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Enjeux du féminisme transfrontalier et décolonial

LE DÉFI DE L’IMMIGRATION AU QUÉBEC : DIGNITÉ, SOLIDARITÉ ET RÉSISTANCE - Grands débats - NCS numéro 27 hiver 2022

Karine Rosso en conversation avec Salvador David Hernandez[1]

Karine Rosso vient de publier un livre, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza (Montréal, Éditions Triptyque, 2021), un dialogue avec Nicholas Dawson autour de l’œuvre de Gloria Anzaldúa, cette grande figure du féminisme décolonial chicano.

S.D.H. – Parle-nous de ce livre et de la manière dont la découverte d’Anzaldúa et le féminisme décolonial a influencé ta réflexion et le regard sur toi-même, ton écriture et le féminisme.

K.R. – Commençons par expliquer ma rencontre avec Anzaldúa ! Avec le recul, je me rends compte que cette rencontre-là a été fulgurante ! Fulgurante parce que la connexion s’est opérée très vite, comme si les concepts qu’elle utilise ou qu’elle a développés (new mestiza, nepantla, borderlands) avaient à la fois jeté un nouvel éclairage sur mes recherches et révélé ce qui sommeillait depuis toujours en moi. La conciencia de la mestiza[2], par exemple, est un concept auquel je m’identifie totalement, car il permet de décrire mon expérience métissée (ni noire, ni blanche, ni seulement Québécoise ni pleinement Latina) et me permet aussi de décrire mon travail de création qui investit les frontières entre privé et public, le savoir académique et non académique, la réalité et la fiction. Comme plusieurs féministes des années 1970, j’ai besoin d’avoir recours à une écriture hybride pour fusionner les discours narratifs et les discours théoriques de façon à produire un savoir autre, un savoir situé (pour reprendre l’expression théorisée par Nancy Hartsock ou Dorothy Smith[3]) qui ne prétend pas faussement à l’universalité.

Anzaldùa m’a aussi fait prendre conscience que le féminisme dans lequel j’évoluais à l’université est encore teinté de colonialisme, puisque j’ai vite constaté que ses apports aux théories queer, par exemple, ont été en grande partie effacés de l’historiographie de la pensée queer francophone. J’avais déjà observé que les milieux féministes francophones étaient majoritairement blancs et que le concept d’intersectionnalité était souvent vidé de sa dimension raciale, mais les travaux d’Anzaldúa m’ont permis d’étayer les modalités de cet effacement. Il faut savoir que les féministes chicanas ont elles aussi, dès leurs débuts, parlé des croisements de leurs différentes oppressions, notamment dans The Chicana Féminist (1977) où Martha Cortera pose les bases de ce qui deviendra plus tard « the label chicana », lequel se définit par ce que Aída Hurtado nomme une restitution de « l’identité construite dans les interstices entre deux pays, deux cultures nationales, deux réalités géographiques, deux langues et deux systèmes d’oppressions patriarcales[4] ». La grande majorité des personnes racisées en contexte minoritaire connaissent intrinsèquement ce que signifie « l’imbrication des oppressions », car leur situation minoritaire est souvent traversée par des enjeux de genre, de classe ou d’orientation sexuelle, quand elle n’est pas aussi accentuée par la méconnaissance de la langue, les traumas liés à l’exil, le capacitisme[5], etc. Anzaldúa a été une des premières à comprendre la façon dont les discriminations s’interpénétraient les unes les autres, à l’intérieur des marges et dans la nepantla, cette « terre du milieu » ainsi nommée par la cosmogonie Nahualt, présente au Mexique bien avant l’arrivée des Espagnols.

S.D.H. – J’aimerais parler davantage avec toi du potentiel émancipateur du féminisme décolonial particulièrement pour les femmes immigrées dans le contexte québécois d’aujourd’hui.

