Entre l’élu et la rue

Par Mis en ligne le 03 août 2012

N’en déplaise au pre­mier ministre Jean Charest, la rue est un lieu d’expression démo­cra­tique aussi légi­time que l’isoloir lors d’élections géné­rales. Opposer les mani­fes­ta­tions prin­ta­nières à l’exercice élec­to­ral, comme il l’a fait en déclen­chant les élec­tions, relé­guant la contes­ta­tion popu­laire à « du bruit », découle d’une concep­tion de la démo­cra­tie qui n’a aucun avenir dans une société com­plexe et diver­si­fiée comme la nôtre.

Le prin­temps qué­bé­cois a été l’occasion d’un bras­sage excep­tion­nel d’idées sur le rôle de l’État, sur la jus­tice sociale, sur le droit à l’éducation et sur la démo­cra­tie. Réduire le conflit étu­diant à « la rue », à « l’intimidation et à la vio­lence », comme le fit M. Charest, est injuste pour les faits et insul­tant pour les citoyens qui se sont pas­sion­nés pour le débat, et y ont par­ti­cipé vive­ment, quel que soit le point de vue qu’ils ont défendu.

L’ordre établi n’est pas menacé

De même, ranger les per­sonnes qui ont mani­festé leur désac­cord avec le gou­ver­ne­ment, le prin­temps der­nier, dans le camp de ceux qui auraient voulu « contes­ter l’ordre établi », comme l’a insi­nué le chef libé­ral, est au mieux un abus de lan­gage. Au pire une pro­vo­ca­tion de mau­vais aloi. C’est, en tout cas, tota­le­ment absurde.

Nous ne sommes pas dans une situa­tion d’insurrection appré­hen­dée.

Il faut le répé­ter : pro­tes­ter, mani­fes­ter, s’opposer au gou­ver­ne­ment sont autant d’actions civiques qui font partie de l’ordre établi.

Dans notre « ordre établi » peuvent s’opposer plu­sieurs concep­tions de la jus­tice sociale, plu­sieurs concep­tions du bien commun, plu­sieurs concep­tions de l’éducation. C’est sur ces diverses concep­tions du bien public que le débat élec­to­ral peut porter.

Aux élec­tions, on choi­sit un gou­ver­ne­ment, pas une société

Le pre­mier ministre a dit que ces élec­tions du 4 sep­tembre ne sont pas comme les autres car « nous devons déci­der du type de société dans laquelle nous vou­lons vivre ». En tout res­pect, lors d’élections, on ne choi­sit pas une société. C’est la société qui choi­sit un gou­ver­ne­ment. La société reste, les gou­ver­ne­ments passent.

Nous devons choi­sir le 4 sep­tembre les can­di­dats qui, à nos yeux, sont les plus com­pé­tents et les plus hon­nêtes. Mais aussi ceux qui incarnent le mieux les valeurs et les pré­fé­rences de la société que nous for­mons déjà et qui conti­nuera de vivre, de débattre et de pro­tes­ter après les élec­tions, peu importe qui sor­tira vain­queur dans le cadre d’un sys­tème élec­to­ral for­cé­ment impar­fait.

La démo­cra­tie est un phrase

Le vote aux quatre ans n’est qu’un des moments de la démo­cra­tie.

La démo­cra­tie est comme une phrase dans laquelle le vote est l’équivalent du point final. Le plus impor­tant est tout ce qui pré­cède. Le sujet (les citoyens), le verbe (les actions) et les com­plé­ments (la dis­cus­sion, longue et nuan­cée, des enjeux de la société). La démo­cra­tie est d’abord consti­tuée des débats publics qui se déroulent entre les élec­tions. Ces débats sti­mulent la par­ti­ci­pa­tion des citoyens à la recherche de solu­tions com­munes.

Parmi les moyens dont dis­posent les citoyens pour par­ti­ci­per à ce débat per­ma­nent, les mani­fes­ta­tions sont légi­times. Mettre au ban ces moyens-là, entraîne un rétré­cis­se­ment de l’espace poli­tique.

La rue, un moyen d’expression de la… majo­rité silen­cieuse

On ne peut pas oppo­ser la rue à la majo­rité silen­cieuse. Car la rue est un moyen d’expression de la majo­rité silen­cieuse.

La diver­sité qui carac­té­rise désor­mais nos socié­tés plu­ra­listes et moins consen­suelles, for­mées de citoyens plus sco­la­ri­sés, plus infor­més, plus libres et plus auto­nomes, rend la gou­verne de plus en plus com­plexe. Prendre la meilleure déci­sion poli­tique devient un sport extrême. Il est devenu impos­sible d’imposer uni­la­té­ra­le­ment une déci­sion durable. Depuis quelques décen­nies, il est apparu, par­tout dans le monde, que la bonne gou­ver­nance inclut aussi des méca­nismes sophis­ti­qués de consul­ta­tion et de par­ti­ci­pa­tion publique. La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive a besoin d’être com­plé­tée par la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive.

Ainsi, est-il vain d’opposer l’élu et la rue. Car en démo­cra­tie, nous avons besoin des deux.

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