Entre l’élu et la rue

N’en déplaise au premier ministre Jean Charest, la rue est un lieu d’expression démocratique aussi légitime que l’isoloir lors d’élections générales. Opposer les manifestations printanières à l’exercice électoral, comme il l’a fait en déclenchant les élections, reléguant la contestation populaire à « du bruit », découle d’une conception de la démocratie qui n’a aucun avenir dans une société complexe et diversifiée comme la nôtre.

Le printemps québécois a été l’occasion d’un brassage exceptionnel d’idées sur le rôle de l’État, sur la justice sociale, sur le droit à l’éducation et sur la démocratie. Réduire le conflit étudiant à « la rue », à « l’intimidation et à la violence », comme le fit M. Charest, est injuste pour les faits et insultant pour les citoyens qui se sont passionnés pour le débat, et y ont participé vivement, quel que soit le point de vue qu’ils ont défendu.

L’ordre établi n’est pas menacé

De même, ranger les personnes qui ont manifesté leur désaccord avec le gouvernement, le printemps dernier, dans le camp de ceux qui auraient voulu «contester l’ordre établi », comme l’a insinué le chef libéral, est au mieux un abus de langage. Au pire une provocation de mauvais aloi. C’est, en tout cas, totalement absurde.

Nous ne sommes pas dans une situation d’insurrection appréhendée.

Il faut le répéter : protester, manifester, s’opposer au gouvernement sont autant d’actions civiques qui font partie de l’ordre établi.

Dans notre « ordre établi » peuvent s’opposer plusieurs conceptions de la justice sociale, plusieurs conceptions du bien commun, plusieurs conceptions de l’éducation. C’est sur ces diverses conceptions du bien public que le débat électoral peut porter.

Aux élections, on choisit un gouvernement, pas une société

Le premier ministre a dit que ces élections du 4 septembre ne sont pas comme les autres car « nous devons décider du type de société dans laquelle nous voulons vivre ». En tout respect, lors d’élections, on ne choisit pas une société. C’est la société qui choisit un gouvernement. La société reste, les gouvernements passent.

Nous devons choisir le 4 septembre les candidats qui, à nos yeux, sont les plus compétents et les plus honnêtes. Mais aussi ceux qui incarnent le mieux les valeurs et les préférences de la société que nous formons déjà et qui continuera de vivre, de débattre et de protester après les élections, peu importe qui sortira vainqueur dans le cadre d’un système électoral forcément imparfait.

La démocratie est un phrase

Le vote aux quatre ans n’est qu’un des moments de la démocratie.

La démocratie est comme une phrase dans laquelle le vote est l’équivalent du point final. Le plus important est tout ce qui précède. Le sujet (les citoyens), le verbe (les actions) et les compléments (la discussion, longue et nuancée, des enjeux de la société). La démocratie est d’abord constituée des débats publics qui se déroulent entre les élections. Ces débats stimulent la participation des citoyens à la recherche de solutions communes.

Parmi les moyens dont disposent les citoyens pour participer à ce débat permanent, les manifestations sont légitimes. Mettre au ban ces moyens-là, entraîne un rétrécissement de l’espace politique.

La rue, un moyen d’expression de la… majorité silencieuse

On ne peut pas opposer la rue à la majorité silencieuse. Car la rue est un moyen d’expression de la majorité silencieuse.

La diversité qui caractérise désormais nos sociétés pluralistes et moins consensuelles, formées de citoyens plus scolarisés, plus informés, plus libres et plus autonomes, rend la gouverne de plus en plus complexe. Prendre la meilleure décision politique devient un sport extrême. Il est devenu impossible d’imposer unilatéralement une décision durable. Depuis quelques décennies, il est apparu, partout dans le monde, que la bonne gouvernance inclut aussi des mécanismes sophistiqués de consultation et de participation publique. La démocratie représentative a besoin d’être complétée par la démocratie participative.

Ainsi, est-il vain d’opposer l’élu et la rue. Car en démocratie, nous avons besoin des deux.