­nier souffle pour construire plus d’hôpitaux, plus de d’écoles, mais com­ment le faire sans dis­po­ser, par exemple, de nos res­sources natu­relles non renou­ve­lables ? Ce sont donc des posi­tions dog­ma­tiques dépour­vues de sens. Ils recherchent des béné­fices cor­po­ra­tifs comme l’éducation bilingue que la CONAIE contrô­lait et qui était la pire édu­ca­tion pos­sible. Toutes les éva­lua­tions nous le confir­maient. Nous por­tions ainsi pré­ju­dice à ceux qui avaient le plus besoin d’aide. Le rec­to­rat, le minis­tère de l’éducation ont donc récu­péré cette branche de l’enseignement. On doit démys­ti­fier cer­tains diri­geants indi­gènes ; l’Europe croit que parce qu’ils sont indi­gènes, ils ont tou­jours raison. Il y a des gens hon­nêtes dans le mou­ve­ment indi­gène, mais il y a aussi des cor­rom­pus. Il y a des pro­gres­sistes et des réac­tion­naires. La CONAIE – c’est un fait publique et notoire – a établi récem­ment un accord avec le sec­teur le plus réac­tion­naire de la poli­tique équa­to­rienne : la Junte civique de Guayaquil (Junta Cívica de Guayaquil). Je ne sais pas si vous la connais­sez. Ils se sont réunis et ont décidé que la Junte Civique de Guayaquil finan­ce­rait les mobi­li­sa­tions de la CONAIE… Ils ont tota­le­ment perdu la tête… L’Europe doit démys­ti­fier cer­tains groupes indi­gènes.

Votre gou­ver­ne­ment pro­pose en ce moment une loi sur la pro­priété des médias qui a l’air d’être une des plus avan­cées au monde. Quelles résis­tances sus­cite-t-elle ?

RC : Je ne sais pas si vous faites réfé­rence à ce que dit la Constitution, qui inter­dit désor­mais que des groupes finan­ciers pos­sèdent des médias. Justement, le délai – pour se mettre en confor­mité avec la loi – pre­nait fin en octobre 2010. Dès le mois d’août, j’ai mis en garde : “Attention ! Nous devons nous attendre à tout !” Car reti­rer au sec­teur finan­cier les médias consti­tue un chan­ge­ment fon­da­men­tal dans les rap­ports de force. Avant, en Equateur, que pou­viez-vous faire contre le sec­teur ban­caire ? Il pos­sé­dait cinq des sept chaînes de télé­vi­sion… Et il contrô­lait les deux autres, via la publi­cité… En gros si vous vou­liez légi­fé­rer sur les taux d’intérêt, les banques lan­çaient sur leurs cinq grandes chaînes des cam­pagnes per­ma­nentes sur le thème d’ « atten­tat à la pro­priété privée », à “l’initiative privée”, à la “libre entre­prise”… Et les deux autres chaînes devaient se taire sinon elles per­daient leurs recettes publi­ci­taires… C’était un pou­voir énorme. Cette nou­velle dis­po­si­tion consti­tu­tion­nelle change donc réel­le­ment les rap­ports de force dans notre pays.

J’avais donc anti­cipé : « Soyez atten­tifs ! Ces gens vont tenter n’importe quoi pour éviter de rendre, en octobre, leurs médias ! ». Je ne me suis pas trompé. C’est cer­tai­ne­ment l’une des rai­sons de la ten­ta­tive du coup d’Etat du 30 sep­tembre. Des repré­sen­tants du sec­teur finan­cier et des ban­quiers cor­rom­pus ont sans doute financé le putsch dans l’espoir de ne pas perdre leurs médias… Mais ils ont échoué, et en octobre ils ont dû les remettre à l’Etat. Nous sommes d’ailleurs en train de révi­ser cer­taines tran­sac­tions en appa­rence fic­tives, des chan­ge­ments de pro­priété de der­nière minute qui ont l’air très louches… Les mêmes ban­quiers vou­laient appa­rem­ment conti­nuer à contrô­ler les médias… C’est donc un coup très dur. Et cela change les rap­ports de force en faveur des grandes majo­ri­tés popu­laires.

