En attendant le travail

Par Mis en ligne le 27 octobre 2010

Dans un livre remar­quable qui s’appuie sur une enquête de ter­rain appro­fon­die, Sébastien Chauvin rend compte du fonc­tion­ne­ment des agences de tra­vail jour­na­lier à Chicago sous l’angle des dis­cri­mi­na­tions que subissent les Noirs et les sud-Américains sur le marché du tra­vail non qua­li­fié. Il met en évi­dence un régime de mobi­li­sa­tion de la main-d’œuvre pré­caire.

Recensé : Sébastien Chauvin, Les agences de la pré­ca­rité. Journaliers à Chicago, Paris, Seuil, 2010, 339 p.

Au prin­temps 2006, les mou­ve­ments de contes­ta­tion du CNE et du CPE ont mis en évi­dence les craintes d’une bonne partie des Français face au déve­lop­pe­ment de la pré­ca­rité. Des voix se sont alors éle­vées pour défendre les « garan­ties » du CDI [1] contre l’indétermination de ces nou­veaux contrats, alliant flexi­bi­lité et durée limi­tée, et dénon­cer les pro­jets de loi favo­ri­sant l’avènement d’un marché du tra­vail déré­gulé sur le modèle anglo-saxon. L’angoisse sus­ci­tée à l’époque venait sur­tout de la très forte incer­ti­tude que ce type d’engagement fai­sait peser sur les sala­riés dans la rela­tion d’emploi. C’est cet aspect, sans doute l’un des plus inquié­tants et des plus emblé­ma­tiques du marché du tra­vail état­su­nien, que Sébastien Chauvin aborde dans Les agences de la pré­ca­rité. L’ouvrage, issu d’une thèse de socio­lo­gie [2], décrit l’univers des tra­vailleurs inté­ri­maires employés par des agences de day labor, dans la région de Chicago. Ces agences de tra­vail jour­na­lier four­nissent une main-d’œuvre peu qua­li­fiée à des entre­prises du sec­teur de l’industrie légère. Chaque jour ouvrable entre 4h et 5h du matin, avant même l’ouverture, une file d’attente s’organise devant ces éta­blis­se­ments, où les can­di­dats à l’embauche se pressent dans l’espoir d’obtenir les faveurs du « dis­pat­cheur » (l’employé chargé de com­po­ser les équipes de tra­vail) et de figu­rer sur un « ticket » (qui cor­res­pond à la liste de tra­vailleurs qui accom­pagne chaque « livrai­son » de per­son­nel). Cette popu­la­tion de sala­riés pré­caires, qui se com­pose pour l’essentiel de res­sor­tis­sants mexi­cains ou sud-amé­ri­cains sans-papiers et de Noirs, souffre d’une forte dis­cri­mi­na­tion selon le statut civique et l’origine eth­nique. Elle cor­res­pond à ce que Yann Moullier-Boutang appelle le « sala­riat bridé » [3], c’est-à-dire un pan du « sala­riat dépen­dant dont la liberté est contrainte juri­di­que­ment » (p. 47) et qui, de ce fait, souffre d’une forte inem­ploya­bi­lité. L’ambition avouée de l’auteur est d’appréhender par la démarche eth­no­gra­phique le rôle de ces agences dans la répar­ti­tion de l’incertitude entre sala­riés bridés et employeurs sur le marché du tra­vail secon­daire [4].

