À propos de la grande bifurcation. 

En finir avec le néolibéralisme

Entretien de Bruno Tinel avec Gérard Duménil

Par Mis en ligne le 19 novembre 2015

Gérard Duménil est économiste, anciennement directeur de recherche au CNRS. Dominique Lévy est économiste, directeur de recherches au CNRS (PSE, Paris). Ils viennent de publier : La grande bifurcation. En finir avec le néolibéralisme (La Découverte, 2014).

Alors que, malgré l’ampleur de la crise, tout semble aujourd’hui ver­rouillé dans le sens d’un appro­fon­dis­se­ment du néo­li­bé­ra­lisme, la partie ne serait donc pas perdue et défi­ni­ti­ve­ment jouée en défa­veur du pro­grès social ? L’Histoire s’ouvrirait encore sur des bifur­ca­tions ?

Le propre d’une bifur­ca­tion, c’est qu’au moins deux routes existent. Une des deux voies est celle de la pour­suite des domi­na­tions sociales sans par­tage dont le néo­li­bé­ra­lisme a marqué la réaf­fir­ma­tion au début des années 1980. Le livre lutte contre la thèse that­ché­rienne du « il n’y a pas d’alternative » : une autre voie est ouverte à gauche. Nous n’affirmons évi­dem­ment pas qu’un mou­ve­ment se des­sine aujourd’hui dans cette direc­tion, mais sou­te­nons qu’un ordre social de pro­grès est pos­sible. Il est à conqué­rir, ce que sug­gère le sous-titre. S’il faut éviter l’optimisme béat, il convient aussi de prendre ses dis­tances par rap­port à l’argument de l’irréalisme. Considéré du point de vue des pre­mières décen­nies de l’après-Seconde Guerre mon­diale, ce que le néo­li­bé­ra­lisme a accom­pli était dif­fi­ci­le­ment conce­vable, pour­tant « ils » l’ont fait.

Plus géné­ra­le­ment, il faut se péné­trer de l’idée que le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral n’est pas la fin de l’histoire. Le capi­ta­lisme conti­nue à se trans­for­mer. La prin­ci­pale de ces trans­for­ma­tions a été celle de sa struc­ture de classe. Nous défen­dons la thèse d’une struc­ture tri­po­laire du capi­ta­lisme contem­po­rain : capi­ta­listes, cadres et classes popu­laires d’ouvriers et d’employés. Le « grand coup » des classes capi­ta­listes dans le néo­li­bé­ra­lisme, c’est d’avoir réussi à asso­cier les cadres à l’entreprise de res­tau­ra­tion spec­ta­cu­laire de leurs pou­voirs et reve­nus. Que les cadres finan­ciers soient entrés dans la danse ne sur­pren­dra per­sonne, mais que les cadres tech­niques et des admi­nis­tra­tions se soient joints au mou­ve­ment est plus éton­nant. Même, les cadres des pro­fes­sions intel­lec­tuelles et artis­tiques ont lar­ge­ment emboîté le pas. À la vio­lence des pra­tiques néo­li­bé­rales en matière de poli­tiques éco­no­miques et de ges­tion est ainsi venue s’ajouter une grande vague de dévas­ta­tion idéo­lo­gique, qui fait appa­raître tout projet de « bifur­ca­tion » vers d’autres voies comme incon­gru. Les cadres, en chan­geant de camp, ont condamné les uto­pies.

Le der­nier cha­pitre du livre, consa­cré au « poli­tique », ici et main­te­nant, tourne tout entier autour de l’exigence de la dis­so­lu­tion de cette alliance au sommet des hié­rar­chies sociales, et du réta­blis­se­ment d’un com­pro­mis « à gauche » entre classes popu­laires et cadres tels que celui qui avait animé les dyna­miques éco­no­miques et poli­tiques de l’après-guerre. Aborder cette bifur­ca­tion « dans le bon sens », c’est-à-dire vers la gauche, c’est réta­blir une telle confi­gu­ra­tion d’alliance. Mais il s’agit, à l’évidence, d’un pre­mier pas, car les erreurs du com­pro­mis de l’après-guerre ne doivent pas être répé­tées, celles qui ont conduit à la dégé­né­res­cence de cet ordre social jusqu’au néo­li­bé­ra­lisme, au lieu de son dépas­se­ment au-delà des logiques capi­ta­listes – ou ont abouti, dans d’autres contextes, à la fer­me­ture des voies sup­po­sées mener au socia­lisme.

