Empire : joyaux et pacotilles

Par , Mis en ligne le 22 août 2014

Pour un livre abs­cons et dont les options sont ouver­te­ment révo­lu­tion­naires, l’Empire de Hardt et Negri a fait l’objet d’un inté­rêt excep­tion­nel, tant de la part de com­men­ta­teurs se rat­ta­chant à la pensée domi­nante que des radi­caux[1]. Bien que rien ne nous incite à voir dans ce livre un objet de curio­sité cultu­relle, cette simple consta­ta­tion sou­ligne l’importance d’un examen sérieux de son contenu. Empire est fina­le­ment un livre impor­tant, parce que la volonté de s’en prendre sérieu­se­ment à la richesse contra­dic­toire de ses idées concer­nant la nature de l’empire, du capi­ta­lisme et des résis­tances de notre temps, est sus­cep­tible de contri­buer au projet « libé­ra­teur » que nous par­ta­geons avec ses auteurs. Seul un com­men­taire bien avare de com­pli­ments pour­rait man­quer d’admirer l’ambition de cette ten­ta­tive d’intégration de l’histoire, de la phi­lo­so­phie, de la socio­lo­gie, de la culture et de l’économie dans une démarche poli­tique venue d’en bas. Pourtant, le résul­tat est frus­trant : un livre plein de pro­messes, mais aussi d’incohérences, de contra­dic­tions, d’exagérations et d’apories.

Aux côtés des joyaux qui par­sèment le livre, on trouve trop de ver­ro­te­rie – de fades babioles qu’on ne peut sim­ple­ment écar­ter, car elles occupent une place fon­da­men­tale dans l’argumentation. La poésie qui imprègne le livre est peut-être rafraî­chis­sante et sti­mu­lante, mais elle sert d’alibi à une forme d’obscurantisme qui bloque toute envo­lée d’imagination ana­ly­tique. La sen­si­bi­lité poli­tique des auteurs est digne d’admiration, en par­ti­cu­lier, mais pas uni­que­ment, dans le pas­sage final du livre qui évoque avec émo­tion la figure du « mili­tant » (« les com­bat­tants com­mu­nistes et de la libé­ra­tion des révo­lu­tions du XXe siècle, les intel­lec­tuels pour­sui­vis dans les luttes anti­fas­cistes, les répu­bli­cains de la guerre civile espa­gnole et les mou­ve­ments de résis­tance euro­péens, […] les com­bat­tants de la liberté de toutes les guerres anti­co­lo­niales et anti-impé­ria­listes, […] le mili­tant agi­ta­teur des tra­vailleurs indus­triels du monde »). Il s’agit là d’un anti­dote au défai­tisme régnant dans une grande partie de la gauche. Pourtant, quelque bien­venu que soit cet opti­misme concer­nant les pers­pec­tives qui s’ouvrent aujourd’hui à un tel mili­tan­tisme, il ne four­nit pas les bases – et ne peut les four­nir compte tenu de l’analyse où il s’enracine – d’une poli­tique du chan­ge­ment social.

Le pre­mier objec­tif ana­ly­tique d’Empire, comme celui de tant de livres récents sur la glo­ba­li­sa­tion, est d’expliquer la genèse et la nature d’un nou­veau type d’ordre capi­ta­liste, « qui règne sur l’ensemble du monde “civi­lisé” » (XIX). Ce qui fait la spé­ci­fi­cité d’Empire, n’est pas seule­ment le par­cours sau­vage où Hardt et Negri nous entraînent au fil d’une démarche ten­dant à conci­lier ce qu’ils consi­dèrent comme le meilleur des pen­sées, à la fois, mar­xistes et post­mo­dernes, sus­cep­tible de contri­buer à leur objec­tif. Cette spé­ci­fi­cité réside, en fait, dans la manière dont ils uti­lisent cette tota­lité théo­rique hybride, pour iden­ti­fier la glo­ba­li­sa­tion à un nou­veau régime poli­tique capi­ta­liste. Pour ce faire, ils se fondent sur la dis­tinc­tion entre les impé­ria­lismes du passé (l’extension de la sou­ve­rai­neté ter­ri­to­riale au moyen de colo­nies) et ce qu’ils appellent le nouvel « empire » (la péné­tra­tion supra­na­tio­nale des fron­tières). La glo­ba­li­sa­tion est défi­nie comme « la rup­ture ou le dépla­ce­ment au sein des rap­ports capi­ta­listes et des rela­tions glo­bales de pou­voir [qui] rendent par­fai­te­ment trans­pa­rent et pos­sible aujourd’hui le projet capi­ta­liste de ras­sem­bler les pou­voirs éco­no­mique et poli­tique, et de réa­li­ser […] un ordre pro­pre­ment capi­ta­liste » (8-9). Au sein de ce nouvel empire capi­ta­liste, les États-nations (y com­pris les anciennes puis­sances impé­ria­listes elles-mêmes) et leurs rela­tions de pou­voir internes sont « péné­trés » par « un nou­veau pou­voir mon­dial sou­ve­rain et supra­na­tio­nal ». Ainsi, « le conflit et la concur­rence entre divers empires s’est trouvé, dans une grande mesure, rem­placé par un pou­voir unique qui les sur­dé­ter­mine, qui les struc­ture de manière uni­taire, et qui les situe au sein d’une même concep­tion du droit, clai­re­ment post­co­lo­niale et postim­pé­ria­liste » (9-10). C’est jus­te­ment parce que ces intui­tions sont si impor­tantes pour qui veut com­prendre le monde contem­po­rain, que tout lec­teur sérieux en vien­dra à juger le livre insup­por­table. Il ne l’est pas sim­ple­ment du fait de l’absence de détails fac­tuels dans un ouvrage de plu­sieurs cen­taines de pages, mais par ses man­que­ments théo­riques et la confu­sion concep­tuelle régnante.

Au cœur de l’argumentation de Hardt et Negri, on trouve un vaste tableau du pas­sage de la moder­nité à la post­mo­der­nité. La moder­nité est pré­sen­tée comme un pro­ces­sus de sécu­la­ri­sa­tion, qui, comme tout ce que l’histoire a pro­duit depuis le Moyen Âge, pro­cède de la « réap­pro­pria­tion » par la mul­ti­tude de son poten­tiel « libé­ra­toire » (les auteurs semblent emprun­ter le terme mul­ti­tude à la for­mule « Ecclesia est mul­ti­tudo fide­lium » de Guillaume d’Occam) (73). Cependant, après le ren­ver­se­ment de l’ordre ancien par le pou­voir de la mul­ti­tude, opé­rant pré­ten­du­ment sans média­tion et de manière spon­ta­née, la révo­lu­tion de la moder­nité fit l’objet d’un « Thermidor » géné­ra­lisé. La mul­ti­tude fut ainsi recons­truite en tant que « peuple » de l’État-nation – « un appa­reil trans­cen­dant capable d’imposer l’ordre à la mul­ti­tude et d’éviter qu’elle s’organise et exprime sa créa­ti­vité spon­ta­né­ment » (83). Dans le monde des idées, le déve­lop­pe­ment de la concep­tion moderne de la sou­ve­rai­neté attei­gnit son paroxysme contre-révo­lu­tion­naire dans l’affirmation par Hegel que « la libé­ra­tion de l’humanité moderne ne peut pro­cé­der que de la domi­na­tion, de sorte que l’objectif imma­nent de la mul­ti­tude se trans­forme dans le pou­voir néces­saire et trans­cen­dant de l’État ». Ce trait est, pour­tant, insé­pa­rable du capi­ta­lisme : « La sou­ve­rai­neté moderne euro­péenne est la sou­ve­rai­neté capi­ta­liste : une forme de com­man­de­ment qui sur­dé­ter­mine la rela­tion entre indi­vi­dua­lité et uni­ver­sa­lité, en fonc­tion du déve­lop­pe­ment du capi­tal » (87). La tran­si­tion de l’agriculture à l’industrie, puis la dif­fu­sion des rythmes cultu­rels propres à l’industrialisation et l’incapacité du nou­veau pro­lé­ta­riat à consom­mer tout ce qu’il pro­duit dans son pays sus­ci­tèrent la dyna­mique qui poussa les États euro­péens à étendre leur sou­ve­rai­neté vers d’autres for­ma­tions sociales, c’est-à-dire à deve­nir des États impé­ria­listes.