Tout au long du livre, il s’efforce de mettre en évi­dence les formes de contrôle qui s’exercent sur la main-d’œuvre dans le but de « limi­ter sa mobi­lité auto­nome » (p. 20), autre­ment dit de garan­tir son immo­bi­lité pour mieux s’assurer de sa mobi­li­sa­tion au tra­vail. À tra­vers de mul­tiples stra­té­gies de réten­tion qui frappent des popu­la­tions déjà stig­ma­ti­sées, les entre­prises du sec­teur tentent de s’arroger un pou­voir de convo­ca­bi­lité per­ma­nente des tra­vailleurs pour répondre au mieux aux besoins des entre­prises clientes, sachant que leur révo­ca­bi­lité est déjà net­te­ment faci­li­tée par le contrat de tra­vail. Cette recherche s’appuie sur une enquête de ter­rain, fondée sur l’observation par­ti­ci­pante, la réa­li­sa­tion d’entretiens, le trai­te­ment secon­daire de don­nées sta­tis­tiques et la consul­ta­tion d’archives, qui informe l’ensemble de la réflexion.

Noirs et sans-papiers sur le marché du tra­vail déqua­li­fié

Aux États-Unis, la crois­sance très vive du sec­teur inté­ri­maire lors des trois der­nières décen­nies est ali­men­tée par l’augmentation de l’immigration illé­gale et la poli­tique d’incarcération mas­sive qui frappe par­ti­cu­liè­re­ment les hommes noirs. Les poli­tiques publiques en vigueur façonnent deux formes dis­tinctes d’inemployabilité : l’une civique, l’autre judi­ciaire et ethno-raciale (chap. 1). La pre­mière forme d’inemployabilité repose sur des mesures favo­ri­sant tout à la fois « l’immigration et l’illégalité des nou­veaux arri­vants » (p. 49). En effet, les sans-papiers acquièrent pro­gres­si­ve­ment des élé­ments de citoyen­neté for­mels auprès des admi­nis­tra­tions, en dépit de la faus­seté ou de l’illégitimité des docu­ments en leur pos­ses­sion, encou­ra­gés en cela par des pro­messes de régu­la­ri­sa­tion régu­lières mais sou­vent repor­tées. Le main­tien indé­fini dans un statut civique secon­daire de tra­vailleurs his­pa­niques fait partie, d’après l’auteur, d’un appren­tis­sage de leur condi­tion subor­don­née, au cours duquel les dis­po­si­tions morales des can­di­dats sont mises à l’épreuve. Les agences de day labor servent ici à « exter­na­li­ser l’illégalité en fai­sant assu­mer le risque judi­ciaire (et répu­ta­tion­nel) à des employeurs inter­mé­diaires dans une démarche ana­logue à celle de l’assurance » (p. 62). De ce point de vue, les agences de tra­vail jour­na­lier forment une niche civique en raison de leur capa­cité à atti­rer une frange impor­tante de tra­vailleurs étran­gers non auto­ri­sés (16,2 % des étran­gers légaux à Chicago en 2001 contre seule­ment 3,2 % de la main-d’oeuvre totale ; tout porte à croire que la pro­por­tion de sans-papiers est encore plus élevée). La seconde forme d’inemployabilité, judi­ciaire et eth­no­ra­ciale, touche prin­ci­pa­le­ment la popu­la­tion noire. Elle concerne en par­ti­cu­lier les jeunes hommes, issus des quar­tiers dés­in­dus­tria­li­sés et pauvres de Chicago, sou­vent passés par la prison. Les chiffres en la matière sont acca­blants : « En 2002, 12 % des hommes noirs entre 20 et 30 ans étaient incar­cé­rés. En 1999, 30 % des hommes afro-amé­ri­cains de 35 ans n’ayant pas fait d’étude […] étaient passés par la prison » ; à Chicago, dans le quar­tier noir de North Lawndale, « 70 % des hommes de 18 à 45 ans ont un casier judi­ciaire » (p. 70-71). Incarcération et racisme se com­binent pour exclure les jeunes afro-amé­ri­cains de toute une série de pro­fes­sions et de for­ma­tions, et les orien­ter assez natu­rel­le­ment vers les agences de tra­vail jour­na­lier, inci­tées, notam­ment fis­ca­le­ment, à embau­cher ces tra­vailleurs sous le régime du work­fare [5] qui sévit aux États-Unis. Tout comme les tra­vailleurs sans-papiers, ces Noirs se montrent inca­pables de donner des gages suf­fi­sants aux employeurs du marché pri­maire et se trouvent exclus des emplois les plus convoi­tés.

