Entrevue avec Alexa Conradi

Un engagement féministe qui s’approfondit dans les luttes

Par , Mis en ligne le 17 novembre 2017

NCS Alexa, de quelle ori­gine es-tu ?

A.C. Mon père qui est nor­vé­gien d’origine a vécu aux États-Unis, en Norvège et en Suisse avant d’immigrer à Montréal avec ses parents, ses frères et sa sœur dans les années 1950, années où les immi­grants s’intégraient au milieu anglo­phone (la famille par­lait le nor­vé­gien, le suisse-alle­mand et l’anglais). Ma mère est une Anglo-cana­dienne ayant grandi à Montréal en anglais. Je suis née en Angleterre en 1971, alors que mon père y tra­vaillait dans le domaine finan­cier. Nous y avons habité deux fois, soit de 1971 à 1975 et entre 1981 et 1985. À part un séjour de deux ans à Toronto, j’ai grandi à Montréal où j’ai fré­quenté une école d’immersion fran­çaise. En 1990, ma famille a démé­nagé à Calgary à cause du tra­vail de mon père, mais moi, je suis restée à Montréal. Mes parents accor­daient beau­coup d’importance à l’engagement envers sa com­mu­nauté et à l’éducation ; ils nous ont aussi incul­qué le sens de l’effort, de la dis­ci­pline et du dépas­se­ment de soi.

NCS Tu as fait des études uni­ver­si­taires, les­quelles et pour­quoi ?

A.C. Après le cégep, en 1990, je me suis ins­crite à l’Université McGill à un bac­ca­lau­réat en études de l’Asie de l’Est pour connaitre les cultures, les reli­gions, les langues du Japon et de la Chine, espé­rant que ces études pour­raient me mener à une car­rière diplo­ma­tique ou de rela­tions inter­na­tio­nales, mais j’ai aban­donné ces études quand je suis deve­nue enceinte d’un pre­mier enfant. À McGill, j’avais ren­con­tré le futur père de mes enfants, un fran­co­phone. J’avais emmé­nagé avec lui dans la Petite-Bourgogne et au moment de la nais­sance de ma fille en 1991, j’avais à peine 20 ans ; cette nais­sance fut suivie d’une deuxième dix-huit mois plus tard. Le père de mes enfants est devenu très malade, il avait la sclé­rose en plaques. Notre vie a été dif­fi­cile : pau­vreté, iso­le­ment, vio­lence conju­gale… À cette époque, j’ai cher­ché un endroit où me retrou­ver avec d’autres femmes, un espace où je pou­vais trou­ver un peu de calme, du sou­tien et la pos­si­bi­lité de prendre part aux luttes fémi­nistes.

NCS Parle-nous de cet espace où tu as com­mencé à prendre part aux luttes fémi­nistes.

A.C. J’ai alors com­mencé à fré­quen­ter le Centre des femmes de Verdun ; c’est là où ont com­mencé ma prise de conscience fémi­niste et mon mili­tan­tisme. C’est là aussi que j’ai com­mencé à connaitre l’histoire du Québec du point de vue des femmes issues du milieu popu­laire fran­co­phone. Ça m’a en outre rendue sen­sible à la ques­tion natio­nale.

Ce centre fai­sait partie de L’R des centres de femmes du Québec qui regrou­pait envi­ron 90 centres (aujourd’hui il y en a une cen­taine). Le centre inter­ve­nait sur trois fronts : 1) l’aide et le sou­tien aux femmes vivant des dif­fi­cul­tés dues à la pau­vreté, à l’isolement, à des pro­blèmes de santé ou de la vio­lence ; 2) une démarche d’éducation popu­laire pour tenter de mieux com­prendre les causes des condi­tions des femmes, de relier les pro­blèmes qu’elles vivent les uns aux autres et de prendre petit à petit un peu de pou­voir sur leur vie ; 3) la pos­si­bi­lité de tra­duire ces appren­tis­sages et ces prises de conscience en actions col­lec­tives. Donc, c’est en par­ti­ci­pant à ces acti­vi­tés du centre que je suis deve­nue une fémi­niste enga­gée, consciente que nous étions nom­breuses à subir les affronts du sexisme et du patriar­cat. Tranquillement, on m’a fait de la place. Ce qui fait la beauté de ces centres, c’est qu’ils sont orga­ni­sés de manière à per­mettre la prise en charge col­lec­tive du groupe par les membres. On m’a même pro­posé un emploi, du tra­vail de comp­ta­bi­lité.

Cette expé­rience extra­or­di­naire m’a permis de m’intégrer au mou­ve­ment des femmes et d’être en contact avec L’R des centres de femmes, le regrou­pe­ment natio­nal des centres de femmes. Cela m’a permis de par­ti­ci­per en 1992 au Forum natio­nal des femmes, Un Québec fémi­nin plu­riel[1], réunis­sant plus de 1200 femmes d’organisations et hori­zons dif­fé­rents. L’idée de ce ras­sem­ble­ment était de des­si­ner un projet de société fémi­niste et de géné­rer de l’énergie pour créer des lieux de conver­gence dans les luttes à mener. Parmi les pro­po­si­tions rete­nues se trou­vait la volonté de lutter contre la pau­vreté, moment mar­quant le tour­nant de gauche du mou­ve­ment des femmes.

En 1994, j’ai démé­nagé dans les Cantons de l’Est avec le père de mes deux enfants (quelques années plus tard, je suis deve­nue mono­pa­ren­tale). J’ai trouvé un emploi au Centre des femmes de Lennoxville ; je suis deve­nue une des deux employées : je coor­don­nais la pro­gram­ma­tion, je m’occupais de la vie asso­cia­tive, je repré­sen­tais l’organisme auprès des autres groupes de femmes. Ce centre sur­tout anglo­phone avait une orien­ta­tion plutôt cari­ta­tive et était assez isolé car, bien qu’il ait été en contact avec d’autres centres et qu’il fai­sait partie de ConcertAction Femmes Estrie, une table des groupes de femmes, ces contacts n’étaient pas très déve­lop­pés et le cli­vage fran­co­phones-anglo­phones était pré­sent. Comme j’avais été dans un centre fran­co­phone à Montréal, j’avais envie qu’on déve­loppe des liens de soli­da­rité beau­coup plus forts entre ce centre et les autres, au-delà des ques­tions de langue et d’histoire natio­nale.

Un jour, la coor­don­na­trice de la Marche des femmes contre la pau­vreté, Du pain et des roses, Michèle Rouleau (ex-pré­si­dente de Femmes autoch­tones du Québec), est venue nous rendre visite et ça a beau­coup résonné pour moi. On avait vécu la crise de 1990-1991 avec toutes les retom­bées néga­tives sur les pro­grammes sociaux et la dyna­mique poli­tique s’éloignant d’une sorte de soli­da­rité sociale. Il fal­lait trou­ver le moyen de réins­tau­rer un sens de la jus­tice sociale aux choix de société.

