Enterrement officiel de la solution des deux Etats

Par Mis en ligne le 22 septembre 2011

La demande de recon­nais­sance d’un Etat pales­ti­nien pré­sen­tée par l’Autorité pales­ti­nienne devant les Nations unies est, du moins en théo­rie, censée contour­ner le pro­ces­sus de paix raté. Mais à deux égards déci­sifs, cette tac­tique mal conçue aggrave de fait la situa­tion en élar­gis­sant les failles du pro­ces­sus qu’elle cherche à rem­pla­cer.

Tout d’abord, l’initiative exclut le peuple pales­ti­nien de la prise de déci­sion, et deuxiè­me­ment, elle décon­necte entiè­re­ment de la réa­lité, le dis­cours sur l’État.

La plu­part des débats sur l’initiative aux Nations unies opposent féro­ce­ment d’une part les États-Unis et Israël et d’autre part, les offi­ciels pales­ti­niens et les gou­ver­ne­ments alliés. Mais ce tableau sim­pliste ignore le fait que parmi les Palestiniens eux-mêmes l’initiative ren­contre peu de sou­tien. L’opposition, et elle est consi­dé­rable, tient à trois élé­ments : la vague ten­ta­tive pour­rait entraî­ner des consé­quences non dési­rées ; cher­cher à obte­nir l’État par-dessus tout com­pro­met l’égalité et les droits des réfu­giés ; et l’Autorité pales­ti­nienne n’a pas de mandat démo­cra­tique pour agir au nom des Palestiniens ou pour ris­quer leurs droits et leur avenir.

Le manque de sou­tien de la part du public est illus­tré par les nom­breuses orga­ni­sa­tions de la société civile pales­ti­nienne, les nom­breux diri­geants de la base, uni­ver­si­taires et mili­tants qui ont for­te­ment cri­ti­qué la stra­té­gie.

Le Comité natio­nal du Boycott (BNC) — groupe direc­teur de la cam­pagne de boy­cott mon­dial dirigé par les Palestiniens pour le boy­cott, le dés­in­ves­tis­se­ment et les sanc­tions contre Israël a été appuyé par près de 200 orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes ; il a averti au mois d’août que l’initiative aux Nations unies fini­rait par mar­gi­na­li­ser l’OLP en tant que repré­sen­tant offi­ciel de tous les Palestiniens et à son tour pri­ve­rait les Palestiniens à l’intérieur d’Israël et les Palestiniens de la dia­spora de leur droit de vote.

Un avis juri­dique lar­ge­ment dif­fusé par Guy Goodwin-Gill, de l’université d’Oxford, a insisté sur ce point arguant que l’OLP pour­rait être évincé des Nations unies par un État de Palestine édenté et illu­soire qui au mieux ne repré­sen­te­rait que sym­bo­li­que­ment, et uni­que­ment, les Palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza.

D’autres, tels que le Mouvement de la jeu­nesse pales­ti­nienne – coa­li­tion inter­na­tio­nale de jeunes Palestiniens — ont déclaré qu’ils étaient abso­lu­ment contre l’initiative aux Nations unies parce qu’elle com­pro­met­trait « les droits et les aspi­ra­tions de plus des deux tiers du peuple pales­ti­nien réfu­gié à l’étranger et en exil, qui sou­haitent ren­trer chez eux.

Beaucoup, comme le Mouvement de la jeu­nesse pales­ti­nienne, craignent que la décla­ra­tion uni­la­té­rale d’un État sur les fron­tières de 1967 ne com­por­te­rait aucune garan­tie quant aux droits des Palestiniens et céde­rait en fait 78 % de la Palestine his­to­rique cap­tu­rée en 1948 à Israël, tout en empê­chant les réfu­giés de ren­trer dans ce qui serait reconnu de facto comme un État eth­ni­que­ment « juif ».

En der­nière ana­lyse, toute stra­té­gie fruc­tueuse devrait porter non pas sur l’État, mais sur les droits.

Bien sûr, rien ne prouve mieux la dis­tance entre l’initiative aux Nations unies et la volonté effec­tive des Palestiniens que le secret qui entoure le pro­ces­sus.