Historiquement, le pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion par­tielle d’une main-d’oeuvre his­pa­nique à une main-d’oeuvre noire a été dis­so­cié dans le temps et dans l’espace. En effet, la crise de l’industrie lourde a conduit les classes popu­laires blanches et les classes moyennes noires à quit­ter les quar­tiers cen­traux dans les années 1980 et 1990. Les mexi­cains ont ensuite investi les anciens quar­tiers blancs et ont pro­fité d’une implan­ta­tion de l’industrie légère dans les sur­burbs et exurbs de Chicago. En revanche, la frange la plus pauvre des afro-amé­ri­cains, rési­dant dans le ghetto, n’est pas par­ve­nue à prendre pied dans ce nou­veau sec­teur. Cette phase de tran­si­tion a initié la baisse conti­nue de la part des tra­vailleurs noirs parmi les actifs indus­triels. Aujourd’hui, il existe à Chicago des filières de recru­te­ment dis­tinctes des­si­nant des niches eth­niques bien dif­fé­ren­ciées, par­ti­tion ren­for­cée par la bar­rière lin­guis­tique entre anglo­phones et his­pa­no­phones. Par consé­quent, dans la pra­tique, les salles d’attente des agences de day labor repré­sentent le seul endroit où ces deux groupes font l’expérience de leur concur­rence directe sur le marché du tra­vail déqua­li­fié. Cette concur­rence se trouve tou­te­fois atté­nuée par une dif­fé­ren­cia­tion eth­nique des tra­vailleurs, interne aux agences, ou le recours à une mixité rai­son­née qui se fait tou­jours au détri­ment des Noirs, popu­la­tion d’ailleurs de plus en plus mino­ri­taire dans ce sec­teur. Elle s’accompagne de dis­cours de rejet pui­sant dans les registres du « mérite » chez les his­pa­niques et de la « citoyen­neté » chez les Noirs.

Sébastien Chauvin se concentre ensuite sur le fonc­tion­ne­ment des agences, à partir d’entretiens auprès d’intérimaires et de patrons, et d’observations réa­li­sées chez Bob’s Staffing et Minute Staff [6] (chap. 2). La pro­cé­dure de recru­te­ment des jour­na­liers est lue, en pro­lon­geant les tra­vaux de Pierre Bourdieu, comme un « rite d’institution néga­tif » qui vise à dis­tin­guer tra­vailleurs qua­li­fiés et non-qua­li­fiés, en stig­ma­ti­sant ces der­niers. L’auteur tend à mon­trer que le dérou­le­ment de l’embauche pré­sente « l’image inver­sée d’une pro­cé­dure de recru­te­ment nor­male, aussi bien en termes de durée et de tem­po­ra­lité de la séquence, de for­ma­lité ou d’informalité des inter­ac­tions, que du contenu des com­pé­tences « tes­tées » » (p. 106), ce qui contri­bue à nier les qua­li­tés des tra­vailleurs embau­chés et à les réduire à des « com­pé­tences natu­ra­li­sées » déduites du sexe ou de la race. Par exemple, l’expérience car­cé­rale de cer­tains jour­na­liers fait partie d’un passé néga­tif qu’ils doivent apprendre à dis­si­mu­ler ou à mas­quer, sous peine d’être dura­ble­ment exclu de l’emploi. Puisque cer­taines de ses phases essen­tielles sont esqui­vées (pré­sen­ta­tion du CV, entre­tien de moti­va­tion, négo­cia­tion du salaire, etc.), le pro­ces­sus de recru­te­ment n’est jamais com­plè­te­ment achevé, ins­tau­rant un contrat à durée « indé­fi­ni­ment limi­tée ». De cette façon, la main-d’œuvre est placée dans une situa­tion d’attente, per­pé­tuel­le­ment à la dis­po­si­tion des employeurs, sans qu’ils aient à se sou­cier de rému­né­rer cette attente ou de verser des indem­ni­tés de licen­cie­ment : « En abo­lis­sant par­tiel­le­ment la fron­tière entre main-d’œuvre poten­tielle et main-d’œuvre effec­tive, il tend à rendre caduque la dis­tinc­tion entre flexi­bi­lité interne et flexi­bi­lité externe. » (p. 132).

