« Ensemble, nous sommes capables de beaucoup »

Par Mis en ligne le 13 juillet 2012
Manifestation du 22 mai, à Montréal. Une force d’abord souterraine, auparavant engourdie par un consensus froid, a surgi ce printemps.

Photo : Annik MH De Carufel – Le Devoir

Le sol du Québec vibre au rythme de cen­taines de mil­liers de pas depuis plu­sieurs mois. Une force d’abord sou­ter­raine, aupa­ra­vant engour­die par un consen­sus froid, a surgi ce prin­temps. Cette force a animé étu­diantes et étu­diants, parents, grands-parents, enfants, tra­vailleuses et chô­meurs. Ce qui a com­mencé comme une grève étu­diante est devenu une lutte popu­laire : la ques­tion des droits de sco­la­rité nous aura permis de tou­cher à un malaise plus pro­fond, de parler d’un pro­blème poli­tique d’ensemble. Parce que, oui, il s’agit d’un pro­blème d’ensemble. Et pour y répondre, il est temps de remon­ter à la racine du pro­blème, de donner corps à notre vision.

Notre vision, c’est celle d’une démo­cra­tie directe sol­li­ci­tée à chaque ins­tant. C’est celle d’un Nous qui s’exprime dans les assem­blées : à l’école, au tra­vail et dans les quar­tiers. Notre vision, c’est celle d’une prise en charge per­ma­nente de la poli­tique par la popu­la­tion, à la base, comme pre­mier lieu de la légi­ti­mité poli­tique. C’est une pos­si­bi­lité pour ceux et celles que l’on n’entend jamais prendre la parole. Une occa­sion pour les femmes de parler à titre d’égales, de sou­le­ver des enjeux qui, trop sou­vent, sont négli­gés ou sim­ple­ment oubliés. Notre démo­cra­tie ne fait pas de pro­messes : elle agit. Notre démo­cra­tie ne nour­rit pas le cynisme, elle le détruit. Notre démo­cra­tie ras­semble, et nous l’avons démon­tré à maintes reprises. Lorsque nous pre­nons la rue et éri­geons des piquets de grève, c’est cette démo­cra­tie qui res­pire. C’est une démo­cra­tie d’ensemble.

Espace de partage nécessaire

Leur vision, leur démo­cra­tie, ils et elles la disent repré­sen­ta­tive : on se demande bien qui elle repré­sente. Elle ne se vit qu’une fois tous les quatre ans et ne sert trop sou­vent qu’à chan­ger les visages. Élection après élec­tion, les déci­sions res­tent les mêmes et servent les mêmes inté­rêts, pré­fé­rant les doux mur­mures des lobbys au tin­ta­marre des cas­se­roles. Quand se fait entendre la grogne popu­laire, on applique des lois spé­ciales et on nous impose les bâtons, le poivre et les gaz lacry­mo­gènes. Lorsque l’élite se sent mena­cée, elle trahit les prin­cipes qu’elle dit défendre : leur démo­cra­tie ne fonc­tionne que lorsque nous nous tai­sons.
Pour nous, les déci­sions démo­cra­tiques doivent être le fruit d’un espace de par­tage au sein duquel chaque femme et chaque homme est valo­risé-e. Égaux et égales dans ces espaces, ils et elles peuvent, ensemble, construire le bien commun.

Nous avons com­pris que le bien commun dépend d’un accès égal aux ser­vices publics, et l’égalité dans les ser­vices publics porte un nom : la gra­tuité.

La gra­tuité n’est pas seule­ment une absence de prix, c’est l’abolition des bar­rières éco­no­miques pour l’accès à ce qui nous est le plus pré­cieux col­lec­ti­ve­ment. C’est l’abolition des entraves à la pleine réa­li­sa­tion de notre huma­nité. La gra­tuité, c’est payer ensemble ce que l’on pos­sède ensemble.