NCS Comment as-tu répondu à l’appel ?

A.C. J’ai répondu avec pas­sion à ce projet de marche et j’ai pro­posé au centre d’embarquer dans ce projet, de me confier des res­pon­sa­bi­li­tés et d’être déga­gée de mon tra­vail trois jours semaine pour coor­don­ner la sec­tion estrienne de la Marche des femmes contre la pau­vreté. À cette époque, un des constats des luttes fémi­nistes était l’appauvrissement de femmes, donc on a décidé d’orienter les reven­di­ca­tions vers l’État autour de mesures concrètes pou­vant, à court terme, avoir un impact impor­tant sur les condi­tions de vie des femmes.

NCS Quelles étaient les reven­di­ca­tions de la Marche des femmes contre la pau­vreté, Du pain et des roses ?

AC – Les reven­di­ca­tions, au nombre de neuf, étaient :

– une loi proac­tive sur l’équité sala­riale ;

– l’augmentation du salaire mini­mum au-dessus du seuil de la pau­vreté (8,15 $ de l’heure) ;

– l’application de la Loi sur les normes du tra­vail à toutes les per­sonnes par­ti­ci­pant à des mesures d’employabilité ;

– un sys­tème de per­cep­tion auto­ma­tique des pen­sions ali­men­taires avec rete­nue à la source ;

– la créa­tion d’au moins 1500 nou­veaux loge­ments sociaux par année ;

– l’accès aux ser­vices et aux pro­grammes exis­tants de for­ma­tion géné­rale et pro­fes­sion­nelle, avec sou­tien finan­cier adé­quat, pour toutes les per­sonnes qui ne sont pas pres­ta­taires de l’assurance-chômage ou de la sécu­rité du revenu, en vue de leur inser­tion ou réin­ser­tion au tra­vail ;

– l’application rétro­ac­tive de la réduc­tion du par­rai­nage de 10 ans à 3 ans pour les femmes immi­grantes par­rai­nées par leur mari ainsi que la mise sur pied d’un méca­nisme d’accès aux droits sociaux pour les femmes par­rai­nées vic­times de vio­lence conju­gale et fami­liale ;

– le gel des frais de sco­la­rité et l’augmentation des bourses aux étu­diantes et aux étu­diants.

L’idée de la Marche était que des femmes, en mar­chant durant dix jours à partir de trois villes[2] vers Québec, portent ces reven­di­ca­tions dans tous les vil­lages pour sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion au fur et à mesure de la marche, mais aussi qu’elles contri­buent à amé­lio­rer le rap­port de force pour faire en sorte que le gou­ver­ne­ment ne puisse les éviter. Ce qui s’est passé est un phé­no­mène plutôt unique dans l’histoire du Québec et des mou­ve­ments sociaux. Pour des rai­sons que je ne m’explique pas encore par­fai­te­ment, il y a eu une énorme sym­pa­thie pour les 850 femmes mar­chant leur 20 km par jour et tous les médias se sont rués sur nous. On avait établi un rap­port de force qu’on n’avait pas eu depuis plu­sieurs années et ce fut un chan­ge­ment de la nature des luttes fémi­nistes qui avaient sur­tout, dans la période pré­cé­dente, porté sur les droits repro­duc­tifs et la construc­tion d’un réseau de ser­vices. C’était un virage remar­quable et remar­qué dans la lutte fémi­niste. Tout d’un coup, un dis­cours fémi­niste de gauche par­vint dans l’espace public, pour récla­mer des mesures pré­cises de l’État et ce der­nier s’est senti obligé d’y répondre. Ce dis­cours a été très média­tisé par les médias mili­tants, les médias locaux, puis natio­naux. Il faut dire que la Marche a su pro­fi­ter d’un moment par­ti­cu­lier : le Parti qué­bé­cois (PQ) a été élu en 1994 et il pro­met­tait la tenue d’un réfé­ren­dum pour la fin de 1995 ; il se montra plus ouvert aux reven­di­ca­tions des femmes et y répon­dra par­tiel­le­ment par diverses légis­la­tions dont nous avons été cri­tiques à l’époque, mais je dirais que nous avons eu de meilleures réponses à ce moment-là que celles qu’on a eues depuis.

NCS Quels gains les femmes ont-elles faits grâce à cette immense mobi­li­sa­tion ?

A.C. Concrètement, on a eu une hausse du salaire mini­mum, une loi sur les pen­sions ali­men­taires et, un an plus tard, une loi sur l’équité sala­riale et un gel des frais de sco­la­rité en 1994, la réduc­tion du temps de par­rai­nage des conjoints ou conjointes. Les effets de cette marche se sont fait sentir long­temps après parce que, durant la marche des femmes, on a avancé l’idée d’une marche des femmes à l’échelle pla­né­taire. On se ren­dait compte qu’on fai­sait face à des phé­no­mènes sem­blables comme la mon­dia­li­sa­tion de l’économie et que si on élar­gis­sait les soli­da­ri­tés fémi­nistes, peut-être aurions-nous un meilleur rap­port de force pour impo­ser des chan­ge­ments plus impor­tants.

Un autre effet de la Marche, c’est que la Fédération des femmes du Québec (FFQ) a été invi­tée à prendre part au Sommet éco­no­mique orga­nisé par le PQ sous la direc­tion de Lucien Bouchard avec l’objectif du « défi­cit zéro ». Françoise David, pré­si­dente et porte-parole de la FFQ, a opposé un non résolu et fort à cette pro­po­si­tion, bri­sant ainsi le consen­sus établi par le patro­nat et le mou­ve­ment syn­di­cal sur l’idée qu’il fal­lait entrer dans une période de cou­pures, de res­tric­tions bud­gé­taires et de réor­ga­ni­sa­tion de l’État. Le fait qu’elle ait pu jouer un rôle majeur lors de ce sommet et pro­vo­quer des débats impor­tants dans l’espace public montre, outre les qua­li­tés per­son­nelles de Françoise, la force du mou­ve­ment des femmes ; c’était un résul­tat tan­gible du rap­port de force des femmes.

NCS Qu’est-ce qui explique le succès de la Marche de 1995, selon toi ?