Aujourd’hui, à quelques jours de la pré­sen­ta­tion de la demande aux Nations unies, le public pales­ti­nien ignore exac­te­ment ce que l’Autorité pales­ti­nienne pro­pose. Aucun projet de texte n’a été porté à la connais­sance du peuple pales­ti­nien. Au lieu de quoi, le texte est négo­cié avec les dona­teurs de l’Autorité pales­ti­nienne comme si c’étaient eux, et non pas le peuple, qui consti­tuaient les véri­tables élec­teurs.

Chose plus fon­da­men­tale pour­tant, tout le débat sur l’État ignore la situa­tion sur le ter­rain.

Pour com­men­cer, l’AP ne répond pas aux cri­tères tra­di­tion­nels de la qua­lité d’État énu­mé­rés dans la conven­tion de Montevideo de 1933 sur les droits et les devoirs des Etats ; elle ne contrôle ni le ter­ri­toire, ni les fron­tières exté­rieures (à l’exception des minus­cules enclaves dont elle assure le contrôle sous la super­vi­sion des forces d’occupation israé­liennes). En vertu des accords d’Oslo de 1993, l’AP n’a pas le droit de nouer libre­ment des rela­tions avec d’autres Etats.

Quant à dis­po­ser d’une popu­la­tion per­ma­nente, Israël inter­dit à la majo­rité des Palestiniens le droit de mettre le pied dans la région que l’AP pré­tend récla­mer pour son Etat sim­ple­ment parce qu’ils ne sont pas juifs (en vertu de la loi israé­lienne dis­cri­mi­na­toire sur le retour, les juifs du monde entier peuvent s’installer pra­ti­que­ment n’importe où en Israël ou dans les ter­ri­toires occu­pés, contrai­re­ment aux réfu­giés pales­ti­niens nés en Palestine et leurs enfants).

L’AP ne peut pas émettre de pas­se­ports ou de docu­ments d’identité ; les auto­ri­tés israé­liennes contrôlent les registres de la popu­la­tion.

Quel que soit le vote aux Nations unies, Israël conti­nuera à construire des colo­nies en Cisjordanie et main­tien­dra son siège à Gaza. Comme on l’aura com­pris, tout débat sur une sou­ve­rai­neté réelle est illu­soire.

Cette stra­té­gie n’est pas non plus sus­cep­tible de pro­duire, ne fût-ce qu’une adhé­sion ou une recon­nais­sance for­melle par les membres des Nations unies. Il fau­drait pour cela l’approbation du Conseil de sécu­rité, conseil dans lequel le gou­ver­ne­ment Obama exer­cera son droit de veto.

L’alternative est une sorte de réso­lu­tion sym­bo­lique à l’Assemblée géné­rale des Nations unies qui relè­ve­rait le statut de la mis­sion d’observation pales­ti­nienne actuelle auprès de l’ONU — déci­sion qui n’aurait que peu d’effet pra­tique. Un tel résul­tat vaut à peine toute l’énergie et l’agitation qu’il mobi­lise, d’autant plus qu’il y a d’autres mesures que les Nations unies pour­raient prendre et qui auraient beau­coup plus d’impact.

Par exemple, les Palestiniens seraient mieux ins­pi­rés de deman­der une appli­ca­tion stricte des réso­lu­tions exis­tantes du Conseil de sécu­rité long­temps igno­rées, telle que la réso­lu­tion 465 qui a été adop­tée en 1980 et qui demande à Israël de « déman­te­ler les colo­nies exis­tantes » dans les ter­ri­toires occu­pés et qui pré­cise que toutes les mesures prises par Israël pour « chan­ger le carac­tère phy­sique, la com­po­si­tion, la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle ou le statut des ter­ri­toires pales­ti­niens et autres ter­ri­toires arabes occu­pés depuis 1967, Jérusalem y com­pris, n’ont pas de base légale » et consti­tuent des vio­la­tions fla­grantes du droit inter­na­tio­nal.

Enfin, toute stra­té­gie fruc­tueuse devrait se concen­trer non pas sur l’État, mais sur les droits.