Discrimination invisible

À l’inverse, la tari­fi­ca­tion – la « juste part » – est une dis­cri­mi­na­tion invi­sible. Sous le cou­vert du prin­cipe soi-disant consen­suel d’« uti­li­sa­teur-payeur », on impose en fait une sur­taxe à celles et ceux qui sont déjà les plus négligé-e-s. En quoi est-ce juste de deman­der le même mon­tant pour fran­chir les portes d’un hôpi­tal à un avocat et à une embal­leuse ? Ce qui pour l’un est un mon­tant minime est pour l’autre un far­deau insup­por­table.

Et ce far­deau, nous le por­tons tous et toutes, que l’on soit aux études ou non : c’est l’un des ensei­gne­ments de notre grève. Nous sommes des loca­taires, nous sommes des tra­vailleuses et des tra­vailleurs. Nous sommes des étu­diantes inter­na­tio­nales et étu­diants inter­na­tio­naux laissé-e-s pour compte par des ser­vices publics dis­cri­mi­nants. Nous sommes de toutes les ori­gines et tant que la cou­leur de la peau ne sera pas aussi banale que la cou­leur des yeux, nous subi­rons nous aussi le racisme ordi­naire, le mépris et l’ignorance. Nous sommes des femmes, et si nous sommes fémi­nistes, c’est parce que nous vivons le sexisme au quo­ti­dien ainsi que les revers du sys­tème patriar­cal, et que nous com­bat­tons les pré­ju­gés les plus tenaces. Nous sommes gais, straight, bisexuelles, et nous le reven­di­quons.

Nous n’avons jamais été une couche sépa­rée de la société. Notre grève n’est pas contre le peuple.
Nous sommes le peuple.

Espaces ravagés par la convoitise

Notre grève dépasse la hausse des droits de sco­la­rité de 1625 $. Si on nous dépos­sède des droits les plus fon­da­men­taux en met­tant nos éta­blis­se­ments sco­laires sur le marché, il en va aussi des hôpi­taux, d’Hydro-Québec, de nos forêts, de notre sous-sol. Plus encore que les ser­vices publics, nous par­ta­geons des espaces de vie. Ils étaient là avant nous, et nous vou­lons qu’ils nous sur­vivent.

Or, la convoi­tise d’une poi­gnée de gens, rede­vables à per­sonne, est en train de rava­ger ces espaces en toute impu­nité, du Plan Nord aux gaz de schiste. Pour ces gens dont la vision est réduite au profit du pro­chain tri­mestre, la nature n’a de valeur que mesu­rée en retom­bées éco­no­miques. Capricieux et avides, ils et elles n’ont d’yeux que pour leurs action­naires loin­tains, myopes qu’ils sont à la beauté du bien commun. Pour se satis­faire, cette clique pro­cède de manière colo­niale, sans consul­ter per­sonne. Loin des camé­ras, pauvres et donc faci­le­ment oubliées, les femmes autoch­tones sont les pre­mières vic­times de cette vente au rabais.

Heureusement, les peuples autoch­tones, délo­gés par chaque nou­velle pros­pec­tion, résistent à ce vol conti­nuel. Si cer­tains pro­jets d’exploitation sau­vage ont pu être mis sur pause, c’est parce que des femmes et des hommes ont osé les défier. Ils et elles ont su résis­ter à ce pillage des res­sources, malgré les dis­cours catas­tro­phistes affir­mant que notre survie éco­no­mique dépend de l’exploitation rapide, à tout prix, de notre sous-sol.

Ensemble, nous serons toutes et tous affecté-e-s par le gas­pillage des res­sources parce que nous nous sou­cions des peuples avec qui nous par­ta­geons tous ces espaces et de celles et ceux qui vien­dront après nous. Nous vou­lons penser mieux, nous vou­lons penser plus loin.

Apprentissage de l’humanité

Voilà le sens de notre vision, l’essence de notre grève. Une action col­lec­tive qui dépasse les inté­rêts étu­diants, qui ose reven­di­quer un monde dif­fé­rent, loin d’une sou­mis­sion aveugle à la mar­chan­di­sa­tion. Marchandisation des indi­vi­dus, de la nature, de nos ser­vices publics : une même petite élite vend tout ce qui nous appar­tient. Pourtant, nous le savons : les ser­vices publics ne sont pas des dépenses inutiles, ni des biens de consom­ma­tion.