A.C. Outre cette conjonc­ture poli­tique, le succès de la Marche s’explique par le succès de la mobi­li­sa­tion grâce à l’établissement d’un immense réseau de dif­fu­sion et de mobi­li­sa­tion rendu pos­sible par un tra­vail de coa­li­tion très large et intense de divers sec­teurs des mou­ve­ments sociaux – mou­ve­ment fémi­niste, syn­di­cal, étu­diant, popu­laire et com­mu­nau­taire – et de groupes reli­gieux pro­gres­sistes ; il y eut aussi l’enthousiasme com­mu­ni­ca­tif et pas­sionné de très nom­breuses femmes et de leur réseau de proxi­mité. Cet enthou­siasme a gagné les médias et nous avons eu une forte cou­ver­ture média­tique. Aussi, les femmes étaient atten­dues dans les vil­lages quand elles y arri­vaient. En Estrie, par exemple, on pré­voyait au départ 50 mar­cheuses, puis 100, 125… il y en eut 225 ! Ce qui posait un énorme pro­blème de logis­tique, comme vous pouvez l’imaginer, puisqu’il fal­lait les loger et les nour­rir durant 10 jours.

Après la Marche, il y a eu des débats internes, entre autres cer­taines mili­tantes repro­chaient au mou­ve­ment de ne pas suf­fi­sam­ment tenir compte des groupes mar­gi­na­li­sés, dont les les­biennes. Ces der­nières, alors qu’elles étaient partie pre­nante du mou­ve­ment, étaient même au bureau natio­nal, dénon­çaient le tabou dont elles étaient vic­times. En effet, les femmes hété­ro­sexuelles du mou­ve­ment pen­saient que si le mou­ve­ment était perçu comme fai­sant une place aux les­biennes, il per­drait en cré­di­bi­lité. Après la Marche, en 1996, celles-ci se sont orga­ni­sées, notam­ment au sein de la FFQ, pour ne plus vivre cet effa­ce­ment. Cela a permis que des groupes prennent posi­tion en appui aux démarches et aux désirs des les­biennes. Dans les années 1999-2000, le mou­ve­ment s’est mis à sou­te­nir expli­ci­te­ment les reven­di­ca­tions visant l’égalité des droits pour les les­biennes, notam­ment avec la Marche mon­diale des femmes.

NCS Qu’est-ce que l’expérience de la Marche t’a appor­tée ?

A.C. Pour moi, la marche, ce fut la décou­verte du pou­voir du tra­vail col­lec­tif, on peut mili­ter long­temps, mais c’est rare de res­sen­tir un mou­ve­ment ; on fait partie d’un mou­ve­ment, mais par­fois on arrive à gouter ce que ça veut dire. Ce fut une période de soli­da­rité entre femmes allant au-delà des reven­di­ca­tions que nous por­tions ; c’était l’occasion pour plu­sieurs d’entre nous, moi y com­pris, d’avoir du temps seule, libre des tâches quo­ti­diennes, libre des res­pon­sa­bi­li­tés fami­liales où on pou­vait avec d’autres femmes réflé­chir à notre avenir, à notre deve­nir, à ce qui va ou va moins bien dans notre vie et d’avoir d’autres per­sonnes avec qui y réflé­chir dans un contexte où d’une cer­taine façon on n’avait plus trop peur. C’est quand même majeur, d’une part, ça m’a donné le gout de pour­suivre les luttes sociales de manière intense et ça m’a radi­ca­li­sée. J’ai vu les limites de la troi­sième voie, celle emprun­tée par les gou­ver­ne­ments sociaux-démo­crates dans le monde, et le PQ était encore à ce moment-là tantôt social-démo­crate, tantôt néo­li­bé­ral. De l’autre, cela a inter­na­tio­na­lisé ma pers­pec­tive et, sur un plan plus per­son­nel, m’a permis de faire un bout de chemin sur l’affirmation de soi.

Après la Marche, je me suis sépa­rée de mon mari et j’ai dû rester en Estrie en raison de la garde des enfants. Je me suis ins­crite à un cer­ti­fi­cat en rédac­tion fran­çaise pour per­fec­tion­ner mes com­pé­tences en fran­çais étant donné que je vou­lais être plei­ne­ment capable de tra­vailler et de vivre en fran­çais au Québec. En même temps, de 1996 à 1998, j’ai milité plu­sieurs jours par semaine dans le groupe Solidarité popu­laire Estrie. C’était une coa­li­tion régio­nale de tous les groupes syn­di­caux, fémi­nistes, sociaux, étu­diants, popu­laires (pour la défense de droits) et com­mu­nau­taires (de ser­vices), qui lut­taient pour la jus­tice sociale et contre le virage néo­li­bé­ral des gou­ver­ne­ments. Au fédé­ral, la réforme Axworthy vou­lait réduire le trans­fert aux pro­vinces des sommes concer­nant les pro­grammes sociaux en santé et en édu­ca­tion, et au pro­vin­cial, c’était la han­tise du « défi­cit zéro » du PQ. Puis, par besoin d’argent, j’ai aban­donné mes études, encore une fois, et cher­ché du tra­vail. J’ai tra­vaillé au Comité des tra­vailleurs et tra­vailleuses acci­denté-e-s de l’Estrie où j’ai prin­ci­pa­le­ment aidé des tra­vailleuses au bas de l’échelle, du tex­tile et de la chaus­sure, subis­sant des bles­sures au tra­vail ou ayant des mala­dies qui décou­laient de leurs condi­tions de tra­vail. Elles et ils pei­naient à faire recon­naitre leurs droits devant la Commission de la santé et de la sécu­rité du tra­vail (CSST). Il s’agissait de donner un ser­vice de défense aux acci­denté-e-s du tra­vail, mais on ten­tait aussi de les infor­mer de leurs droits et de les mobi­li­ser dans des actions. Ce fut une expé­rience assez extra­or­di­naire ! On a orga­nisé avec Madeleine Parent, entre autres, un 8 mars au Théâtre Granada où 400 per­sonnes sont venues de par­tout au Québec assis­ter à un spec­tacle de soli­da­rité fai­sant le lien entre les luttes des tra­vailleuses des années 1940-1950 et celles des années 1990. Puis, j’ai eu un emploi dans un groupe d’éducation popu­laire, la TROVEP[3] où je fai­sais du maté­riel péda­go­gique. En 1998, j’ai décidé de retour­ner vivre à Montréal ; comme mère mono­pa­ren­tale, j’avais besoin d’être plus entou­rée de gens plus proches.

NCS Quelles ont été tes acti­vi­tés une fois de retour à Montréal ?

A.C. Je consta­tais que je man­quais d’outils pour com­prendre le monde et pour accé­der à de meilleurs emplois. Je me suis ins­crite à l’Université Concordia, car cette uni­ver­sité est plus pro­gres­siste que McGill, consi­dé­rant qu’il man­quait de dis­cours alter­na­tifs sur le plan éco­no­mique, sous l’influence de la pensée de Ruth Rose, l’économiste fémi­niste qui a beau­coup sou­tenu le mou­ve­ment des femmes. Mais après une ses­sion, je n’ai pas trouvé ce que j’y cher­chais : c’était un pro­gramme tout à fait ortho­doxe et pas cri­tique du tout. Tout en mili­tant, en tra­vaillant et en m’occupant de mes enfants, pour finir mon bac­ca­lau­réat, je me suis ins­crite dans le domaine des affaires publiques et com­mu­nau­taires et d’analyse des poli­tiques. J’ai com­plété mon bac­ca­lau­réat en 2004 pour faire ensuite une mai­trise en études des médias sur la ques­tion de la récon­ci­lia­tion avec les peuples autoch­tones.

