En rouge et vert

Par Mis en ligne le 21 octobre 2010

Couverture ouvrage
L’impossible capi­ta­lisme vert
Daniel TANURO
Éditeur : La Découverte, 300 pages

En pre­nant le livre dans la main, je ne m’attendais pas à quelque chose en par­ti­cu­lier. Le mot “capi­ta­lisme”, en plein centre du titre, lais­sait augu­rer un ouvrage poli­tique. Mais la pré­sen­ta­tion de l’auteur, sur le qua­trième de cou­ver­ture, fai­sait men­tion d’un “agro­nome et envi­ron­ne­men­ta­liste”. Un ouvrage scien­ti­fique alors ? Ce ne serait pas la pre­mière fois qu’un auteur ten­te­rait de récon­ci­lier un rap­port du GIEC 1 et le Capital de Marx. Et pour­tant. C’est avec un grand talent que Daniel Tanuro main­tient tout le long de son essai une rigueur impa­rable : il décor­tique pièce après pièce les méca­nismes de la crise éco­lo­gique actuelle, tout en dis­qua­li­fiant une à une les fausses bonnes idées pour y remé­dier. Il n’est pas ici ques­tion d’une énième et quel­conque décrois­sance sans le peuple 2, mais bien d’un rai­son­ne­ment com­plexe et docu­menté sur l’impossibilité totale de sortir de la crise cli­ma­tique sans sortir, en même temps, du capitalisme.

Combattre les idées reçues 

Le livre four­mille d’idées qui prennent à revers le sys­tème capi­ta­liste comme la doc­trine du déve­lop­pe­ment durable. Cela est suf­fi­sam­ment rare pour être sou­li­gné, et je me borne ici à quelques curio­si­tés très bien­ve­nues de l’ouvrage. Daniel Tanuro démontre ainsi que l’on ne se contente pas de négli­ger la filière solaire aujourd’hui, mais qu’elle a déjà été aban­don­née… au XIXe siècle ! On en connais­sait les tech­niques, mais on lui a pré­féré le char­bon 3. L’auteur dénonce ainsi l’illusion d’un “dar­wi­nisme éco­no­mique” consub­stan­tiel du capi­ta­lisme, qui pous­se­rait aux choix tech­niques les plus effi­cients. Il n’en est rien : au gré des béné­fices que peuvent en tirer les milieux d’affaires, ce sont sou­vent, si ce n’est tou­jours, les solu­tions les plus pol­luantes et néfastes socia­le­ment qui ont été choi­sies. Leur ren­ta­bi­lité à court terme suf­fi­sait ample­ment. Même illu­sion, celle d’un chan­ge­ment cli­ma­tique “anthro­pique” 4. On l’entend par­tout, et il suffit de regar­der les courbes pro­duites par Al Gore dans sa Vérité qui dérange : le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, dû à l’augmentation de la pro­duc­tion de gaz à effet de serres (GES), est lié à l’activité humaine. Mais quelle acti­vité ? Le chas­seur-cueilleur et le paysan sont-ils au même titre res­pon­sables du chan­ge­ment cli­ma­tique que le gros indus­triel ? Ce qui se cache der­rière le mot “anthro­pique”, c’est la confu­sion entre l’activité humaine en géné­ral et le sys­tème capi­ta­liste. En para­phra­sant Tanuro, il ne fau­drait donc pas parler de “réchauf­fe­ment anthro­pique”, mais bien de “réchauf­fe­ment capi­ta­liste”. L’auteur en pro­fite pour égra­ti­gner celui qui est devenu, au fil des années, un maître à penser de beau­coup, y com­pris de Nicolas Sarkozy : Jared Diamond 5. Les trois livres des­ti­nés au grand public 6 de ce scien­ti­fique amé­ri­cain sont tout sim­ple­ment extra­or­di­naires dans leur clarté et leur ampleur.