Selon Hardt et Negri, c’est l’effondrement de l’impérialisme après la Seconde Guerre mon­diale et la géné­ra­li­sa­tion à l’échelle de la pla­nète, par l’État amé­ri­cain, de son New Deal après la crise de 1929, qui intro­dui­sit la post­mo­der­nité. Mais, encore une fois, c’est la recherche par la mul­ti­tude de son pou­voir « libé­ra­toire » sans média­tion au cours des années 1960 (dont témoi­gnèrent la révolte des tra­vailleurs de la base, les nou­veaux mou­ve­ments sociaux et les révoltes post­co­lo­niales) qui déter­mi­nèrent le cours du monde postim­pé­ria­liste. Ce monde fut rem­placé par l’« empire », l’expression du « pou­voir en réseau », sans centre et en expan­sion, unique fon­de­ment de la sou­ve­rai­neté de l’État amé­ri­cain à l’époque moderne. Ce nouvel « empire » non impé­ria­liste, trans­cen­dant le mou­ve­ment spon­tané de la mul­ti­tude vers la liberté, surgit « au-dessus » des fron­tières, en réponse à la révolte venue d’en bas, moyen­nant la mise en place d’un appa­reil dis­ci­pli­naire de main­tien de l’ordre. À la suite de la crise capi­ta­liste du début des années 1970, l’imposition de l’empire prit appui sur une attaque contre toutes les bar­rières à l’accumulation du capi­tal, trans­for­mant la nature de la pro­duc­tion et de la créa­tion du sur­plus et, fina­le­ment, écar­tant l’État-nation de la scène de l’histoire.

Ces trans­for­ma­tions repo­sèrent sur le pas­sage du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste de sa phase indus­trielle à celle de l’« infor­ma­tio­na­li­sa­tion » et de la com­mu­ni­ca­tion, et sur la tran­si­tion cor­ré­la­tive de la pro­duc­tion maté­rielle à la pro­duc­tion « imma­té­rielle ». D’autres trans­for­ma­tions éco­no­miques, cultu­relles et poli­tiques, liées aux pré­cé­dentes, intro­dui­sirent fina­le­ment à l’ordre global « lisse » du marché mon­dial et à une sou­ve­rai­neté dis­ci­pli­naire d’un nou­veau type : un pou­voir cen­tral dénué de centre éta­tique. Les nou­velles formes de la pro­duc­tion et du tra­vail, ainsi que la nou­velle rela­tion immé­diate entre le capi­tal et le tra­vail (puisque l’État s’est éva­noui ou, au moins, a fusionné avec le capi­tal), ont ainsi créé la pos­si­bi­lité d’un contre-empire – un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, éga­le­ment dénué de centre, surgi de la base.

Ce pano­rama de l’histoire du monde, de la moder­nité à la post­mo­der­nité, repose, tout d’abord, sur un ensemble arti­culé de récits, tous pro­blé­ma­tiques, que Hardt et Negri donnent de la rela­tion contra­dic­toire de la mul­ti­tude à la sou­ve­rai­neté de l’État jusqu’à son abou­tis­se­ment dans le pou­voir vir­tuel de l’« empire ». D’un bout à l’autre du livre, les auteurs ne se lassent pas de sou­li­gner la néces­sité de fonder toute inter­pré­ta­tion sur une base maté­rielle. En dépit de toutes les péri­pé­ties de l’analyse, le grand laby­rinthe des nar­ra­tions poli­tiques, cultu­relles et méta­phy­siques où nous entraînent Hardt et Negri, est sup­posé nous rame­ner à l’univers de la pro­duc­tion et de l’économie poli­tique, où la mul­ti­tude prend la forme du « pro­lé­ta­riat ». Ayant salué expli­ci­te­ment dans leur pré­face, la des­cente déci­sive de Marx au « séjour obscur de la pro­duc­tion » (xvi), Hardt et Negri affirment que leur concept d’empire, comme nouvel ordre, demeu­re­rait une « coquille vide s’[ils] n’identifiaient pas éga­le­ment un nou­veau régime de pro­duc­tion » (205). Et c’est aussi dans le « royaume de la pro­duc­tion […] que les résis­tances et alter­na­tives les plus effi­caces au pou­voir de l’empire se mani­festent » (xvii). Bien que le thème de l’économie poli­tique ne soit pas sérieu­se­ment abordé avant la page 200, c’est là que tout compte-rendu consé­quent d’Empire doit com­men­cer.

L’économie poli­tique de Hardt et Negri s’appuie sur la ten­dance à la sous-consom­ma­tion propre au capi­ta­lisme. Le point culmi­nant de la moder­nité dans la pous­sée impé­ria­liste qui pré­céda la Première Guerre mon­diale aurait été l’expression de cette contra­dic­tion. Cette concep­tion éco­no­mique assez gros­sière de l’histoire en termes de sous-consom­ma­tion, découle de leur lec­ture de Lénine et de Luxemburg.

Outre le carac­tère inadé­quat de la notion de sous-consom­ma­tion pour appré­hen­der le passé, cette ana­lyse nous dis­trait des outils – concepts, ques­tions et thèmes – indis­pen­sables à ceux qui veulent com­prendre le pré­sent. Les forces motrices du capi­ta­lisme, de ses classes et de la concur­rence, sont lais­sées à l’écart : les classes parce que la classe ouvrière est réduite – à la grande époque de sa for­ma­tion en classe – à une vic­time dénuée de pou­voir ; la concur­rence parce que la cen­tra­li­sa­tion du capi­tal est sup­po­sée la limi­ter plutôt que l’accroître. Aucune explo­ra­tion sérieuse n’est faite du déve­lop­pe­ment inégal du capi­ta­lisme – à l’intérieur de chaque for­ma­tion sociale tout comme entre diverses for­ma­tions – compte tenu des pres­sions que le capi­ta­lisme sus­cite à l’investissement natio­nal et à l’étranger, en vue de la défense des mar­chés et afin de se pro­té­ger contre la classe ouvrière. Il en va de même de l’impact des restruc­tu­ra­tions tech­no­lo­giques autour de nou­velles oppor­tu­ni­tés, de nou­veaux pro­duits et de nou­veaux entrants. En outre, le rôle de la finance est ignoré, et celui de l’État est pré­senté de manière gros­sière. L’analyse des rela­tions entre États impé­riaux, y com­pris les intui­tions sug­ges­tives de Kautsky concer­nant la pos­si­bi­lité d’une alliance « ultra-impé­riale », reste subor­don­née à des consi­dé­ra­tions stra­té­giques pré­dé­ter­mi­nées par une pers­pec­tive léni­niste étroite[2].

Hardt et Negri pro­longent cette réfé­rence à la sous-consom­ma­tion un demi-siècle après la Première Guerre mon­diale. Le New Deal est lar­ge­ment réduit à une réponse à la sous-consom­ma­tion qui aurait causé la dépres­sion des années 1930, et les auteurs voient dans l’après-guerre une glo­ba­li­sa­tion du New Deal. Peut-être du fait de la recon­nais­sance impli­cite des limi­ta­tions de cette ana­lyse, elle est dis­crè­te­ment mise à l’écart à l’approche de la crise du début des années 1970. Pour com­prendre ce qui se met alors en place dans le livre en matière d’économie poli­tique, il nous faut d’abord appré­hen­der la théo­rie poli­tique de l’empire de Hardt et Negri.

La théo­rie poli­tique de l’empire : la domi­na­tion de l’État ?

En dépit de la recon­nais­sance de son impor­tance, l’économie poli­tique n’est pas un des points forts de Hardt et Negri. Aussi la plu­part des com­men­ta­teurs se sont-ils foca­li­sés sur la théo­rie post­mo­derne de l’empire. Hardt et Negri insistent sur le fait que le sys­tème capi­ta­liste serait com­plè­te­ment invi­vable s’il repo­sait sur le vieil ordre impé­ria­liste. C’est bien un pou­voir cen­tral qui garan­tit son inté­grité, mais un pou­voir qui ne repose plus sur un État impé­ria­liste.

Qu’est exac­te­ment ce nouvel empire ? Quelle rela­tion entre­tient-il avec la super­puis­sance amé­ri­caine que même la pensée domi­nante est dis­po­sée à décrire en termes d’impérialisme ? Hardt et Negri sou­tiennent avec insis­tance que « les États-Unis, de même qu’aucun autre État-nation aujourd’hui, ne sau­raient former le centre d’un projet impé­ria­liste » (xiv, sou­li­gné dans le texte) :

« Seul un pou­voir établi, sur­dé­ter­miné vis-à-vis des États-nations sou­ve­rains et rela­ti­ve­ment auto­nomes à leur égard, peut fonc­tion­ner en tant que centre du nouvel ordre mon­dial, exer­çant sur lui un contrôle effi­cace et, lorsque c’est néces­saire, recou­rant à la contrainte. L’empire ne repose pas sur la force en elle-même, mais sur la capa­cité de pré­sen­ter la force en tant que paix » (14-15).