NCS Pourquoi ce sujet ?

A.C. J’avais une amie de Québec, Pénélope Guay, qui avait mis sur pied une maison d’hébergement pour les femmes autoch­tones en milieu urbain, la maison Missinak. C’était aussi une amie de Manon Massé, avec qui j’étais en couple. On pas­sait beau­coup de temps à parler des rela­tions entre Autochtones et non-Autochtones. À cette époque, au Québec, on avait des liens avec des femmes dans le monde entier, mais on avait très peu de connais­sances et de contacts avec les femmes autoch­tones du Canada ! Ça me déran­geait énor­mé­ment. En 2006, à tra­vers mes enga­ge­ments mili­tants, j’ai eu l’occasion de passer six jours sur la grève de la baie d’Hudson avec des femmes inuites venant de tous les vil­lages du Nunavik, pen­dant les­quels elles ont parlé de leur vie, des effets du colo­nia­lisme, de leurs sou­haits pour l’avenir. Tout cela m’a donné le gout de fouiller davan­tage les rap­ports entre le Québec, le Canada et les pre­miers peuples, car, comme fémi­niste, je suis inté­res­sée par toutes les ques­tions de domi­na­tion. Aussi, en 2005-2006, pour mon mémoire, j’ai tra­vaillé sur le dis­cours de la gué­ri­son dans les audi­tions de la Commission royale d’enquête sur les peuples autoch­tones dont le rap­port a été publié en 1996. Je m’inspirais des tra­vaux faits en Afrique du Sud pos­ta­par­theid pour com­prendre com­ment on peut passer d’une société d’exploitation et d’oppression totale à une société plus juste. On avait beau­coup d’espoir à ce moment-là sur la pos­si­bi­lité de récon­ci­lia­tion des dif­fé­rentes com­po­santes du peuple sud-afri­cain. Puis, en 2006, j’ai conti­nué à tra­vailler sur cette ques­tion des rela­tions entre les Autochtones et les non-Autochtones au Canada dans le cadre d’études doc­to­rales en com­mu­ni­ca­tions à Concordia, dans un pro­gramme conjoint avec l’UQÀM et l’Université de Montréal. Ma recherche por­tait sur la tuerie des chiens de trai­neau dans les ter­ri­toires inuits dans les années 1950 et début 1960, orga­ni­sée par la police cana­dienne et la Sureté du Québec, mas­sacre s’inscrivant dans le pro­ces­sus de colo­ni­sa­tion et géno­ci­daire du Canada. Mais en 2009, j’ai sus­pendu mes études pour me pré­sen­ter à la pré­si­dence de la FFQ.

De 1999 à 2002, j’ai tra­vaillé à la FFQ ; j’avais été embau­chée pour faire le lien avec les fémi­nistes du Canada hors Québec pour qu’il y ait une coor­di­na­tion de la Marche mon­diale des femmes. On pen­sait que, parce que j’étais anglo­phone, j’allais com­prendre ce que vou­laient les fémi­nistes cana­diennes, mais ayant tou­jours milité en milieu qué­bé­cois, je n’ai guère com­pris les dyna­miques. Aujourd’hui, je les com­prends mieux, mais à l’époque mes connais­sances du mou­ve­ment fémi­niste cana­dien étaient limi­tées. Il était ques­tion que le Canada se dote d’une coor­di­na­tion pan­ca­na­dienne de la Marche mon­diale et ce n’était pas simple parce qu’au Québec on avait lancé la Marche sur le plan inter­na­tio­nal sans créer à l’avance un lien par­ti­cu­lier avec les fémi­nistes cana­diennes. Par ailleurs, les deux réseaux avaient des tra­di­tions poli­tiques et des pra­tiques dif­fé­rentes, voire en ten­sion. Il a fallu beau­coup de temps et de négo­cia­tions pour trou­ver un ter­rain d’entente. Rapidement, le tra­vail avec le Canada est devenu une petite partie de mes res­pon­sa­bi­li­tés. À la fin, j’étais coor­don­na­trice de la Marche au Québec avec une grosse équipe et res­pon­sable des liens avec le Canada.

NCS Comment s’est orga­ni­sée la Marche mon­diale ?

A.C. La FFQ, son équipe et sa pré­si­dente ont assuré la Coordination du Québec de la Marche mon­diale des femmes (CQMMF) et ses divers comi­tés com­po­sés de groupes membres et non membres. La CQMMF a tenu un pro­ces­sus de consul­ta­tion très décen­tra­li­sée pour iden­ti­fier et adop­ter les reven­di­ca­tions à rete­nir. De plus, la coa­li­tion a fait tout un tra­vail d’éducation popu­laire en vue de la mobi­li­sa­tion. On a aussi intro­duit de nou­veaux thèmes par rap­port à la marche Du pain et des roses, comme la vio­lence faite aux femmes et ce qu’on appe­lait alors les dis­cri­mi­na­tions, qu’elles soient raciales ou sexuelles. C’était donc l’élargissement de nos connais­sances des dif­fé­rentes pro­blé­ma­tiques vécues par les femmes. Je dirais aussi que ce fut l’occasion d’une cer­taine radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment dans la mesure où, sur le plan de l’analyse, on com­men­çait à faire des liens entre le capi­ta­lisme mon­dial, la glo­ba­li­sa­tion de l’économie et des ques­tions comme la vio­lence faite aux femmes. La coa­li­tion a été à l’origine de cen­taines d’activités dans des villes et vil­lages du Québec ; durant 10 jours, il y a eu 40 000 femmes dans les rues, 300 000 cartes pos­tales signées, une mobi­li­sa­tion impor­tante pour le ras­sem­ble­ment au Canada, des cen­taines d’articles dans les jour­naux. Vraiment, c’était consi­dé­rable !

NCS Est-ce que la marche a été l’occasion de mobi­li­ser de nou­veaux groupes ?

A.C. Oui, la coa­li­tion s’élargit, en par­ti­cu­lier avec Femmes autoch­tones du Québec (FAQ)[4] et voit à ne pas les sou­mettre à la volonté de la majo­rité dans la coa­li­tion, mais à dis­cu­ter et à tra­vailler de nation à nation. On tente de faire en sorte que dans toutes les régions du Québec des ponts se fassent entre femmes des com­mu­nau­tés autoch­tones et femmes qué­bé­coises, et ça met en place une tra­di­tion qui va se ren­for­cer et abou­tir en 2004 à un Protocole de soli­da­rité mutuelle qui régit aujourd’hui les rela­tions offi­cielles entre la FFQ et FAQ. Cette démarche est reprise à chaque renou­vè­le­ment de pré­si­dence au sein de la FFQ ou de FAQ dans une céré­mo­nie où on réitère notre désir de tra­vailler de nation à nation et de décons­truire ensemble le colo­nia­lisme[5]. C’est une façon de garder vivante l’entente.

