Enterrement de la solution des deux Etats aux Nations unies

Par Mis en ligne le 21 septembre 2011

Nous serons tous invi­tés à l’enterrement de la solu­tion des deux États, si et quand l’Assemblée géné­rale des Nations unies annon­cera qu’elle accepte la Palestine en tant qu’Etat membre.

L’appui de la grande majo­rité des membres de l’organisation com­plé­tera un cycle démarré en 1967 dans lequel tous les acteurs puis­sants et moins puis­sants des scènes inter­na­tio­nale et régio­nale ont accordé leur sou­tien à la peu judi­cieuse solu­tion des deux États.

Même en Israël, aussi bien la droite que la gauche et le centre de la poli­tique sio­niste ont fina­le­ment appuyé cette ini­tia­tive. Et pour­tant, en dépit du sou­tien passé et futur, tous ceux qui se trouvent en Palestine et à l’extérieur du pays recon­naissent appa­rem­ment que l’occupation se pour­sui­vra et que même dans le meilleur des cas, il y aura un Israël plus grand et raciste à côté d’un ban­tous­tan frac­tionné et inutile.

La mas­ca­rade se ter­mi­nera en sep­tembre ou en octobre, quand l’Autorité pales­ti­nienne pré­sen­tera sa demande d’admission aux Nations unies en tant que membre à part entière ; elle peut se ter­mi­ner de deux façons.

La fin sera, soit dou­lou­reuse et vio­lente si Israël conti­nue à jouir de l’impunité inter­na­tio­nale et est auto­risé à com­plé­ter par la force sa carte de la Palestine post-Oslo, soit révo­lu­tion­naire et beau­coup plus paci­fique : on rem­pla­cera pro­gres­si­ve­ment les vieux men­songes par de nou­velles véri­tés solides en matière de paix et de récon­ci­lia­tion pour la Palestine. Peut-être le pre­mier scé­na­rio est-il le préa­lable regret­table du second. L’avenir nous le dira.

Un nou­veau dic­tion­naire du sio­nisme

Autrefois, les morts étaient ense­ve­lis avec leurs objets et leurs biens favo­ris. L’enterrement qui s’annonce suivra pro­ba­ble­ment le même rituel. L’élément le plus impor­tant qui sera ense­veli six pieds sous terre est le dic­tion­naire des illu­sions et des trom­pe­ries avec ses célèbres entrées telles que « le pro­ces­sus de paix », « la seule démo­cra­tie du Moyen-Orient », « une nation éprise de paix », « parité et réci­pro­cité » et « une solu­tion humaine au pro­blème des réfu­giés ».

Le dic­tion­naire de rem­pla­ce­ment est en voie d’élaboration depuis de nom­breuses années et selon lui, le sio­nisme est du colo­nia­lisme, Israël est un État d’apartheid et la Nakba est un net­toyage eth­nique. Il sera beau­coup plus facile d’en dif­fu­ser lar­ge­ment l’usage après sep­tembre.

Les cartes de la solu­tion morte seront éga­le­ment cou­chées près du cadavre. La carte de cette Palestine rame­née à un dixième de sa super­fi­cie his­to­rique, pré­sen­tée comme la carte de la paix, aura nous l’espérons dis­paru à jamais.

Point n’est besoin de pré­pa­rer une carte de rechange. Depuis 1967, la géo­gra­phie du conflit n’a jamais vrai­ment changé ; elle a été constam­ment remo­de­lée dans les dis­cours des libé­raux sio­nistes, politiciens,journalistes et uni­ver­si­taires, qui conti­nuent encore à béné­fi­cier d’un large appui inter­na­tio­nal.

La Palestine a tou­jours été la terre située entre la rivière et la mer. C’est ce qu’elle est tou­jours. Ses chan­ge­ments de for­tune sont carac­té­ri­sés, non pas par la géo­gra­phie, mais par la démo­gra­phie. Les colons qui sont arri­vés ici à la fin du XIXe siècle consti­tuent à pré­sent la moitié de la popu­la­tion et enferment l’autre moitié dans un carcan d’idéologies racistes et de poli­tiques d’apartheid.

La paix n’est pas un chan­ge­ment démo­gra­phique ni un nou­veau tracé des cartes ; c’est l’élimination de ces idéo­lo­gies et de ces poli­tiques. Qui sait ? Ce sera peut-être plus facile à faire main­te­nant que jamais.

Dénonciation du mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion israé­lien.

L’enterrement démon­trera le carac­tère fal­la­cieux de l’actuel mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion israé­lien tout en met­tant en lumière son poten­tiel. Depuis sept semaines, les Israéliens juifs appar­te­nant prin­ci­pa­le­ment à la classe moyenne, pro­testent en grand nombre contre les poli­tiques sociales et éco­no­miques de leur gou­ver­ne­ment.