Antérieurement à cette affir­ma­tion, les auteurs ont défini la sou­ve­rai­neté comme un « pou­voir poli­cier », non seule­ment vis-à-vis de tout pou­voir poli­tique exté­rieur, mais aussi vis-à-vis du « peuple », sou­te­nant que les États-nations euro­péens ont conduit la mul­ti­tude, non pas « sur la route de la répu­blique », mais vers « la sur­co­di­fi­ca­tion tota­li­taire de la vie sociale » (87,113). Mais l’État amé­ri­cain fait excep­tion à cette défi­ni­tion. À l’inverse, Hardt et Negri sou­tiennent que l’ordre consti­tu­tion­nel de ce pays a ori­gi­nel­le­ment semé la graine des « nou­velles struc­tures et logiques de pou­voir qui règlent le monde contem­po­rain ». Ils mettent à mal les argu­men­ta­tions de ceux qui, tel édouard Said, affirment que « les États-Unis ont repro­duit les tac­tiques des grands empires après leur déman­tè­le­ment à la suite de la Première Guerre mon­diale », et insistent sur le fait que « l’empire n’est pas un faible écho des impé­ria­lismes modernes, mais une forme de pou­voir fon­da­men­ta­le­ment nou­velle » (146).

La nou­velle sou­ve­rai­neté actuelle, dont l’« espace est tou­jours ouvert », s’est mise en place par étapes depuis la Déclaration d’indépendance, à tra­vers la guerre de Sécession, les pré­si­dences de Théodore Roosevelt et de Woodrow Wilson, le New Deal et la Seconde Guerre mon­diale, la guerre froide, jusqu’aux mou­ve­ments sociaux des années 1960 et fina­le­ment la dis­so­lu­tion du bloc sovié­tique – autant d’étapes au fil des­quelles « la liberté est rendue sou­ve­raine et la sou­ve­rai­neté est défi­nie comme radi­ca­le­ment démo­cra­tique selon un pro­ces­sus d’expansion, ouvert et continu » (169).

Hardt et Negri pensent que cette nou­velle forme de pou­voir s’enracine dans la Révolution amé­ri­caine de 1776, « un moment de grande inno­va­tion et de rup­ture dans la généa­lo­gie de la sou­ve­rai­neté moderne ». On aurait ainsi assisté à la créa­tion d’une authen­tique répu­blique. Le sys­tème de contrôles et d’équilibres y exprime et sou­tient le pou­voir cen­tral au sein d’une « confi­gu­ra­tion interne à la mul­ti­tude […] une struc­tu­ra­tion des pou­voirs liés en réseau » (160-1). Seul parmi tous les autres, cet État amé­ri­cain ne dépos­sède pas la société de son pou­voir, mais « s’intègre dans la société et la com­plète […]. La sou­ve­rai­neté amé­ri­caine ne consiste donc pas en un contrôle de la mul­ti­tude, mais résulte plutôt des syner­gies pro­duc­tives de la mul­ti­tude » (164). Prenant Madison au mot, et lais­sant de côté Beard ou tout autre ana­lyste de la révo­lu­tion et de la consti­tu­tion amé­ri­caines en termes de classe, les auteurs pour­suivent, fai­sant leur la thèse de la fron­tière. L’expansion de l’État amé­ri­cain (qu’ils admirent en ce qu’elle s’inspira direc­te­ment de Rome) est aussi l’expression de cette « nou­velle sou­ve­rai­neté », qui « ne s’annexe pas ou ne détruit pas les autres pou­voirs, mais, à l’inverse, s’ouvre à eux, les incor­po­rant dans son propre réseau […] [une] expan­sion impé­riale qui n’a rien de commun avec l’impérialisme, ou avec des orga­nismes éta­tiques conçus en vue du pillage, de la colo­ni­sa­tion ou de l’esclavage » (166-7). De façon sur­pre­nante, ils se débar­rassent en à peine plus d’une page de la manière dont ces pro­ces­sus « cachent, en fait, une forme bru­tale de subor­di­na­tion » des Indiens d’Amérique et des Africains-Américains. La « défla­tion des pré­ten­tions idéo­lo­giques » que cela impli­quait fut réso­lue, à leurs yeux, par Lincoln qui « redé­fi­nit » la nou­velle nation et son peuple, et réa­lisa « une confi­gu­ra­tion de l’espace en matière de ges­tion poli­tique et cultu­relle d’identités hybrides » (172).

Dans la ver­sion que Hardt et Negri donnent de l’histoire amé­ri­caine, les classes appa­raissent pour la pre­mière fois à la fin du XIXe siècle, marqué, d’une part, par la montée des « grands trusts du capi­tal » et, d’autre part, par le « grand mou­ve­ment ouvrier amé­ri­cain » engagé dans une lutte de classe dont résul­tèrent la « fer­me­ture de l’espace consti­tu­tion­nel de média­tion, et l’impossibilité du dépla­ce­ment spa­tial des conflits » (173). La lutte des classes est ainsi intro­duite pour expli­quer les ten­dances impé­ria­listes amé­ri­caines de l’époque, même si cette lutte en Europe ne joue pra­ti­que­ment aucun rôle dans la pré­sen­ta­tion donnée de l’impérialisme euro­péen. À cette époque, le mou­ve­ment ouvrier euro­péen a mis en place – pour la pre­mière fois dans l’histoire – des orga­ni­sa­tions poli­tiques per­ma­nentes des classes domi­nées. Cependant, Hardt et Negri laissent cela de côté, tout en fai­sant grand cas des ten­dances « auto­no­mistes » du pro­lé­ta­riat amé­ri­cain. Bien qu’ils sou­lignent la grande force de la résis­tance de la classe ouvrière amé­ri­caine à la répres­sion, Hardt et Negri ignorent com­plè­te­ment, d’une part, la vaste lit­té­ra­ture consa­crée au cor­po­ra­tisme de la Progressive Era, où se trouva absorbé l’AFL, et, d’autre part, le large sou­tien dont jouit l’impérialisme de Théodore Roosevelt parmi les tra­vailleurs amé­ri­cains.

Quoi qu’il en soit, Hardt et Negri sou­tiennent que, compte tenu des condi­tions de la lutte des classes, l’État amé­ri­cain ne pou­vait sau­ve­gar­der sa forme unique de sou­ve­rai­neté et sa démo­cra­tie propre, que par le biais de « l’utopie poli­tique concrète » de Woodrow Wilson (aucune excuse n’est pré­sen­tée ici à Ernst Bloch), impli­quant l’« exten­sion inter­na­tio­nale du pou­voir en réseau de la consti­tu­tion […] l’idée de la paix comme pro­duit d’un nou­veau réseau mon­dial de pou­voir » (176).

La révo­lu­tion bol­che­vique, la dépres­sion des années 1930, la Seconde Guerre mon­diale et la guerre froide pous­sèrent les États-Unis à adop­ter cer­tains des élé­ments majeurs de la sou­ve­rai­neté euro­péenne et de l’impérialisme, deve­nant ainsi les pro­mo­teurs de « pro­jets impé­ria­listes directs et bru­taux » (que Hardt et Negri relient inci­dem­ment aux « ori­gines mêmes du pays », dans la réduc­tion en escla­vage des noirs et le mas­sacre des Indiens d’Amérique). Mais à l’« étape ultime de cette ten­dance impé­ria­liste » que repré­senta la guerre du Vietnam (qui « une fois pour toutes inter­rom­pit la marche de l’impérialisme de style euro­péen »), l’« utopie concrète » de l’esprit de la consti­tu­tion amé­ri­caine se trouva recons­ti­tuée par la nou­velle gauche : les nou­veaux mou­ve­ments contre la guerre, pour les droits civils, le pou­voir noir, et les mou­ve­ments étu­diant et fémi­niste repré­sen­tèrent « une énorme et vigou­reuse affir­ma­tion du pou­voir consti­tuant et la décla­ra­tion de réou­ver­ture de nou­veaux espaces sociaux » (179).

Ainsi, les cir­cons­tances étaient créées pour que l’État amé­ri­cain entraîne le monde entier dans son « utopie concrète » de pou­voir en réseau dans l’empire. Sur la base de la maî­trise des anciens pou­voirs impé­riaux acquise pen­dant la guerre froide, de l’internationalisation du « gou­ver­ne­ment dis­ci­pli­naire des usines » propre au New Deal (le Fordisme), et tem­po­rai­re­ment, quoique de manière non équi­voque, de « l’adoption du vête­ment impé­rial », les États-Unis reje­tèrent leur projet impé­ria­liste et s’engagèrent dans celui, bien dis­tinct, de l’« empire » – projet global de pou­voir en réseau.