NCS Le mou­ve­ment syn­di­cal était-il partie pre­nante de cette mobi­li­sa­tion ?

AC Les comi­tés de condi­tion fémi­nine étaient pour la plu­part très enga­gés dans la Marche mon­diale. Ils ont géné­ra­le­ment une assez grande auto­no­mie dans les cen­trales et les syn­di­cats ; ils arrivent à négo­cier un assez grand espace de liberté d’action poli­tique. Pour les tra­vailleuses, plus le mou­ve­ment fémi­niste auto­nome est fort, plus elles peuvent s’affirmer au sein de leurs ins­tances pour faire avan­cer leurs reven­di­ca­tions.

NCS Quel bilan fais-tu de la marche mon­dialede 2000 ?

A.C. On avait une ving­taine de reven­di­ca­tions qu’on esti­mait réa­li­sables à court et à moyen terme, mais le gou­ver­ne­ment Bouchard nous a reçues avec une brique et un fanal. La veille du ras­sem­ble­ment natio­nal, la délé­ga­tion qui était allée à Québec avait reçu les réponses du gou­ver­ne­ment qui étaient toutes néga­tives, sauf une ou deux à propos de la lutte sur la vio­lence faite aux femmes. Donc, c’était un rejet du revers de la main, alors qu’il y avait eu un ample appui des femmes et de la popu­la­tion dans un très large mou­ve­ment démo­cra­tique. On se deman­dait com­ment on allait réagir : grève des femmes, déso­béis­sance civile, pos­si­bi­lité de lancer un parti poli­tique fémi­niste… On se disait que devant un tel refus, il fal­lait saisir l’occasion de faire entendre notre voix, très for­te­ment. On a convenu que Françoise David, porte-parole de la Marche, allait évo­quer ces trois pos­si­bi­li­tés dans le dis­cours de clô­ture du ras­sem­ble­ment natio­nal. Après son dis­cours, la FFQ a reçu un déluge de cour­riels et d’appels pour appuyer l’idée de lancer un parti poli­tique.

Françoise David a quitté la FFQ en 2001 à la fin de son mandat et moi, j’ai pour­suivi mon tra­vail à la FFQ, notam­ment à la pré­pa­ra­tion des acti­vi­tés fémi­nistes du Sommet des Amériques qui s’est tenu à Québec à l’été 2001. Commença une période un peu conflic­tuelle entre l’équipe de la FFQ et la nou­velle pré­si­dente Vivian Barbot qui a été défaite deux ans plus tard aux élec­tions de 2003. C’est en 2002 que je quitte la FFQ pour reprendre mes études à temps plein. Je gagnais ma vie en fai­sant de petits contrats, par exemple comme orga­ni­sa­trice com­mu­nau­taire pour Au bas de l’échelle, des assis­ta­nats de recherche et des charges de cours à l’université.

NCS Donc, tu as fait une mai­trise, puis des études doc­to­rales ; as-tu conti­nué à mili­ter ?

A.C. Oui, à partir de 2003 et durant toutes ces années, j’ai milité aux côtés de Françoise David, de Manon Massé, de François Saillant et de bien d’autres à D’abord soli­daires, à Option citoyenne et à la créa­tion de Québec soli­daire. Pour moi, on peut être fémi­niste par­tout, on n’a pas néces­sai­re­ment besoin d’être dans un groupe de femmes pour le faire et donc c’était une façon de faire en sorte qu’une pers­pec­tive poli­tique fémi­niste occupe le centre de l’action poli­tique de gauche. Je vou­lais que le fémi­nisme soit au centre de l’action poli­tique et non une pré­oc­cu­pa­tion secon­daire. Je vou­lais éga­le­ment qu’une gauche franche prenne sa place dans le spectre poli­tique au Québec. En dehors de l’axe fédé­ra­liste-sou­ve­rai­niste, le PQ et le Parti libé­ral se res­sem­blaient trop. À l’assemblée de fon­da­tion de Québec soli­daire (QS) en 2006, j’ai été élue pré­si­dente du parti et j’y suis restée jusqu’en mai 2009. Je suis partie pour pou­voir me consa­crer à la rédac­tion de ma thèse. Mais deux mois plus tard, j’ai constaté que j’avais davan­tage besoin d’être sur le ter­rain que de rédi­ger une thèse de doc­to­rat, alors j’ai mis un terme à mes études et je me suis pré­sen­tée à la pré­si­dence de la FFQ.

NCS Est-ce que le projet d’une lutte fémi­niste au centre d’une for­ma­tion poli­tique de gauche s’est réa­lisé selon toi de 2003 à 2006 ?

A.C. Dans tout le pro­ces­sus qui abou­tit à la créa­tion de QS, les femmes étaient nom­breuses et puis­santes à cause de tout leur tra­vail préa­lable, dans les Marches prin­ci­pa­le­ment, et elles avaient un rap­port de force dans le pro­ces­sus de la mise sur pied de ces orga­ni­sa­tions. Les femmes se disaient que puisqu’il n’y avait pas de réponse fémi­niste au Parlement, on allait orga­ni­ser notre propre réponse fémi­niste dans une orga­ni­sa­tion poli­tique. Leurs assises théo­riques au sein de QS étaient solides, mais les fémi­nistes étaient tou­jours en ten­sion avec la culture de la gauche poli­tique.

NCS Comment per­çois-tu le mili­tan­tisme fémi­niste de gauche au sein des groupes poli­tiques mixtes ? As-tu vécu du sexisme de la part de cama­rades mili­tants?

A.C. Depuis 2009, je n’ai pas mis les pieds dans une réunion de QS, je ne sais donc pas ce qui se passe main­te­nant. Quand j’y étais active, je pour­rais dire que les femmes et les fémi­nistes étaient suf­fi­sam­ment nom­breuses pour colo­rer le débat et les façons de faire au sein de QS. Les femmes avaient un poids réel à tous les niveaux de la struc­ture. Ce n’est pas pour rien que le parti pré­sente tou­jours 50 % de can­di­dates lors des élec­tions. Elles comptent. Ceci étant dit, par­fois les ana­lyses sont lacu­naires, par exemple lors de la publi­ca­tion d’un mani­feste pour dépas­ser le capi­ta­lisme publié dans la foulée de la crise finan­cière de 2008, on était inca­pables d’articuler une réflexion éco­no­mique fémi­niste. Le défi est tou­jours de ne pas pla­quer des ana­lyses fémi­nistes ou anti­ra­cistes au schéma de la gauche, mais de revoir le schéma de départ.

