Empire : joyaux et pacotilles

Pour un livre abscons et dont les options sont ouvertement révolutionnaires, l’Empire de Hardt et Negri a fait l’objet d’un intérêt exceptionnel, tant de la part de commentateurs se rattachant à la pensée dominante que des radicaux[1]. Bien que rien ne nous incite à voir dans ce livre un objet de curiosité culturelle, cette simple constatation souligne l’importance d’un examen sérieux de son contenu. Empire est finalement un livre important, parce que la volonté de s’en prendre sérieusement à la richesse contradictoire de ses idées concernant la nature de l’empire, du capitalisme et des résistances de notre temps, est susceptible de contribuer au projet « libérateur » que nous partageons avec ses auteurs. Seul un commentaire bien avare de compliments pourrait manquer d’admirer l’ambition de cette tentative d’intégration de l’histoire, de la philosophie, de la sociologie, de la culture et de l’économie dans une démarche politique venue d’en bas. Pourtant, le résultat est frustrant : un livre plein de promesses, mais aussi d’incohérences, de contradictions, d’exagérations et d’apories.

Aux côtés des joyaux qui parsèment le livre, on trouve trop de verroterie – de fades babioles qu’on ne peut simplement écarter, car elles occupent une place fondamentale dans l’argumentation. La poésie qui imprègne le livre est peut-être rafraîchissante et stimulante, mais elle sert d’alibi à une forme d’obscurantisme qui bloque toute envolée d’imagination analytique. La sensibilité politique des auteurs est digne d’admiration, en particulier, mais pas uniquement, dans le passage final du livre qui évoque avec émotion la figure du « militant » (« les combattants communistes et de la libération des révolutions du XXe siècle, les intellectuels poursuivis dans les luttes antifascistes, les républicains de la guerre civile espagnole et les mouvements de résistance européens, […] les combattants de la liberté de toutes les guerres anticoloniales et anti-impérialistes, […] le militant agitateur des travailleurs industriels du monde »). Il s’agit là d’un antidote au défaitisme régnant dans une grande partie de la gauche. Pourtant, quelque bienvenu que soit cet optimisme concernant les perspectives qui s’ouvrent aujourd’hui à un tel militantisme, il ne fournit pas les bases – et ne peut les fournir compte tenu de l’analyse où il s’enracine – d’une politique du changement social.

Le premier objectif analytique d’Empire, comme celui de tant de livres récents sur la globalisation, est d’expliquer la genèse et la nature d’un nouveau type d’ordre capitaliste, « qui règne sur l’ensemble du monde “civilisé” » (XIX). Ce qui fait la spécificité d’Empire, n’est pas seulement le parcours sauvage où Hardt et Negri nous entraînent au fil d’une démarche tendant à concilier ce qu’ils considèrent comme le meilleur des pensées, à la fois, marxistes et postmodernes, susceptible de contribuer à leur objectif. Cette spécificité réside, en fait, dans la manière dont ils utilisent cette totalité théorique hybride, pour identifier la globalisation à un nouveau régime politique capitaliste. Pour ce faire, ils se fondent sur la distinction entre les impérialismes du passé (l’extension de la souveraineté territoriale au moyen de colonies) et ce qu’ils appellent le nouvel « empire » (la pénétration supranationale des frontières). La globalisation est définie comme « la rupture ou le déplacement au sein des rapports capitalistes et des relations globales de pouvoir [qui] rendent parfaitement transparent et possible aujourd’hui le projet capitaliste de rassembler les pouvoirs économique et politique, et de réaliser […] un ordre proprement capitaliste » (8-9). Au sein de ce nouvel empire capitaliste, les États-nations (y compris les anciennes puissances impérialistes elles-mêmes) et leurs relations de pouvoir internes sont « pénétrés » par « un nouveau pouvoir mondial souverain et supranational ». Ainsi, « le conflit et la concurrence entre divers empires s’est trouvé, dans une grande mesure, remplacé par un pouvoir unique qui les surdétermine, qui les structure de manière unitaire, et qui les situe au sein d’une même conception du droit, clairement postcoloniale et postimpérialiste » (9-10). C’est justement parce que ces intuitions sont si importantes pour qui veut comprendre le monde contemporain, que tout lecteur sérieux en viendra à juger le livre insupportable. Il ne l’est pas simplement du fait de l’absence de détails factuels dans un ouvrage de plusieurs centaines de pages, mais par ses manquements théoriques et la confusion conceptuelle régnante.

