En finir avec le néolibéralisme

Gérard Duménil est économiste, anciennement directeur de recherche au CNRS. Dominique Lévy est économiste, directeur de recherches au CNRS (PSE, Paris). Ils viennent de publier : La grande bifurcation. En finir avec le néolibéralisme (La Découverte, 2014).

 

Alors que, malgré l’ampleur de la crise, tout semble aujourd’hui verrouillé dans le sens d’un approfondissement du néolibéralisme, la partie ne serait donc pas perdue et définitivement jouée en défaveur du progrès social ? L’Histoire s’ouvrirait encore sur des bifurcations ?

 

Le propre d’une bifurcation, c’est qu’au moins deux routes existent. Une des deux voies est celle de la poursuite des dominations sociales sans partage dont le néolibéralisme a marqué la réaffirmation au début des années 1980. Le livre lutte contre la thèse thatchérienne du « il n’y a pas d’alternative » : une autre voie est ouverte à gauche. Nous n’affirmons évidemment pas qu’un mouvement se dessine aujourd’hui dans cette direction, mais soutenons qu’un ordre social de progrès est possible. Il est à conquérir, ce que suggère le sous-titre. S’il faut éviter l’optimisme béat, il convient aussi de prendre ses distances par rapport à l’argument de l’irréalisme. Considéré du point de vue des premières décennies de l’après-Seconde Guerre mondiale, ce que le néolibéralisme a accompli était difficilement concevable, pourtant « ils » l’ont fait.

 

Plus généralement, il faut se pénétrer de l’idée que le capitalisme néolibéral n’est pas la fin de l’histoire. Le capitalisme continue à se transformer. La principale de ces transformations a été celle de sa structure de classe. Nous défendons la thèse d’une structure tripolaire du capitalisme contemporain : capitalistes, cadres et classes populaires d’ouvriers et d’employés. Le « grand coup » des classes capitalistes dans le néolibéralisme, c’est d’avoir réussi à associer les cadres à l’entreprise de restauration spectaculaire de leurs pouvoirs et revenus. Que les cadres financiers soient entrés dans la danse ne surprendra personne, mais que les cadres techniques et des administrations se soient joints au mouvement est plus étonnant. Même, les cadres des professions intellectuelles et artistiques ont largement emboîté le pas. À la violence des pratiques néolibérales en matière de politiques économiques et de gestion est ainsi venue s’ajouter une grande vague de dévastation idéologique, qui fait apparaître tout projet de « bifurcation » vers d’autres voies comme incongru. Les cadres, en changeant de camp, ont condamné les utopies.

 

Le dernier chapitre du livre, consacré au « politique », ici et maintenant, tourne tout entier autour de l’exigence de la dissolution de cette alliance au sommet des hiérarchies sociales, et du rétablissement d’un compromis « à gauche » entre classes populaires et cadres tels que celui qui avait animé les dynamiques économiques et politiques de l’après-guerre. Aborder cette bifurcation « dans le bon sens », c’est-à-dire vers la gauche, c’est rétablir une telle configuration d’alliance. Mais il s’agit, à l’évidence, d’un premier pas, car les erreurs du compromis de l’après-guerre ne doivent pas être répétées, celles qui ont conduit à la dégénérescence de cet ordre social jusqu’au néolibéralisme, au lieu de son dépassement au-delà des logiques capitalistes – ou ont abouti, dans d’autres contextes, à la fermeture des voies supposées mener au socialisme.

 

Si la « grande bifurcation » définit bien des options alternatives de droite et de gauche, chacune de ses branches possède ses modalités. À droite, le néolibéralisme est aux prises avec ses propres contradictions, dont la crise fut et demeure, aux États-Unis et en Europe, une des manifestations. Se dessinent déjà les traits d’un nouvel ordre social, toujours à droite, où les pouvoirs des cadres des secteurs privés et publics seraient renforcés et le leadership des classes capitalistes entamé. En jouant un peu sur les mots, nous l’appelons « néomanagérialisme ». Les entreprises ne seraient plus pleinement soumises aux critères boursiers, la production serait en partie relocalisée sur les territoires nationaux, les politiques économiques seraient ciblées vers des objectifs visant à interrompre l’érosion de l’hégémonie des vieux centres. Certaines de ces transformations sont déjà amorcées aux États-Unis, tendant vers un « néolibéralisme administré », c’est-à-dire un néolibéralisme qui est de moins en moins libéral, une forme préliminaire de néomanagérialisme. Ces dynamiques interventionnistes et industrialistes n’avaient pas pleinement disparu en Europe, notamment en Allemagne, en dépit des folies de la financiarisation dans des pays comme la France ou l’Espagne ; elles attendent donc d’être ranimées.