Encore avais-je trouvé Effondrement trop sys­té­ma­tique et trop cari­ca­tu­ral. Mais il m’a fallu attendre de lire Tanuro pour per­ce­voir à quel point la vision de Diamond, qui met sur le même plan la crise éco­lo­gique actuelle et les logiques qui ont pré­sidé à l’extinction des hommes de l’île de Pâques ou des Mayas 7, évacue la ques­tion du capi­ta­lisme. Certes, Diamond s’intéresse à toutes les formes de pol­lu­tion, qui n’ont pas eu besoin d’atteindre l’ampleur du chan­ge­ment cli­ma­tique pour être désas­treuse-et il n’épargne pas les entre­prises 8– mais la lec­ture de ces ouvrages donne une image de trop forte conti­nuité entre l’homme des cavernes et le consom­ma­teur des méga­poles actuelles. À force d’essentialiser un soi-disant rap­port pré­da­teur de l’homme à son envi­ron­ne­ment, on en oublie l’historicité des déve­lop­pe­ments éco­no­miques. Daniel Tanuro le dénon­çait déjà dans Le Monde diplo­ma­tique 9.

Contre toutes les ten­dances, l’auteur ne cède pas plus à une quel­conque béa­ti­tude face au déve­lop­pe­ment durable, qu’à une fas­ci­na­tion pour les théo­ries de la décrois­sance, pour­tant fort en vogue dans les milieux cri­tiques du capi­ta­lisme. Là encore, l’auteur trouve un ton juste, ne tom­bant ni dans la cari­ca­ture habi­tuelle faite des mou­ve­ments de la sim­pli­cité volon­taire, ni dans une apo­lo­gie sans nuance. Tanuro se démarque dans un pre­mier temps des objec­teurs de crois­sance, car il estime que “les solu­tions tech­niques existent” 10, du moment qu’elles seraient gérées de manière démo­cra­tique. Beaucoup plus lar­ge­ment, l’auteur replace la décrois­sance où elle se situe, du côté de la consom­ma­tion. D’abord cri­tique de la publi­cité et de la sur-consom­ma­tion, le cou­rant peine à penser le pen­dant pro­duc­tif de sa théo­rie. Tanuro, tout en ne “par­ta­geant pas les concep­tions” 11 des objec­teurs, estime que la décrois­sance “n’est qu’une contrainte quan­ti­ta­tive de la tran­si­tion” 12. La conclu­sion est claire : “La sur­con­som­ma­tion décou­lant en der­nière ins­tance de la supro­duc­tion, c’est au mode de pro­duc­tion qu’il s’agit de s’attaquer” 13. Une invi­ta­tion polie à de nom­breux auteurs décrois­sants à revoir leurs clas­siques mar­xistes… Cela permet de sortir des idées sim­plistes comme celles aux­quelles peuvent abou­tir cer­tains cou­rants maxi­ma­listes, qui prônent la décrois­sance démo­gra­phique, sur­tout au Sud 14. Or c’est bien le type de société, et non pas le nombre de ses habi­tants, qui pollue : il est trop facile de cacher la res­pon­sa­bi­lité cli­ma­tique du Nord der­rière la démo­gra­phie du Sud 15.