S.D.H. – Lugones déclare dans son livre Vers un féminisme décolonial : « La tâche de la féministe décoloniale commence par voir la différence coloniale, en résistant énergiquement à sa propre habitude épistémologique de l’effacer. En le voyant, elle voit le monde avec des yeux nouveaux et doit alors abandonner son enchantement avec la femme universelle et commencer à apprendre des autres qui résistent aussi à la différence coloniale[6] ». Le point de départ de Lugones est de comprendre que l’oppression subie par les femmes pauvres et racisées, qui sont généralement celles qui travaillent comme domestiques dans les maisons des Blancs, surtout si elles sont immigrées, est quelque chose qu’elles partagent avec d’autres personnes dans la même situation. Il faut donc être conscient que cette frontière dans laquelle elles vivent peut être une occasion d’autonomisation, puisqu’elle leur donne la possibilité d’observer et d’écouter attentivement la manière dont le pouvoir colonial fonctionne et opère.

S.D.H. – Penses-tu que cette capacité de traduction culturelle qui nous donne la possibilité de vivre et de penser dans deux mondes, dans notre cas le monde latin et le monde québécois, a une influence lorsqu’il s’agit d’écrire et d’enseigner ? Comment cette catégorie contribue-t-elle ou peut-elle contribuer à la réflexion sur le féminisme au Québec ?

S.D.H. – En fait, la notion d’intersectionnalité permet d’articuler la scission qui survient parfois entre les femmes blanches et les femmes racisées (qui se retrouvent souvent à être leurs subalternes), mais elle permet aussi de formuler la fracture entre les femmes immigrantes et les autres migrants qui vivent des situations similaires, tout en ne subissant pas de la même façon le poids du patriarcat. Une femme migrante qui travaille comme domestique, par exemple, partagera certaines conditions d’exploitation avec ses frères migrants, mais devra probablement effectuer, si elle vit dans un foyer hétérosexuel, la majorité des tâches ménagères, parentales, affectives, etc. Il est donc encore difficile, pour une femme hétérosexuelle, de mettre son identité de genre « entre parenthèses ». Cela dit, il est vrai que cette double appartenance (genrée et raciale) n’est pas qu’une tare, elle est aussi une opportunité de se solidariser, comme le suggère Lugones, avec différentes communautés. Le terme borderlands, élaboré par Anzaldúa, permet également de penser ces échanges transfrontaliers à travers l’interconnexion et l’interdépendance des êtres, quels qu’ils soient.

Christina Holmes a aussi développé le concept de translocalité (2016) pour réfléchir sur les différentes coalitions possibles à l’intérieur d’un même territoire, car nous avons tous et toutes plusieurs appartenances mouvantes selon les situations. Nos identités ne sont pas fixes ni monolithiques et il est possible, je crois, de tisser des liens avec les différentes communautés qui nous traversent. Personnellement, je n’ai jamais eu à traverser de frontières pour mettre à l’abri ma famille, mais je suis traversée par des frontières (culturelles, linguistiques, affectives) qui me placent dans des positions différentes face au capitalisme et au féminisme hégémoniques. Ces différences me permettent d’éviter les visions binaires pour construire, à l’instar d’Anzaldua, « un amasamiento, un amas, une créature qui met en cause les définitions de la lumière et de l’obscurité, et qui donnent de nouveaux sens[7] ». Bref, selon moi, pour lutter contre le racisme systémique, il faut notamment se reconnecter avec la violence épistémologique qui tend à effacer les savoirs non hégémoniques, mais il faut aussi former des coalitions entre les différentes minorités qui forment la mosaïque transfrontalière de l’in-between, de l’entre-deux, en écoutant les gens qui appartiennent à différentes communautés à la fois…

S.D.H. – J’aimerais que tu nous parles, de ton point de vue, de la façon dont la migration et le féminisme viennent alimenter la littérature québécoise, en particulier la littérature réalisée par des femmes.