L’incertitude comme mode de réten­tion de la main-d’œuvre

Le recours à l’intérim recèle pour les entre­prises uti­li­sa­trices des risques impor­tants de défec­tion de la part de tra­vailleurs, dotés en théo­rie d’une impor­tante liberté. Le rôle des agences de tra­vail jour­na­lier consiste jus­te­ment à limi­ter l’autonomie et la mobi­lité de ses employés afin de faci­li­ter leur mobi­li­sa­tion (chap. 3) : elles y par­viennent grâce à un par­tage de l’incertitude asy­mé­trique et inéga­li­taire qui défi­nit la pré­ca­rité. Au cœur de ces stra­té­gies de réten­tion éco­no­mique et spa­tiale vient se loger la ques­tion de l’attente. Toute la jour­née de l’employé d’agence est un long exer­cice de patience : dans la queue le matin avant l’ouverture du bureau ; puis, pour s’inscrire sur la liste ; dans les bus qui conduisent les équipes sur les dif­fé­rents lieux de tra­vail, sou­vent très éloi­gnés du centre-ville et inac­ces­sibles en trans­port en commun, etc. La liste sur laquelle les can­di­dats écrivent leur nom chaque matin, censée déter­mi­ner l’attribution des postes, est un ins­tru­ment clé de la réten­tion par l’incertitude : elle impose une pré­sence phy­sique quo­ti­dienne ; elle maté­ria­lise l’espoir d’un emploi et entre­tient l’investissement des jour­na­liers ; enfin, elle ins­taure un sem­blant de ratio­na­lité. De manière géné­rale, l’organisation des agences tra­duit une valo­ri­sa­tion morale de l’attente comme moyen d’écarter les employés les plus « indis­ci­pli­nés » (et, éven­tuel­le­ment, de contri­buer à leur édi­fi­ca­tion), et d’infliger une sanc­tion à ceux qui auraient défié l’autorité.

À l’intérieur de l’agence, s’opère une dif­fé­ren­cia­tion de la main-d’œuvre, notam­ment par le biais du dis­pat­cheur qui est en mesure d’offrir aux tra­vailleurs les plus fidèles la cer­ti­tude de l’emploi (« boni de cer­ti­tude », comme le fait d’être prio­ri­taire sur un « ticket » ou d’éviter de faire la queue), à défaut de pro­po­ser des avan­tages pécu­niaires (« boni moné­taires »). Sébastien Chauvin ras­semble les tra­vailleurs sous trois types, qui défi­nissent autant de stra­té­gies de réduc­tion de l’incertitude. Les « jour­na­liers occa­sion­nels » (casual temps) évo­luent entre plu­sieurs agences et tra­vaillent pour de mul­tiples usines. Leur absence de loyauté envers un unique employeur leur inter­dit de pro­fi­ter des avan­tages offerts par l’agence, ils sont les pre­mières vic­times de la ges­tion arbi­traire par la liste. Les « jour­na­liers régu­liers » (regu­lar temps) appar­tiennent, eux, au noyau de main-d’œuvre d’une seule agence, qui les envoie tra­vailler chez de nom­breux clients. Ils acquièrent ce statut en ayant fait montre de patience dans la salle d’attente et le conservent en ména­geant de bonnes rela­tions avec les dis­pat­cheurs. Enfin, les per­ma­temps sont employés depuis des années dans la même usine, pour le compte de la même agence, où ils béné­fi­cient de cer­tains avan­tages infor­mels. Avec le temps, ils accèdent à des postes plus auto­nomes ou avec davan­tage de res­pon­sa­bi­li­tés, et regagnent une part de la flexi­bi­lité qu’ils ont concé­dée.