Si la « grande bifur­ca­tion » défi­nit bien des options alter­na­tives de droite et de gauche, cha­cune de ses branches pos­sède ses moda­li­tés. À droite, le néo­li­bé­ra­lisme est aux prises avec ses propres contra­dic­tions, dont la crise fut et demeure, aux États-Unis et en Europe, une des mani­fes­ta­tions. Se des­sinent déjà les traits d’un nouvel ordre social, tou­jours à droite, où les pou­voirs des cadres des sec­teurs privés et publics seraient ren­for­cés et le lea­der­ship des classes capi­ta­listes entamé. En jouant un peu sur les mots, nous l’appelons « néo­ma­na­gé­ria­lisme ». Les entre­prises ne seraient plus plei­ne­ment sou­mises aux cri­tères bour­siers, la pro­duc­tion serait en partie relo­ca­li­sée sur les ter­ri­toires natio­naux, les poli­tiques éco­no­miques seraient ciblées vers des objec­tifs visant à inter­rompre l’érosion de l’hégémonie des vieux centres. Certaines de ces trans­for­ma­tions sont déjà amor­cées aux États-Unis, ten­dant vers un « néo­li­bé­ra­lisme admi­nis­tré », c’est-à-dire un néo­li­bé­ra­lisme qui est de moins en moins libé­ral, une forme pré­li­mi­naire de néo­ma­na­gé­ria­lisme. Ces dyna­miques inter­ven­tion­nistes et indus­tria­listes n’avaient pas plei­ne­ment dis­paru en Europe, notam­ment en Allemagne, en dépit des folies de la finan­cia­ri­sa­tion dans des pays comme la France ou l’Espagne ; elles attendent donc d’être rani­mées.

À gauche non plus, il n’y a pas qu’une moda­lité. Un renou­veau de telles dyna­miques serait éga­le­ment confronté à ses contra­dic­tions, sur­tout celles décou­lant de la nature de cette alliance en tant qu’alliance entre classes – entre classes popu­laires et cadres – et non alliance entre com­po­santes d’une sup­po­sée grande classe de sala­riés. Dans une telle alliance entre classes dis­tinctes, la pra­tique de la démo­cra­tie est un exer­cice de haute vol­tige dans lequel aucun repos de la lutte des classes popu­laires n’est permis, et cela d’autant plus qu’on sou­haite en faire le trem­plin d’un saut vers des socié­tés de pro­grès plus avan­cées.

Ce nou­veau livre s’inscrit donc bien dans la conti­nuité de vos pré­cé­dents tra­vaux, où se mêlent une pro­blé­ma­tique mar­xiste rela­tive aux dyna­miques his­to­riques et struc­tures de classe, et l’analyse concrète des méca­nismes éco­no­miques. Les deux pre­miers cha­pitres, de portée plus « théo­rique-his­to­rique », défi­nissent les grandes lignes de cette pro­blé­ma­tique. Pouvez-vous en rap­pe­ler les traits prin­ci­paux ? Y a-t-il du nou­veau ?

Nous aimons nous décrire l’usage que nous fai­sons de l’analyse mar­xiste comme « fon­da­men­ta­liste et révi­sion­niste » ! Côté fon­da­men­ta­lisme et du point de vue de l’histoire, nous conti­nuons à conce­voir l’histoire des socié­tés humaines en termes de suc­ces­sion de modes de pro­duc­tion – une séquence bel et bien liée à la dyna­mique des forces pro­duc­tives –, et nous tenons ferme à la concep­tion des luttes de classe comme moteur des dyna­miques his­to­riques. Nous met­tons l’accent sur le pro­ces­sus de « socia­li­sa­tion » de la pro­duc­tion – l’acquisition de carac­tères « col­lec­tifs » –, cette notion per­met­tant de penser la pour­suite de la trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­duc­tion au sein du capi­ta­lisme, donc pas seule­ment comme expres­sion du pas­sage d’un mode de pro­duc­tion à l’autre. Nous n’y voyons pas une « révi­sion » mais une « expli­ci­ta­tion », car la notion tra­verse Le Capital. Dans ce champ his­to­rique, notre révi­sion­nisme tient prin­ci­pa­le­ment à la consi­dé­ra­tion de la struc­ture de classe tri­po­laire qu’on a évo­quée et au dépas­se­ment pos­sible du capi­ta­lisme dans un nou­veau mode de pro­duc­tion que nous appe­lons le « cadrisme ». Au plan des méca­nismes éco­no­miques, il s’agit moins de « révi­ser » que de « pro­lon­ger » car Marx a fait beau­coup mais il existe des domaines sur les­quels il n’a pas pu conclure, par exemple celui de la théo­rie de la crise – faute de don­nées et d’outils théo­riques, notam­ment for­mels. Et sur­tout, le capi­ta­lisme a conti­nué à se méta­mor­pho­ser ; et quelques écoles hété­ro­doxes ont apporté des contri­bu­tions, comme le key­né­sia­nisme.

