En route vers le sommet des peuples à Madrid

Mis en ligne le 10 mai 2010

En route vers le sommet des peuples à Madrid !

DUARTE Ana Maria , GAUDICHAUD Franck , VERRI Flavia

1er mai 2010

C’est dans le cadre de la cam­pagne « Enlazando Alternativas » (« relions entre elles des alter­na­tives ») que se tien­dra le 4e Sommet des peuples du 14 au 18 mai 2010 à Madrid, pour y dénon­cer la poli­tique impé­ria­liste de l’Union euro­péenne, pour tisser des liens et construire des alter­na­tives entre les mou­ve­ments sociaux euro­péens et les résis­tances latino-américaines.

Sommaire

Un conti­nent de résistances

Le retour de droites ?

Les nou­velles caravelles (…)

Depuis main­te­nant plus d’une décen­nie, l’Amérique latine appa­raît comme une zone de tem­pêtes pour la domi­na­tion néo­li­bé­rale pla­né­taire. Elle a connu les plus impor­tantes mobi­li­sa­tions col­lec­tives contre les consé­quences sociales, poli­tiques et éco­lo­giques du capi­ta­lisme pré­da­teur dans les pays du sud, avec dans cer­tains cas des réac­tions en chaîne ayant abouti à la démis­sion de gou­ver­ne­ments conser­va­teurs, à la remise en cause de pri­va­ti­sa­tions majeures et à un retour sur le devant de la scène des gauches comme de la ques­tion sociale. Bien plus qu’ailleurs, il existe dans le sous-conti­nent une crise d’hégémonie de la bour­geoi­sie et du sys­tème néo­li­bé­ral. Le chan­ge­ment des rap­ports de forces en Amérique latine est avant tout le pro­duit de mou­ve­ments sociaux offen­sifs, radi­caux et trans­na­tio­naux qui ont com­biné reven­di­ca­tions démo­cra­tiques (assem­blées consti­tuantes, recon­nais­sance de l’État plu­ri­na­tio­nal) avec une orien­ta­tion anti-néo­li­bé­rale, anti-impé­ria­liste et inter­na­tio­na­liste. Cette réa­lité des luttes de classes est évi­dem­ment dif­fé­ren­ciée sui­vant les pays : luttes indi­gènes au Pérou, en Bolivie et Équateur, des chô­meurs en Argentine, des sans-terre au Brésil et en Bolivie, mobi­li­sa­tions syn­di­cales au Mexique ou au Chili, fémi­nistes en Amérique centrale…

Un conti­nent de résistances

Ces résis­tances, dans un conti­nent qui a souf­fert du ter­ro­risme d’État, de l’explosion de la dette, des dik­tats du FMI, se tra­duisent éga­le­ment sur le ter­rain poli­tique par la mise en place de gou­ver­ne­ments sou­vent sociaux-libé­raux mais éga­le­ment anti- impé­ria­listes. Et, face au projet conqué­rant des États-Unis, s’affirment avec force d’autres options d’intégration régio­nale. C’est le cas du Brésil qui appa­raît de plus en plus comme un pays « sous-impé­ria­liste » qui défend son auto­no­mie par­tielle face au géant du Nord, mais aussi de l’Alternative boli­va­rienne des peuples de notre Amérique (ALBA) qui, sous l’impulsion du Venezuela boli­va­rien et de Cuba, tente d’affirmer qu’une autre inté­gra­tion des peuples est possible.

Si l’Équateur, la Bolivie et le Venezuela posent clai­re­ment la ques­tion d’une alter­na­tive anti-impé­ria­liste au néo­li­bé­ra­lisme, aucun de ces pro­ces­sus ne s’est -jusqu’à pré­sent- engagé sur la voie d’une rup­ture anti­ca­pi­ta­liste et d’affrontement global avec les élites locales. Les aléas de cette stra­té­gie appa­raissent clai­re­ment sur les ques­tions de la pro­priété ou encore du modèle de déve­lop­pe­ment, ques­tion clef du xxie siècle. Au-delà des dis­cours sur le « bien vivre » et l’écologie, la pers­pec­tive sou­vent défen­due par les gou­ver­ne­ments reste pro­duc­ti­viste et tour­née vers un modèle extrac­ti­viste de matières pre­mières à expor­ter, avec une gauche impré­gnée d’un ima­gi­naire indus­triel déve­lop­pe­men­ta­liste issu du natio­na­lisme popu­laire des années 1950-1960.

S’expliquent ainsi les pro­jets de « capi­ta­lisme ando-ama­zo­nien » du gou­ver­ne­ment boli­vien ou l’appui boli­va­rien au projet conti­nen­tal d’infrastructures rou­tières et de méga-gazo­ducs de l’IIRSA (Initiative pour l’intégration de l’infrastructure régio­nale). Face à tels pro­jets, nombre de mou­ve­ments sociaux et indi­gènes appellent à une vision mon­diale radi­ca­le­ment dif­fé­rente, qui ne sacri­fie pas le déve­lop­pe­ment du bien commun et des ser­vices publics tout en pré­ser­vant la pla­nète. Ces idées et ces luttes avancent d’ailleurs, à l’instar de l’appel à « lais­ser le pétrole dans la terre » dans le parc Yasuni en Équateur.

Le retour de droites ?