En tant qu’intermédiaire éco­no­mique et cultu­rel, le dis­pat­cheur doit simul­ta­né­ment répondre aux demandes de ses clients, assu­rer la dis­ci­pline dans la salle d’attente et même soi­gner les maux des jour­na­liers. Il s’avère être une figure-clé du par­tage de l’incertitude (chap. 4). Pour s’attirer ses bonnes grâces, les tra­vailleurs ne sont pas avares de cadeaux (plats cui­si­nés, bois­sons, etc.) qui, selon l’auteur, vien­draient en recon­nais­sance de l’emploi et du salaire concé­dés. Comme dans rela­tion de don/­contre-don, les pré­sents offerts par les jour­na­liers répondent aux « faveurs » accor­dées par le dis­pat­cheur, et sont attri­bués non pas au titre du droit mais en guise de récom­penses, confor­mé­ment aux ana­lyses d’Alain Morice sur le pater­na­lisme [7].

Les car­rières infor­melles des jour­na­liers

Le der­nier cha­pitre du livre (chap. 6) déplace le regard vers les entre­prises clientes, en pre­nant l’exemple de quatre d’entre elles où l’auteur a lui-même tra­vaillé. Il cherche à saisir la diver­sité des situa­tions ren­con­trées par les jour­na­liers dans l’organisation de la pro­duc­tion : si le plus sou­vent ils occupent une posi­tion mar­gi­nale faute de dis­po­ser du temps néces­saire pour se faire une place, cer­tains par­viennent, grâce à l’ancienneté et à leur statut infor­mel, à exer­cer des res­pon­sa­bi­li­tés. Dans ce cas, sur­tout lorsque l’usine emploie quasi exclu­si­ve­ment des inté­ri­maires, l’espace usi­nier n’oppose plus tant tra­vailleurs de planta (sala­riés de l’usine) et tra­vailleurs de ofi­cina (jour­na­liers) que per­ma­temps et casual temps. Chez ces sous-trai­tants de l’industrie, la jour­née de tra­vail est jalon­née de nom­breuses inter­rup­tions liée à l’organisation en flux tendu, ou plus exac­te­ment le fonc­tion­ne­ment en « juste-à-temps » (p. 280), puisque les com­mandes du don­neur d’ordre sont assor­ties de contraintes tem­po­relles strictes. L’usage exten­sif de la main-d’œuvre (qui écorne l’image de soi du tra­vailleur) n’incite pas les entre­prises à ren­voyer les jour­na­liers dès que l’ouvrage vient à man­quer, mais il leur impose cepen­dant des temps morts durant les­quels ils doivent rester mobi­li­sés « en mim[ant] le tay­lo­risme au sein d’une orga­ni­sa­tion qui ne l’est pas vrai­ment » (p. 305). De ce fait, le « sale boulot » ne cor­res­pond pas à la répé­ti­tion d’une même tâche, mais aux chan­ge­ments fré­quents de postes impo­sés par la hié­rar­chie qui empêchent tout gain d’autonomie. Toutefois, cette orga­ni­sa­tion n’exclut pas des formes de soli­da­rité s’affranchissant des dif­fé­rences de statut, faci­li­tées en pre­mier lieu par une homo­gé­néité eth­nique et lin­guis­tique. « En outre […], l’emploi durable, massif et régu­lier de la main-d’œuvre jour­na­lière conduit à faire réémer­ger des règles col­lec­tives qu’on asso­cie d’ordinaire à d’autres périodes indus­trielles : la « nor­ma­li­sa­tion » du tra­vail inter­mé­dié contri­bue en retour à lui confé­rer cer­taines pro­prié­tés « nor­males » » (p. 312), comme les pauses.