D’autre part, en effet, une loi est actuel­le­ment en dis­cus­sion à l’Assemblée natio­nale, une loi très avan­cée, qui per­met­tra aux citoyens de contrô­ler les excès de cer­tains groupes de presse. Vous n’imaginez pas les attaques qu’à subi cette loi. C’est peut-être la cam­pagne la plus dure qu’a connu ce pays, des pages entières dans les jour­naux, tota­le­ment coor­don­nées, récla­mant “plus de res­pect”, “notre liberté est en jeu”… La mani­pu­la­tion de tou­jours, en quelque sorte. En réa­lité, per­son­nel­le­ment, je ne suis pas beau­coup inter­venu et j’attends que la dis­cus­sion, à l’Assemblée natio­nale, soit ter­mi­née et le texte de la loi établi pour le révi­ser.

Certains diri­geants de l’opposition de gauche, en par­ti­cu­lier le Mouvement popu­laire démo­cra­tique (Movimiento Popular Democrático) accusent votre gou­ver­ne­ment de “cor­rup­tion”, ils évoquent des contrats de mil­lions de dol­lars passés par l’ un de vos frères. Ils parlent aussi de “tra­hi­son du désir de chan­ge­ment des peuples d’Equateur”. Que leur répon­dez-vous ?

RC : Premièrement, qui vous a dit que le Mouvement popu­laire démo­cra­tique (MPD) était de gauche ? C’est le meilleur allié de la droite. A l’Assemblée natio­nale, ils ont tou­jours pris ce parti. Vous n’ignorez pas qui était Lucio Gutiérrez… Le MPD l’a défendu jusqu’à la der­nière minute… Ces gens ne sont pas de gauche. Ce sont des oppor­tu­nistes, ils cherchent à main­te­nir leurs pri­vi­lèges et les espaces de pou­voir qu’ils ont gagné dans les uni­ver­si­tés et dans cer­tains milieux locaux, etc. Ce sont les grands res­pon­sables de la médio­crité de l’éducation pri­maire, secon­daire et supé­rieure du pays, car ils ont infil­tré ces sec­teurs… Le MPD n’a de gauche que son dis­cours, ne vous trom­pez pas.

Deuxièmement, accu­ser de “cor­rup­tion” pour gagner un crédit poli­tique est l’attitude la plus cor­rom­pue qui soit en Amérique latine. Qu’ils nous disent donc où est la cor­rup­tion. Moi, je peux démon­trer des cas de cor­rup­tion les concer­nant : la façon dont ils obli­geaient les ins­ti­tu­teurs, par exemple, à par­ti­ci­per au finan­ce­ment de leur propre cor­po­ra­tion. Qu’ils disent donc où est la cor­rup­tion. Cela fait parti de la stra­té­gie de la droite. Ils essayent de nous voler notre bien le plus pré­cieux : l’honnêteté. Qu’ils enquêtent et disent si le pré­sident s’est enri­chi de façon illi­cite, s’il a pris vingt cen­times qui ne lui appar­te­naient pas. Qu’ils nomment les ministres… Je peux garan­tir l’intégrité de tous les hauts cadres du gou­ver­ne­ment. Bien sûr, celle de cadres moyens, dans cer­taines pro­vinces, c’est autre chose… Mais cette accu­sa­tion contre nous est déjà une forme de cor­rup­tion…

