En Grande-Bretagne, les émeutes urbaines découlent des inégalités sociales

Par Mis en ligne le 13 août 2011

Alors que l’Angleterre subit une vague d’émeutes qui semble s’inscrire dans la durée et que les zones de tur­bu­lence s’étendent désor­mais à Birmingham, Manchester, Bristol ou Leicester, on peut tenter – il faut insis­ter sur ce mot compte tenu d’événements com­plexes en train de se dérou­ler sous nos yeux – de repla­cer ces vio­lences urbaines dans le contexte des émeutes bri­tan­niques depuis 1958, lorsque Notting Hill (dans l’Ouest lon­do­nien) fut le théâtre des pre­mières véri­tables émeutes de l’après-guerre.

Premier constat : la dif­fi­culté de poin­ter une cause eth­nique ou raciale à la flam­bée de vio­lence. L’identité raciale de Mark Duggan, tué par la police, jeudi 4 août, n’a guère sou­levé de débat… et nombre de quar­tiers mul­tieth­niques, où des émeutes ont éclaté depuis 1980, n’ont pas été davan­tage tou­chés que d’autres. La ville de Bradford, qui s’embrasa en 1995, et beau­coup plus gra­ve­ment encore en 2001, est pour l’instant calme.

Les photos d’émeutiers, que la presse popu­laire conser­va­trice publie dans un exer­cice désor­mais bien rodé outre-Manche de name and shame (« nommer et faire honte »), montrent des visages tantôt blancs, tantôt noirs, tantôt asiatiques.

Il n’y a ici rien d’exceptionnel, car même si des « émeutes » par le passé ont volon­tiers été estam­pillées « raciales », pareil cata­lo­gage ne résiste pas à une ana­lyse rigou­reuse des faits his­to­riques : ainsi, à l’issue des émeutes de 1981, envi­ron seule­ment un tiers des per­sonnes arrê­tées étaient issues des mino­ri­tés ethniques.

Pourtant, dans la mémoire natio­nale, les noms des quar­tiers de Brixton (sud de Londres), de Toxteth (Liverpool) ou de Moss Side (Manchester) don­naient une indi­ca­tion claire quant à l’identité raciale des fau­teurs de troubles.

L’expression anglaise de race riot (« émeute raciale ») est très prisée par la presse : deux fois quatre lettres, deux mots com­men­çant par une même consonne, bref la pro­messe d’une feuille que l’on s’arrachera.

Or, seules les émeutes de Southall (West End de Londres, 1981) ou de Lozells (Birmingham, 2005) consis­tèrent en une confron­ta­tion directe entre deux groupes eth­niques distincts.

D’aucuns peuvent éga­le­ment être tentés de consi­dé­rer Bradford (2001) comme une émeute raciale : en effet, plus de 90 % des per­sonnes écrouées alors étaient des jeunes musul­mans d’origine pakis­ta­naise, s’en pre­nant direc­te­ment à une police très majo­ri­tai­re­ment blanche.

Les évé­ne­ments de Bradford (2001), la plus grave émeute depuis Brixton (1981), ont notam­ment montré la faillite d’une approche stric­te­ment sécu­ri­taire des quar­tiers de type inner cities (ces quar­tiers popu­laires défa­vo­ri­sés à l’intérieur d’une grande ville).

En effet, en l’espace d’une jour­née, tous les efforts menés par Martin Baines et Phil Read en matière de com­mu­nity poli­cing (police de proxi­mité) ont été dila­pi­dés par le déchaî­ne­ment d’une vio­lence pro­vo­quant l’envoi massif d’escadrons de police ne connais­sant ni le ter­rain de Bradford ni le type de popu­la­tion qui y réside.

Etudier les causes de ces troubles revient pour beau­coup de poli­tiques ou d’éditorialistes, à droite mais aussi à gauche, à légi­ti­mer le com­por­te­ment cri­mi­nel et pour tout dire sui­ci­daire des thugs(racailles), ce qui des­sine une alliance théo­rique entre socio­logues et cas­seurs, où les pre­miers seraient en quelque sorte les idiots utiles des seconds.

Voilà qui rap­pelle à quel point Margaret Thatcher, en 1981 et avant la déci­sion de com­man­der un rap­port à Lord Scarman, ne vou­lait pas entendre parler d’explication sur les émeutes de Brixton : seul impor­tait de répri­mer sévè­re­ment les fau­teurs de troubles. Cette approche semble éga­le­ment être celle de David Cameron aujourd’hui.