L’ascension pro­fes­sion­nelle des tra­vailleurs sans-papiers est frei­née par leur statut civique, rom­pant la rela­tion clas­sique entre ancien­neté et statut d’emploi, censée garan­tir avec le temps une pro­mo­tion des sala­riés loyaux. Ils sont pris dans des rela­tions de dépen­dance per­son­na­li­sée à l’égard de leur employeur. Le cas de Filiberto, un tra­vailleur mexi­cain clan­des­tin, est éclai­rant. Au moment où Sébastien Chauvin le ren­contre, il est employé depuis six ans dans la même entre­prise. Au fil du temps, il a béné­fi­cié d’avantages concé­dés par son patron (aug­men­ta­tion de salaires, congés payés, etc.) et occupe un poste d’encadrement où il exerce son auto­rité sur des employés per­ma­nents de l’usine et légaux, ce qui jus­ti­fie aux yeux de l’auteur son rat­ta­che­ment à une der­nière caté­go­rie de jour­na­liers : les « jour­na­liers fic­tifs ». Ces jour­na­liers s’élèvent dans la hié­rar­chie pro­fes­sion­nelle jusqu’à atteindre un « pla­fond de carton » (nous sommes ici dans le sec­teur du condi­tion­ne­ment !), que leur illé­ga­lité ne permet pas de dépas­ser. Ces tra­jec­toires révèlent l’existence d’une « seg­men­ta­tion imbri­quée » qui, à la dif­fé­rence d’une « seg­men­ta­tion ségré­guée » où les tra­vailleurs illé­gaux ne peuvent s’extraire du marché du tra­vail secon­daire et où les tra­vailleurs auto­ri­sés accèdent seuls au marché interne, n’interdit pas la pro­mo­tion d’hispaniques sans-papiers à des postes à res­pon­sa­bi­lité, à des niveaux certes modestes. Ces par­cours des­sinent des « car­rières infor­melles » durant les­quelles les tra­vailleurs acquièrent des droits, eux aussi infor­mels, et accèdent à la sta­bi­lité « dans la rela­tion d’intérim, éven­tuel­le­ment par-delà cette rela­tion, mais non en dehors d’elle » (p. 322). Leurs com­pé­tences et leurs droits sont recon­nus uni­que­ment dans l’usine qui les emploie, limi­tant sérieu­se­ment la mobi­lité auto­nome ou « auto­mo­bi­lité », dans le lexique de Yann Moullier-Boutang. Ce mode de fidé­li­sa­tion infor­melle, nourri de pater­na­lisme, ne serait pas com­plet si l’espoir de régu­la­ri­sa­tion ne dépen­dait pas, lui aussi, du bon vou­loir des employeurs.

En défi­ni­tive, Sébastien Chauvin offre un livre extrê­me­ment construit qui déve­loppe une théo­rie maî­tri­sée. La rigueur de la démons­tra­tion est d’ailleurs incon­tes­table, mais ce mode d’exposition tend par­fois à gommer les aléas de la recherche de ter­rain et les incer­ti­tudes propres à la situa­tion d’observation au profit d’un édi­fice concep­tuel achevé. Même si l’auteur prend bien soin d’introduire des cas néga­tifs pour enri­chir l’analyse [8], notam­ment lorsqu’il sou­ligne l’existence de formes de soli­da­rité, peu évi­dentes a priori, entre les tra­vailleurs inté­ri­maires par delà les sta­tuts d’emplois, et ce malgré les poli­tiques d’atomisation et de mise en concur­rence à l’œuvre au sein des agences, il aurait pu mieux arti­cu­ler, dans cer­tains pas­sages, la com­pa­rai­son de cas et les mon­tées en géné­ra­lité qu’il énonce. On aurait, en outre, aimé en savoir davan­tage sur les condi­tions de son accès au ter­rain et sur le dérou­le­ment même de son enquête. Il est, par exemple, fait men­tion à plu­sieurs reprises des rela­tions que l’auteur a pu nouer avec Antonio, un enquêté qui l’a hébergé au cours de sa recherche. Comment l’a-t-il ren­con­tré ? Quels échanges ont-ils eu ? Quelle inflexion cette ren­contre a-t-elle intro­duite dans son tra­vail d’enquête ? Rien n’est dit dans le livre. Il manque pro­ba­ble­ment une annexe métho­do­lo­gique reve­nant sur l’expérience d’enquête et décri­vant les étapes de son inser­tion sur le ter­rain, quoique cet aspect puisse pro­ba­ble­ment faire l’objet d’un autre livre sous la forme d’un « jour­nal de ter­rain » rema­nié [9].