En ce qui concerne les contrats mil­lion­naires de mon frère. Il a fait, dans mon dos, illé­ga­le­ment, 80 mil­lions de chiffre d’affaires de contrats, ce à quoi j’ai répondu en met­tant fin à tous les contrats et en récu­pé­rant les dépôts de garan­tie qui avaient été versés. Ce qui a permis de pré­ser­ver, de manière pré­ven­tive, les inté­rêts de l’Etat. Que pou­vais-je faire de plus ? Le mettre en prison ? Non, car il n’y a pas eu infrac­tion pénale, sim­ple­ment infrac­tion admi­nis­tra­tive. Mais, si cer­tains pensent qu’il faut le mettre en prison parce qu’il s’agirait d’un délit d’action publique, ils peuvent eux-mêmes se char­ger de dépo­ser plainte. Ils doivent le faire d’ailleurs, sinon ils se rendent com­plices de cor­rup­tion. S’ils sont au cou­rant et ne le dénoncent pas, comme n’importe quel citoyen peut le faire devant le fisc, c’est grave. Et pour­tant, ils ne le font pas. C’est donc de l’hypocrisie. En quoi est-ce ma faute si mon frère a agit avec une extrême indé­li­ca­tesse, s’il a été déloyal à mon égard ? J’ai pris toutes les mesures que la loi per­met­tait pour pré­ser­ver les inté­rêts de l’Etat. Alors, comme ils n’ont rien à me repro­cher, ils conti­nuent à répé­ter les mêmes idio­ties… Oubliez qu’ils sont de gauche, ils n’ont rien à voir avec la gauche. Allez voir à l’Assemblée avec qui ils votent. Avec l’extrême droite de tou­jours …

Comment expli­quez-vous que l’Amérique latine soit aujourd’hui la région du monde où il y a le plus d’expériences pro­gres­sistes ?

RC : D’heureuses coïn­ci­dences, non ? Résultat des abus exces­sifs commis par la bour­geoi­sie. Ils nous ont trop exploi­tés. En d’autres termes, le néo­li­bé­ra­lisme et ensuite Monsieur [George W.] Bush. Ce der­nier a été le meilleur élec­teur en Amérique latine, nous devons lui en être recon­nais­sants ! Beaucoup de gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes de la région sont arri­vés au pou­voir grâce à lui, en réponse ou en rejet à ses poli­tiques. Et comme ces gou­ver­ne­ments s’en sortent bien, cette ten­dance pro­gres­siste conti­nue de s’étendre en Amérique latine. Ce que les gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux ont fait durant les années 1980 et 1990 a eu des consé­quences ter­ribles : un désastre éco­no­mique et social, sans parler de l’échec démo­cra­tique. Quelles atteintes à la démo­cra­tie ! Rien ne se déci­dait dans les urnes. Quel que fût le résul­tat des élec­tions, les poli­tiques sui­vies res­taient les mêmes, défi­nies par des ins­tances exté­rieures ou par des pièges ins­ti­tu­tion­nels mis en place. Prenons l’exemple des Banques cen­trales auto­nomes. Qu’étaient ces Banques cen­trales auto­nomes ? Indépendamment de l’élu qui arri­vait au pou­voir, la poli­tique moné­taire demeu­rait la même. Les Banques cen­trales étaient auto­nomes par rap­port à notre démo­cra­tie, à nos peuples, mais elles étaient tota­le­ment dépen­dantes de la bureau­cra­tie inter­na­tio­nale. Un tel sys­tème était fait pour que rien de change. Sans parler de l’échec éco­no­mique, social et démo­cra­tique qui ont marqué ces décen­nies de longue nuit néo­li­bé­rale.

