En finir avec le bon sauvage

Par Mis en ligne le 19 décembre 2017

Crédit photo : mon​dia​li​sa​tion​.ca

L’imaginaire colo­nial

Lors de la conquête des ter­ri­toires autoch­tones, le colo­nia­lisme s’est construit un ima­gi­naire qui, peu à peu, s’est enchâssé dans la loi, la culture, les ins­ti­tu­tions, aussi bien parmi les Blancs que parmi les Autochtones. Cet ima­gi­naire fonc­tion­nait sur deux registres. Il y avait d’abord l’Autochtone violent, instable, inca­pable d’accéder à la moder­nité, qui devait être, en fin de compte, anni­hilé comme indi­vi­dua­lité. De l’autre côté, il y avait le « bon sau­vage », un être mythique qui repré­sen­tait un passé héroïque et idyl­lique, rap­pe­lant une sorte d’état « natu­rel » qui aurait été dis­lo­qué au fil des siècles par des civi­li­sa­tions cor­rup­trices. Parfois, le « bon sau­vage » était accom­pa­gné de la « belle prin­cesse indienne » qui repré­sen­tait elle aussi cette per­sonne natu­rel­le­ment « bonne » et sus­cep­tible d’être « civi­li­sée ». Avec le bon sau­vage et la prin­cesse indienne, le colo­nia­lisme atté­nuait le sen­ti­ment de culpa­bi­lité qui décou­lait des mas­sacres, des expro­pria­tions et des expul­sions. De plus, le bon sau­vage était « inno­cent » et, en soi, il res­tait une « vic­time ». Il fal­lait par consé­quent le sauver, ce qui était le mandat confié aux mis­sion­naires. L’un comme l’autre, ces registres avaient pour objec­tif de détruire l’identité autoch­tone, de subor­don­ner la société autoch­tone à celle des colons et en fin de compte, de l’anéantir.

Au départ, un géno­cide

Le colo­nia­lisme avait comme objec­tif la dis­pa­ri­tion des peuples, et non seule­ment leur asser­vis­se­ment. La pre­mière étape du dis­po­si­tif repo­sait sur l’anéantissement phy­sique des nations autoch­tones (par la guerre et les mala­dies). En paral­lèle, à tra­vers une vaste dépos­ses­sion, il fal­lait s’emparer de leurs terres, ce qui mena­çait en soi la survie des Autochtones. Au-delà de la dépos­ses­sion phy­sique, le vol des terres bri­sait le lien intime entre les Autochtones et la terre. La terre est le fon­de­ment de l’identité autoch­tone : sans elle, il n’y a pas de vie.

Le sys­tème colo­nial avait bien com­pris que les nations autoch­tones dis­po­saient d’un sys­tème poli­tique sophis­ti­qué, d’une vaste spi­ri­tua­lité et d’une riche culture. Les stra­tèges colo­niaux savaient que les Autochtones n’étaient pas des « bar­bares » tels que perçus dans la conscience popu­laire blanche. Pour les sub­ju­guer, il fal­lait donc anéan­tir cette iden­tité construite autour d’un rap­port d’intimité avec leur envi­ron­ne­ment natu­rel.

Jusqu’au début du XIXe siècle, la stra­té­gie d’anéantissement s’est déployée et elle a presque fonc­tionné. Les Autochtones ont sur­vécu de peine et de misère, en se dis­per­sant sur l’immensité du ter­ri­toire. Ils se sont repliés sur leurs familles, leur culture et leur connexion à la terre, pour ne pas être tota­le­ment effa­cés du pay­sage mental et phy­sique. Pour se défendre, les Autochtones se sont volon­tai­re­ment isolés. Ils se sont confi­nés dans de petites com­mu­nau­tés.

Du côté colo­nial, la stra­té­gie avan­cée par le nouvel État mis en place en 1867 misait tou­jours sur leur extinc­tion, ce qui était le pro­gramme à la base de la Loi sur les Indiens. Pour atteindre cette fin, une pano­plie d’outils était uti­li­sée : confi­ne­ment dans les ter­ri­toires, main­tien des Autochtones dans la misère, kid­nap­pings « léga­li­sés » des enfants pour détruire leur per­son­na­lité dans les pen­sion­nats, etc.