NCS Comment était posée la ques­tion des rap­ports avec les nations autoch­tones dans Québec soli­daire ?

A.C. Bien entendu, sur une base de nation à nation. Progressivement, QS a fait un tra­vail de soli­da­rité avec des femmes autoch­tones enga­gées au sein du parti pour déve­lop­per les posi­tions à pro­po­ser aux membres. Il y avait un groupe de per­sonnes influentes qui vou­laient donner une prio­rité à un chan­ge­ment de rap­port, un rap­port qui serait basé sur l’égalité.

NCS Le mou­ve­ment fémi­niste au Québec peut-il assu­rer une lutte de gauche tout en met­tant l’accent sur l’inclusion de toutes les femmes (autoch­tones, immi­grantes, trans, han­di­ca­pées, etc.) ?

A.C. Il y a une tran­si­tion à opérer pour créer une force poli­tique uni­taire autour de la jus­tice sociale pour toutes les femmes. Je m’inspire du black femi­nism, tra­di­tion sou­cieuse de faire la cri­tique de toutes les struc­tures oppres­santes, quelle qu’en soit leur source, qui rendent dif­fi­cile la vie des femmes. On part du prin­cipe qu’il faut d’abord s’organiser autour de celles qui sont au bas de l’échelle poli­tique, sociale ou éco­no­mique. Si on règle les choses pour elles, la vie va s’améliorer pour toutes.

NCS En 2009, à 38 ans, tu es élue présidente de la Fédé­ra­tion des femmes du Québec contre deux autres can­di­dates. Pourquoi les membres t’ont-elles choi­sie ?

A.C. C’est tou­jours dif­fi­cile de le savoir. Les reculs et les blo­cages étaient très nom­breux. J’avais l’impression qu’il fal­lait prendre davan­tage de risques afin de repous­ser les limites impo­sées au débat public sur le fémi­nisme, l’état de l’égalité et de la jus­tice sociale pour les femmes. Je sou­te­nais qu’il fal­lait poli­ti­ser davan­tage nos luttes, donc moins se limi­ter à des reven­di­ca­tions à court terme, mais tra­vailler davan­tage à cri­ti­quer les idéo­lo­gies éco­no­miques et sociales à la base des inéga­li­tés.

NCS Est-ce que ton impli­ca­tion impor­tante dans Québec soli­daire n’a pas posé pro­blème au sein de la FFQ ?

A.C. Oui, bien sûr. Il y a eu des débats que j’ai moi-même lancés, pour qu’il n’y ait pas de tabous, qu’on puisse débattre de cette ques­tion. On a eu des dis­cus­sions par­tout au Québec et il y a eu un débat de deux heures entre les trois can­di­dates et avec les membres où cette ques­tion a été abor­dée. Certaines femmes crai­gnaient que la FFQ prenne une allure par­ti­sane, d’autres pen­saient que je sau­rais res­pec­ter les règles du jeu d’un regrou­pe­ment large, d’une fédé­ra­tion, et qu’on pou­vait sur­mon­ter cette dif­fi­culté sur le plan de l’image publique, enfin d’autres ne s’intéressaient pas à cette ques­tion. Quant à moi, après des années de mili­tan­tisme dans un parti, j’avais besoin de retrou­ver un espace où je n’avais pas tou­jours à me pré­oc­cu­per d’une dyna­mique par­ti­sane. Un mou­ve­ment social a moins de res­sources, mais aussi moins de contraintes qu’un parti poli­tique. Sur le plan éthique, je me sen­tais tout à fait libre d’agir en res­pect des man­dats accor­dés par les membres.

NCS Quelles ont été tes plus grandes réa­li­sa­tions durant ton mandat à la FFQ ?

A.C. D’abord, d’avoir permis à la FFQ de che­mi­ner et de rester vivante à tra­vers le débat public sur la Charte des valeurs. L’opposition de la FFQ à la Charte nous a fait entrer en oppo­si­tion avec le parti au pou­voir, le PQ. Sur la ques­tion des signes reli­gieux dans la fonc­tion publique et les ser­vices publics, nous disions : ni inter­dic­tion ni obli­ga­tion. Aucun gou­ver­ne­ment et aucun groupe reli­gieux n’avaient le droit d’imposer quoi que ce soit aux femmes. On savait que l’interdiction du port du fou­lard, par exemple, empê­che­rait des femmes d’avoir accès au tra­vail et on sait que l’accès à des reve­nus auto­nomes est le prin­ci­pal chemin de l’autonomie ; on consi­dé­rait donc la Charte contre­pro­duc­tive et dis­cri­mi­na­toire.

Cette posi­tion a été lar­ge­ment débat­tue à la FFQ et, en mai 2009, on a tenu une assem­blée géné­rale (AG) spé­ciale sur cette ques­tion pour arrê­ter notre posi­tion. Notre AG s’est tenue après que le Conseil du statut de la femme ait rendu publique la sienne, plus proche de celle du PQ. Puis, pro­gres­si­ve­ment, on a éla­boré une cri­tique plus sub­stan­tielle de la posi­tion gou­ver­ne­men­tale qui s’en pre­nait par­ti­cu­liè­re­ment aux femmes musul­manes. On a fait la cri­tique de la montée de l’islamophobie et de l’instrumentalisation du fémi­nisme. Les défis de défendre notre posi­tion dans l’espace public étaient immenses. Plusieurs fémi­nistes dans l’espace public ont accusé la FFQ de trahir la cause des femmes. Or, les femmes au sein de la FFQ consi­dé­raient que cette posi­tion rele­vait du pater­na­lisme : on vou­lait « sauver » les femmes musul­manes, malgré elles ! Une fronde a été montée pour remettre en ques­tion la posi­tion de la FFQ par des femmes deve­nues membres de la FFQ dans ce but. Or, les membres ont réitéré leur appui à la posi­tion adop­tée en 2009 et déve­lop­pée par le conseil d’administration par la suite.

NCS Quelles ont été les autres acti­vi­tés de la FFQ durant ton mandat ?

A.C. Nous avons com­battu des pro­jets de loi conser­va­teurs qui cher­chaient à reve­nir sur le droit à l’avortement. Nous avons contri­bué de façon sub­stan­tielle à la mobi­li­sa­tion du mou­ve­ment des femmes au Québec en appui aux femmes autoch­tones qui reven­di­quaient la tenue d’une com­mis­sion d’enquête sur le meurtre et la dis­pa­ri­tion des femmes autoch­tones, notam­ment avec le réseau de la Marche mon­diale des femmes au Québec. Nous avons contri­bué à lancer le débat sur les agres­sions sexuelles en créant #agres­sion­non­dé­non­cée dans la foulée de l’affaire Ghomeshi. Aussi, la FFQ avec d’autres a mis sur pied la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics (Coalition Main rouge) qui a mené et qui mène tou­jours une impor­tante lutte contre les poli­tiques d’austérité.