L’Amérique latine avait perdu jusqu’à sa dignité, l’estime de soi. Cela ne sur­pre­nait per­sonne qu’un bureau­crate du FMI vienne nous dire ce que nous devions faire, vienne révi­ser nos comptes. Maintenant, si un bureau­crate des­cend de l’avion, il y remonte direc­te­ment et repart dans l’autre sens. Je n’oublierai jamais – et ceci m’a beau­coup impres­sionné, comme je viens de le dire au Sommet Ibéro-amé­ri­cain – quand j’ai accom­pa­gné Cristina [Fernández, pré­si­dente de l’Argentine] devant le cer­cueil de Néstor Kirchner. Des dizaines de mil­liers d’Argentins défi­laient, des jeunes pour la plu­part, et aucun ne disait : “Merci Nestor, pour avoir aug­menté les réserves moné­taires.”, ou « Merci Nestor, pour avoir réduit le risque pays. » Ils disaient : « Merci Nestor, pour nous avoir rendu notre dignité. ». L’Amérique latine pré­fère le risque d’être libre, plutôt que la néfaste sol­va­bi­lité d’être ser­vile. On avait perdu jusqu’à notre dignité. Notre estime de soi était rava­gée.

Aujourd’hui, ont voit tout cela réap­pa­raître. On voir des gou­ver­ne­ments sou­ve­rains, dignes, qui récu­pèrent leur dignité, celle de nos peuples, et cette estime de soi. C’est une contri­bu­tion fon­da­men­tale à ce chan­ge­ment d’époque que vit l’Amérique latine. C’est une des expli­ca­tions les plus claires de ce chan­ge­ment. Des gou­ver­ne­ments qui vont véri­ta­ble­ment nous défendre, qui vont véri­ta­ble­ment œuvrer pour nous sont enfin arri­vés au pou­voir ; des gou­ver­ne­ments qui vont vrai­ment faire ce dont nos pays ont besoin. Les gens sentent qu’ils récu­pèrent cette dignité et cette estime de soi.

Au Sommet ibéro-amé­ri­cain de Mar del Plata, d’où vous venez, vous avez demandé – selon la presse – que figure, dans la décla­ra­tion finale, une condam­na­tion de la diplo­ma­tie des Etats-Unis après les révé­la­tions de WikiLeaks, mais cette pro­po­si­tion n’a appa­rem­ment pas été rete­nue.

Tout cela est faux. C’est une inven­tion de la presse. J’ai lu dans le jour­nal argen­tin La Nación : que “Correa s’est rendu au Sommet avec l’intention de condam­ner les Etats-Unis”. C’est une pure inven­tion. Je n’ai même pas fait réfé­rence au pro­blème de WikiLeaks durant mon inter­ven­tion, vous pouvez le véri­fier. C’est abso­lu­ment faux. De sur­croit, ils ont affirmé que le chan­ce­lier Ricardo Patiño a essayé d’inclure cela dans la décla­ra­tion finale. C’est le fruit de la mau­vaise foi et de la médio­crité de cette presse argen­tine, que d’autres médias ont repris sans véri­fier les sources, et main­te­nant c’est à nous de démen­tir. Cela n’a ni queue ni tête. En tous cas, ça ne vient pas de nous ; nous n’en avons jamais fait men­tion. Nous avions une toute autre prio­rité au Sommet ibéro-amé­ri­cain : obte­nir la condam­na­tion una­nime de la ten­ta­tive de coup d’Etat du 30 sep­tembre en Equateur, par exemple. Et nous l’avons obte­nue. Mais nous n’avons même pas men­tionné Wikileaks. C’est une pure inven­tion de la presse, médiocre et cor­rom­pue, qui répète sans véri­fier ses sources[i].

Des cen­taines de mil­liers d’Equatoriens résident et tra­vaillent en Espagne, cer­tains font l’objet d’actes xéno­phobes et dis­cri­mi­na­toires, d’autres sont en proie à des pro­blèmes de saisie de leurs biens immo­bi­liers par les banques à cause de la crise éco­no­mique. Quelle opi­nion avez-vous de l’attitude des auto­ri­tés espa­gnoles concer­nant ces émi­grants équa­to­riens ?