En dépit de ces réserves mineures, l’ouvrage de Sébastien Chauvin consti­tue une remar­quable ana­lyse de la pré­ca­rité, servie par une écri­ture élé­gante et dense, et illus­trée d’un grand nombre de comptes-rendus eth­no­gra­phiques, d’extraits d’entretiens et de pho­to­gra­phies. Il dis­tingue avec soin pré­ca­rité, flexi­bi­lité, inter­mit­tence et mobi­lité pour pro­po­ser, au car­re­four de la socio­lo­gie de classes popu­laires, des études de race et des théo­ries hété­ro­doxes du marché de tra­vail, une arma­ture théo­rique ambi­tieuse. Au delà de Chicago, ce livre vient gran­de­ment enri­chir les recherches sur les trans­for­ma­tions du sala­riat et les muta­tions des formes de dis­cri­mi­na­tion face à l’emploi. Il sug­gère aussi des pistes de com­pa­rai­son inter­na­tio­nale [10] en fai­sant du tra­vail jour­na­lier amé­ri­cain un cas par­ti­cu­lier du tra­vail pré­caire comme « régime his­to­rique de mobi­li­sa­tion de la main-d’œuvre » (p. 332).

Documents joints

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En atten­dant le tra­vail (PDF – 207.6 ko)