Au cœur de l’argumentation de Hardt et Negri, on trouve un vaste tableau du passage de la modernité à la postmodernité. La modernité est présentée comme un processus de sécularisation, qui, comme tout ce que l’histoire a produit depuis le Moyen Âge, procède de la « réappropriation » par la multitude de son potentiel « libératoire » (les auteurs semblent emprunter le terme multitude à la formule « Ecclesia est multitudo fidelium » de Guillaume d’Occam) (73). Cependant, après le renversement de l’ordre ancien par le pouvoir de la multitude, opérant prétendument sans médiation et de manière spontanée, la révolution de la modernité fit l’objet d’un « Thermidor » généralisé. La multitude fut ainsi reconstruite en tant que « peuple » de l’État-nation – « un appareil transcendant capable d’imposer l’ordre à la multitude et d’éviter qu’elle s’organise et exprime sa créativité spontanément » (83). Dans le monde des idées, le développement de la conception moderne de la souveraineté atteignit son paroxysme contre-révolutionnaire dans l’affirmation par Hegel que « la libération de l’humanité moderne ne peut procéder que de la domination, de sorte que l’objectif immanent de la multitude se transforme dans le pouvoir nécessaire et transcendant de l’État ». Ce trait est, pourtant, inséparable du capitalisme : « La souveraineté moderne européenne est la souveraineté capitaliste : une forme de commandement qui surdétermine la relation entre individualité et universalité, en fonction du développement du capital » (87). La transition de l’agriculture à l’industrie, puis la diffusion des rythmes culturels propres à l’industrialisation et l’incapacité du nouveau prolétariat à consommer tout ce qu’il produit dans son pays suscitèrent la dynamique qui poussa les États européens à étendre leur souveraineté vers d’autres formations sociales, c’est-à-dire à devenir des États impérialistes.

Selon Hardt et Negri, c’est l’effondrement de l’impérialisme après la Seconde Guerre mondiale et la généralisation à l’échelle de la planète, par l’État américain, de son New Deal après la crise de 1929, qui introduisit la postmodernité. Mais, encore une fois, c’est la recherche par la multitude de son pouvoir « libératoire » sans médiation au cours des années 1960 (dont témoignèrent la révolte des travailleurs de la base, les nouveaux mouvements sociaux et les révoltes postcoloniales) qui déterminèrent le cours du monde postimpérialiste. Ce monde fut remplacé par l’« empire », l’expression du « pouvoir en réseau », sans centre et en expansion, unique fondement de la souveraineté de l’État américain à l’époque moderne. Ce nouvel « empire » non impérialiste, transcendant le mouvement spontané de la multitude vers la liberté, surgit « au-dessus » des frontières, en réponse à la révolte venue d’en bas, moyennant la mise en place d’un appareil disciplinaire de maintien de l’ordre. À la suite de la crise capitaliste du début des années 1970, l’imposition de l’empire prit appui sur une attaque contre toutes les barrières à l’accumulation du capital, transformant la nature de la production et de la création du surplus et, finalement, écartant l’État-nation de la scène de l’histoire.

Ces transformations reposèrent sur le passage du mode de production capitaliste de sa phase industrielle à celle de l’« informationalisation » et de la communication, et sur la transition corrélative de la production matérielle à la production « immatérielle ». D’autres transformations économiques, culturelles et politiques, liées aux précédentes, introduisirent finalement à l’ordre global « lisse » du marché mondial et à une souveraineté disciplinaire d’un nouveau type : un pouvoir central dénué de centre étatique. Les nouvelles formes de la production et du travail, ainsi que la nouvelle relation immédiate entre le capital et le travail (puisque l’État s’est évanoui ou, au moins, a fusionné avec le capital), ont ainsi créé la possibilité d’un contre-empire – un mouvement révolutionnaire, également dénué de centre, surgi de la base.