 

À gauche non plus, il n’y a pas qu’une modalité. Un renouveau de telles dynamiques serait également confronté à ses contradictions, surtout celles découlant de la nature de cette alliance en tant qu’alliance entre classes – entre classes populaires et cadres – et non alliance entre composantes d’une supposée grande classe de salariés. Dans une telle alliance entre classes distinctes, la pratique de la démocratie est un exercice de haute voltige dans lequel aucun repos de la lutte des classes populaires n’est permis, et cela d’autant plus qu’on souhaite en faire le tremplin d’un saut vers des sociétés de progrès plus avancées.

 

Ce nouveau livre s’inscrit donc bien dans la continuité de vos précédents travaux, où se mêlent une problématique marxiste relative aux dynamiques historiques et structures de classe, et l’analyse concrète des mécanismes économiques. Les deux premiers chapitres, de portée plus « théorique-historique », définissent les grandes lignes de cette problématique. Pouvez-vous en rappeler les traits principaux ? Y a-t-il du nouveau ?

 

Nous aimons nous décrire l’usage que nous faisons de l’analyse marxiste comme « fondamentaliste et révisionniste » ! Côté fondamentalisme et du point de vue de l’histoire, nous continuons à concevoir l’histoire des sociétés humaines en termes de succession de modes de production – une séquence bel et bien liée à la dynamique des forces productives –, et nous tenons ferme à la conception des luttes de classe comme moteur des dynamiques historiques. Nous mettons l’accent sur le processus de « socialisation » de la production – l’acquisition de caractères « collectifs » –, cette notion permettant de penser la poursuite de la transformation des rapports de production au sein du capitalisme, donc pas seulement comme expression du passage d’un mode de production à l’autre. Nous n’y voyons pas une « révision » mais une « explicitation », car la notion traverse Le Capital. Dans ce champ historique, notre révisionnisme tient principalement à la considération de la structure de classe tripolaire qu’on a évoquée et au dépassement possible du capitalisme dans un nouveau mode de production que nous appelons le « cadrisme ». Au plan des mécanismes économiques, il s’agit moins de « réviser » que de « prolonger » car Marx a fait beaucoup mais il existe des domaines sur lesquels il n’a pas pu conclure, par exemple celui de la théorie de la crise – faute de données et d’outils théoriques, notamment formels. Et surtout, le capitalisme a continué à se métamorphoser ; et quelques écoles hétérodoxes ont apporté des contributions, comme le keynésianisme.

 

Par rapport à nos travaux passés, notamment The Crisis of Neoliberalism, nous maintenons notre thèse fondamentale de la nature de classe du néolibéralisme – que nous avons mise en avant au milieu des années 1990 – comme le rétablissement des pouvoirs et revenus des classes capitalistes. C’était une interprétation entièrement neuve à l’époque, devenue aujourd’hui presque banale à gauche, quoique souvent formulée dans un vocabulaire évitant la référence choquante à des « classes » ou continuant à confondre le néolibéralisme – un ordre social – avec l’idéologie néolibérale, ou avec le capitalisme en général. Dans ce livre, nous poursuivons l’approfondissement de l’aspect, plus récent dans nos analyses, concernant le rôle des cadres dans ces transformations sociales et économiques.

 

Du vraiment nouveau ? Ces deux chapitres réunissent des analyses que nous avons données dans des numéros récents d’Actuel Marx. Les pièces du puzzle se mettent graduellement en place. Des notions nouvelles surgissent, notamment celle d’un État « bipolaire », réunissant un « centre politique institutionnel » et un « centre économique institutionnel ». Mais surtout le livre tente une présentation plus cohérente de ce qui en définit le titre : « la grande bifurcation ». Là également, fondamentalisme et révisionnisme se mêlent étroitement, selon une perspective qu’on pourrait qualifier de « déterminisme historique relatif », car nous pensons qu’il ne faut pas renoncer à l’identification d’un « sens de l’histoire » mais qu’il faut le concevoir comme davantage soumis aux luttes de classe que Marx le pensait – une question de degré, à notre avis. C’est précisément le sens de la notion de bifurcation : un chemin assez bien tracé mais s’ouvrant sur plusieurs voies alternatives.

 

Pouvez-vous nous rappeler, plus précisément, quelle est, selon vous, la spécificité du néolibéralisme au regard de ce que fut l’ordre social qui l’a précédé ou de ceux qui pourraient le suivre ?