La ver­sion com­pacte de l’histoire amé­ri­caine que Hardt et Negri ont offerte au lec­teur jusqu’à ce point laisse désor­mais la place à un récit encore moins minu­tieux, qui fait l’économie de toute ana­lyse concrète du pro­ces­sus contra­dic­toire et com­plexe de restruc­tu­ra­tion stra­té­gique glo­bale et de ges­tion, où l’État amé­ri­cain s’est effec­ti­ve­ment engagé depuis les années 1970. Bien qu’ils sur­volent ces ques­tions, Hardt et Negri ne manquent pas d’intuitions concer­nant la manière dont les États-Unis ont uti­lisé « leur hégé­mo­nie comme ultime res­sort d’exploitation et de com­man­de­ment capi­ta­liste » pour faire sup­por­ter à d’autres pays le poids de l’effondrement des accords de Bretton Woods (266). Ils n’ont éga­le­ment pas tort de sou­li­gner la place occu­pée dans ce mou­ve­ment par l’utilisation des orga­nismes et des trai­tés inter­na­tio­naux, ten­dant à pro­mou­voir dans chaque pays les chan­ge­ments requis en vue de l’établissement du néo­li­bé­ra­lisme global. Mais cette vision de ce qui est encore « interne » aux États est obs­cur­cie par la chaîne des hyper­boles rela­tives à « la fin des États-nations », ainsi que par l’argumentation extra­va­gante qui veut que « ce qui a changé dans le pas­sage au monde de l’empire […] est que de telles fron­tières n’existent plus » (184). Encore plus frus­trant est le fait que cette capa­cité du pou­voir à l’américaine à péné­trer les autres États, à n’en pas douter un des aspects les plus frap­pants du monde où nous vivons, est sim­ple­ment affir­mée et réaf­fir­mée, sans que les pra­tiques concrètes de l’État de la classe diri­geante des États-Unis soient expli­ci­tées.

En défi­ni­tive, on pour­rait ne voir dans Hardt et Negri que des théo­ri­ciens de l’idéologie, de la légi­ti­ma­tion du pou­voir. La concep­tion du « droit de l’État » comme « pou­voir en réseau » madi­so­nien, que ce soit dans la société amé­ri­caine ou pro­je­tée à l’échelle glo­bale, se jus­ti­fie plus par son attrait idéo­lo­gique que par son uti­lité dans l’analyse des pra­tiques et méca­nismes concrets du pou­voir de l’État et de la classe diri­geante. La capa­cité his­to­rique d’une telle concep­tion qui fait de la classe ouvrière amé­ri­caine le « pri­son­nier du rêve amé­ri­cain » (selon le titre du célèbre livre de Mike Davis) fait l’objet d’une pro­jec­tion glo­bale vers le pré­sent. En de rares occa­sions, Hardt et Negri disent au lec­teur ce dont il s’agit vrai­ment, en par­ti­cu­lier lorsqu’ils sou­tiennent que la légi­ti­ma­tion du nouvel ordre impé­rial repose effec­ti­ve­ment sur « sa capa­cité à pré­sen­ter la force comme l’agent du droit et de la paix […] afin d’accroître le consen­sus qui sou­tient son pou­voir » (15). De ce point de vue, Hardt et Negri ont raison de noter que même les orga­ni­sa­tions supra­na­tio­nales huma­ni­taires attendent « des États-Unis qu’ils assument un rôle cen­tral au sein du nouvel ordre mon­dial » (181). On saisit le sens de cette ana­lyse lorsque Hardt et Negri parlent des États-Unis comme d’un nouvel État impé­rial, quoique non colo­nia­liste, qui à tra­vers son appel à des valeurs uni­ver­selles, affirme son « droit d’intervention » dans d’autres États, et exige d’eux qu’ils sup­portent ces inter­ven­tions ou y par­ti­cipent à l’intérieur de leurs propres « droits et devoirs » (18). Mais la ques­tion de qui défi­nit ces « droits et devoirs », n’est pas posée. Ils le recon­naissent eux-mêmes en une occa­sion (lors de la for­mu­la­tion d’un juge­ment géné­ral rela­tif aux fon­de­ments de la guerre du Golfe) :

« […] les États-Unis [sont] le seul pou­voir capable de prendre en charge la jus­tice inter­na­tio­nale, non pas en fonc­tion de leurs moti­va­tions natio­nales, mais au nom du droit global. Sans aucun doute, de nom­breux pou­voirs ont pré­tendu abu­si­ve­ment agir au nom de l’intérêt uni­ver­sel dans le passé, mais ce nou­veau rôle des États-Unis est dif­fé­rent. Peut-être serait-il plus exact de dire que cet appel à l’universel est faux, mais il l’est d’une nou­velle manière. La police mon­diale amé­ri­caine agit non pas selon des inté­rêts impé­ria­listes, mais dans un inté­rêt impé­rial » (180).

Ce que devrait étu­dier un livre vrai­ment sérieux trai­tant de ce « nouvel ordre mon­dial » que Hardt et Negri ont bap­tisé empire, c’est la mesure véri­table de cette trans­for­ma­tion de l’État amé­ri­cain qui lui a permis d’agir comme État global, celui dont le capi­ta­lisme a besoin pour main­te­nir l’ordre, pour gérer les crises et pour remé­dier aux contra­dic­tions entre les États-nations et les diverses forces sociales. Mais ce livre reste à écrire. En ses lieux et places, Hardt et Negri nous servent un ensemble d’affirmations qui ajoutent à la confu­sion.

En une occa­sion unique, ils tentent de pré­sen­ter un schéma du pou­voir impé­rial (309-13). Ils décrivent une pyra­mide dont le sommet est la super­puis­sance amé­ri­caine, puisqu’elle « jouit d’une hégé­mo­nie concer­nant l’usage de la force glo­bale – une super­puis­sance qui peut agir seule, mais pré­fère le faire en col­la­bo­ra­tion, sous le cou­vert des Nations Unies ». Ces « autres », placés au deuxième niveau de la pyra­mide, sont des États-nations (ce qui semble para­doxal compte tenu de la thèse de la mort des États), sur­tout ceux d’entre eux qui « contrôlent les ins­tru­ments moné­taires glo­baux » et que relient le G7 et les forums des élites (comme celui de Davos), ainsi que « des ensembles hété­ro­gènes d’associations » non spé­ci­fiées, et qui déploient à l’échelle glo­bale un pou­voir « cultu­rel et bio­po­li­tique ». Le « réseau des socié­tés mul­ti­na­tio­nales capi­ta­listes » n’apparaît qu’à la base de cette pyra­mide ; mais alors qu’il vient de nous être dit que ces socié­tés se situent sous « le pre­mier et plus haut niveau », elles sont ensuite décrites comme « struc­tu­rant le pinacle du com­man­de­ment mon­dial » (310, sou­li­gné par les auteurs de ce com­men­taire). Peu sou­cieux de la confu­sion qui enva­hit inévi­ta­ble­ment le lec­teur à ce point, Hardt et Negri s’empressent vers le « troi­sième et plus large étage de la pyra­mide [qui] décrit les groupes repré­sen­tant les inté­rêts popu­laires dans le sys­tème du pou­voir global » – un ensemble bigarré dési­gnant la « société civile glo­bale » (des ONG aux médias ou aux églises) aux côtés d’« États subor­don­nés et mineurs ». Mais cette pyra­mide d’États, grands et petits, aux cli­vages mar­qués, fait ensuite l’objet d’un pro­ces­sus de déter­ri­to­ria­li­sa­tion – pas tant du fait de la péné­tra­tion du réseau de pou­voir consti­tu­tion­nel amé­ri­cain que par l’argent et, sur­tout, les com­mu­ni­ca­tions.

Au terme « com­mu­ni­ca­tion », les auteurs donnent un sens dis­tinct du sens usuel, assez dif­fi­cile à défi­nir : ils veulent dire « le pou­voir de tous ceux qui contri­buent aux pro­ces­sus inter­ac­tifs de com­mu­ni­ca­tion », et ajoutent : « Ici, dans ce domaine en cir­cu­la­tion de la domi­na­tion impé­riale sur les nou­velles formes de la pro­duc­tion, la com­mu­ni­ca­tion est très dif­fuse, sous des formes capil­laires ». Pour donner un sens à ces ana­lyses, il faut en reve­nir à l’économie poli­tique de Hardt et Negri.

L’économie poli­tique de l’empire : l’immatérialité de la pro­duc­tion imma­té­rielle

À la base de l’économie poli­tique du nouvel empire, se trouve l’idée sim­pliste, que Hardt et Negri empruntent à Robert Reich, que le déve­lop­pe­ment du marché mon­dial au cours du der­nier quart du XXe siècle « a détruit toutes les fron­tières natio­nales » et « vidé de leur sens » les notions de société d’une cer­taine natio­na­lité, ainsi que d’économie et de force de tra­vail natio­nales (151). Mais Hardt et Negri adoptent éga­le­ment, avec beau­coup de convic­tion, une notion, déjà de seconde main chez Reich : celle du « post­for­disme » (qu’ils appellent « l’émancipation sala­riale »). Ils relient main­te­nant « l’esprit de réseau » du consti­tu­tion­na­lisme amé­ri­cain à un nou­veau régime pro­duc­tif dis­ci­pli­naire, dont « découle le désir [de libé­ra­tion], et qui sus­cite ten­dan­ciel­le­ment l’émergence d’une mul­ti­tude de tra­vailleurs aspi­rant à la liberté ». L’empire, lui-même, se construit à partir de la com­bi­nai­son de ces deux élé­ments.