RC : Je crois que le gou­ver­ne­ment du pré­sident [José Luis] Rodríguez Zapatero, un ami cher et un gou­ver­ne­ment pour lequel j’ai beau­coup d’estime, a fait preuve de toute la coopé­ra­tion pos­sible. Bien sûr, on ne peut jamais contrô­ler, avec des dizaines de mil­lions d’habitants, le fait qu’un mar­gi­nal xéno­phobe agresse un étran­ger que celui-ci soit latino-amé­ri­cain ou maro­cain. Mais je ne pense pas que cela vienne d’une poli­tique ins­ti­tu­tion­na­li­sée ni tolé­rée par le gou­ver­ne­ment espa­gnol.

En ce qui concerne la crise, c’est quelque chose de com­plexe, le gou­ver­ne­ment espa­gnol a de grosses dif­fi­cul­tés, injustes de sur­croit. Il mérite plus de chance. Je ne veux pas m’immiscer dans leurs affaires internes, mais j’en ai parlé avec le pré­sident Zapatero. Nous lui avons pro­posé, durant le der­nier sommet Amérique latine-Europe à Madrid, de chan­ger de logique pour gérer la crise, sur des choses très par­ti­cu­lières.

Les abus sur les cré­dits ban­caires en Espagne me parait, par exemple, incroyable. Les prin­cipes légaux de ces cré­dits, la sou­mis­sion totale des per­sonnes aux inté­rêts du capi­tal. La base légale du risque retombe sur les gens quand elle devrait être assu­mée par le capi­tal. A quoi je fais allu­sion ? Imaginons qu’une banque vous prête 300 mil euros pour l’achat d’un appar­te­ment, et que la valeur de celui-ci – qui va servir de cau­tion – soit estimé par la banque à 300 mil euros. Arrive ensuite une crise et vous ne pouvez plus payer votre crédit. Quelle est la cau­tion de votre crédit ban­caire ? L’appartement. Si vous le rendez à la banque, les traites de votre crédit devraient cesser. Vous ne devez plus rien. Eh bien non, les ban­quiers disent : « En raison de la crise, le loge­ment ne vaut plus que 100 mil euros, vous nous devez encore 200 mil euros !” C’est hor­rible ! Le risque retombe sur la per­sonne et non sur le capi­tal. C’est non seule­ment injuste mais stu­pide, les banques vont se retrou­ver dans la pire des situa­tions. Elles vont avoir sur les bras des mil­liers de loge­ments vides sans pos­si­bi­lité de récu­pé­rer les cré­dits, et les immi­grés et leurs familles rési­dant en Espagne, n’auront plus de loge­ment… Le pire des mondes.

Il faut cher­cher une solu­tion au pro­blème. Le capi­tal finan­cier veut sortir d’une crise qu’il a lui-même pro­duit, au moindre coût, et il exige que les coûts soient assu­més par d’autres. Ce n’est pas une bonne solu­tion. La bonne solu­tion serait la sui­vante : “Ecoutez, tant que vous êtes vivants, payez-moi ce que vous pouvez comme loyer. Si après deux ou trois ans la situa­tion change, on verra…”. Cela signi­fie bien sûr que la banque perd aussi, mais elle reçoit au moins quelque chose, et les gens ne sont pas à la rue. Si au terme de deux ou trois ans la crise n’est pas finie, c’est comme si les gens avaient payé un loyer et au moins ils ont un loge­ment… Mais si après deux ou trois ans on sort de la crise, et bien les gens peuvent conti­nuer à payer le crédit et les banques déduisent du mon­tant de celui-ci ces deux ou trois ans de loyers… Ce que je veux dire c’est qu’il y a des solu­tions plus logiques et moins dog­ma­tiques, mais il fau­drait pour cela ne pas comp­ter sur l’orgueil et la myopie du capi­tal finan­cier qui veut sortir d’une crise qu’il a lui-même pro­vo­qué, sans en assu­mer le moindre coût. Les prin­ci­pales vic­times sont les immi­grés, de nom­breux Equatoriens en situa­tion dif­fi­cile sont en passe de perdre leur loge­ment.

Ils reviennent en Equateur ?

RC : Quelques uns, oui, et nous les aidons de tout coeur.