 

Il faut sans doute redire ici que, par « ordre social », nous entendons la configuration des rapports de domination et alliances entre les différentes classes dans une période déterminée. Par exemple, l’ordre social caractéristique des sociétés des vieux centres dans les premières décennies de l’après-guerre se caractérisait par l’alliance entre les classes populaires et les classes de cadres, dans une situation où les classes capitalistes – surtout leurs fractions supérieures – voyaient leurs pouvoirs et revenus sensiblement limités. En prenant la notion dans un sens étendu, on peut parler de « social-démocratie », loin de l’usage qui en est présentement fait pour parler du gouvernement français actuel. Cet ordre social s’est mis en place après la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale, dans la continuité directe du mouvement ouvrier, comme en Suède ou en France, ou dans des circonstances fortement influencées par la force ascendante de ce projet de transformation graduelle du capitalisme, souvent qualifié péjorativement de « réformiste ». Ces transformations ont perdu graduellement de leur radicalité, mais les traits caractéristiques de ces décennies apparaissent avec particulièrement de netteté quand on les compare aux trente années de néolibéralisme qui ont suivi la dislocation de cet ordre social.

 

Le livre rappelle ces contrastes quant aux mécanismes qui gouvernent les dynamiques sociales mais aussi telles qu’elles ressortent de l’examen des données historiques. La première des caractéristiques de l’après-guerre, la plus connue, fut une forme de progrès social, dans laquelle se conjuguaient l’élévation des niveaux de vie pour la plus grande partie de la population, les avancées de la protection sociale et des services publics, l’éducation et la culture. Mais il ne faut pas cacher les aspects négatifs concernant l’environnement dans le contexte du productivisme qui prévalait alors, sans parler de l’impérialisme tout aussi caractéristique de cette période que d’époques antérieures. Ce nouveau cours des événements fut porté par les luttes des classes populaires dont résultait une démocratie – toujours de classe, mais qui faisait sa place à des partis et organisations porteurs de certains intérêts des classes populaires. Les gestions avaient d’autres objectifs que la maximisation des cours boursiers : le « progrès » technique, la croissance, etc. Les politiques économiques visaient des cibles similaires. Les données révèlent une diminution considérable des inégalités de revenu, un niveau relativement faible des revenus de la propriété, des économies encore tournées vers les territoires nationaux, et surtout un investissement productif important et une croissance soutenue.

 

Tout bascula avec l’imposition du nouvel ordre social néolibéral. La remontée soudaine des inégalités se manifesta dans l’augmentation des revenus du capital – intérêts et dividendes –, la hausse rapide des salaires les plus élevés, et la stagnation des pouvoirs d’achat pour la grande majorité des autres salariés. Les taux d’investissement et de croissance des pays du centre diminuèrent graduellement et un sous-emploi chronique, plus ou moins dissimulé, s’imposa au sein d’économies de plus en plus ouvertes au commerce international et où les flux d’investissements directs à l’étranger ne cessaient de s’accroître. Non seulement les capitaux quittaient les métropoles, mais les grandes sociétés par actions employaient leurs profits et leurs emprunts au rachat de leurs propres actions en vue de faire flamber les cours boursiers ou d’empêcher leur baisse. Les déficits du commerce extérieur s’accroissaient ; les endettements explosaient. Dans tous ces domaines, d’importantes différences apparaissaient évidemment entre pays, sans parler des distances conservées ou prises avec le processus de néolibéralisation par certaines régions du monde, comme la Chine, la Corée, l’Amérique latine – tout en restant parties prenantes de la mondialisation néolibérale.

 

Vous définissez la configuration emblématique du néolibéralisme, comme « néolibéralisme anglo-saxon », « un modèle, un empire » dit le titre du chapitre. De quoi s’agit-il ?

 

Il faut préciser ici la caractérisation du néolibéralisme donnée précédemment. Cet ordre social se définit par la domination des fractions supérieures des classes capitalistes, en alliance avec les cadres des secteurs publics et privés. Cette alliance est évidemment d’autant plus forte qu’on s’approche des sommets des hiérarchies ; elle s’exerce à l’encontre des classes populaires. Dans cette alliance, la question du leadership est importante. Typiquement, dans le néolibéralisme, ce leadership est exercé par les fractions supérieures des classes capitalistes. Celles-ci dominent et on peut, sans trop simplifier, affirmer que les cadres gèrent (dans les entreprises) et gouvernent (dans les institutions étatiques et paraétatiques) en fonction des intérêts des classes capitalistes, sachant que leurs propres intérêts sont devenus convergents. À cela, il faut ajouter que ce pouvoir capitaliste s’exerce par l’intermédiaire des institutions financières, les piliers de cet ordre social. La propriété du capital est organisée en « réseaux », en ce sens qu’elle se concentre dans un système d’institutions financières qui se possèdent largement mutuellement par la détention réciproque d’actions, et qui possèdent une très importante fraction des sociétés non financières. Le contact s’établit entre ce grand réseau et les hauts gestionnaires au sein des assemblées d’actionnaires et des conseils d’administration. Dans nos sociétés, ces institutions forment un véritable gouvernement parallèle, le « centre économique institutionnel », d’ailleurs étroitement lié aux instances politiques au sens traditionnel, dans des relations informelles et moyennant le passage de certains individus d’un de ces centres à l’autre.