Par rap­port à nos tra­vaux passés, notam­ment The Crisis of Neoliberalism, nous main­te­nons notre thèse fon­da­men­tale de la nature de classe du néo­li­bé­ra­lisme – que nous avons mise en avant au milieu des années 1990 – comme le réta­blis­se­ment des pou­voirs et reve­nus des classes capi­ta­listes. C’était une inter­pré­ta­tion entiè­re­ment neuve à l’époque, deve­nue aujourd’hui presque banale à gauche, quoique sou­vent for­mu­lée dans un voca­bu­laire évi­tant la réfé­rence cho­quante à des « classes » ou conti­nuant à confondre le néo­li­bé­ra­lisme – un ordre social – avec l’idéologie néo­li­bé­rale, ou avec le capi­ta­lisme en géné­ral. Dans ce livre, nous pour­sui­vons l’approfondissement de l’aspect, plus récent dans nos ana­lyses, concer­nant le rôle des cadres dans ces trans­for­ma­tions sociales et éco­no­miques.

Du vrai­ment nou­veau ? Ces deux cha­pitres réunissent des ana­lyses que nous avons don­nées dans des numé­ros récents d’Actuel Marx. Les pièces du puzzle se mettent gra­duel­le­ment en place. Des notions nou­velles sur­gissent, notam­ment celle d’un État « bipo­laire », réunis­sant un « centre poli­tique ins­ti­tu­tion­nel » et un « centre éco­no­mique ins­ti­tu­tion­nel ». Mais sur­tout le livre tente une pré­sen­ta­tion plus cohé­rente de ce qui en défi­nit le titre : « la grande bifur­ca­tion ». Là éga­le­ment, fon­da­men­ta­lisme et révi­sion­nisme se mêlent étroi­te­ment, selon une pers­pec­tive qu’on pour­rait qua­li­fier de « déter­mi­nisme his­to­rique rela­tif », car nous pen­sons qu’il ne faut pas renon­cer à l’identification d’un « sens de l’histoire » mais qu’il faut le conce­voir comme davan­tage soumis aux luttes de classe que Marx le pen­sait – une ques­tion de degré, à notre avis. C’est pré­ci­sé­ment le sens de la notion de bifur­ca­tion : un chemin assez bien tracé mais s’ouvrant sur plu­sieurs voies alter­na­tives.

Pouvez-vous nous rap­pe­ler, plus pré­ci­sé­ment, quelle est, selon vous, la spé­ci­fi­cité du néo­li­bé­ra­lisme au regard de ce que fut l’ordre social qui l’a pré­cédé ou de ceux qui pour­raient le suivre ?

Il faut sans doute redire ici que, par « ordre social », nous enten­dons la confi­gu­ra­tion des rap­ports de domi­na­tion et alliances entre les dif­fé­rentes classes dans une période déter­mi­née. Par exemple, l’ordre social carac­té­ris­tique des socié­tés des vieux centres dans les pre­mières décen­nies de l’après-guerre se carac­té­ri­sait par l’alliance entre les classes popu­laires et les classes de cadres, dans une situa­tion où les classes capi­ta­listes – sur­tout leurs frac­tions supé­rieures – voyaient leurs pou­voirs et reve­nus sen­si­ble­ment limi­tés. En pre­nant la notion dans un sens étendu, on peut parler de « social-démo­cra­tie », loin de l’usage qui en est pré­sen­te­ment fait pour parler du gou­ver­ne­ment fran­çais actuel. Cet ordre social s’est mis en place après la crise de 1929 et la Seconde Guerre mon­diale, dans la conti­nuité directe du mou­ve­ment ouvrier, comme en Suède ou en France, ou dans des cir­cons­tances for­te­ment influen­cées par la force ascen­dante de ce projet de trans­for­ma­tion gra­duelle du capi­ta­lisme, sou­vent qua­li­fié péjo­ra­ti­ve­ment de « réfor­miste ». Ces trans­for­ma­tions ont perdu gra­duel­le­ment de leur radi­ca­lité, mais les traits carac­té­ris­tiques de ces décen­nies appa­raissent avec par­ti­cu­liè­re­ment de net­teté quand on les com­pare aux trente années de néo­li­bé­ra­lisme qui ont suivi la dis­lo­ca­tion de cet ordre social.