Ce panorama de l’histoire du monde, de la modernité à la postmodernité, repose, tout d’abord, sur un ensemble articulé de récits, tous problématiques, que Hardt et Negri donnent de la relation contradictoire de la multitude à la souveraineté de l’État jusqu’à son aboutissement dans le pouvoir virtuel de l’« empire ». D’un bout à l’autre du livre, les auteurs ne se lassent pas de souligner la nécessité de fonder toute interprétation sur une base matérielle. En dépit de toutes les péripéties de l’analyse, le grand labyrinthe des narrations politiques, culturelles et métaphysiques où nous entraînent Hardt et Negri, est supposé nous ramener à l’univers de la production et de l’économie politique, où la multitude prend la forme du « prolétariat ». Ayant salué explicitement dans leur préface, la descente décisive de Marx au « séjour obscur de la production » (xvi), Hardt et Negri affirment que leur concept d’empire, comme nouvel ordre, demeurerait une « coquille vide s’[ils] n’identifiaient pas également un nouveau régime de production » (205). Et c’est aussi dans le « royaume de la production […] que les résistances et alternatives les plus efficaces au pouvoir de l’empire se manifestent » (xvii). Bien que le thème de l’économie politique ne soit pas sérieusement abordé avant la page 200, c’est là que tout compte-rendu conséquent d’Empire doit commencer.

L’économie politique de Hardt et Negri s’appuie sur la tendance à la sous-consommation propre au capitalisme. Le point culminant de la modernité dans la poussée impérialiste qui précéda la Première Guerre mondiale aurait été l’expression de cette contradiction. Cette conception économique assez grossière de l’histoire en termes de sous-consommation, découle de leur lecture de Lénine et de Luxemburg.

Outre le caractère inadéquat de la notion de sous-consommation pour appréhender le passé, cette analyse nous distrait des outils – concepts, questions et thèmes – indispensables à ceux qui veulent comprendre le présent. Les forces motrices du capitalisme, de ses classes et de la concurrence, sont laissées à l’écart : les classes parce que la classe ouvrière est réduite – à la grande époque de sa formation en classe – à une victime dénuée de pouvoir; la concurrence parce que la centralisation du capital est supposée la limiter plutôt que l’accroître. Aucune exploration sérieuse n’est faite du développement inégal du capitalisme – à l’intérieur de chaque formation sociale tout comme entre diverses formations – compte tenu des pressions que le capitalisme suscite à l’investissement national et à l’étranger, en vue de la défense des marchés et afin de se protéger contre la classe ouvrière. Il en va de même de l’impact des restructurations technologiques autour de nouvelles opportunités, de nouveaux produits et de nouveaux entrants. En outre, le rôle de la finance est ignoré, et celui de l’État est présenté de manière grossière. L’analyse des relations entre États impériaux, y compris les intuitions suggestives de Kautsky concernant la possibilité d’une alliance « ultra-impériale », reste subordonnée à des considérations stratégiques prédéterminées par une perspective léniniste étroite[2].

Hardt et Negri prolongent cette référence à la sous-consommation un demi-siècle après la Première Guerre mondiale. Le New Deal est largement réduit à une réponse à la sous-consommation qui aurait causé la dépression des années 1930, et les auteurs voient dans l’après-guerre une globalisation du New Deal. Peut-être du fait de la reconnaissance implicite des limitations de cette analyse, elle est discrètement mise à l’écart à l’approche de la crise du début des années 1970. Pour comprendre ce qui se met alors en place dans le livre en matière d’économie politique, il nous faut d’abord appréhender la théorie politique de l’empire de Hardt et Negri.

 

La théorie politique de l’empire : la domination de l’État?

 

En dépit de la reconnaissance de son importance, l’économie politique n’est pas un des points forts de Hardt et Negri. Aussi la plupart des commentateurs se sont-ils focalisés sur la théorie postmoderne de l’empire. Hardt et Negri insistent sur le fait que le système capitaliste serait complètement invivable s’il reposait sur le vieil ordre impérialiste. C’est bien un pouvoir central qui garantit son intégrité, mais un pouvoir qui ne repose plus sur un État impérialiste.