Le pro­blème est alors que, se rap­pro­chant du pré­sent, Hardt et Negri non seule­ment aban­donnent la notion de sous-consom­ma­tion, mais écartent toute théo­rie alter­na­tive du capi­ta­lisme dans son ensemble, de ses dés­équi­libres macroé­co­no­miques et de ses crises sys­té­miques : la sous-consom­ma­tion n’est rem­pla­cée par aucune théo­rie alter­na­tive des crises. Comme l’a dit Alex Callinicos, en dépit de la répé­ti­tion du terme « crise », Empire « offre très peu d’indications à qui­conque sou­haite savoir dans quelle mesure les méca­nismes de la crise capi­ta­liste sont encore en action de nos jours[3] ». Ne reste qu’une éco­no­mie poli­tique dont le champ est réduit à l’atelier et qui tend vers un déter­mi­nisme tech­no­lo­gique rudi­men­taire. Les contra­dic­tions éco­no­miques de l’empire sont main­te­nant direc­te­ment loca­li­sées au sein de la sphère de la pro­duc­tion, dans les chan­ge­ments tech­no­lo­giques et ins­ti­tu­tion­nels que résume la notion d’« infor­ma­ti­sa­tion », dans la révo­lu­tion de la com­mu­ni­ca­tion et dans la nou­velle force de tra­vail qui décou­le­rait de ces chan­ge­ments.

Les nou­veaux postes sont « hau­te­ment mobiles et impliquent des com­pé­tences flexibles ». Une de leurs carac­té­ris­tiques géné­rales est « le rôle cen­tral qu’y jouent le savoir, l’information, les affects et la com­mu­ni­ca­tion » (285). Tout cela défi­nit « une nou­velle manière d’être humain » (289). La sta­bi­lité du sys­tème est désor­mais uni­que­ment mena­cée par la sub­jec­ti­vité révo­lu­tion­naire que ces chan­ge­ments sus­citent. Il va sans dire que de nom­breuses modi­fi­ca­tions sont inter­ve­nues dans les struc­tures du tra­vail et dans les sys­tèmes d’information-communication. Ils ont évi­dem­ment eu des effets pro­fonds sur les tra­vailleurs et les rela­tions de tra­vail, que toute ana­lyse sérieuse de notre époque doit prendre en consi­dé­ra­tion, quant à sa nature et sa poli­tique. Mais la pré­ci­pi­ta­tion folle des auteurs dans leur volonté de pré­sen­ter ce qui est par­tiel­le­ment nou­veau comme consti­tu­tif d’un para­digme révo­lu­tion­naire, tant par son contenu que par le poten­tiel de chan­ge­ment qu’il recèle, s’avère d’une super­fi­cia­lité extrême.

Hardt et Negri traitent, en pre­mier lieu, du sec­teur indus­triel dit ancien, ce qui consti­tue un point de départ construc­tif. La gauche a sou­vent fait peu de cas du dyna­misme propre au capi­ta­lisme, en sou­te­nant que les sec­teurs indus­triels tra­di­tion­nels sont entrés dans une phase de déclin final, tout en des­si­nant les contours d’une « nou­velle éco­no­mie » dans cer­taines sphères. Ce qui a sur­tout donné au capi­ta­lisme amé­ri­cain la base maté­rielle de sa repro­duc­tion élar­gie aujourd’hui (maté­riel­le­ment et cultu­rel­le­ment) est très lar­ge­ment la dif­fu­sion des nou­velles tech­no­lo­gies dans l’ensemble de l’économie – pas en tant que force indé­pen­dante, mais au sein d’autres stra­té­gies mana­gé­riales mues par la concur­rence et les conflits de classe. Dans l’automobile, par exemple, la nou­velle tech­no­lo­gie de l’information a joué un rôle clef dans la trans­for­ma­tion du design, de l’outillage, de la comp­ta­bi­lité, de la coor­di­na­tion, de la sous-trai­tance, de la mise à dis­po­si­tion just-in-time, de la défi­ni­tion des tâches, ainsi que des rela­tions entre pro­duc­tion et consom­ma­tion. Hardt et Negri s’attachent par­ti­cu­liè­re­ment à ce der­nier élé­ment. Ils sou­tiennent que, du fait des nou­veaux modes de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, les consom­ma­teurs « en sont venus à jouer un nou­veau rôle dans la pro­duc­tion » (290). Bien qu’il soit vrai que la pro­duc­tion est main­te­nant plus fine­ment ajus­tée au marché, le monde n’en est pas bou­le­versé. L’industrie était deve­nue plus « sen­sible » au marché dès les années 1920 (à General Motors, Alfred Sloane avait sou­li­gné l’importance du renou­vel­le­ment des modèles face à la pro­duc­tion de masse de Ford), et – de manière encore plus impor­tante – peu d’ouvriers de l’automobile per­çurent, à cette occa­sion, une trans­for­ma­tion de leur tra­vail, sup­posé être devenu moins maté­riel. De la même manière, Hardt et Negri mettent en lumière la rela­tion entre la crois­sance de la maî­trise de l’information et la décen­tra­li­sa­tion spa­tiale de la pro­duc­tion (tout en notant, à juste titre, une capa­cité accrue à gérer cen­tra­le­ment et contrô­ler la pro­duc­tion décen­tra­li­sée). Mais avec le just-in-time, une grande partie de la sous-trai­tance reste régio­nale ou même locale, et, de plus en plus, met en jeu des four­nis­seurs béné­fi­ciant de conven­tions col­lec­tives plus « flexibles », réa­li­sant leur pro­duc­tion sur le même site que l’usine d’assemblage prin­ci­pale[4]. De toute manière, et en par­faite illus­tra­tion, de la confu­sion qu’engendre constam­ment le livre, Hardt et Negri, après avoir noté (et exa­géré) les trans­for­ma­tions que la révo­lu­tion de l’information et des ordi­na­teurs pro­vo­qua dans un sec­teur ancien tel que l’automobile en y « redé­fi­nis­sant et rajeu­nis­sant le pro­ces­sus de pro­duc­tion » (285), font tout à coup volte-face. Ils affirment alors que « les usines auto­mo­biles occupent au cours des années 1990 une place subor­don­née dans l’économie glo­bale – subor­don­née vis-à-vis de la pro­duc­tion à haute valeur ajou­tée des ser­vices » (287).

C’est dans le sec­teur des ser­vices que Hardt et Negri iden­ti­fient la trans­for­ma­tion la plus spec­ta­cu­laire de la pro­duc­tion, y com­pris et sur­tout, l’émergence du « nou­veau tra­vail imma­té­riel des tâches ana­ly­tiques et sym­bo­liques », ainsi que « la pro­duc­tion et la mani­pu­la­tion des affects, exi­geants en matière de contacts humains » (293). Quelques chiffres, dont Hardt et Negri four­nissent fort peu, seront ici utiles. Les pro­jec­tions les plus récentes du Ministère du Travail des États-Unis pour la décen­nie 2000-2010 montrent qu’une partie impor­tante de ce que l’étude appelle « les emplois rela­tifs à la tech­no­lo­gie de l’information » vont effec­ti­ve­ment repré­sen­ter la frac­tion du marché du tra­vail qui croî­tra le plus vite, avec un dou­ble­ment (un accrois­se­ment de 1,8 mil­lion de postes). Cependant, en 2010 ces emplois repré­sen­te­ront moins de 2,4 % du total pour l’ensemble de l’économie. Les employés finan­ciers, les ser­vices de pro­tec­tion (poli­ciers, pom­piers, gar­diens) et les cais­siers repré­sen­te­ront, chacun pris sépa­ré­ment, davan­tage d’emplois que ces emplois rela­tifs à la tech­no­lo­gie d’information. Le nombre des chauf­feurs de bus, de camions et de taxis sera un peu supé­rieur. L’entretien des bâti­ments et le net­toyage du sol emploiera 60 % de tra­vailleurs de plus, de même que les cafés et la res­tau­ra­tion. La construc­tion requerra le double de ces effec­tifs, et le nombre des secré­taires sera de deux fois et demie supé­rieur. De nom­breux tra­vaux néces­si­te­ront des for­ma­tions au-delà des études secon­daires, mais trois postes sur cinq deman­de­ront un niveau infé­rieur ; et plus de la moitié des postes, des for­ma­tions courtes ou moyennes.