Une ques­tion de style 

Le livre de Daniel Tanuro n’est pas un livre de chevet qu’on feuillette avant de s’endormir. À bien des moments, la lec­ture en est ardue, que ce soit dans les connais­sances scien­ti­fiques mobi­li­sées, la tech­ni­cité des débats abor­dés, ou le manie­ment habile des caté­go­ries d’analyse mar­xiste. Le lec­teur pourra être désta­bi­lisé par ce livre très dense, dont le ton oscille entre la froi­deur rigou­reuse d’un rap­port scien­ti­fique et la verve mili­tante d’un tract poli­tique. Le livre s’ouvre sur une exé­gèse des rap­ports du GIEC. Sans tran­si­tion, une intro­duc­tion aux objec­tifs très poli­tiques – penser un éco­so­cia­lisme, une éco­lo­gie sociale 16 – bas­cule dans deux longs cha­pitres d’analyses chif­frées, sous pré­texte de “…contrer les néga­tion­nistes du réchauf­fe­ment…” 17. Daniel Tanuro fait alors montre d’une éton­nante capa­cité à vul­ga­ri­ser des ques­tions com­plexes, et les trois pre­miers cha­pitres de l’ouvrage peuvent à plu­sieurs titres être consi­dé­rés comme un manuel d’explication du chan­ge­ment cli­ma­tique. L’auteur ne se dépar­tit pas de ce ton lorsqu’il évoque l’actualité des débats. Pour passer l’envie à tout adepte du déve­lop­pe­ment durable de chan­ter la gloire de la “crois­sance verte”, point n’est besoin de théo­rie : Tanuro ana­lyse ligne à ligne les plans de réduc­tion actuels, pour en mon­trer l’insuffisance totale. Il s’attaque ainsi aux effets per­vers qu’encouragent les “taxes car­bone” et autres “droits à pol­luer”. Le bilan est acca­blant, la ren­ta­bi­lité capi­ta­liste cher­chant à contour­ner les dis­po­si­tifs pour ne jamais à avoir à remettre en cause son fonc­tion­ne­ment. La ten­ta­tive est constante d’externaliser les pro­blèmes au Sud. Les gou­ver­ne­ments ne sont pas épar­gnés, eux dont les soi-disant plans ambi­tieux “nous font prendre leurs ves­sies capi­ta­listes pour des lan­ternes éco­lo­giques” 18. Tanuro fait la liste des mau­vaises idées de solu­tion tech­no­lo­gique pour sortir de l’impasse, le nucléaire étant, bien sûr, la prin­ci­pale d’entre elles 19. Encore et tou­jours, la “poli­tique cli­ma­tique” n’est rien d’autre qu’une ten­ta­tive de capter le marché de l’éco-industrie, sans jamais sub­sti­tuer à l’efficience finan­cière la prise en compte des impacts sociaux.

Après s’être appuyé sur des faits concrets, Tanuro pour­suit sa démons­tra­tion dans la sphère des idées. L’impasse du capi­ta­lisme n’est pas un acci­dent mal­heu­reux de ce “capi­ta­lisme-là”, de notre sys­tème dans l’étape his­to­rique où il se trouve : le chan­ge­ment cli­ma­tique est insé­pa­rable du capi­ta­lisme. Le livre change alors de tona­lité, pour passer dans un registre tout aussi tech­nique, mais beau­coup plus poli­tique. Avec la même capa­cité de vul­ga­ri­sa­tion, Tanuro mobi­lise les concepts mar­xistes pour mon­trer en quoi la caté­go­rie fon­da­men­tale du capi­ta­lisme – la valeur – “à la fois le but et la mesure de toute chose” 20 est inca­pable de saisir les nuances éco­lo­giques. Une tonne de CO2 absor­bée par une forêt, non émise grâce à l’isolation d’une maison ou grâce à l’utilisation de pan­neaux solaires, tout cela revient au même pour le capi­ta­lisme. Le marché ne permet pas de rendre compte de “ces dif­fé­rences de qua­li­tés” 21 essen­tielles d’un point de vue éco­lo­gique. Or ce sont ces dif­fé­rences dans les choix éner­gé­tiques qui vont déci­der de l’issue de la crise. Le capi­ta­lisme a depuis un cer­tain temps accepté une réponse a minima à la crise éco­lo­gique : inter­na­li­ser les exter­na­li­tés. Il le fait tar­di­ve­ment et le cou­teau sous la gorge, sous la forme de la taxe carbone.

Seule une solu­tion poli­tique, et une natio­na­li­sa­tion du sec­teur éner­gé­tique – qui bri­se­rait les méca­nismes géné­ra­teurs de sur­pro­fit – est adé­quate. Le mot est lâché : natio­na­li­sa­tion. Déjà plane un soup­çon de col­lec­ti­visme radi­cal. Tanuro ne tombe pas dans le piège, et dénonce le bilan éner­gé­tique de l’ex-URSS et des démo­cra­ties popu­laires, chiffres à l’appui. Encore arrive-t-il à mon­trer que ces régimes n’étaient que des bureau­cra­ties pro­duc­ti­vistes, en aucun cas la réa­li­sa­tion du socia­lisme. Comme le capi­ta­lisme, elles cher­chaient à “pro­duire pour pro­duire”, mais contrai­re­ment à lui, pas à “consom­mer pour consom­mer”, ce qui les ren­dait moins légi­times socia­le­ment. Dans le cha­pitre qu’il consacre à cette ques­tion, l’auteur n’hésite pas à croi­ser le fer avec Hans Jonas, lui aussi devenu père fon­da­teur de l’écologie avec son ouvrage de 1979, Le prin­cipe res­pon­sa­bi­lité. Comme il le fait avec Diamond, il montre le carac­tère “mora­li­sa­teur” de l’ouvrage, et les réponses stric­te­ment indi­vi­duelles qu’il vou­drait appor­ter à la crise 22.