Qu’est exactement ce nouvel empire? Quelle relation entretient-il avec la superpuissance américaine que même la pensée dominante est disposée à décrire en termes d’impérialisme? Hardt et Negri soutiennent avec insistance que « les États-Unis, de même qu’aucun autre État-nation aujourd’hui, ne sauraient former le centre d’un projet impérialiste » (xiv, souligné dans le texte) :

« Seul un pouvoir établi, surdéterminé vis-à-vis des États-nations souverains et relativement autonomes à leur égard, peut fonctionner en tant que centre du nouvel ordre mondial, exerçant sur lui un contrôle efficace et, lorsque c’est nécessaire, recourant à la contrainte. L’empire ne repose pas sur la force en elle-même, mais sur la capacité de présenter la force en tant que paix » (14-15).

Antérieurement à cette affirmation, les auteurs ont défini la souveraineté comme un « pouvoir policier », non seulement vis-à-vis de tout pouvoir politique extérieur, mais aussi vis-à-vis du « peuple », soutenant que les États-nations européens ont conduit la multitude, non pas « sur la route de la république », mais vers « la surcodification totalitaire de la vie sociale » (87,113). Mais l’État américain fait exception à cette définition. À l’inverse, Hardt et Negri soutiennent que l’ordre constitutionnel de ce pays a originellement semé la graine des « nouvelles structures et logiques de pouvoir qui règlent le monde contemporain ». Ils mettent à mal les argumentations de ceux qui, tel édouard Said, affirment que « les États-Unis ont reproduit les tactiques des grands empires après leur démantèlement à la suite de la Première Guerre mondiale », et insistent sur le fait que « l’empire n’est pas un faible écho des impérialismes modernes, mais une forme de pouvoir fondamentalement nouvelle » (146).

La nouvelle souveraineté actuelle, dont l’« espace est toujours ouvert », s’est mise en place par étapes depuis la Déclaration d’indépendance, à travers la guerre de Sécession, les présidences de Théodore Roosevelt et de Woodrow Wilson, le New Deal et la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, jusqu’aux mouvements sociaux des années 1960 et finalement la dissolution du bloc soviétique – autant d’étapes au fil desquelles « la liberté est rendue souveraine et la souveraineté est définie comme radicalement démocratique selon un processus d’expansion, ouvert et continu » (169).

Hardt et Negri pensent que cette nouvelle forme de pouvoir s’enracine dans la Révolution américaine de 1776, « un moment de grande innovation et de rupture dans la généalogie de la souveraineté moderne ». On aurait ainsi assisté à la création d’une authentique république. Le système de contrôles et d’équilibres y exprime et soutient le pouvoir central au sein d’une « configuration interne à la multitude […] une structuration des pouvoirs liés en réseau » (160-1). Seul parmi tous les autres, cet État américain ne dépossède pas la société de son pouvoir, mais « s’intègre dans la société et la complète […]. La souveraineté américaine ne consiste donc pas en un contrôle de la multitude, mais résulte plutôt des synergies productives de la multitude » (164). Prenant Madison au mot, et laissant de côté Beard ou tout autre analyste de la révolution et de la constitution américaines en termes de classe, les auteurs poursuivent, faisant leur la thèse de la frontière. L’expansion de l’État américain (qu’ils admirent en ce qu’elle s’inspira directement de Rome) est aussi l’expression de cette « nouvelle souveraineté », qui « ne s’annexe pas ou ne détruit pas les autres pouvoirs, mais, à l’inverse, s’ouvre à eux, les incorporant dans son propre réseau […] [une] expansion impériale qui n’a rien de commun avec l’impérialisme, ou avec des organismes étatiques conçus en vue du pillage, de la colonisation ou de l’esclavage » (166-7). De façon surprenante, ils se débarrassent en à peine plus d’une page de la manière dont ces processus « cachent, en fait, une forme brutale de subordination » des Indiens d’Amérique et des Africains-Américains. La « déflation des prétentions idéologiques » que cela impliquait fut résolue, à leurs yeux, par Lincoln qui « redéfinit » la nouvelle nation et son peuple, et réalisa « une configuration de l’espace en matière de gestion politique et culturelle d’identités hybrides » (172).