 

Afin de mieux rendre compte de ces configurations, nous avons défini le concept de Finance. Par cela, nous entendons : les fractions supérieures des classes capitalistes et ce qu’on peut qualifier comme étant « leurs » institutions financières – non seulement les institutions qui font partie de ce réseau de la propriété, mais aussi les banques, fonds spéculatifs (hedge funds), fonds mutuels ou de retraite, gestionnaires de portefeuilles, etc., jusqu’aux banques centrales ou au FMI.

 

La forme la plus élaborée du néolibéralisme est propre au monde anglo-saxon, États-Unis et Royaume-Uni. Sa caractéristique majeure est la très forte domination des classes capitalistes. Elle revêt des formes institutionnelles très précises. Les représentants des sociétés financières font face aux gestionnaires des sociétés non financières pour y imposer les règles du gouvernement d’entreprise néolibéral, à savoir : tout pour les marchés financiers (la maximisation des cours de bourse). Les agents de ce qui est désigné comme un « activisme actionnarial » sont une minorité de fonds spéculatifs très puissants, que le Wall Street Journal désigne comme les « ogres des conseils d’administration ».

 

Que faudrait-il faire alors pour renouer avec l’amélioration du sort du plus grand nombre ? En quoi l’espace national est-il insuffisant pour cela ? En quoi apporte-t-il au contraire un levier pour un nouveau compromis de classe au niveau européen ? Ou bien l’échelon national est-il simplement non pertinent ?

 

En Europe, les discussions au sein des différentes composantes de la gauche radicale ont tendance à porter sur le retour au protectionnisme, l’unité européenne et la sortie éventuelle de l’euro. Toutes ces questions sont évidemment posées. Le livre tend à mettre l’accent sur deux types de considérations qu’on peut évoquer ici. Elles se situent respectivement aux plans économique et politique.

 

Au plan économique, nous insistons sur le caractère primordial de la question de la propriété et de la gestion. Le livre tente de donner un visage aux réseaux de la grande propriété et de la haute gestion. Aucun changement sérieux n’est, à notre avis, envisageable sans une reprise en main musclée et la reconfiguration de ces structures de décision. Toute politique protectionniste ou de restriction à la mobilité des capitaux entrerait directement en conflit avec ces centres où se prennent les grandes décisions. Il en irait ainsi au plan européen comme à celui d’un pays particulier qui se serait isolé des structures européennes. Ces difficultés sont bien connues et portent le nom de « la question du pouvoir ». Elle concerne tout autant le « centre politique institutionnel » que le « centre économique institutionnel ». Tant que ne sera pas brisée l’alliance au sommet entre propriétaires et hauts gestionnaires, tant que les seconds partageront le pouvoir avec les premiers, aucune politique alternative ne pourra être menée par aucun gouvernement de gauche. Le premier enjeu est donc de briser cette alliance et de définir de nouvelles règles, ce qui peut être fait par la loi. Il s’agit d’interdire, dans les conseils d’administration, les positions dominantes des représentants des sociétés financières et les pratiques des fonds spéculatifs visant à soumettre l’action des gestionnaires des entreprises aux intérêts de la Finance. La loi devrait également prohiber l’indexation des rémunérations des dirigeants sur les performances boursières, ou les pratiques de rachat par les entreprises de leurs propres actions. On peut évidemment pronostiquer le départ des grands actionnaires dont les pouvoirs et intérêts se verraient compromis, ce qui serait un bon débarras. Il appartiendrait alors aux sociétés de se racheter mutuellement, renouant ainsi avec les pratiques de l’après-guerre. L’État pourrait s’impliquer également dans certains cas – jusqu’à la nationalisation, surtout dans les secteurs financiers de pays comme la France. Cette fuite des grands actionnaires permettrait la mise en œuvre de nouvelles gestions tournées vers l’investissement sur le territoire national à partir des profits conservés et du crédit.