La conjonc­ture actuelle est pour­tant celle de tous les dan­gers, et les droites sont tou­jours en capa­cité de récu­pé­rer une part de leur influence perdue. La vic­toire élec­to­rale d’un patron mul­ti­mil­lion­naire au Chili comme le coup d’État au Honduras, les menaces de putsch « légal » au Paraguay ou encore l’invasion mili­taire yankee en Haïti (qui après le trem­ble­ment de terre s’est ajou­tée à l’occupation mili­taire des Nations-unies) per­mettent d’envisager un scé­na­rio de res­tau­ra­tion conser­va­trice dans plu­sieurs pays, aux côtés du Mexique, de la Colombie, du Pérou et du Panama. Ce risque s’alimente éga­le­ment au gré des frus­tra­tions des classes popu­laires face au social-libé­ra­lisme ou aux contra­dic­tions des poli­tiques menées par Hugo Chavez, Evo Morales et Rafael Correa. Il est faci­lité par l’immense pou­voir média­tique et éco­no­mique des sec­teurs oli­gar­chiques qui sont à l’offensive notam­ment au Brésil, en Argentine et au Venezuela, espé­rant gagner davan­tage d’espace lors des pro­chaines échéances électorales.

Il est donc urgent et néces­saire de tra­duire notre soli­da­rité inter­na­tio­na­liste avec les peuples latino-amé­ri­cains en lutte, en menant des cam­pagnes com­munes. Il appa­raît tout aussi indis­pen­sable de com­prendre et dénon­cer « notre » propre impé­ria­lisme quand l’Union euro­péenne et ses mul­ti­na­tio­nales sont toutes voiles dehors pour recon­qué­rir l’Amérique latine et la Caraïbe.

Les nou­velles cara­velles coloniales

La rela­tion que l’Union euro­péenne (UE) pro­pose aux pays d’Amérique latine/​Caraïbe (ALC), et qui a été accep­tée par la majo­rité des gou­ver­ne­ments d’ALC, ne peut être qu’un obs­tacle à n’importe quelle pos­si­bi­lité de déve­lop­pe­ment sou­ve­rain des peuples de cette région, en même temps qu’elle aggrave les attaques contre les conquêtes sociales. Plus de libre-échange, plus de déré­gu­la­tion, plus de pri­va­ti­sa­tion, plus de concur­rence : c’est le modèle défendu par les socia­listes et la droite en France et, au Parlement euro­péen, par les 27 gou­ver­ne­ments de l’Union euro­péenne et la Commission euro­péenne. Il s’est concré­tisé par la signa­ture du Traité de Lisbonne en 2 000. Ce traité s’est fixé avec la Stratégie de Lisbonne l’objectif de faire de l’Europe un marché com­pé­ti­tif, une puis­sance mon­diale et de créer une « zone euro-latino-amé­ri­caine d’association glo­bale inté­grale » pour 2012.

N’y par­ve­nant pas, l’UE a pro­posé la signa­ture d’accords d’association, pays par pays, et de trai­tés de libre com­merce (TLC) qui mettent dura­ble­ment à terre des popu­la­tions qui souffrent déjà depuis plu­sieurs décen­nies. Des accords ont déjà été signés avec le Mexique et le Chili tandis que se closent en ce moment même les négo­cia­tions avec le Pérou et la Colombie. Du côté des pays du Mercosur, le Brésil en tête, la volonté de relan­cer les négo­cia­tions sur les TLC semble se confir­mer, alors qu’en Amérique cen­trale ces négo­cia­tions sont pour le moment blo­quées par l’opposition du Nicaragua, qui ne les rejette pas en tant que telles mais refuse la recon­nais­sance et la pré­sence du gou­ver­ne­ment hon­du­rien, issu du coup d’État militaire.

Ces accords n’ont d’autre objec­tif que de ren­for­cer les capi­taux euro­péens et leurs trans­na­tio­nales. Ils véhi­culent le culte de l’exportation qui conduit à la sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources natu­relles, à la des­truc­tion de l’environnement, à l’invasion des ter­ri­toires des popu­la­tions autoch­tones et à la dis­pa­ri­tion de la petite pay­san­ne­rie. Ils expliquent l’existence des OGM, de l’appropriation de la bio­di­ver­sité par les firmes pri­vées et de la bio-pira­te­rie. Ils bloquent l’accès aux médi­ca­ments essen­tiels à des mil­lions de gens qui meurent faute de pou­voir se soi­gner. Sans ces accords, la santé ne dépen­drait pas des mul­ti­na­tio­nales de la pharmacie.

L’UE s’acharne, en outre, à impo­ser et à étendre des accords sur les droits de pro­priété intel­lec­tuelle qui impliquent la cap­ta­tion de toute la chaîne du vivant et en par­ti­cu­lier de la chaîne ali­men­taire par l’agrobusiness.

Il faut com­battre ces accords, c’est le sens de notre pré­sence à Madrid. Et cette bataille doit s’appuyer à l’intérieur de l’UE sur la lutte contre la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, la défense des acquis sociaux et la conquête de nou­veaux droits, et contre la mas­ca­rade du capi­ta­lisme maquillé de « vert ». Seule la soli­da­rité concrète des luttes en Europe avec celles d’Amérique latine-Caraïbe per­met­tra de construire ensemble le « socia­lisme du xxie siècle ».

Ana Maria Duarte, Franck Gaudichaud, Flavia Verri

Note : Voir le site de Enlazando Alternativas (en espagnol) :

www​.enla​zan​doal​ter​na​ti​vas​.org

* Article publié dans la revue « Tout est à nous ! » du NPA, mis en ligne sur le blog :

http://ameriquelatineenlutte.blogsp…

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