Pour que le mou­ve­ment ratisse aussi large que pos­sible, ses diri­geants et ses coor­di­na­teurs n’ont pas osé men­tion­ner l’occupation, la colo­ni­sa­tion ou l’apartheid. Selon eux, les poli­tiques capi­ta­listes bru­tales du gou­ver­ne­ment sont à l’origine de tout le mal.

A un cer­tain niveau, ils ont raison. Ces poli­tiques ont empê­ché la race supé­rieure d’Israël de plei­ne­ment jouir sur un pied d’égalité des fruits de la colo­ni­sa­tion et de la dépos­ses­sion de la Palestine. Mais une répar­ti­tion plus équi­table du butin n’assurera une vie nor­male, ni aux juifs, ni aux Palestiniens ; ce ne sera pos­sible qu’avec la fin du pillage.

Et pour­tant, les mani­fes­tants ont aussi fait preuve de scep­ti­cisme et de méfiance quant à ce que leurs médias et leurs poli­ti­ciens leur disent au sujet de la réa­lité socio-éco­no­mique ; ils arri­ve­ront peut-être à mieux com­prendre les men­songes dont on les a gavés pen­dant de si longues années au sujet du « conflit » et de leur « sécu­rité natio­nale ».

L’enterrement devrait nous inci­ter tous à appli­quer la même répar­ti­tion du tra­vail qu’avant. Les Palestiniens doivent d’urgence résoudre la ques­tion de leur repré­sen­ta­tion. Il nous faut ral­lier plus acti­ve­ment les forces pro­gres­sistes juives du monde au boy­cott, dés­in­ves­tis­se­ment et sanc­tions (BDS) et à d’autres cam­pagnes de soli­da­rité.

Intifada aux concerts pro­me­nades

Récemment, lors des pres­ti­gieux concerts pro­me­nade de la BBC à Londres, les doux Israéliens ont été plus cho­qués de voir l’orchestre phil­har­mo­nique d’Israël se faire hous­piller, que par n’importe quel géno­cide de leur his­toire.

Mais plus que tout le reste, ce qui a abso­lu­ment atterré les grands jour­na­listes israé­liens pré­sents a été le grand nombre de juifs parmi les pro­tes­ta­taires. Il s’agissait des mêmes jour­na­listes qui dépei­gnaient la cam­pagne de soli­da­rité avec la Palestine et les mili­tants du BDS comme des groupes d’extrémistes ter­ro­ristes de la pire espèce. Ils croyaient à leurs propres articles. Tout à leur hon­neur, la mini inti­fada au Royal Albert Hall a au moins jeté le doute dans leur esprit.

Mobiliser l’action poli­tique pour la créa­tion d’un seul État

En Palestine même, le moment est venu de passer du dis­cours sur l’État unique à l’action poli­tique et peut-être d’adopter un nou­veau dic­tion­naire. La dépos­ses­sion est par­tout et par consé­quent il doit en être de même pour la res­ti­tu­tion et la récon­ci­lia­tion.

Si l’on veut refor­mu­ler la rela­tion entre juifs et Palestiniens sur une base juste et démo­cra­tique, on ne peut accep­ter ni la vieille carte ense­ve­lie de la solu­tion des deux États, ni sa logique de par­ti­tion. Cela signi­fie aussi que la dis­tinc­tion sacrée entre colo­nies juives près de Haifa et colo­nies proches de Naplouse doit éga­le­ment être enter­rée.

Il fau­drait faire la dis­tinc­tion entre les juifs qui sont dis­po­sés à dis­cu­ter d’une refor­mu­la­tion des rela­tions, du chan­ge­ment de régime et d’un statut égal d’une part, et d’autre part les juifs qui ne sont pas d’accord, peu importe où ils vivent actuel­le­ment. À cet égard, il y a des phé­no­mènes sur­pre­nants si l’on étudie bien le tissu humain et poli­tique de la Palestine his­to­rique de 2011 telle qu’elle est gou­ver­née par le régime israé­lien : le désir de dia­logue est plus évident au-delà des fron­tières de 1967 qu’à l’intérieur de celles-ci.

Le dia­logue inté­rieur sur un chan­ge­ment de régime, la ques­tion de la repré­sen­ta­tion et le mou­ve­ment BDS s’inscrivent tous dans le même effort visant à appor­ter la jus­tice et la paix à la Palestine. Ce que nous enter­re­rons en sep­tembre, je l’espère, sera l’un des prin­ci­paux obs­tacles empê­chant la réa­li­sa­tion de cette pers­pec­tive.


Ilan Pappe est pro­fes­seur d’histoire et direc­teur du Centre euro­péen pour les études pales­ti­niennes à l’Université d’Exeter. Son der­nier ouvrage est inti­tulé Out of the Frame : The Struggle for Academic Freedom in Israel (Pluto Press, 2010).

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