 

Une telle transformation au sommet serait un préalable indispensable à la conduite de nouvelles politiques en matière de production, d’investissement, de changement technique, d’emploi, de préservation de l’environnement, des politiques qui sont toutes incompatibles avec les structures de pouvoir actuelles. Si les mondialisations économique, culturelle et politique doivent rester un objectif, il faut mettre le plus vite possible un terme à la mondialisation néolibérale, immédiate et brutale, dont l’objectif est de placer tous les travailleurs du monde en concurrence au bénéfice des nantis. Il n’y a rien de sacré dans le libre-échange ou la libre mobilité des capitaux. Les pays moins avancés ont droit au développement, et les classes populaires des pays des vieux centres doivent œuvrer à la préservation des acquis de leurs conquêtes aux plans sociaux, économiques, politiques et culturels. Ils ont également vocation à l’exemple en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Un gouvernement de gauche devrait donc œuvrer à l’établissement d’accords entre pays ou régions du monde dans la poursuite des intérêts réciproques et témoignant de la solidarité des plus avancés, ce qui ne se fait pas à l’OMC.

 

La dimension des relations internationales est ici cruciale. Le livre soutient la thèse des effets socialement destructeurs qu’ont eus les visées hégémoniques des États-Unis dans l’après-guerre vis-à-vis des dynamiques de progrès. De ce point de vue, rien n’a vraiment changé. À nos yeux, un projet actuel de rénovation politique, par l’affrontement majeur avec la Finance mondiale, en particulier états-unienne, et le bouleversement qu’il implique au sein de la mondialisation néolibérale, n’est pas à la portée d’un pays européen particulier. Il suppose des institutions financières fortes, reprises en main, et une monnaie également forte, pas au sens d’un taux de change élevé mais concernant sa capacité à s’imposer dans les transactions financières mondiales (face aux « marchés » de la Finance mondiale, surtout anglo-saxonne). La dislocation de la zone euro ou la sortie de certains pays jouant la carte de l’isolement serait désastreuse. Les dévaluations qu’elle permettrait auraient des effets positifs modérés pour les sociétés exportatrices qui compenseraient peu les inconvénients : hausse du prix des importations, revalorisation des dettes externes et effritement ou dislocation du projet européen. La résolution de la crise des pays d’Europe où elle est la plus sévère, passe par des politiques macroéconomiques, industrielles et financières très fortes, contraires aux principes néolibéraux ou néomanagériaux.

 

Au plan politique, la tâche à accomplir est triple. En premier lieu, chacune des deux classes qui forment l’alliance doit trouver des formes d’organisation et d’action efficaces et démocratiques. L’action des classes populaires doit être supportée par l’activité – l’« activisme » pourrait-on dire – de ses organisations (partis, syndicats et associations) au-delà de leurs divisions internes. La question de la démocratie interne des classes de cadres et de la cohérence de leurs actions se pose aussi, car elles sont fractionnées – cadres du privé et du public, cadres techniques et financiers ou cadres des professions intellectuelles – et leurs intérêts divergent dans une certaine mesure. En deuxième lieu, les deux classes doivent trouver les formes d’une coopération nécessairement, également, conflictuelle. Il faut être aux commandes dans les instances parlementaires, dans les gouvernements, ainsi que dans les institutions para-gouvernementales, comme les banques centrales ou les instances centrales européennes, et il faut l’être sur des programmes conjoints. Sur ce terrain, la simple évocation de la nature de la nouvelle alliance entre classes populaires et classes de cadres souligne la difficulté de l’exercice d’un pouvoir partagé – un « compromis » – interclasse. En troisième lieu, les classes populaires (et les cadres subalternes) doivent mettre en marche, sans différer, la grande dynamique du dépassement de l’alliance par le haut, c’est-à-dire par un progrès constant de l’initiative populaire. Cela suppose l’implication graduelle de plus larges secteurs de la population dans les processus décisionnels aux plans local et central. Les leçons du précédent de l’après-guerre sont ici d’importance primordiale : il s’agit d’interdire la dégénérescence du compromis en amorçant la dynamique d’un tel dépassement.

 

L’idée est largement répandue que les divisions et hétérogénéités, tant économiques que politiques, qui traversent l’Europe, condamnent tout projet de changement politique radical, quand bien même prendrait-il forme dans un pays. Il faut refuser vigoureusement cet argument. Si une alternative de vraie gauche se dessinait dans un grand pays européen, débouchant sur la revendication d’une révision des traités européens à l’opposé des directions dans lesquelles ils sont constamment réécrits, on pourrait pronostiquer un puissant réveil des luttes dans de nombreux pays. L’existence des « autres » n’est qu’un prétexte aux passivités nationales.