En mémoire de Gilles Dostaler (1946-2011)


Gilles Dostaler peut être consi­déré comme l’un des his­to­riens de la pensée éco­no­mique les plus impor­tants non seule­ment au Québec, au Canada mais éga­le­ment dans le monde uni­ver­si­taire inter­na­tio­nal. En plus d’être devenu l’un des plus émi­nents spé­cia­listes de l’œuvre de John Maynard Keynes, il a pro­duit, tout au long de sa car­rière, un nombre impres­sion­nant de tra­vaux sur les prin­ci­paux théo­ri­ciens de l’économie.

Gilles Dostaler ne pou­vait dis­so­cier ses recherches de son impli­ca­tion sociale et poli­tique. Dès ses années de col­lège, il a été un intel­lec­tuel engagé et actif dans les débats de la société.

Des décennies d’engagement social et politique

Dans les années soixante, Gilles Dostaler fut d’abord membre du comité de rédac­tion de Parti pris, une revue men­suelle animée par de jeunes intel­lec­tuels qui eut un impact consi­dé­rable à cette époque. Il fut l’un des pre­miers à lier la montée du mou­ve­ment natio­na­liste à la for­ma­tion de la nou­velle classe moyenne cana­dienne consé­quence du déve­lop­pe­ment des ins­ti­tu­tions du for­disme et de l’État pro­vi­dence.

Il s’est joint à la revue Socialisme qué­bé­cois dans les années 1960, revue créée en 1964. Après avoir milité au RIN, il fut l’un des fon­da­teurs du CIS (Comité pour l’indépendance et le socia­lisme) groupe voué à la pro­mo­tion de l’indépendance du Québec et de l’idée du socia­lisme démo­cra­tique. Il fut aussi l’un des orga­ni­sa­teurs de McGill fran­çais cette mani­fes­ta­tion deve­nue célèbre qui s’inscrivait dans un mou­ve­ment plus large récla­mant la créa­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires fran­co­phones à la suite duquel fut créée l’UQAM et le réseau de l’Université du Québec. Jeune éco­no­miste, il s’impliqua très acti­ve­ment dans les asso­cia­tions coopé­ra­tives d’économie fami­liale (ACEF), pre­mières orga­ni­sa­tions de défense des consom­ma­teurs au Québec.

Après des études doc­to­rales à Paris, il devint pro­fes­seur au dépar­te­ment de socio­lo­gie de l’UQAM (1975) avant de passer au dépar­te­ment des sciences éco­no­miques (1979). Durant la deuxième moitié des années 1970, il fut vice-pré­sident et pré­sident du SPUQ et pré­sident du comité de la grève des pro­fes­seurs de 1976. Il fut aussi membre du bureau fédé­ral de la FNEEQ (1976-1978), membre du Comité de coor­di­na­tion des Cents en 1980, comité qui donna nais­sance à l’éphémère Mouvement socia­liste dirigé par Marcel Pepin.

À la fin des années 1970, Gilles Dostaler fut l’un des fon­da­teurs de l’Association d’économie poli­tique (AEP) et en fut le pre­mier pré­sident. L’AEP avait comme objec­tif de dif­fu­ser un dis­cours éco­no­mique « alter­na­tif » et cri­tique de la pensée éco­no­mique « néo-libé­rale » qui deve­nait alors de plus en plus domi­nante. Plus récem­ment, Gilles Dostaler fut très actif dans la mise en place du Collectif éco­no­mie autre­ment, pour­sui­vant ainsi sa volonté d’assurer la dif­fu­sion de dis­cours éco­no­miques « alter­na­tifs » et cri­tiques dans les débats qui animent la société.

Une production scientifique reconnue internationalement

La pro­duc­tion scien­ti­fique de Gilles Dostaler est impo­sante : pas moins de dix livres tra­duits en plu­sieurs langues, une tren­taine d’articles dans les meilleures revues de son domaine, une autre tren­taine de cha­pitres de livres, la direc­tion d’une dizaine d’ouvrages col­lec­tifs et des col­la­bo­ra­tions régu­lières à plu­sieurs revues. Depuis 2002, il signait dans la revue fran­çaise Alternatives éco­no­miques une série pas­sion­nante sur les grands auteurs de l’économie.

Ces der­nières années, les tra­vaux de Gilles Dostaler ont porté sur la pensée de John Maynard Keynes. Économiste, phi­lo­sophe, phi­lan­thrope, Keynes a ins­piré les poli­tiques inter­ven­tion­nistes des années 1930 pour sortir de la grande dépres­sion. Outre La Pensée éco­no­mique depuis Keynes (avec Michel Beaud), en 1993 aux Éditions du Seuil, Gilles Dostaler a consa­cré plu­sieurs ouvrages à la pensée de Keynes, notam­ment Keynes et ses com­bats, Albin Michel en 2005, tra­duit en plu­sieurs langues dont l’anglais, l’espagnol, l’arabe, le japo­nais ; Capitalisme et pul­sion de mort (avec Bernard Maris), éga­le­ment publié chez Albin Michel en 2009, et Keynes par-delà l’économie, chez Thierry Magnier en 2009. Ces livres, qui ont connu un rayon­ne­ment impres­sion­nant, sont d’une vibrante actua­lité.