Entre ces deux figures du conser­va­tisme, Anthony Blair aura assuré une conti­nuité idéo­lo­gique mani­feste, d’abord en publiant, dès 1993, une tri­bune dans The New Statesman inti­tu­lée « Pourquoi la sécu­rité est une ques­tion socialiste ».

Il y décli­nait notam­ment ce qui allait bien­tôt deve­nir la for­mule magique de la tolé­rance zéro tra­vailliste : « Tough on crime, tough on the causes of crime » (« dur avec la cri­mi­na­lité, dur avec les causes de la criminalité »).

Tantôt invo­qué ou dénoncé, ce sound­bite (« slogan accro­cheur ») ne résume pas pour­tant l’approche « tolé­rance zéro » des néo­tra­vaillistes. En effet, il s’agit avant tout de se mon­trer impi­toyable avec la cri­mi­na­lité, c’est-à-dire les com­por­te­ments vio­lents, délin­quants, « anti­so­ciaux » qui génèrent cette criminalité.

Quant aux causes elles-mêmes, celles-ci sont effa­cées ou tendent à l’être, comme le remarque Laurent Bonelli dans son ana­lyse de la tolé­rance zéro en France : on n’est guère prêt à voir dans la pré­ca­rité, le chô­mage, la dis­cri­mi­na­tion, une famille brisée, etc., autant d’éléments expli­ca­tifs, fussent-ils par­tiels, de la flam­bée de violence.

C’est exac­te­ment ce qui est en train de se passer à Tottenham ou Hackney. Dans ce quar­tier, Pauline Pearce, femme noire dont l’appel a été lar­ge­ment relayé par Twitter et les médias tra­di­tion­nels – jusqu’au Sun – et dont les enfants ont souf­fert de la vio­lence des gangs, a d’abord pour­fendu la vio­lence des jeunes avant de pré­ci­ser : « Ils ont besoin de quelque chose, d’un centre com­mu­nau­taire pour que le quar­tier se retrouve, ils se trouvent en butte à une ségré­ga­tion impo­sée par le code postal et c’est comme ça que les gangs voient le jour. » La réfé­rence à l’implacabilité du code postal rap­pelle étran­ge­ment la France de l’automne 2005.

Dans nos deux pays, et par-delà les contrastes rituels et sim­plistes sou­vent éta­blis entre deux modèles d’intégration dif­fé­rents, les inéga­li­tés consi­dé­rables de richesse, que la crise montre au grand jour, et le recul d’un Etat-pro­vi­dence qui n’en finit plus d’être mori­bond, rendent sans doute iné­luc­tables et cycliques les vio­lences urbaines, même si celles-ci ne sont pas, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) comme à Tottenham, por­teuses d’un mes­sage poli­tique clai­re­ment articulé.

La fer­me­ture de tant de centres pour la jeu­nesse (Youth Centres) en Angleterre pour cause d’économies bud­gé­taires a accé­léré les flam­bées de vio­lences, où des jeunes vont cher­cher l’argent là où il se trouve, dans une ver­sion anglaise, enca­gou­lée et hélas vio­lente du Faut pas payer ! du dra­ma­turge et Prix Nobel de lit­té­ra­ture ita­lien Dario Fo : bijou­te­ries, grandes sur­faces, enfin com­merces de proxi­mité. Les patrons de ces der­niers, sou­vent issus de mino­ri­tés eth­niques, optent pour une stra­té­gie de l’autodéfense car, tou­jours comme en France, les coupes bud­gé­taires dras­tiques affectent aussi les forces de police.

Au final, l’inéluctabilité de ces vio­lences urbaines pose en plein, comme aux Etats-Unis où les ban­lieues n’ont pas brûlé depuis long­temps, la ques­tion de ce que cer­tains his­to­riens ou socio­logues amé­ri­cains appellent la « ges­tion de la mar­gi­na­li­sa­tion ».

Olivier Esteves, maître de confé­rences à l’université de Lille-III, spé­cia­liste d’histoire britannique


* Article paru dans le Monde, édi­tion du 13.08.11.

* Le der­nier essai d’Olivier Esteves : De l’invisibilité à l’islamophobie. Les musul­mans bri­tan­niques (1945-2010) (Presses de Sciences Po).

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