par Paul Costey

Notes

[1] Pour cer­tains auteurs, le CDI ne fixe­rait pas un cadre aussi rigide et aussi sûr qu’on veut bien le dire, com­paré au CDD ou au contrat d’intérim dont la rup­ture uni­la­té­rale est impos­sible avant son terme. Le lien éta­blit habi­tuel­le­ment entre CDI et sécu­rité de l’emploi tien­drait à la coïn­ci­dence his­to­rique, durant les « trente glo­rieuses », entre une phase hégé­mo­nique de cette forme de contrat et une période de quasi plein-emploi. Voir Claude Didry, « Misère de la socio­lo­gie et socio­lo­gie de la misère. Réflexions sur la pré­ca­rité rela­tive dans le capi­ta­lisme néo-libé­ral », in Jean Lojkine, Les socio­lo­gies cri­tiques du capi­ta­lisme, Paris, PUF, 2002, p. 81-104 et Rémy Caveng, « Quelques aspects du nou­veau régime de subor­di­na­tion », Regards socio­lo­giques, n° 32, 2006, p. 5-21. [2] Sébastien Chauvin, Intérim indus­triel et mobi­li­sa­tion de tra­vailleurs jour­na­liers à Chicago, thèse de doc­to­rat de socio­lo­gie, EHESS, 2007. L’auteur a laissé de côté pour cette publi­ca­tion un volet de sa recherche qui concerne la mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs pré­caires pour la défense de leurs droits au sein d’un worker center. Sur ce point, voir Sébastien Chauvin, « « Il faut défendre la com­mu­nauté. » Ethnographie par­ti­ci­pante d’un com­mu­nity mee­ting de tra­vailleurs jour­na­liers à Chicago », ContreTemps, n° 19, 2007, p. 59-69 ; « Le worker center et ses spectres. Les condi­tions d’une mobi­li­sa­tion col­lec­tive des tra­vailleurs pré­caires à Chicago », Sociologies pra­tiques, n° 15, 2007, p. 41-54 ; « Des mobi­li­sa­tions bri­dées. Le syn­di­ca­lisme infor­mel parmi les tra­vailleurs jour­na­liers aux États-Unis », in Sophie Béroud, Paul Bouffartigue (dir.), Quand le tra­vail se pré­ca­rise, quelles résis­tances col­lec­tives ?, Paris, La Dispute, 2009, p. 253-270. [3] Yann Moullier-Boutang, De l’esclavage au sala­riat. Economie his­to­rique du sala­riat bridé, Paris, PUF, 1998. [4] Il mobi­lise les tra­vaux des théo­ri­ciens de la seg­men­ta­tion du marché du tra­vail. Il faut noter qu’il n’est pas sur­pre­nant de voir ces réfé­rences mobi­li­sées, puisque les pre­miers tra­vaux du genre cher­chaient à expli­quer les inéga­li­tés eth­niques sur le marché du tra­vail amé­ri­cain. Voir Peter B. Doeringer, Michael J. Piore, Internal Labor Markets and Manpower Analysis, Lexington, Heath, 1971 et Michael J. Piore, Birds of Passage : Migrant Labor and Industrial Societies, Cambridge (Mass.), Cambridge University Press, 1979. [5] « Un der­nier élé­ment condui­sant les hommes noirs vers les agences est le pas­sage du wel­fare au work­fare dans les années 1990. Bien que le wel­fare état­su­nien se soit tou­jours situé du côté de l’assistance et ait tou­jours inclus une dimen­sion de contrôle social, son abo­li­tion en 1996 a opéré le bas­cu­le­ment d’un sys­tème de redis­tri­bu­tion fondé sur les droits sociaux à un sys­tème d’assistance fondé sur le mérite moral. Son prin­cipe cen­tral est de condi­tion­ner le ver­se­ment des aides sociales à l’exécution des tâches peu ou pas rému­né­rées pour les­quelles les entre­prises d’accueil sont sub­ven­tion­nées. » (p. 73-74) Voir Jean-Claude Barbier, « Pour un bilan du work­fare », La Vie des idées, 4 novembre 2008. [6] Les noms des agences ont été modi­fiés par l’auteur. [7] Voir le mémoire d’habilitation d’Alain Morice, Recherche sur le pater­na­lisme et le clien­té­lisme contem­po­rains : méthodes et inter­pré­ta­tions, HDR, Paris, EHESS, 1999. [8] Sur l’importance des cas néga­tifs et la démarche d’induction ana­ly­tique dans la recherche de ter­rain, voir Jack Katz, « Analytic induc­tion », in Neil J. Smelser, Paul B. Baltes (dir.), International Encyclopedia of the Social and Behavioral Sciences, Oxford, Elsevier, 2001, p. 480-484. [9] La publi­ca­tion conjointe de jour­naux ou de notes retra­çant le pro­ces­sus d’enquête et d’un ouvrage aca­dé­mique pré­sen­tant les résul­tats de la recherche, fait partie des pra­tiques cou­rantes de l’ethnographie, au moins depuis Malinowski. Pour un exemple récent sur un ter­rain amé­ri­cain proche de celui de Sébastien Chauvin, voir Sudhir A. Venkatesh, Off the Books : The Underground Economy of the Urban Poor, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2006 et Gang Leader for a Day : A Rogue Sociologist Takes to the Streets, New York, Penguin Press, 2008. [10] L’auteur étudie actuel­le­ment les mou­ve­ments de tra­vailleurs sans-papiers en France dans le col­lec­tif de recherche ASPLAN. Voir, par exemple, Pierre Barron, Anne Bory, Sébastien Chauvin, Nicolas Jounin, Lucie Tourette, « L’intérim en grève : la mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs sans-papiers inté­ri­maires », Savoir/​agir, n° 12, juin 2010, p. 19-26.

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