S.D.H. – Plus les expériences représentées dans la littérature sont riches et diversifiées, plus la littérature est socialement utile selon moi. Non pas que je pense que la littérature doit être au service du politique, mais elle peut avoir une portée sociale et politique extrêmement puissante ! Comme le rappelle Pierre Bourdieu, le champ littéraire a longtemps été composé d’une grande majorité d’hommes provenant d’une certaine classe sociale et, malheureusement, la situation n’est pas complètement différente aujourd’hui. Au Québec, la venue massive des femmes à l’écriture dans les années 1960-1970 a provoqué un changement notable, mais un rapport publié par l’UNEQ disait encore tout récemment que « il y aurait corrélation entre le sexe d’une personne et sa disposition à publier, lire, commenter, des textes écrits par des femmes[8] ». Or, les femmes sont à l’origine d’une multitude de recherches formelles inédites en littérature, au Québec comme ailleurs. Si on regarde de plus près le cas du Québec, on se rend compte que, de Louky Bersianik à Olivia Tapiero, en passant par le Théâtre de cuisines et les littératures numériques, les femmes investissent depuis longtemps les créations collectives et les genres hybrides. Cette hybridité, qui nous ramène encore à la question de frontière, est intéressante quand on pense à ce que France Théoret, Nicole Brossard et Suzanne Lamy ont fait dans les années 1970 avec la fiction théorique, par exemple. Quant à l’écriture dite « migrante », il s’agit d’une appellation plus datée et problématique. Plusieurs autrices et auteurs d’origine migrante ont été systématiquement placés dans cette catégorie sans qu’on sache s’iels étaient totalement d’accord avec cette étiquette.

S.D.H. – Et que faire lorsque, comme Régine Robin, on est à la fois une femme et une personne issue de l’immigration ?

S.D.H. – Le roman La Québécoite[9], écrit par cette dernière, a longtemps été lu et étudié à travers le prisme de la « littérature migrante », mais sa portée est évidemment beaucoup plus vaste, notamment quand on l’analyse dans une perspective féministe. Les migrantes et migrants de première ou de deuxième génération portent une multitude de récits issus des différentes expériences et diasporas, et la littérature québécoise a certainement à gagner en choisissant de les intégrer pleinement. Pour cela, il faut repenser les espaces dans lesquels les migrantes et les migrants sont maintenus à l’intérieur et à l’extérieur du champ littéraire. C’est ce que Nicholas Dawson et moi avons tenté de faire avec notre essai récent qui traite des questions de discrimination et de parcours migratoires, mais le chemin est – et sera – sans doute long avant que nos subjectivités résistantes, pour utiliser les mots de Lugones, soient à la hauteur des communautés qui nous portent…


  1. Karine Rosso est autrice (Mon ennemie Nelly, Septentrion, 2019 ; Histoires sans Dieu, de La Grenouillère, 2011), chercheuse, chroniqueuse, syndicaliste, anciennement libraire à la librairie féministe l’Euguélionne de Montréal et nouvellement professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM. Salvador David Hernandez est chargé de projet à l’ONG Alternatives et chargé de cours au Département de géographie de l’UQAM.
  2. NDLR. Mestiza (mot espagnol signifiant métisse) désigne une classification ethnoraciale utilisée historiquement en Amérique espagnole et aux Philippines, qui désignait à l’origine une personne d’origine européenne et autochtone d’Amérique combinée, quel que soit son lieu de naissance. Wikipedia.
  3. Nancy Hartsock parle de « feminist stand point ». Dorothy Smith utilise les termes « women’s stand point ». Les deux appellations renvoient à la question du savoir situé. Voir María Puig de la Bellacasa, Politiques féministes et construction des savoirs. « Penser nous devons » !, Paris, L’Harmattan, 2013; María Puig de la Bellacasa, Les savoirs situés de Sandra Harding et Donna Haraway. Science et épistémologies féministes, Paris, L’Harmattan, 2014.
  4. Ma traduction de : « a self that is constructed in the interstices of two countries, two national cultures, two geographical areas, two languages and two systems of patriarchal (or male-dominated) oppression ». Aída Hurtado, Intersectional Chicana Feminisms, Tucson, University of Arizona Press, 2020, p. 10.
  5. Le capacitisme fait référence à des attitudes sociétales qui dévalorisent et limitent le potentiel des personnes handicapées.
  6. Maria Lugones, « Vers un féminisme décolonial ». Hypatia, vol. 25, n° 4, 2010, p. 742-759. 
  7. Gloria E. Anzaldúa, Borderlands/La Frontera. The New Mestiza [1987], 4e éd., San Francisco, Aunt Lute Books, 2012.
  8. Charlotte Comtois et Isabelle Boisclair, Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ?, Montréal, Comité Égalité hommes-femmes de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), 2019. Pour voir le rapport complet : <www.uneq.qc.ca/wp-content/uploads/2019/11/Rapport_Egalite%CC%81-hommes-femmes_novembre2019.pdf>.
  9. Régine Robin, La Québécoite, Montréal, France/Amérique, 1983.