Une der­nière ques­tion, pré­sident. Le G20 pré­tend gou­ver­ner le monde. Trouvez-vous cela normal ?

RC : Normal, non. Il ne faut pas se faire d’illusions, à l’échelle inter­na­tio­nale il faut des pro­ces­sus simi­laires à ceux que vivent nos nations en interne : des chan­ge­ments dans les rap­ports de force. Ne nous trom­pons pas. Prenons, par exemple, le pro­blème de l’environnement dont nous par­lions tout à l’heure. Les pays pauvres, sur­tout ceux du bassin ama­zo­nien, nous sommes des géné­ra­teurs d’environnement et devrions être récom­pen­sés de pré­ser­ver cette richesse, mais les grandes puis­sances ne vont pas nous prendre en compte tant que les rap­ports de force res­tent les mêmes… Imaginez, par exemple, le contraire : que ceux qui génèrent de l’environnement soient les Etats-Unis ou l’Europe, et que nous nous en soyons les consom­ma­teurs ; il y a long­temps qu’ils nous auraient déjà obligé à payer ou à dédom­ma­ger cet effort, par la raison ou par la force, en nous enva­his­sant ou en uti­li­sant n’importe quelle moyen. Lamentablement, à l’échelle inter­na­tio­nale, si nous vou­lons un monde plus juste, un chan­ge­ment dans les rap­ports de force est indis­pen­sable. Même pour que la glo­ba­li­sa­tion fonc­tionne débar­ras­sée de ses ter­ribles contra­dic­tions : une très grande mobi­lité des capi­taux et des mar­chan­dises, mais une cri­mi­na­li­sa­tion de la mobi­lité humaine. Qui peut com­prendre cela ?

Créer un marché mon­dial dans une société mon­diale, mais sans gou­ver­nance… Qui gou­verne le marché mon­dial ? Nous sommes vic­times de ce marché, et la crise actuelle est le résul­tat du manque de gou­ver­nance. Les Etats du G20, domi­nés aussi par le capi­tal finan­cier, n’osent pas faire le pre­mier pas. Faites un bilan de toutes les poli­tiques appli­quées par les ins­tances inter­na­tio­nales en Amérique latine durant les dix der­nières années : elles ont été faites en fonc­tion du grand capi­tal, sur­tout du capi­tal finan­cier. Parfois elles ont été béné­fiques à nos pays, et d’autres fois non, mais le déno­mi­na­teur commun est le même : le maxi­mum de béné­fices pour le grand capi­tal et pour le capi­tal finan­cier. Tant que cette logique ne chan­gera pas, tant que la société humaine ne repren­dra pas le contrôle du marché, ces crises recom­men­ce­ront et nous serons à nou­veau vic­times du marché.

Un chan­ge­ment dans les rap­ports de force à l’échelle glo­bale est indis­pen­sable, car le G20, dont les Etats qui le com­posent sont eux-mêmes domi­nés par ce capi­tal finan­cier, ne s’intéresse pas à cette ques­tion ; il n’en parle même pas. L’intégration est une des stra­té­gies pour réus­sir à chan­ger les rap­ports de force à l’échelle mon­diale. Une Amérique latine inté­grée, avec toutes les poten­tia­li­tés dont nous dis­po­sons en termes de res­sources natu­relles, de PIB, de popu­la­tion, etc., pour­rait avoir beau­coup plus de pré­sence et consti­tuer un fac­teur déter­mi­nant pour modi­fier enfin, à l’échelle inter­na­tio­nale, les rap­ports de force.



Merci à Mémoire des luttes
Source : http://​www​.medelu​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le698
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 06/01/2011
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=3286

Une réponse à “Entretien avec Rafael Correa, président de l’Équateur”

  1. Andrea dit :

    Je suis une equa­to­rienne et je pense que c’est tout à fait vrai parce que quand tout est bon cri de mau­vais, je suis contente avec mon pré­sident.