Enfin, il faut rap­pe­ler que dans la vague des cou­pures, en 2011, la FFQ a perdu la moitié de ses sub­ven­tions et a dû réduire son per­son­nel et ses acti­vi­tés. Dans ce contexte, il a fallu choi­sir nos batailles. La rédac­tion de mémoires deve­nait moins prio­ri­taire, puisque la plu­part du temps, ils ne rece­vaient pas trop d’écho de l’État, on n’investissait plus trop de temps là-dessus. Notre tra­vail était réparti entre la mobi­li­sa­tion des femmes sur des ques­tions pré­cises, des débats internes pour renou­ve­ler le fémi­nisme et la repré­sen­ta­tion de la FFQ dans les médias. À cette époque, nous avons été atta­quées de toutes parts et très sévè­re­ment dans les médias par dif­fé­rentes per­sonnes bien en vue qui cla­maient que la FFQ man­quait à son devoir de repré­sen­ter les femmes. La FFQ a alors vécu l’une des plus grandes crises de son his­toire.

NCS Mais de 2011 à 2013, ce fut les États géné­raux de l’action et de l’analyse fémi­nistes réunis­sant à la fin 1000 femmes à Montréal ; quel bilan en dresses-tu ?

A.C. À mon élec­tion, j’avais pro­posé qu’on crée un espace pour toutes les fémi­nistes, membres ou non de la FFQ, pour débattre de l’histoire des luttes des dix der­nières années et pour se pro­je­ter dans un projet de société fémi­niste à porter pour les dix années à venir. Les membres ont accepté de rele­ver ce défi et ont créé un espace par­ti­ci­pa­tif et décen­tra­lisé pour le réa­li­ser. L’idée était de créer un espace où les fémi­nistes, qu’elles soient repré­sen­tantes d’un groupe ou non, puissent contri­buer à façon­ner ce qui ani­mera le mou­ve­ment pour des années à venir. C’est une façon de briser les chasses gar­dées et de donner la parole à des femmes qui n’ont pas encore trouvé leur place dans les orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles du mou­ve­ment. Entre deux col­loques, après une tour­née qué­bé­coise, des chan­tiers de tra­vail, les femmes du Québec étaient appe­lées à la fin à se pro­non­cer sur des pro­po­si­tions décou­lant de ces trois années de tra­vail. Le Forum a jeté les bases d’un fémi­nisme renou­velé fondé sur une lec­ture de mul­tiples sys­tèmes d’oppression actifs dans la vie des femmes.

Plus concrè­te­ment, on se dis­so­cie du mou­ve­ment natio­na­liste iden­ti­taire, on affirme l’importance de la déco­lo­ni­sa­tion et de la soli­da­rité avec les peuples autoch­tones, on fait une lec­ture fémi­niste éco­lo­giste, on fait état de la néces­sité de remettre en ques­tion la logique éco­no­mique capi­ta­liste basée sur l’exploitation de la terre et des femmes, on réflé­chit sur des manières nou­velles de faire la lutte poli­tique.

NCS En 2013, la FFQ a res­senti le besoin de faire un congrès d’orientation. Pourquoi, qu’est-ce qui en est res­sorti ?

A.C. Lorsque les membres ont accepté de tenir des états géné­raux, elles ont par ailleurs décidé qu’au terme du pro­ces­sus, la FFQ tien­drait un congrès d’orientation (dix ans après le der­nier). Depuis 2003, la FFQ avait tra­vaillé en prio­rité sur la lutte contre la pau­vreté, la vio­lence, les dis­cri­mi­na­tions et la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste et patriar­cale. Avec les défis de l’époque, on a voulu tra­vailler de façon plus glo­bale sur l’ensemble des dyna­miques sociales qui affectent les femmes, par exemple, la mon­dia­li­sa­tion affecte la lutte à la pau­vreté. On ne vou­lait plus par ailleurs évo­quer seule­ment la lutte contre quelque chose, mais arti­cu­ler nos actions selon un registre plus large – de la cri­tique à la reven­di­ca­tion jusqu’au déve­lop­pe­ment de pra­tiques alter­na­tives.

Par ailleurs, on vou­lait s’assurer qu’une ana­lyse de l’impact de tous les sys­tèmes d’oppression sur les femmes soit pré­sente dans l’articulation des luttes. Le genre devient un angle parmi plu­sieurs pour penser le fémi­nisme : le patriar­cat, le capi­ta­lisme, le racisme, le colo­nia­lisme, le cis­sexisme[6], l’hétérosexisme[7] y sont néces­saires pour que toutes puissent vivre libre­ment. Les membres ont décidé de s’orienter autour de nou­veaux thèmes ayant tou­jours à la base le fémi­nisme : inter­sec­tion­na­lité et soli­da­rité ; bien-vivre, éco­lo­gie et éco­no­mie ; démo­cra­tie, citoyen­neté et prise de parole ; corps, image, genre et vio­lence.

NCS En 2013, Michèle Sirois et d’autres fémi­nistes ont créé le mou­ve­ment Pour le droit des femmes (PDF), en rup­ture avec la posi­tion de la FFQ, sur la ques­tion de la laïcité[8]. Comment ça s’est passé et com­ment ana­lyses-tu cette scis­sion ?

A.C. À part quelques membres qui ont en effet suivi Michèle Sirois, la plu­part des fon­da­trices de Pour le droit des femmes sont deve­nues membres de la FFQ pour une assem­blée géné­rale, le temps de remettre en ques­tion la posi­tion de la FFQ sur la laï­cité. La dif­fé­rence de point de vue dépas­sait tou­te­fois cette ques­tion. Aux dires de l’une d’entre elles lors de ladite AG, elles vou­laient que la FFQ ne s’occupe que des femmes blanches hété­ro­sexuelles de la classe moyenne – ce qu’elles esti­maient être la femme moyenne. Or, depuis déjà plus de dix ans, les membres avaient fait le pari de tra­vailler pour la réa­li­sa­tion de la jus­tice sociale et l’égalité pour toutes les femmes. C’est une ten­sion de base. Pour elles, ce n’est que la lutte au patriar­cat qui compte. Les inéga­li­tés éco­no­miques ou encore le racisme – ce sont les luttes des autres. Mais la vie des femmes n’est pas com­par­ti­men­tée : une femme autoch­tone vit autant le sexisme que les effets de la colo­ni­sa­tion ; une femme en situa­tion de han­di­cap vit à la croi­sée d’une société sexiste qui mar­gi­na­lise et appau­vrit les per­sonnes han­di­ca­pées.