On peut évi­dem­ment dis­cu­ter sans fin autour de la défi­ni­tion des tâches liées à « l’information », mais aucune argu­tie ne pourra faire surgir l’image d’un chan­ge­ment para­dig­ma­tique quasi géné­ral. Il est vrai que la nou­velle tech­no­lo­gie digi­tale a un impact dans tous les sec­teurs énu­mé­rés ci-dessus. Mais enfin, peut-on sou­te­nir que la plus grande partie du tra­vail est aujourd’hui un tra­vail « imma­té­riel, même si ces tra­vaux sont cor­po­rels et por­teurs d’affects, au sens où les pro­duits sont intan­gibles » ? Le tra­vail pro­voque-t-il prin­ci­pa­le­ment « un sen­ti­ment d’aise, de bien-être, de satis­fac­tion, d’intérêt ou de pas­sion » (293)? Est-ce vrai du tech­ni­cien de radio­gra­phie ? Où se trouve la révo­lu­tion pour les cais­siers et les employés de com­merce, s’ils uti­lisent des scan­neurs optiques pour enre­gis­trer les prix et faire l’inventaire, ou pour les dépan­neurs s’ils rem­placent des modules élec­tro­niques au lieu de répa­rer des fours ou des ther­mo­stats. Quelles sont les impli­ca­tions du fait que davan­tage de per­sonnes exé­cutent « le tra­vail chargé d’affect du contact humain et des rela­tions » (290), dans des soins hos­pi­ta­liers, du tra­vail social, des tâches d’éducation ou de res­tau­ra­tion ?

Les obser­va­tions rela­tives aux trois décen­nies dont datent ces chan­ge­ments sug­gèrent-elles l’émergence d’un mili­tan­tisme radi­ca­le­ment nou­veau et d’une prise de conscience de ces tra­vailleurs ? Ces évo­lu­tions sou­tiennent-elles les consi­dé­ra­tions révo­lu­tion­naires stra­té­giques de Hardt et Negri ? Nous revien­drons ulté­rieu­re­ment sur ces ques­tions, et nous nous conten­te­rons pour l’instant de noter que l’« anthro­po­lo­gie du cybe­res­pace » des auteurs repose sur une éco­no­mie poli­tique extrê­me­ment super­fi­cielle de la révo­lu­tion de la com­mu­ni­ca­tion, en dépit de son rôle cen­tral dans l’enracinement de l’empire dans la pro­duc­tion.

La théo­rie de la révo­lu­tion contre l’empire : une mul­ti­tude d’évasions

La dis­tinc­tion que Hardt et Negri veulent éta­blir entre le nouvel empire d’aujourd’hui (« ses inté­rêts impé­riaux ») et le vieil impé­ria­lisme (« ses inté­rêts impé­ria­listes ») est effec­ti­ve­ment très impor­tante. Mais on ne peut l’appréhender qu’au moyen d’une ana­lyse du capi­ta­lisme contem­po­rain allant bien au-delà de ce que Hardt et Negri pré­sentent. Une telle démarche implique la mise en évi­dence des pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique, poli­tique et mili­taire, par les­quels l’État amé­ri­cain, nom­mé­ment, et non l’« empire » dés­in­carné qui est à la base de l’analyse théo­rique de Hardt et Negri, « jette son très large filet afin d’y enve­lop­per toutes les rela­tions de pou­voir dans l’ordre mon­dial qui lui est propre » (20). Les auteurs recon­naissent que cet empire et les pro­ces­sus qui le sous-tendent « sont et res­te­ront contra­dic­toires ». Par cette for­mule, ils veulent sur­tout dire qu’en dépit de sa légi­ti­ma­tion en termes de valeurs uni­ver­selles de paix et de jus­tice, cet ordre ne fera pas l’objet d’un consen­sus au sein de la mul­ti­tude à l’échelle glo­bale. Mais simul­ta­né­ment cette obser­va­tion fait l’objet d’une extra­po­la­tion condui­sant Hardt et Negri à affir­mer que « l’empire est né en crise et se montre en crise » – ce qu’ils font déri­ver de leur idée que tous les ordres éta­blis « sont tou­jours en crise » (4). Il s’agit d’une extra­va­gance concep­tuelle qui tra­verse l’ensemble du livre – une confu­sion entre contra­dic­tion et insta­bi­lité, d’une part, et crises sys­té­miques récur­rentes, d’autre part. Elle contre­dit éga­le­ment leur propre argu­men­ta­tion concer­nant la manière dont les crises sont pré­ve­nues et conte­nues au sein du nouvel ordre impé­rial, et ne fait aucun cas du degré de légi­ti­mité que la mul­ti­tude recon­naît à l’empire, un élé­ment qu’on ne peut négli­ger, comme Hardt et Negri, on va le voir, tendent à le faire.

Ayant consa­cré tant d’espace dans le livre aux louanges de la créa­ti­vité consti­tu­tion­nelle de l’État amé­ri­cain et de la classe domi­nante, il s’avère que la com­pré­hen­sion du passé et la déter­mi­na­tion de l’avenir reposent, en fait, sur le pro­lé­ta­riat amé­ri­cain. Cette argu­men­ta­tion est, en par­ti­cu­lier, déve­lop­pée dans un pas­sage sur­pre­nant du livre, à l’occasion de la pré­sen­ta­tion de l’ascension de l’empire (268-9). Les auteurs y pré­tendent que le nouvel ordre mon­dial est, en réa­lité, déter­miné par « le pou­voir et la créa­ti­vité du pro­lé­ta­riat des États-Unis », qui est sup­posé « expri­mer plei­ne­ment les désirs et besoins des tra­vailleurs inter­na­tio­naux ou mul­ti­na­tio­naux ». Contrairement à ce qui est fait géné­ra­le­ment, la classe ouvrière amé­ri­caine n’est pas perçue comme « faible » du fait du « bas niveau de sa repré­sen­ta­tion par les partis et syn­di­cats ». Du fait même de cette faible repré­sen­ta­tion, Hardt et Negri décrivent cette classe comme « forte », d’une manière gros­siè­re­ment exa­gé­rée même pour les auto­no­mistes qu’ils sont. Ils semblent ima­gi­ner que le grand avan­tage que les tra­vailleurs tirent du fait de rester ou de deve­nir inor­ga­ni­sés (aussi bien « dans les usines » que « hors d’elles ») leur permet de mani­fes­ter leur « conflic­tua­lité » au plus haut degré, fai­sant ainsi planer « de sérieuses menaces » et défi­nis­sant des « alter­na­tives créa­tives ». Rien n’est mis en avant en termes évé­ne­men­tiels ou d’authentiques pra­tiques pour sou­te­nir une telle affir­ma­tion.

En l’absence de toute preuve sub­stan­tielle de cette thèse ori­gi­nale, les auteurs mettent en avant un prin­cipe métho­do­lo­gique (ils semblent y voir une excuse pour le temps consi­dé­rable consa­cré à la pré­sen­ta­tion minu­tieuse « du génie des hommes poli­tiques et des capi­ta­listes amé­ri­cains » dans la pra­tique de l’empire, comme ils s’étaient mon­trés enclins à le faire concer­nant la période allant de 1776 au milieu du XIXe siècle) :

« […] nous devons regar­der au-delà de la logique immé­diate de la stra­té­gie capi­ta­liste et de ses plans […]. Pour en saisir le pro­ces­sus du point de vue de ses élé­ments actifs, nous devons adop­ter la pers­pec­tive de l’autre ver­sant – c’est-à-dire le point de vue du pro­lé­ta­riat et de la frac­tion encore exis­tante du monde non capi­ta­liste, gra­duel­le­ment entraî­née dans les rap­ports capi­ta­listes. Le pou­voir du pro­lé­ta­riat impose des limites au capi­tal et non seule­ment déter­mine la crise, mais aussi la nature de la trans­for­ma­tion. En réa­lité, le pro­lé­ta­riat invente les formes sociales et pro­duc­tives que le capi­tal adop­tera dans l’avenir » (268).

Nous applau­dis­sons nor­ma­le­ment aux efforts ten­dant à placer la lutte des classes au cœur de l’analyse du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme (et nous pou­vons saluer dans la ten­ta­tive de prendre en compte cette lutte, un anti­dote bien­venu au tra­vail récent de Robert Brenner, même si Hardt et Negri adoptent une atti­tude symé­trique extrême, igno­rant pure­ment et sim­ple­ment la portée de la concur­rence capi­ta­liste au sein de leur ana­lyse[5]).

Mais le pou­voir sans média­tion qu’ils veulent donner au pro­lé­ta­riat amé­ri­cain et, avec et à tra­vers lui, aux mul­ti­tudes du monde, ne résiste pas au moindre examen ; cette ana­lyse ne nous aide guère, non plus, dans la défi­ni­tion de stra­té­gies révo­lu­tion­naires. Comment pour­rait-on fonder l’élaboration d’une quel­conque poli­tique de chan­ge­ment social sur un monde fait d’un empire et d’un pro­lé­ta­riat vir­tuels ?