Renouvellement de la problématique en histoire de la pensée économique

Pour Gilles Dostaler, on ne peut com­prendre la for­ma­tion de la pensée d’un auteur qu’en étu­diant chaque aspect de sa vie. Dans le cas de Keynes, il n’a rien laissé de côté. Il a eu un accès pri­vi­lé­gié à ses archives au King’s College de Cambridge, a lu cha­cune de ses lettres, éplu­ché ses agen­das, ses écrits de jeu­nesse, étudié ses contra­dic­tions, ses amours, sa sexua­lité.

Gilles Dostaler a véri­ta­ble­ment révo­lu­tionné la métho­do­lo­gie de l’histoire de la pensée éco­no­mique. La nou­velle approche qu’il a mise au point pro­gres­si­ve­ment dans de très nom­breuses études consiste à arti­cu­ler en une syn­thèse glo­bale deux modèles d’analyse dif­fé­rents, dont voici une brève pré­sen­ta­tion.

Le pre­mier de ces modèles consiste en une recons­ti­tu­tion contex­tuelle des théo­ries éco­no­miques : chaque éco­no­miste ayant contri­bué de manière un tant soit peu ori­gi­nale à l’évolution de la pensée éco­no­mique ne peut être rendu plei­ne­ment intel­li­gible selon ce que pos­tule Gilles Dostaler, que si le contexte social, poli­tique et cultu­rel dans lequel il a œuvré est minu­tieu­se­ment recons­truit. La pensée d’un seul éco­no­miste ne peut être com­prise que si l’on scrute son envi­ron­ne­ment intel­lec­tuel (en s’intéressant, par exemple, à ses fré­quen­ta­tions intel­lec­tuelles, à ses goûts cultu­rels, à ses liai­sons poli­tiques) que si l’on retrace méti­cu­leu­se­ment son par­cours (les ques­tions qu’il s’est posées, les lec­tures qu’il a faites, les per­sonnes mar­quantes qu’il a ren­con­trées), que si l’on cherche à le com­prendre glo­ba­le­ment, c’est-à-dire non seule­ment comme un pen­seur mais avant tout comme un être humain.

En second lieu, Gilles Dostaler entend tirer rigou­reu­se­ment parti des outils mis au point dans l’analyse épis­té­mo­lo­gique contem­po­raine. Pour Gilles Dostaler, cha­cune des grandes étapes mar­quant l’évolution de la pensée éco­no­mique ne peut être expli­quée que si l’on recon­naît qu’elle se pro­duit avec comme toile de fond une rup­ture par­fois fon­da­men­tale avec les modes de pensée anté­rieurs. L’enjeu devient alors de tenter de com­prendre pour­quoi Marx est en rup­ture radi­cale avec Ricardo et les clas­siques, pour­quoi Keynes rompt aussi bien avec les clas­siques qu’avec les néo­clas­siques, et pour­quoi enfin un éco­no­miste comme Hayek, pré­oc­cupé plus que tout autre par les limites cog­ni­tives de l’acteur éco­no­mique, en vient à mettre en relief de manière quasi obses­sion­nelle l’impraticabilité d’une éco­no­mie cen­tra­le­ment pla­ni­fiée.

L’homme

Tous ceux qui le connaissent peuvent témoi­gner que, der­rière le cher­cheur rigou­reux, on retrou­vait un homme atten­tif et atta­chant, un homme engagé, mili­tant depuis tou­jours pour une société meilleure, un homme qui aimait la vie dans toutes ses dimen­sions.

Le cancer contre lequel il s’est battu ne lui avait rien enlevé de son plai­sir de vivre avec une grande inten­sité à chaque ins­tant. S’il aimait s’immerger dans les archives d’illustres auteurs, Gilles Dostaler aimait tout autant prendre un bon repas ou se mesu­rer à un saumon d’une rivière de Gaspésie. Il était aussi un grand ama­teur de tau­ro­ma­chie. La chasse et la pêche sont des arts qui lui per­met­taient de s’inscrire dans l’équilibre entre l’homme et la nature et lui rap­pe­laient à quel point nous sommes petits face au monde qui nous héberge.

Gilles Bourque ; Bernard Élie ; Robert Nadeau ; Jean-Marc Piotte et Stéphane Pallage.

Texte paru dans Le Devoir du 7 mars 2011


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