L’ouvrage fonc­tionne comme une purge : à la tonne de fausses idées, de rumeurs et de cli­chés qui cir­culent aujourd’hui sur le chan­ge­ment cli­ma­tique et les solu­tions à y appor­ter, Daniel Tanuro sub­sti­tue une vision claire et très docu­men­tée. Pas d’illusion : “…nous avons la res­pon­sa­bi­lité de défi­nir non seule­ment la société mais aussi la nature que nous vou­lons – ou pas – pour nos enfants” 16. Sans jamais adop­ter un ton catas­tro­phiste, l’auteur sou­ligne tout de même les impacts sociaux effa­rants du réchauf­fe­ment, et leurs ter­ribles inéga­li­tés : il s’agit d’un “… crime de masse contre des cen­taines de mil­lions d’êtres humains… dont la res­pon­sa­bi­lité dans l’émission de gaz à effet de serre est déri­soire, voire proche de zéro” 24. Le lec­teur tra­verse avec plai­sir ce réqui­si­toire, qui emprunte tantôt au pam­phlet, tantôt à une his­toire du capi­ta­lisme, et sou­lève des ques­tions fon­da­men­tales. Il n’hésite pas à ren­ver­ser toutes les pers­pec­tives. Ainsi, il n’est pas ques­tion, pour Tanuro, “d’intégrer l’écologie au socia­lisme”, mais bien “d’intégrer le socia­lisme à l’écologie” 25. En cela, l’agronome mili­tant a lar­ge­ment com­pris que l’accession de l’écologie au statut de débat domi­nant n’a pas conduit à une réelle cri­tique des fon­de­ments de la crise. Puisse ce livre y appor­ter une pierre.

rédac­teur : Nicolas PATIN, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : Flickr / Olivier Tétard

Notes :
1 – Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat
2 – voir les recen­sions pré­cé­dentes, http://​www​.non​fic​tion​.fr/​a​r​t​i​c​l​e​-​3​4​5​3​-​p​e​n​s​e​e​s​_​b​o​n​s​_​m​o​t​s​_​e​t​_​c​a​t​a​s​t​r​o​p​h​e.htm et http://​www​.non​fic​tion​.fr/​a​r​t​i​c​l​e​-​2​4​8​3​-​n​o​u​s​_​s​o​m​m​e​s​_​s​a​u​v​e​s​_.htm
3 – pages 75 à 80
4 – page 69
5 – pages 73 et 249
6 – Le troi­sième chim­panzé, Essai sur l’inégalité entre les socié­tés, Effondrement
7 – voir Jared Diamond, Collapse, Viking, 2005, pages 79 et 157
8 – Ibid., page 441
9 – Daniel Tanuro, “L’inquiétante pensée du mentor éco­lo­gique de M. Sarkozy”, in Le Monde diplo­ma­tique, Décembre 2007, pages 22-23
10 – page 211
11 – page 258
12 – page 259
13 – page 264
14 – cette vision “démo­gra­phique” est d’ailleurs bien plus l’apanage des gérants et orga­ni­sa­teurs de la catas­trophe que des objec­teurs de crois­sance eux-mêmes. On leur prête pour les décrédibiliser
15 – page 197
16 – page 20
17 – page 38
18 – page 171
19 – page 215
20 – page 213
21 – page 216
22 – pages 248-249
23 – page 20
24 – page 190
25 – page 277

Titre du livre : L’impossible capi­ta­lisme vert
Auteur : Daniel TANURO
Éditeur : La Découverte
Date de publi­ca­tion : 26/08/10
N° ISBN : 2359250256

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