Le retour des résis­tances

Après la Deuxième Guerre mon­diale, un nou­veau souffle de lutte est réap­paru à tra­vers de nou­velles formes et de nou­velles expres­sions. Sous l’influence de résis­tances comme celles des Afro-Américains aux États-Unis, un « pou­voir rouge » a pris forme. Il y a eu des hési­ta­tions, des reculs, des divi­sions, mais les Autochtones ont repris peu à peu le flam­beau pour se redé­fi­nir en fonc­tion de leurs propres tra­di­tions, et non de celles du pou­voir colo­nial. L’expression la plus répan­due à l’époque était la résis­tance, l’opposition, le blo­cage, le refus du racisme et de la dépos­ses­sion. Des pra­tiques de réin­ser­tion des tra­di­tions, des visions, de la culture et du lan­gage ont été paral­lè­le­ment mises en œuvre, notam­ment chez les Mohawks. Des efforts par­ti­cu­liers ont été déployés pour reprendre en mains l’éducation. Sur le plan des ter­ri­toires, il y a eu aussi de nom­breuses luttes, par exemple contre l’expropriation des ter­ri­toires mohawks lors de l’érection de la cana­li­sa­tion du fleuve Saint-Laurent. Pour les Mohawks comme pour tous les Autochtones, la dépos­ses­sion des terres signi­fie la mort ; la réap­pro­pria­tion signi­fie la vie. Cette lente accu­mu­la­tion a mené à la confron­ta­tion de 1990 à Kanesatake qui s’est éten­due davan­tage à Kahnawá:ke. D’autres luttes ont éclaté en Colombie-Britannique et en Ontario.

Devant cette évo­lu­tion, l’État fédé­ral a senti la néces­sité de réagir. Une Commission royale d’enquête a été mise sur pied en 1991[2]. Le côté posi­tif, c’est que cela repré­sen­tait un tour­nant au niveau de la recon­nais­sance du pro­blème. C’était éga­le­ment une ouver­ture au dia­logue et l’abandon de la stra­té­gie géno­ci­daire qui avait pré­valu jusque-là. Des dis­cus­sions et des recherches ont été enta­mées par des cher­cheur-e-s autoch­tones et non autoch­tones. On envi­sa­geait l’idée de gou­ver­ne­ments autoch­tones. On par­lait de res­pect mutuel, de la pos­si­bi­lité d’un sys­tème légal autoch­tone, de la recon­nais­sance de titres. C’était un pro­grès. Par contre, le fon­de­ment de la démarche demeu­rait d’intégrer les Autochtones dans le sys­tème poli­tique fédé­ral.

Par la suite, malgré les recom­man­da­tions de la Commission, il n’y a pas eu de déblo­cage majeur sur la juris­pru­dence, les titres, la natio­na­lité autoch­tone et sur­tout, la pro­priété des terres. Vingt ans plus tard, c’est tou­jours l’impasse sur la réa­li­sa­tion de notre sou­ve­rai­neté. En réa­lité, des solu­tions éta­tiques comme la mise en place de gou­ver­ne­ments autoch­tones et la réso­lu­tion des conflits sur les titres ne s’attaquent pas aux causes du pro­blème. En cou­rant après une par­celle de pou­voir et un peu d’argent, nous avons oublié que l’objectif doit être de se recon­nec­ter avec la terre, tout en pré­ser­vant nos cultures et nos modes de vie. Ces réa­li­tés sont les seules à pou­voir garan­tir la paix, la santé, la force et le bon­heur. Nos efforts pour modi­fier les droits légaux et des modèles d’autogouvernement nous ont fait négli­ger les fon­da­tions de nos peuples.

Le piège de la récon­ci­lia­tion

Depuis, le débat s’est déplacé vers la récon­ci­lia­tion. Le scan­dale des pen­sion­nats a débou­ché sur la Commission de vérité et récon­ci­lia­tion (CVR) en 2006. Pour le gou­ver­ne­ment cana­dien, comme l’a dit l’ex-premier ministre Stephen Harper, il s’agissait de « tour­ner la page ». Les crimes commis auraient été le fait de « mau­vais » indi­vi­dus, et non d’un sys­tème. Les vic­times deve­naient éga­le­ment des indi­vi­dus, et secon­dai­re­ment, des membres des nations autoch­tones qui étaient par ailleurs des vic­times, ce qui est une per­pé­tua­tion de l’image du « bon sau­vage ». La solu­tion au pro­blème est alors deve­nue thé­ra­peu­tique. Avec la thé­ra­pie, le bon sau­vage pou­vait sur­mon­ter le trau­ma­tisme de la colo­ni­sa­tion.

Si on veut être opti­miste, on pour­rait dire que la récon­ci­lia­tion pour­rait être une bonne idée de départ, mais non une fin. Une véri­table récon­ci­lia­tion devrait être basée sur la réap­pro­pria­tion de notre être, de nos luttes, de nos résis­tances, de notre iden­tité col­lec­tive et natio­nale. Elle ne pour­rait prendre son sens qu’en remet­tant en ques­tion la dépos­ses­sion, l’imposition des lois colo­niales, les struc­tures et les ins­ti­tu­tions euro­péennes qui empêchent nos peuples de vivre leur vie.