NCS En 2015, tu quittes la direc­tion de la FFQ quelques mois avant la fin de ton mandat, pour­quoi ?

A.C. Non, je n’ai pas quitté mon poste, j’ai pris un congé de mala­die du mois de mai jusqu’à la fin de mon mandat en octobre 2015. J’avais accu­mulé des pro­blèmes de santé tout au long de mes années à la FFQ – cer­tai­ne­ment dus au sur­me­nage à cause de la sur­charge de tra­vail et du stress qui y est rat­ta­ché. J’ai par­ti­cu­liè­re­ment souf­fert de la vio­lence des débats entou­rant la Charte des valeurs. J’ai com­mencé à subir les effets d’un stress post­trau­ma­tique (SSPT), cette mala­die qui est plus connue chez les anciens sol­dats. Or, les femmes qui ont vécu de la vio­lence sont très nom­breuses à en souf­frir. Entre 2010 et 2013, j’avais l’impression d’être tra­quée, tel­le­ment les attaques étaient viru­lentes, fré­quentes et répan­dues. En mai 2015, après la tenue du Congrès d’orientation, mon corps et mon esprit ne tenaient plus. Il a fallu que j’accepte que je sois malade, que je prenne un congé de mala­die.

NCS Et tu pars à Berlin, pour­quoi ?

A.C. Il fal­lait que je quitte Montréal. L’un des effets du SSPT, c’est le besoin d’éviter les situa­tions qui enclenchent les sou­ve­nirs trau­ma­ti­sants. Je n’étais plus capable de gérer le fait que des femmes m’accostaient dans la rue pour faire leur cri­tique de la posi­tion de la FFQ sur la laï­cité. Le mépris des musul­mans et de l’islam me sem­blait être un puits sans fond. Pour me guérir des symp­tômes du stress post­trau­ma­tique, il fal­lait que je quitte les débats du Québec. Je suis partie à Berlin, là où j’avais prévu aller à la fin de mon mandat pour apprendre l’allemand, pour vivre dans cette ville à la répu­ta­tion libre et colo­rée, pour apprendre com­ment un pays a pu passer du racisme anti­sé­mite ordi­naire, au fas­cisme jusqu’à la Shoah… Bien que je sois main­te­nant en santé, j’y suis demeu­rée. Mes appren­tis­sages sont tou­jours en cours et j’ai fait la ren­contre d’un Allemand.

NCS Et com­ment envi­sages-tu ton impli­ca­tion mili­tante ?

A.C. Je suis réci­pien­daire d’une bourse de la Fondation Carold qui est des­ti­née à une per­sonne qui œuvre depuis plu­sieurs années dans les mou­ve­ments sociaux et qui sou­haite prendre une année sab­ba­tique pour reve­nir sur sa pra­tique. Grâce à cette bourse, je pré­pare un livre pour publi­ca­tion aux Éditions du remue-ménage à l’automne 2017 qui por­tera sur les lignes de frac­ture dans la société qué­bé­coise que j’ai obser­vées durant ma par­ti­ci­pa­tion active aux débats publics. Il s’agit d’un livre de réflexion fémi­niste sur les enjeux de société. Par ailleurs, je pré­pare des outils d’éducation popu­laire sur ces thèmes pour des groupes de base, tant fémi­nistes et com­mu­nau­taires qu’étudiants et syn­di­caux.

De plus, j’ai une chro­nique à Ricochet, qui me permet de réflé­chir sur l’actualité. Enfin, en Allemagne, je suis membre du jury d’un Festival de théâtre qui a pour thèmes le racisme, la diver­sité, le vivre ensemble, la migra­tion… Nous sommes dix à voir une cen­taine de pièces de théâtre pour n’en choi­sir que dix qui seront pré­sen­tées en novembre 2017. Il s’agit d’une ouver­ture vers les arts enga­gés.

NCS Merci pour cette entre­vue et je te laisse le mot de la fin. 

A.C. Ce qui est sûr, c’est que je conti­nue à m’intéresser aux femmes et au fémi­nisme, mais dans un contexte plus global. L’affreux mélange entre le capi­ta­lisme glo­ba­lisé et la montée de la droite popu­liste, voire fas­ci­sante, est inquié­tant. Je pro­fite de ma pré­sence en Allemagne pour essayer de com­prendre les paral­lèles (et leurs limites) entre la stig­ma­ti­sa­tion des per­sonnes juives de l’époque et la stig­ma­ti­sa­tion des musul­manes et musul­mans aujourd’hui. Dans les deux cas, beau­coup de gens pen­saient ou pensent que la stig­ma­ti­sa­tion est jus­ti­fiée pour pro­té­ger des inté­rêts natio­naux. Une fois la stig­ma­ti­sa­tion jus­ti­fiée, on peut aller loin dans la dis­cri­mi­na­tion directe et indi­recte. Les enjeux portent sur la démo­cra­tie, les droits, la jus­tice sociale, l’égalité, la liberté… Est-ce que ces ques­tions mène­ront à un retour aux études doc­to­rales ou à la pour­suite du tra­vail dans le milieu asso­cia­tif ou autre chose ? On verra.

[1] Voir : <www​.gazet​te​des​femmes​.ca/​5​4​5​5​/​u​n​-​q​u​e​b​e​c​-​f​e​m​i​n​i​n​-​p​l​u​r​i​e​l​-​l​a​n​n​e​e​-​d​e​-​t​o​u​s​-​l​e​s​-​defis>.

[2] La marche est partie de Montréal, Longueuil et Rivière-du-Loup le 26 mai 1995 pour arri­ver à Québec le 4 juin.

[3] Table régio­nale des orga­nismes volon­taires d’éducation popu­laire de Montréal.

[4] <www​.faq​-qnw​.org/​a​-​p​ropos>.

[5] <www.ffq.qc.ca/a-propos/qu%E2%80%99est-ce-que-la-ffq/protocole-de-solidarite>.

[6] Le cis­sexisme : le sys­tème qui consi­dère les per­sonnes cis­genres (per­sonne dont le genre et le sexe qui lui a été attri­bué à la nais­sance coïn­cident, donc per­sonne qui n’est pas trans) comme supé­rieures aux per­sonnes trans, ces der­nières étant vues comme anor­males : <www​.mad​moi​zelle​.com/​g​e​n​r​e​-​n​o​n​-​b​i​n​a​i​r​e​-​2​43141>.

[7] L’hétéronormativité est le sys­tème de pensée qui désigne l’hétérosexualité comme la norme impli­cite ou expli­cite autour de laquelle les poli­tiques, les ins­ti­tu­tions, les repré­sen­ta­tions sont construites. Les per­sonnes non hété­ro­sexuelles sont pré­sen­tées comme anor­males ou à tolé­rer dans leur dif­fé­rence.

[8] <www​.pdf​que​bec​.org>.

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