Que faut-il entendre par « pro­lé­ta­riat vir­tuel » ? On peut, certes, adop­ter une défi­ni­tion de la classe ouvrière plus large que la caté­go­rie des tra­vailleurs de l’industrie et allant au-delà du monde du tra­vail lui-même (bien que ces deux amen­de­ments ne puissent être consi­dé­rés aujourd’hui comme ori­gi­naux), et on applau­dira à la pré­oc­cu­pa­tion de situer le nou­veau noyau stra­té­gique au sein de ce pro­lé­ta­riat redé­fini. Mais peut-on suivre Hardt et Negri dans la foi qu’ils placent en la nou­velle résis­tance et confiance des tra­vailleurs des ser­vices actuels ? Ces tra­vailleurs ont-ils appris de nou­velles leçons, contrôlent-ils davan­tage ce qui se passe sur leur lieu de tra­vail, ont-ils des rela­tions réci­proques de nature dif­fé­rente, rentrent-ils chez eux cares­sant de nou­veaux rêves ? Voient-ils néces­sai­re­ment dans leurs clients des alliés poten­tiels ? Leurs expé­riences les intro­duisent-elles à une nou­velle per­cep­tion de la col­lec­ti­vité ? Leur tra­vail est-il intrin­sè­que­ment plus social que la coopé­ra­tion qu’implique la pro­duc­tion de mar­chan­dises ? Ou inver­se­ment, comme pour le pro­lé­ta­riat indus­triel, leur huma­nité est-elle figée par le moule où la tech­no­lo­gie coule les rap­ports humains, à moins que et jusqu’à ce qu’ils découvrent par leurs luttes leur propre poten­tiel comme acteur social ?

Il y a bien davan­tage de pro­blèmes dans la manière dont les auteurs relient ce noyau stra­té­gique du pro­lé­ta­riat à la mul­ti­tude d’aujourd’hui. Les deux termes ren­voient à de très vastes sys­tèmes d’oppression (de genre, de race, eth­no­na­tio­nale et ainsi de suite), mais ce qui carac­té­rise plus spé­cia­le­ment la mul­ti­tude est « la nou­velle mobi­lité et hybri­dité des sujets », où « le noma­disme et le métis­sage appa­raissent comme des élé­ments ver­tueux » et où le « pou­voir de cir­cu­ler » à tra­vers les fron­tières est « la force la plus créa­tive » du pro­ces­sus de libé­ra­tion actuel (362-3). Les auteurs ont raison de se deman­der « ce que les grands sec­teurs inno­va­teurs de la pro­duc­tion imma­té­rielle, du design à la mode, et de l’électronique à la science [seraient] sans le tra­vail illé­gal des grandes masses, que l’horizon radieux de la richesse et de la liberté capi­ta­listes a mobi­li­sées ». Mais qu’est-ce qui les rend plus révo­lu­tion­naires que les géné­ra­tions pré­cé­dentes ? Faut-il penser que leur désir de libé­ra­tion – suf­fi­sam­ment réel compte tenu de toutes les souf­frances et défaites qui sus­citent cette migra­tion – leur permet de « s’approprier de nou­veaux espaces, autour des­quels se construisent de nou­velles liber­tés… de nou­velles formes de vie et de coopé­ra­tion », et cela de manière presque aussi auto­nome vis-à-vis de l’État et du capi­tal que le sug­gèrent Hardt et Negri ? Ayant lar­ge­ment sur­es­timé ce dont la mul­ti­tude a fait la preuve en cette matière, ils dressent un tableau sou­dai­ne­ment plus sobre :

« Cependant, la recon­nais­sance de l’autonomie poten­tielle de la mul­ti­tude ne permet guère plus que d’identifier la nature du pro­blème. Ce qu’il nous faut saisir, c’est la manière dont la mul­ti­tude se voit redé­fi­nie posi­ti­ve­ment comme pou­voir poli­tique… Cela nous ramène à la ques­tion fon­da­men­tale : com­ment les actes de la mul­ti­tude peuvent-ils acqué­rir un carac­tère poli­tique ? Comment concentre-t-elle son éner­gie contre la répres­sion et les seg­men­ta­tions ter­ri­to­riales inces­santes de l’empire ? » (398).

Il s’agit là des vraies ques­tions. Cependant, lorsque Hardt et Negri se demandent « quelle tâche spé­ci­fique et concrète ani­mera ce projet poli­tique » (pp. 399-400), ce qu’ils répondent est révé­la­teur de leur démarche. Ayant admis que la manière dont il pose la ques­tion reste « assez abs­traite », ils recon­naissent qu’ils « ne peuvent pas dire à ce point » quelles « pra­tiques spé­ci­fiques et concrètes ani­me­ront ce projet » (400). Au lieu de cela, ils concluent par la for­mu­la­tion d’un pro­gramme en trois points : la citoyen­neté glo­bale, un revenu annuel garanti et le droit à la réap­pro­pria­tion. Le pre­mier de ces élé­ments, « la citoyen­neté glo­bale » met essen­tiel­le­ment en jeu l’universalisation de l’égalité libé­rale pro­mise au sein de l’État-nation. Cette requête est his­to­ri­que­ment pro­gres­siste, et cer­tai­ne­ment vitale vis-à-vis de la lutte immé­diate ten­dant à limi­ter l’exploitation des tra­vailleurs sans-papiers en leur octroyant une pro­tec­tion légale. Mais il ne s’agit guère d’une reven­di­ca­tion réel­le­ment trans­for­ma­trice. Sur le plan natio­nal, la per­sis­tance des inéga­li­tés de classe sou­lève la vieille ques­tion de la trans­for­ma­tion de la citoyen­neté en droits sub­stan­tiels (comme la sécu­rité de l’emploi et une dose de démo­cra­tie sur le lieu de tra­vail); de toute manière, nous en reve­nons ainsi à une reven­di­ca­tion adres­sée aux États natio­naux. Sur le plan inter­na­tio­nal, cette exi­gence conduit à se deman­der si l’objectif d’assurer le déve­lop­pe­ment des communautés/​régions pauvres que les migrants quittent, se voit com­pro­mis par l’attention portée au projet de faci­li­ter la mobi­lité géo­gra­phique (qui est inévi­ta­ble­ment biaisé en faveur de cer­tains indi­vi­dus et cer­taines classes). En outre, la for­mu­la­tion et le contenu d’une telle reven­di­ca­tion sou­lèvent cer­tains pro­blèmes. Quelles normes et gammes de droits Hardt et Negri pro­posent-ils ? Comment seront-ils garan­tis entre États ? Au béné­fice de qui sont-ils même reven­di­qués ?

La seconde reven­di­ca­tion ren­voie à la manière de mettre en œuvre un droit sub­stan­tiel à l’égalité des condi­tions à l’intérieur du libé­ra­lisme – un salaire social et une garan­tie de revenu mini­mum pour tous. Mais si l’on peut y voir une avan­cée par rap­port au libé­ra­lisme, cette reven­di­ca­tion demeure bien ancrée dans la tra­di­tion sociale-démo­crate qui se foca­lise sur la répar­ti­tion plutôt que sur les rela­tions de pro­duc­tion dans la société (en fait, l’idée d’un revenu mini­mum garanti fut mise en avant dans les années 1970 par des intel­lec­tuels de la droite liber­taire, comme Milton Friedman, qui y vit une manière de ratio­na­li­ser la pro­tec­tion sociale, et, simul­ta­né­ment, de la dépo­li­ti­ser). Cette idée peut, bien entendu, être radi­ca­li­sée en fixant le mini­mum à un niveau si élevé qu’il enlève à la force de tra­vail son carac­tère de mar­chan­dise et cor­rompe le fonc­tion­ne­ment du marché du tra­vail capi­ta­liste. L’ensemble laisse, cepen­dant, de côté la ques­tion épi­neuse des impli­ca­tions d’une telle mesure pour la frac­tion employée de la classe ouvrière : dans les condi­tions actuelles du capi­ta­lisme, ceux qui tra­vaillent ne feront pas l’objet d’une pres­sion dis­ci­pli­naire suf­fi­sante et n’auront pas la capa­cité de pro­duire assez pour payer à tous ce « mini­mum » élevé. Mais si ce pro­blème conduit à la reven­di­ca­tion d’éléments visant à mettre fon­da­men­ta­le­ment fin au pou­voir du capi­tal et à l’abolition du capi­ta­lisme, pour­quoi pré­sen­ter ce revenu garanti comme une mesure sus­cep­tible de contri­buer à une telle tran­si­tion ?

Nous par­ve­nons ainsi à la troi­sième reven­di­ca­tion : « la réap­pro­pria­tion des moyens de pro­duc­tion […] et le libre accès au savoir, à l’information, aux com­mu­ni­ca­tions et aux affects, et à leur contrôle » (406-407). Comme Hardt et Negri le recon­naissent, il s’agit là de l’exigence socia­liste tra­di­tion­nelle. Elle est, en effet, radi­cale, et c’est cette radi­ca­lité même qui la situe sur un ter­rain si dif­fé­rent de celui qu’occupent les deux pré­cé­dentes. En tant que telle, elle sou­lève de nou­veau les inter­ro­ga­tions que Hardt et Negri ont évo­quées sans leur donner de réponse : quels types de mou­ve­ments pour­raient effec­ti­ve­ment déve­lop­per les apti­tudes idéo­lo­giques et orga­ni­sa­tion­nelles que requiert la réap­pro­pria­tion des moyens de pro­duc­tion et de com­mu­ni­ca­tion ? Quel mou­ve­ment serait sus­cep­tible de s’emparer du pou­voir d’État et d’en assu­rer la démo­cra­ti­sa­tion, c’est-à-dire d’assurer une trans­for­ma­tion du pou­voir en en fai­sant le vec­teur d’une mobi­li­sa­tion des « mul­ti­tudes » en vue de démo­cra­ti­ser l’économie et les com­mu­ni­ca­tions ?