Dans la décla­ra­tion qu’il a faite au sujet de l’initiative aux Nations unies, le BNC a déclaré qu’indépendamment de ce qui se passe en sep­tembre, la lutte inter­na­tio­nale de soli­da­rité doit conti­nuer jusqu’à ce qu’Israël res­pecte les droits des Palestiniens et obéisse au droit inter­na­tio­nal à trois égards par­ti­cu­liers : ter­mi­ner l’occupation des terres arabes qui a com­mencé en 1967 et déman­te­ler le mur de Cisjordanie qui a été déclaré illé­gal en 2004 par la Cour inter­na­tio­nale de jus­tice ; éli­mi­ner toute forme de dis­cri­mi­na­tion juri­dique et sociale à l’encontre des citoyens Palestiniens d’Israël et res­pec­ter plei­ne­ment les droits des réfu­giés pales­ti­niens y com­pris leur droit au retour. Les Palestiniens et les Israéliens ne sont pas sur un pied d’égalité s’agissant de négo­cier la fin de leurs dif­fé­rends ; ils sont res­pec­ti­ve­ment, colo­ni­sés et colo­ni­sa­teurs tout comme les blancs et les noirs en Afrique du Sud. Cette vérité doit être recon­nue et les efforts déployés pour obte­nir une telle recon­nais­sance ren­con­tre­raient beau­coup plus d’écho auprès du public pales­ti­nien que les dis­cours creux sur l’État.

En fait, une telle stra­té­gie pré­oc­cupe Israël suf­fi­sam­ment pour qu’il ait recruté les USA dans sa lutte contre ce que les diri­geants israé­liens appellent la « délé­gi­ti­ma­tion ».

Ce que les « délé­gi­ti­ma­teurs » recherchent pré­ten­du­ment n’est pas la jus­tice et les droits humains et poli­tiques inté­graux pour les Palestiniens, mais l’effondrement d’Israël par des attaques poli­tiques et juri­diques – à l’instar de ce qui s’est passé en Allemagne de l’Est ou dans l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Selon Israël et les groupes qui le sou­tiennent aux USA, pra­ti­que­ment tout le mili­tan­tisme de soli­da­rité pales­ti­nien, spé­cia­le­ment le BDS, consti­tue de la « délé­gi­ti­ma­tion « . Certains Israéliens, notam­ment l’ancien pre­mier ministre, Ehud Olmert, ont lancé une mise en garde concer­nant la lutte contre un mou­ve­ment qui demande des droits civils et poli­tiques, lutte qui aurait pour effet d’accentuer le carac­tère d’apartheid d’Israël, et d’aggraver sa situa­tion. Mais les élites israé­liennes n’ont pas trouvé de réponse plau­sible à la réa­lité qui se des­si­nera dans quelques années et dans laquelle, à cause de la crois­sance démo­gra­phique pales­ti­nienne et de la construc­tion de colo­nies israé­liennes, une mino­rité juive aura la haute main sur une majo­rité pales­ti­nienne sans droit de vote et assu­jet­tie dans un pays qui ne peut pas être par­ti­tionné.

Les plans pour un État pales­ti­nien tron­qué et limité que les gou­ver­ne­ments éta­su­niens et israé­liens suc­ces­sifs ont pré­paré pour les entre­tiens sont loin de répondre aux demandes mini­mum des Palestiniens et n’ont aucune chance d’être mis en oeuvre (comme le montre élo­quem­ment l’échec spec­ta­cu­laire de l’effort de paix de l’administration Obama dans les deux pre­mières années de son mandat). Même le pré­sident Obama, dans son dis­cours devant le groupe de pres­sion pro-israé­lien AIPAC en mai der­nier, a carac­té­risé le statu quo de « insou­te­nable ». Mais il n’a pas offert de nou­velles solu­tions.

Voici donc les lignes de la bataille qui se livrera pour l’avenir de la Palestine quel que soit le nombre de per­sonnes que les USA envoient à Ramallah et à Jérusalem pour essayer de res­sus­ci­ter et de ravi­ver des négo­cia­tions dans les­quelles per­sonne ne croit. Entre-temps, l’initiative aux Nations unies ne devrait par être consi­dé­rée comme le moyen de donner nais­sance à l’État pales­ti­nien ; il s’agit plutôt d’enterrer offi­ciel­le­ment la solu­tion des deux Etats et du pro­ces­sus de paix qui était censée obte­nir ce résul­tat.


*Ali Abunimah est l’auteur de One Country, A Bold Proposal to End the Israeli-Palestinian Impasse. Il a contri­bué à The Goldstone Report : The Legacy of the Landmark Investigation of the Gaza Conflict.
Il est le cofon­da­teur de la publi­ca­tion en ligne The Electronic Intifada et consul­tant poli­tique auprès de Al-ShabakaThe Palestinian Policy Network.

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