On peut se deman­der alors pour­quoi les Autochtones semblent satis­faits de ce pro­ces­sus de récon­ci­lia­tion. En réa­lité, cela reflète une cer­taine fatigue et un refus de per­pé­tuer la conflic­tua­lité. Certains pour­raient accep­ter cette récon­ci­lia­tion basée sur l’oubli et le pardon en échange de la dimi­nu­tion du racisme et de l’oppression. C’est insi­dieux, car nos peuples doivent lais­ser de côté leurs reven­di­ca­tions natio­nales, notam­ment pour la terre, et oublier que l’injustice colo­niale a eu des effets sur les indi­vi­dus et les col­lec­ti­vi­tés.

À la recherche de la résur­gence

Chercher une solu­tion est un pro­ces­sus de longue haleine. Séparer notre exis­tence du colo­nia­lisme est une entre­prise com­plexe. Voici alors le moment de mettre sur la table un nou­veau concept, la résur­gence, qui nous envoie à l’idée de res­sus­ci­ter, de resur­gir. La résur­gence, c’est trou­ver de nou­veaux che­mins, trans­cen­der nos résis­tances. C’est reve­nir à l’essentiel : la terre. L’autochtonie et l’authenticité ne peuvent exis­ter sans un lien spi­ri­tuel, phy­sique à un espace déter­miné. Les Autochtones n’ont pas d’autre terre que celle sur laquelle ils habitent. Ils ne peuvent retour­ner « chez eux », ce qui les dis­tingue des per­sonnes qui viennent d’ailleurs. Revenir à ce lien nous sort d’une colo­ni­sa­tion qui nous a trans­for­més.

Il faut agir dif­fé­rem­ment, redé­cou­vrir notre langue. Dans le vil­lage d’Akwesasne, nous avons mis un pro­gramme de redé­cou­verte de cette langue avec 16 jeunes. Ça dure quatre ans, ce n’est pas facile. Ce sont des mots à redé­cou­vrir, mais aussi des concepts et des tra­di­tions qui nous per­mettent d’entendre nos Anciens. Cela nous permet de refaire le lien avec les rap­ports à la terre, de créer des rela­tions saines avec l’environnement. La résur­gence, c’est cela : recons­truire l’Autochtone sur sa terre, dans son lan­gage, dans ses pra­tiques cultu­relles. Ceci nous permet de confron­ter le colo­ni­sa­teur, de créer le sens de nous-mêmes selon notre concep­tion du monde, notre éthique, notre pensée et notre sagesse. Certes, passer de la résis­tance à la résur­gence ne résout pas tout. De tout cela émer­gera éven­tuel­le­ment une coexis­tence paci­fique entre Autochtones et non-Autochtones. Cela pren­dra un peu de temps.

Des trans­for­ma­tions en pro­fon­deur, le dépas­se­ment du colo­nia­lisme et la res­tau­ra­tion de la force et de la liberté autoch­tones ne seront pos­sibles que par la résur­gence d’une conscience autoch­tone cana­li­sée en oppo­si­tion au colo­nia­lisme. Les Autochtones doivent s’opposer à la conquête conti­nue des terres et de nos peuples, sans tomber dans les dés­illu­sions futiles de l’argent et du pou­voir ins­ti­tu­tion­nel. Les objec­tifs devraient être :

  • la res­tau­ra­tion de la pré­sence autoch­tone sur la terre et la revi­ta­li­sa­tion des pra­tiques basées sur la terre ;
  • un retour vers les pra­tiques ali­men­taires tra­di­tion­nelles des peuples autoch­tones ;
  • la trans­mis­sion de la culture autoch­tone, des ensei­gne­ments spi­ri­tuels et de la connais­sance de la terre entre les Anciens et les jeunes ;
  • le ren­for­ce­ment des acti­vi­tés fami­liales et la réémer­gence des ins­ti­tu­tions cultu­relles et sociales autoch­tones en tant qu’autorités gou­ver­nantes chez les Premières Nations ;
  • des ini­tia­tives à court et à long terme pour ren­for­cer les éco­no­mies basées sur la terre en tant que prin­ci­paux fon­de­ments éco­no­miques dans les com­mu­nau­tés rési­dant dans les réserves et en tant qu’économie sup­pléante dans les com­mu­nau­tés urbaines. 
La bataille pour la langue