Dans la version que Hardt et Negri donnent de l’histoire américaine, les classes apparaissent pour la première fois à la fin du XIXe siècle, marqué, d’une part, par la montée des « grands trusts du capital » et, d’autre part, par le « grand mouvement ouvrier américain » engagé dans une lutte de classe dont résultèrent la « fermeture de l’espace constitutionnel de médiation, et l’impossibilité du déplacement spatial des conflits » (173). La lutte des classes est ainsi introduite pour expliquer les tendances impérialistes américaines de l’époque, même si cette lutte en Europe ne joue pratiquement aucun rôle dans la présentation donnée de l’impérialisme européen. À cette époque, le mouvement ouvrier européen a mis en place – pour la première fois dans l’histoire – des organisations politiques permanentes des classes dominées. Cependant, Hardt et Negri laissent cela de côté, tout en faisant grand cas des tendances « autonomistes » du prolétariat américain. Bien qu’ils soulignent la grande force de la résistance de la classe ouvrière américaine à la répression, Hardt et Negri ignorent complètement, d’une part, la vaste littérature consacrée au corporatisme de la Progressive Era, où se trouva absorbé l’AFL, et, d’autre part, le large soutien dont jouit l’impérialisme de Théodore Roosevelt parmi les travailleurs américains.

Quoi qu’il en soit, Hardt et Negri soutiennent que, compte tenu des conditions de la lutte des classes, l’État américain ne pouvait sauvegarder sa forme unique de souveraineté et sa démocratie propre, que par le biais de « l’utopie politique concrète » de Woodrow Wilson (aucune excuse n’est présentée ici à Ernst Bloch), impliquant l’« extension internationale du pouvoir en réseau de la constitution […] l’idée de la paix comme produit d’un nouveau réseau mondial de pouvoir » (176).

La révolution bolchevique, la dépression des années 1930, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide poussèrent les États-Unis à adopter certains des éléments majeurs de la souveraineté européenne et de l’impérialisme, devenant ainsi les promoteurs de « projets impérialistes directs et brutaux » (que Hardt et Negri relient incidemment aux « origines mêmes du pays », dans la réduction en esclavage des noirs et le massacre des Indiens d’Amérique). Mais à l’« étape ultime de cette tendance impérialiste » que représenta la guerre du Vietnam (qui « une fois pour toutes interrompit la marche de l’impérialisme de style européen »), l’« utopie concrète » de l’esprit de la constitution américaine se trouva reconstituée par la nouvelle gauche : les nouveaux mouvements contre la guerre, pour les droits civils, le pouvoir noir, et les mouvements étudiant et féministe représentèrent « une énorme et vigoureuse affirmation du pouvoir constituant et la déclaration de réouverture de nouveaux espaces sociaux » (179).

Ainsi, les circonstances étaient créées pour que l’État américain entraîne le monde entier dans son « utopie concrète » de pouvoir en réseau dans l’empire. Sur la base de la maîtrise des anciens pouvoirs impériaux acquise pendant la guerre froide, de l’internationalisation du « gouvernement disciplinaire des usines » propre au New Deal (le Fordisme), et temporairement, quoique de manière non équivoque, de « l’adoption du vêtement impérial », les États-Unis rejetèrent leur projet impérialiste et s’engagèrent dans celui, bien distinct, de l’« empire » – projet global de pouvoir en réseau.