Ensemble, nous avons réa­lisé que notre sous-sol ne se mesure pas en tonnes de métaux et que le corps d’une femme n’est pas un argu­ment de vente. De la même manière, l’éducation ne doit pas être vendue, elle doit être offerte à tous et à toutes, sans regard à leur statut d’immigration et à leur condi­tion. Une édu­ca­tion pour nous, une édu­ca­tion qu’ensemble nous par­ta­ge­rons.

Parce que l’éducation est un appren­tis­sage de l’humanité, et que l’humanité ne se soumet pas à la com­pé­ti­ti­vité éco­no­mique, nous nous refu­sons à ce que nos écoles se plient aux poids des por­te­feuilles. Ensemble, nous vou­lons une école éga­li­taire qui brise les hié­rar­chies et qui menace ceux et celles qui croient pou­voir nous diri­ger en toute sécu­rité.

En met­tant à la dis­po­si­tion de toutes et tous les res­sources néces­saires au plein déve­lop­pe­ment de leurs capa­ci­tés, nous pour­rons créer une société où l’organisation de la vie en commun et la prise de déci­sion se font col­lec­ti­ve­ment. C’est le coeur de notre vision. L’éducation n’est donc pas une branche de l’économie, ni un ser­vice de for­ma­tion à court terme. Cette racine de tous les savoirs permet de pré­pa­rer la voie à l’émancipation de toute une société, une édu­ca­tion libé­ra­trice qui jette les bases de l’autodétermination.

Discrimination envers les femmes

Nous pen­sons qu’en tant que lieu de par­tage d’un savoir uni­ver­sel, l’éducation doit abolir toute forme de dis­cri­mi­na­tion et de domi­na­tion fondée sur le genre. Il s’avère pour­tant qu’être femme dans ce sys­tème est tout aussi dif­fi­cile qu’être femme en société. Croire que la repro­duc­tion de sta­tuts inéga­li­taires est absente de l’école est un leurre. Nous sommes écoeuré-e-s de voir que les pro­fes­sions tra­di­tion­nel­le­ment fémi­nines sont moins valo­ri­sées en société et qu’elles sont encore étu­diées majo­ri­tai­re­ment par des femmes. Nous sommes nom­breuses dans les salles de classe de bac­ca­lau­réat, mais com­bien d’entre nous gra­vissent les plus hautes marches de l’escalier uni­ver­si­taire ?

En oppo­si­tion à ce main­tien des dis­cri­mi­na­tions envers les femmes et les per­sonnes mises de côté par la société, nous sou­hai­tons que l’éducation soit réel­le­ment un lieu d’égalité et de res­pect des dif­fé­rences. Nous la vivons comme un lieu d’épanouissement uni­ver­sel.

Si nous avons choisi la grève, si nous avons choisi de nous battre pour ces idées, c’est pour créer un rap­port de force, seul méca­nisme nous per­met­tant de peser dans la balance. Ensemble, nous sommes capables de beau­coup : mais il nous faut parler, et il nous faut parler fort. L’histoire démontre, de façon élo­quente, que si nous choi­sis­sons l’espoir, la soli­da­rité, et l’égalité, nous ne devons pas qué­man­der, nous devons prendre. Voilà ce qu’est le syn­di­ca­lisme de combat. Alors que par­tout fleu­rissent de nou­veaux espaces démo­cra­tiques, il faut les uti­li­ser pour constam­ment penser un monde nou­veau. Nous ne ver­sons pas dans la décla­ra­tion de prin­cipes, mais dans l’action : si nous fai­sons aujourd’hui un appel à la grève sociale, c’est pour rejoindre demain l’ensemble de la popu­la­tion qué­bé­coise dans la rue.

Ensemble, construi­sons à nou­veau.
Nous sommes avenir.

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