Le livre rap­pelle ces contrastes quant aux méca­nismes qui gou­vernent les dyna­miques sociales mais aussi telles qu’elles res­sortent de l’examen des don­nées his­to­riques. La pre­mière des carac­té­ris­tiques de l’après-guerre, la plus connue, fut une forme de pro­grès social, dans laquelle se conju­guaient l’élévation des niveaux de vie pour la plus grande partie de la popu­la­tion, les avan­cées de la pro­tec­tion sociale et des ser­vices publics, l’éducation et la culture. Mais il ne faut pas cacher les aspects néga­tifs concer­nant l’environnement dans le contexte du pro­duc­ti­visme qui pré­va­lait alors, sans parler de l’impérialisme tout aussi carac­té­ris­tique de cette période que d’époques anté­rieures. Ce nou­veau cours des évé­ne­ments fut porté par les luttes des classes popu­laires dont résul­tait une démo­cra­tie – tou­jours de classe, mais qui fai­sait sa place à des partis et orga­ni­sa­tions por­teurs de cer­tains inté­rêts des classes popu­laires. Les ges­tions avaient d’autres objec­tifs que la maxi­mi­sa­tion des cours bour­siers : le « pro­grès » tech­nique, la crois­sance, etc. Les poli­tiques éco­no­miques visaient des cibles simi­laires. Les don­nées révèlent une dimi­nu­tion consi­dé­rable des inéga­li­tés de revenu, un niveau rela­ti­ve­ment faible des reve­nus de la pro­priété, des éco­no­mies encore tour­nées vers les ter­ri­toires natio­naux, et sur­tout un inves­tis­se­ment pro­duc­tif impor­tant et une crois­sance sou­te­nue.

Tout bas­cula avec l’imposition du nouvel ordre social néo­li­bé­ral. La remon­tée sou­daine des inéga­li­tés se mani­festa dans l’augmentation des reve­nus du capi­tal – inté­rêts et divi­dendes –, la hausse rapide des salaires les plus élevés, et la stag­na­tion des pou­voirs d’achat pour la grande majo­rité des autres sala­riés. Les taux d’investissement et de crois­sance des pays du centre dimi­nuèrent gra­duel­le­ment et un sous-emploi chro­nique, plus ou moins dis­si­mulé, s’imposa au sein d’économies de plus en plus ouvertes au com­merce inter­na­tio­nal et où les flux d’investissements directs à l’étranger ne ces­saient de s’accroître. Non seule­ment les capi­taux quit­taient les métro­poles, mais les grandes socié­tés par actions employaient leurs pro­fits et leurs emprunts au rachat de leurs propres actions en vue de faire flam­ber les cours bour­siers ou d’empêcher leur baisse. Les défi­cits du com­merce exté­rieur s’accroissaient ; les endet­te­ments explo­saient. Dans tous ces domaines, d’importantes dif­fé­rences appa­rais­saient évi­dem­ment entre pays, sans parler des dis­tances conser­vées ou prises avec le pro­ces­sus de néo­li­bé­ra­li­sa­tion par cer­taines régions du monde, comme la Chine, la Corée, l’Amérique latine – tout en res­tant par­ties pre­nantes de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Vous défi­nis­sez la confi­gu­ra­tion emblé­ma­tique du néo­li­bé­ra­lisme, comme « néo­li­bé­ra­lisme anglo-saxon », « un modèle, un empire » dit le titre du cha­pitre. De quoi s’agit-il ?