Par Katsi’tsakwas Ellen Gabriel

Seulement trois des 53 langues autoch­tones par­lées au Canada ont des chances de sur­vivre d’ici la fin du siècle. Pourtant, selon la mili­tante mohawk Ellen Gabriel, « la langue est plus qu’un outil d’expression. Elle reste un lien vers notre cos­mo­lo­gie ances­trale, elle révèle une pro­fonde com­pré­hen­sion de notre place dans le monde et auprès de la Terre-Mère et elle régé­nère avec chaque nou­velle géné­ra­tion la connexion entre tous les êtres vivants. La langue, la culture, le déve­lop­pe­ment social et poli­tique sont indi­vi­sibles pour la réa­li­sa­tion des droits de la per­sonne et de l’autodétermination des peuples autoch­tones[3]». C’est dans ce contexte qu’Ellen Gabriel s’est adres­sée à la pre­mière ministre Pauline Marois en 2013[4].

Madame la Première Ministre,

Notre pré­oc­cu­pa­tion majeure concerne votre décla­ra­tion à la suite de votre élec­tion en sep­tembre 2012 lors de laquelle vous avez annoncé vou­loir modi­fier la Loi 101 de manière à ren­for­cer l’usage de la langue fran­çaise dans la pro­vince. Bien que nous com­pre­nions la néces­sité de pro­té­ger la langue fran­çaise, il est néces­saire de rap­pe­ler au gou­ver­ne­ment du Québec que les peuples autoch­tones ont, eux aussi, le droit d’assurer l’éducation de leurs enfants et des jeunes dans leurs propres langues. Ce droit com­prend éga­le­ment l’enseignement de notre his­toire et de nos cultures, droit ren­forcé par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones, que le PQ[5] a d’ailleurs appuyée en 2010. L’éducation, la langue et la culture font partie des articles de la Déclaration des Nations unies qui pro­meuvent et pro­tègent les droits à l’autodétermination des peuples autoch­tones et qui consti­tuent les normes mini­males en matière de droits de la per­sonne. L’appui mani­festé par le PQ à la Déclaration des Nations unies est très appré­cié ; la pro­chaine étape est cepen­dant sa mise en œuvre, ce qui exige que tous les acteurs éta­tiques, y com­pris les gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux et ter­ri­to­riaux, par­ti­cipent à sa réa­li­sa­tion. La mise en œuvre de la Déclaration exige un dia­logue et une volonté poli­tique fondés sur la confiance et l’équité. La Déclaration des Nations unies s’inscrit dans le cadre d’une récon­ci­lia­tion fondée sur un par­te­na­riat éga­li­taire pour la paix et le pro­grès de la société. Il est impor­tant de sou­li­gner que les peuples autoch­tones ne sont pas des mino­ri­tés dans la mesure où nous ne par­ta­geons pas la même his­toire que celle des mino­ri­tés. Les peuples autoch­tones ont le droit à l’autodétermination, tel que le sti­pule l’article 13 de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones :

Les peuples autoch­tones ont le droit de revi­vi­fier, d’utiliser, de déve­lop­per et de trans­mettre aux géné­ra­tions futures leur his­toire, leur langue, leurs tra­di­tions orales, leur phi­lo­so­phie, leur sys­tème d’écriture et leur lit­té­ra­ture, ainsi que de choi­sir et de conser­ver leurs propres noms pour les com­mu­nau­tés, les lieux et les per­sonnes.

Nous par­ta­geons une pas­sion com­mune pour nos langues res­pec­tives. Il est donc temps de chan­ger le statu quo du colo­nia­lisme qui attaque depuis des siècles l’identité des peuples autoch­tones et à la place, de tra­vailler ensemble pour le bien commun et la liberté, pour notre survie, notre dignité et notre bien-être.

Notes

[2] Il s’agit de la Commission royale d’enquête sur les peuples autoch­tones, connue éga­le­ment sous le nom de Commission Erasmus-Dussault, et dont le rap­port aux cen­taines de recom­man­da­tions fut déposé en 1996. (NdR)

[3] Katsi’tsakwas Ellen Gabriel, « Revitaliser les langues et cultures autoch­tones », Revue Droits et liber­tés, vol. 34, n° 2, automne 2015, .

[4] .

[5] Parti qué­bé­cois.


Traduit de l’anglais par Pierre Beaudet

Né à Kahnawá:ke, Taiaiake Alfred est membre de la nation mohawk. Il a occupé plu­sieurs fonc­tions au sein de mul­tiples ins­tances autoch­tones et il est main­te­nant pro­fes­seur à l’Université de Victoria (C.-B.). Il est l’auteur de trois livres et d’innombrables articles sur l’impact du colo­nia­lisme et la construc­tion de l’identité autoch­tone.


Ce texte est paru dans le numéro 18 des Nouveaux Cahiers du socia­lisme.

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