En dépit de toutes les décla­ra­tions contraires, le « contre-empire » de Hardt et Negri a trait à la résis­tance à l’empire et non à sa trans­for­ma­tion. La résis­tance est évi­dem­ment la bien­ve­nue : elle ouvre des espaces à l’espoir et à la matu­ra­tion de cet espoir en poli­tiques sus­cep­tibles de per­pé­tua­tion. Mais la résis­tance érigée en fina­lité est dan­ge­reuse. Ce n’est pas seule­ment qu’elle ne va pas assez loin, mais qu’elle risque de venir à bout de ce qui a été réa­lisé. En outre, dans la mesure où elle encou­rage l’aventurisme, la seule résis­tance peut couper le mili­tan­tisme de sa base au lieu de conso­li­der ses liens avec la base, avec tout ce que cela implique en termes d’isolement puis de répres­sion. Il ne s’agit pas là d’abstractions. L’incapacité à construire à partir des luttes, à leur donner un carac­tère cumu­la­tif plutôt que spo­ra­dique, à limi­ter le champ de la répres­sion éta­tique a hanté la gauche depuis les luttes étu­diantes et ouvrières de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Cette inca­pa­cité est tout aussi pré­oc­cu­pante pour qui­conque s’interroge sur l’avenir du mou­ve­ment anti­glo­ba­li­sa­tion[6].

Bien entendu, on ne sau­rait faire grief aux seuls Hardt et Negri, ou aux auto­nomes sur les­quels Negri a une influence, de l’incapacité à dépas­ser l’horizon de la résis­tance ; cet échec est col­lec­tif. Que Hardt et Negri défient cette his­toire des luttes et sa poli­tique n’est pas le pro­blème ; la décep­tion est qu’ils n’aillent pas assez loin. Il y a une dif­fé­rence entre recon­naître les erreurs du passé dans le but de pro­gres­ser, et méta­mor­pho­ser ces défaites en vic­toires comme Hardt et Negri le font dans leur dis­cus­sion de la classe ouvrière amé­ri­caine. Cela équi­vaut non seule­ment à ne pas apprendre du passé et à blo­quer des ques­tions cru­ciales, mais à barrer la route aux ten­ta­tives de défi­nir de meilleures stra­té­gies. On ne peut, même, s’empêcher de se deman­der dans quelle mesure le pen­chant à méta­mor­pho­ser la résis­tance en stra­té­gie a affecté les para­mètres de l’investigation théo­rique d’Empire. On détecte ici de trou­blants élé­ments de pré­dé­ter­mi­na­tion : un théo­ri­cien majeur de l’autonomie ouvrière, tel Negri, dont la foi dans la spon­ta­néité de la classe ouvrière a été démen­tie par les faits, redé­couvre de nos jours de nou­velles jus­ti­fi­ca­tions pour ses concep­tions poli­tiques ! Qu’on nous com­prenne bien : le point ici n’est pas de savoir si notre enga­ge­ment en faveur de la libé­ra­tion humaine est bien à l’origine de notre impli­ca­tion dans des études théo­riques, car on peut le tenir pour acquis. Le pro­blème est plutôt que nous ne sau­rions contri­buer à un tel enga­ge­ment et de telles pers­pec­tives, que si, comme Marx l’a sou­li­gné, notre tra­vail théo­rique se situe au plus haut niveau d’exigence dans son appré­hen­sion du monde, et si nous nous inter­ro­geons sans relâche sur notre théo­rie et notre pra­tique, comme condi­tion d’une praxis effi­cace en der­nier res­sort.

Hardt et Negri ont raison, en ces matières, dans leur cri­tique des faux pro­phètes du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux et du post­mo­der­nisme aca­dé­mique. En dépit de l’opposition polaire appa­rente entre ces deux dis­cours, les auteurs les per­çoivent comme para­doxa­le­ment « mariés » du fait « qu’ils sont appa­rus, non seule­ment au même moment, mais en réponse à la même situa­tion », et du fait qu’ils se sont avérés tous deux inca­pables d’identifier clai­re­ment les « struc­tures et logiques du pou­voir dans le monde contem­po­rain ». Il en est ainsi parce que ces dis­cours appré­hendent ce pou­voir dans des termes binaires : « hybri­dité contre pureté, dif­fé­rence contre iden­tité, mobi­lité contre immo­bi­lité [stasis] » (149-150). « La pers­pec­tive [de Hardt et Negri, qui] saisit la néces­sité d’une véri­table décons­truc­tion idéo­lo­gique et maté­rielle de l’ordre impé­rial » est évi­dem­ment bien pré­fé­rable (47-8). Il en est d’autant plus regret­table que le livre ne soit pas, pour les rai­sons que nous avons signa­lées, à la hau­teur des cri­tères que ses auteurs ont avan­cés, ceux d’une inves­ti­ga­tion cri­tique, qui doit, selon leurs propres termes, « tendre à concen­trer son pou­voir ana­ly­tique sur la nature des évé­ne­ments et les déter­mi­na­tions réelles des pro­ces­sus impé­riaux à l’œuvre aujourd’hui ».

[1] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, (London, England and Cambridge, Mass : Harvard University Press. 2000) a été classé récem­ment comme une des 5 pre­mières meilleures ventes d’Amazon. Les réfé­rences sont don­nées à cette édi­tion, et tra­duites direc­te­ment.

[2] Kautsky avait bien vu que les États capi­ta­listes ne devaient pas inévi­ta­ble­ment se faire la guerre. Lénine objecta que lais­ser entendre que les riva­li­tés inter­im­pé­ria­listes pour­raient abou­tir à un capi­ta­lisme « pai­sible », allait, dans la conjonc­ture poli­tique de la Première Guerre mon­diale, dimi­nuer la portée poli­tique de l’appel à la révo­lu­tion comme unique issue. On peut voir dans la réfu­ta­tion de l’analyse de Kautsky par un argu­ment polé­mique lié aux cir­cons­tances, l’expression d’un pro­blème plus géné­ral : celui de la poli­ti­sa­tion exces­sive de la théo­rie.

[3] Alex Callinicos « Tony Negri in Perspective », International Socialism, #92, Septembre, 2001, p. 51.

[4] General Motors, par exemple, peut bien être plus glo­bale que jamais, mais plus de 95 % des com­po­santes et du tra­vail dans les véhi­cules qu’elle monte en Amérique du Nord, en pro­vient.

[5] Voir Robert Brenner, « The Economics of Global Turbulence », New Left Review, May/​June, 1998 ; et Sam Gindin « Turning Points and Starting Points : Brenner, Left Turbulence and Class Politics » in L. Panitch and C. Leys, Working Classes/​Global Realities : Social Register 2001 (London, Merlin : 2000).

[6] Ce fait de s’en tenir à la résis­tance explique, peut-être, la popu­la­rité de Empire tant à gauche que dans la pensée domi­nante. À gauche, le fait que Empire n’aille pas au-delà de la résis­tance est direc­te­ment le bien­venu pour cer­tains (dans le contexte de notre his­toire récente, leur appel éner­gique aux armes est, au moins, encou­ra­geant) et perçu avec sou­la­ge­ment par d’autres (des ques­tions dif­fi­ciles et incon­for­tables ne sont pas creu­sées). Pour la pensée domi­nante, Empire repré­sente une aven­ture émous­tillante, mais fina­le­ment sans risques : la glo­ba­li­sa­tion est et res­tera là, l’impérialisme amé­ri­cain appar­tient au passé, l’empire est trop éphé­mère pour qu’on s’en pré­oc­cupe, et la pers­pec­tive d’une érup­tion spon­ta­née, qu’elle soit le fait des tra­vailleurs de l’information ou d’une vague mul­ti­tude, ne sau­rait empê­cher per­sonne de dormir. Que chacun trouve ainsi sa pitance dans Empire appa­raît net­te­ment dans ses tout der­niers mots, lorsque Hardt et Negri men­tionnent l’« illu­mi­na­tion et le bon­heur d’être com­mu­niste » (413). Quel gau­chiste ne serait pas saisi d’émoi en lisant de tels propos à la fin d’un livre qui connaît une telle dif­fu­sion ? Pourtant, ces mots concluent un para­graphe pro­po­sant saint François d’Assise en exemple du mili­tan­tisme com­mu­niste. S’agit-il de neu­tra­li­ser ou de dif­fu­ser le com­mu­nisme ?

Traduit de l’anglais par Gérard Duménil

Cairn​.info, 2003

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