Il faut pré­ci­ser ici la carac­té­ri­sa­tion du néo­li­bé­ra­lisme donnée pré­cé­dem­ment. Cet ordre social se défi­nit par la domi­na­tion des frac­tions supé­rieures des classes capi­ta­listes, en alliance avec les cadres des sec­teurs publics et privés. Cette alliance est évi­dem­ment d’autant plus forte qu’on s’approche des som­mets des hié­rar­chies ; elle s’exerce à l’encontre des classes popu­laires. Dans cette alliance, la ques­tion du lea­der­ship est impor­tante. Typiquement, dans le néo­li­bé­ra­lisme, ce lea­der­ship est exercé par les frac­tions supé­rieures des classes capi­ta­listes. Celles-ci dominent et on peut, sans trop sim­pli­fier, affir­mer que les cadres gèrent (dans les entre­prises) et gou­vernent (dans les ins­ti­tu­tions éta­tiques et paraé­ta­tiques) en fonc­tion des inté­rêts des classes capi­ta­listes, sachant que leurs propres inté­rêts sont deve­nus conver­gents. À cela, il faut ajou­ter que ce pou­voir capi­ta­liste s’exerce par l’intermédiaire des ins­ti­tu­tions finan­cières, les piliers de cet ordre social. La pro­priété du capi­tal est orga­ni­sée en « réseaux », en ce sens qu’elle se concentre dans un sys­tème d’institutions finan­cières qui se pos­sèdent lar­ge­ment mutuel­le­ment par la déten­tion réci­proque d’actions, et qui pos­sèdent une très impor­tante frac­tion des socié­tés non finan­cières. Le contact s’établit entre ce grand réseau et les hauts ges­tion­naires au sein des assem­blées d’actionnaires et des conseils d’administration. Dans nos socié­tés, ces ins­ti­tu­tions forment un véri­table gou­ver­ne­ment paral­lèle, le « centre éco­no­mique ins­ti­tu­tion­nel », d’ailleurs étroi­te­ment lié aux ins­tances poli­tiques au sens tra­di­tion­nel, dans des rela­tions infor­melles et moyen­nant le pas­sage de cer­tains indi­vi­dus d’un de ces centres à l’autre.

Afin de mieux rendre compte de ces confi­gu­ra­tions, nous avons défini le concept de Finance. Par cela, nous enten­dons : les frac­tions supé­rieures des classes capi­ta­listes et ce qu’on peut qua­li­fier comme étant « leurs » ins­ti­tu­tions finan­cières – non seule­ment les ins­ti­tu­tions qui font partie de ce réseau de la pro­priété, mais aussi les banques, fonds spé­cu­la­tifs (hedge funds), fonds mutuels ou de retraite, ges­tion­naires de por­te­feuilles, etc., jusqu’aux banques cen­trales ou au FMI.

La forme la plus éla­bo­rée du néo­li­bé­ra­lisme est propre au monde anglo-saxon, États-Unis et Royaume-Uni. Sa carac­té­ris­tique majeure est la très forte domi­na­tion des classes capi­ta­listes. Elle revêt des formes ins­ti­tu­tion­nelles très pré­cises. Les repré­sen­tants des socié­tés finan­cières font face aux ges­tion­naires des socié­tés non finan­cières pour y impo­ser les règles du gou­ver­ne­ment d’entreprise néo­li­bé­ral, à savoir : tout pour les mar­chés finan­ciers (la maxi­mi­sa­tion des cours de bourse). Les agents de ce qui est dési­gné comme un « acti­visme action­na­rial » sont une mino­rité de fonds spé­cu­la­tifs très puis­sants, que le Wall Street Journal désigne comme les « ogres des conseils d’administration ».

Que fau­drait-il faire alors pour renouer avec l’amélioration du sort du plus grand nombre ? En quoi l’espace natio­nal est-il insuf­fi­sant pour cela ? En quoi apporte-t-il au contraire un levier pour un nou­veau com­pro­mis de classe au niveau euro­péen ? Ou bien l’échelon natio­nal est-il sim­ple­ment non per­ti­nent ?

En Europe, les dis­cus­sions au sein des dif­fé­rentes com­po­santes de la gauche radi­cale ont ten­dance à porter sur le retour au pro­tec­tion­nisme, l’unité euro­péenne et la sortie éven­tuelle de l’euro. Toutes ces ques­tions sont évi­dem­ment posées. Le livre tend à mettre l’accent sur deux types de consi­dé­ra­tions qu’on peut évo­quer ici. Elles se situent res­pec­ti­ve­ment aux plans éco­no­mique et poli­tique.

Au plan éco­no­mique, nous insis­tons sur le carac­tère pri­mor­dial de la ques­tion de la pro­priété et de la ges­tion. Le livre tente de donner un visage aux réseaux de la grande pro­priété et de la haute ges­tion. Aucun chan­ge­ment sérieux n’est, à notre avis, envi­sa­geable sans une reprise en main mus­clée et la recon­fi­gu­ra­tion de ces struc­tures de déci­sion. Toute poli­tique pro­tec­tion­niste ou de res­tric­tion à la mobi­lité des capi­taux entre­rait direc­te­ment en conflit avec ces centres où se prennent les grandes déci­sions. Il en irait ainsi au plan euro­péen comme à celui d’un pays par­ti­cu­lier qui se serait isolé des struc­tures euro­péennes. Ces dif­fi­cul­tés sont bien connues et portent le nom de « la ques­tion du pou­voir ». Elle concerne tout autant le « centre poli­tique ins­ti­tu­tion­nel » que le « centre éco­no­mique ins­ti­tu­tion­nel ». Tant que ne sera pas brisée l’alliance au sommet entre pro­prié­taires et hauts ges­tion­naires, tant que les seconds par­ta­ge­ront le pou­voir avec les pre­miers, aucune poli­tique alter­na­tive ne pourra être menée par aucun gou­ver­ne­ment de gauche. Le pre­mier enjeu est donc de briser cette alliance et de défi­nir de nou­velles règles, ce qui peut être fait par la loi. Il s’agit d’interdire, dans les conseils d’administration, les posi­tions domi­nantes des repré­sen­tants des socié­tés finan­cières et les pra­tiques des fonds spé­cu­la­tifs visant à sou­mettre l’action des ges­tion­naires des entre­prises aux inté­rêts de la Finance. La loi devrait éga­le­ment pro­hi­ber l’indexation des rému­né­ra­tions des diri­geants sur les per­for­mances bour­sières, ou les pra­tiques de rachat par les entre­prises de leurs propres actions. On peut évi­dem­ment pro­nos­ti­quer le départ des grands action­naires dont les pou­voirs et inté­rêts se ver­raient com­pro­mis, ce qui serait un bon débar­ras. Il appar­tien­drait alors aux socié­tés de se rache­ter mutuel­le­ment, renouant ainsi avec les pra­tiques de l’après-guerre. L’État pour­rait s’impliquer éga­le­ment dans cer­tains cas – jusqu’à la natio­na­li­sa­tion, sur­tout dans les sec­teurs finan­ciers de pays comme la France. Cette fuite des grands action­naires per­met­trait la mise en œuvre de nou­velles ges­tions tour­nées vers l’investissement sur le ter­ri­toire natio­nal à partir des pro­fits conser­vés et du crédit.

Une telle trans­for­ma­tion au sommet serait un préa­lable indis­pen­sable à la conduite de nou­velles poli­tiques en matière de pro­duc­tion, d’investissement, de chan­ge­ment tech­nique, d’emploi, de pré­ser­va­tion de l’environnement, des poli­tiques qui sont toutes incom­pa­tibles avec les struc­tures de pou­voir actuelles. Si les mon­dia­li­sa­tions éco­no­mique, cultu­relle et poli­tique doivent rester un objec­tif, il faut mettre le plus vite pos­sible un terme à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, immé­diate et bru­tale, dont l’objectif est de placer tous les tra­vailleurs du monde en concur­rence au béné­fice des nantis. Il n’y a rien de sacré dans le libre-échange ou la libre mobi­lité des capi­taux. Les pays moins avan­cés ont droit au déve­lop­pe­ment, et les classes popu­laires des pays des vieux centres doivent œuvrer à la pré­ser­va­tion des acquis de leurs conquêtes aux plans sociaux, éco­no­miques, poli­tiques et cultu­rels. Ils ont éga­le­ment voca­tion à l’exemple en matière de lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Un gou­ver­ne­ment de gauche devrait donc œuvrer à l’établissement d’accords entre pays ou régions du monde dans la pour­suite des inté­rêts réci­proques et témoi­gnant de la soli­da­rité des plus avan­cés, ce qui ne se fait pas à l’OMC.

La dimen­sion des rela­tions inter­na­tio­nales est ici cru­ciale. Le livre sou­tient la thèse des effets socia­le­ment des­truc­teurs qu’ont eus les visées hégé­mo­niques des États-Unis dans l’après-guerre vis-à-vis des dyna­miques de pro­grès. De ce point de vue, rien n’a vrai­ment changé. À nos yeux, un projet actuel de réno­va­tion poli­tique, par l’affrontement majeur avec la Finance mon­diale, en par­ti­cu­lier états-unienne, et le bou­le­ver­se­ment qu’il implique au sein de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, n’est pas à la portée d’un pays euro­péen par­ti­cu­lier. Il sup­pose des ins­ti­tu­tions finan­cières fortes, reprises en main, et une mon­naie éga­le­ment forte, pas au sens d’un taux de change élevé mais concer­nant sa capa­cité à s’imposer dans les tran­sac­tions finan­cières mon­diales (face aux « mar­chés » de la Finance mon­diale, sur­tout anglo-saxonne). La dis­lo­ca­tion de la zone euro ou la sortie de cer­tains pays jouant la carte de l’isolement serait désas­treuse. Les déva­lua­tions qu’elle per­met­trait auraient des effets posi­tifs modé­rés pour les socié­tés expor­ta­trices qui com­pen­se­raient peu les incon­vé­nients : hausse du prix des impor­ta­tions, reva­lo­ri­sa­tion des dettes externes et effri­te­ment ou dis­lo­ca­tion du projet euro­péen. La réso­lu­tion de la crise des pays d’Europe où elle est la plus sévère, passe par des poli­tiques macroé­co­no­miques, indus­trielles et finan­cières très fortes, contraires aux prin­cipes néo­li­bé­raux ou néo­ma­na­gé­riaux.

Au plan poli­tique, la tâche à accom­plir est triple. En pre­mier lieu, cha­cune des deux classes qui forment l’alliance doit trou­ver des formes d’organisation et d’action effi­caces et démo­cra­tiques. L’action des classes popu­laires doit être sup­por­tée par l’activité – l’« acti­visme » pour­rait-on dire – de ses orga­ni­sa­tions (partis, syn­di­cats et asso­cia­tions) au-delà de leurs divi­sions internes. La ques­tion de la démo­cra­tie interne des classes de cadres et de la cohé­rence de leurs actions se pose aussi, car elles sont frac­tion­nées – cadres du privé et du public, cadres tech­niques et finan­ciers ou cadres des pro­fes­sions intel­lec­tuelles – et leurs inté­rêts divergent dans une cer­taine mesure. En deuxième lieu, les deux classes doivent trou­ver les formes d’une coopé­ra­tion néces­sai­re­ment, éga­le­ment, conflic­tuelle. Il faut être aux com­mandes dans les ins­tances par­le­men­taires, dans les gou­ver­ne­ments, ainsi que dans les ins­ti­tu­tions para-gou­ver­ne­men­tales, comme les banques cen­trales ou les ins­tances cen­trales euro­péennes, et il faut l’être sur des pro­grammes conjoints. Sur ce ter­rain, la simple évo­ca­tion de la nature de la nou­velle alliance entre classes popu­laires et classes de cadres sou­ligne la dif­fi­culté de l’exercice d’un pou­voir par­tagé – un « com­pro­mis » – inter­classe. En troi­sième lieu, les classes popu­laires (et les cadres subal­ternes) doivent mettre en marche, sans dif­fé­rer, la grande dyna­mique du dépas­se­ment de l’alliance par le haut, c’est-à-dire par un pro­grès constant de l’initiative popu­laire. Cela sup­pose l’implication gra­duelle de plus larges sec­teurs de la popu­la­tion dans les pro­ces­sus déci­sion­nels aux plans local et cen­tral. Les leçons du pré­cé­dent de l’après-guerre sont ici d’importance pri­mor­diale : il s’agit d’interdire la dégé­né­res­cence du com­pro­mis en amor­çant la dyna­mique d’un tel dépas­se­ment.

L’idée est lar­ge­ment répan­due que les divi­sions et hété­ro­gé­néi­tés, tant éco­no­miques que poli­tiques, qui tra­versent l’Europe, condamnent tout projet de chan­ge­ment poli­tique radi­cal, quand bien même pren­drait-il forme dans un pays. Il faut refu­ser vigou­reu­se­ment cet argu­ment. Si une alter­na­tive de vraie gauche se des­si­nait dans un grand pays euro­péen, débou­chant sur la reven­di­ca­tion d’une révi­sion des trai­tés euro­péens à l’opposé des direc­tions dans les­quelles ils sont constam­ment réécrits, on pour­rait pro­nos­ti­quer un puis­sant réveil des luttes dans de nom­breux pays. L’existence des « autres » n’est qu’un pré­texte aux pas­si­vi­tés natio­nales.

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