La version compacte de l’histoire américaine que Hardt et Negri ont offerte au lecteur jusqu’à ce point laisse désormais la place à un récit encore moins minutieux, qui fait l’économie de toute analyse concrète du processus contradictoire et complexe de restructuration stratégique globale et de gestion, où l’État américain s’est effectivement engagé depuis les années 1970. Bien qu’ils survolent ces questions, Hardt et Negri ne manquent pas d’intuitions concernant la manière dont les États-Unis ont utilisé « leur hégémonie comme ultime ressort d’exploitation et de commandement capitaliste » pour faire supporter à d’autres pays le poids de l’effondrement des accords de Bretton Woods (266). Ils n’ont également pas tort de souligner la place occupée dans ce mouvement par l’utilisation des organismes et des traités internationaux, tendant à promouvoir dans chaque pays les changements requis en vue de l’établissement du néolibéralisme global. Mais cette vision de ce qui est encore « interne » aux États est obscurcie par la chaîne des hyperboles relatives à « la fin des États-nations », ainsi que par l’argumentation extravagante qui veut que « ce qui a changé dans le passage au monde de l’empire […] est que de telles frontières n’existent plus » (184). Encore plus frustrant est le fait que cette capacité du pouvoir à l’américaine à pénétrer les autres États, à n’en pas douter un des aspects les plus frappants du monde où nous vivons, est simplement affirmée et réaffirmée, sans que les pratiques concrètes de l’État de la classe dirigeante des États-Unis soient explicitées.

En définitive, on pourrait ne voir dans Hardt et Negri que des théoriciens de l’idéologie, de la légitimation du pouvoir. La conception du « droit de l’État » comme « pouvoir en réseau » madisonien, que ce soit dans la société américaine ou projetée à l’échelle globale, se justifie plus par son attrait idéologique que par son utilité dans l’analyse des pratiques et mécanismes concrets du pouvoir de l’État et de la classe dirigeante. La capacité historique d’une telle conception qui fait de la classe ouvrière américaine le « prisonnier du rêve américain » (selon le titre du célèbre livre de Mike Davis) fait l’objet d’une projection globale vers le présent. En de rares occasions, Hardt et Negri disent au lecteur ce dont il s’agit vraiment, en particulier lorsqu’ils soutiennent que la légitimation du nouvel ordre impérial repose effectivement sur « sa capacité à présenter la force comme l’agent du droit et de la paix […] afin d’accroître le consensus qui soutient son pouvoir » (15). De ce point de vue, Hardt et Negri ont raison de noter que même les organisations supranationales humanitaires attendent « des États-Unis qu’ils assument un rôle central au sein du nouvel ordre mondial » (181). On saisit le sens de cette analyse lorsque Hardt et Negri parlent des États-Unis comme d’un nouvel État impérial, quoique non colonialiste, qui à travers son appel à des valeurs universelles, affirme son « droit d’intervention » dans d’autres États, et exige d’eux qu’ils supportent ces interventions ou y participent à l’intérieur de leurs propres « droits et devoirs » (18). Mais la question de qui définit ces « droits et devoirs », n’est pas posée. Ils le reconnaissent eux-mêmes en une occasion (lors de la formulation d’un jugement général relatif aux fondements de la guerre du Golfe) :

« […] les États-Unis [sont] le seul pouvoir capable de prendre en charge la justice internationale, non pas en fonction de leurs motivations nationales, mais au nom du droit global. Sans aucun doute, de nombreux pouvoirs ont prétendu abusivement agir au nom de l’intérêt universel dans le passé, mais ce nouveau rôle des États-Unis est différent. Peut-être serait-il plus exact de dire que cet appel à l’universel est faux, mais il l’est d’une nouvelle manière. La police mondiale américaine agit non pas selon des intérêts impérialistes, mais dans un intérêt impérial » (180).

Ce que devrait étudier un livre vraiment sérieux traitant de ce « nouvel ordre mondial » que Hardt et Negri ont baptisé empire, c’est la mesure véritable de cette transformation de l’État américain qui lui a permis d’agir comme État global, celui dont le capitalisme a besoin pour maintenir l’ordre, pour gérer les crises et pour remédier aux contradictions entre les États-nations et les diverses forces sociales. Mais ce livre reste à écrire. En ses lieux et places, Hardt et Negri nous servent un ensemble d’affirmations qui ajoutent à la confusion.

En une occasion unique, ils tentent de présenter un schéma du pouvoir impérial (309-13). Ils décrivent une pyramide dont le sommet est la superpuissance américaine, puisqu’elle « jouit d’une hégémonie concernant l’usage de la force globale – une superpuissance qui peut agir seule, mais préfère le faire en collaboration, sous le couvert des Nations Unies ». Ces « autres », placés au deuxième niveau de la pyramide, sont des États-nations (ce qui semble paradoxal compte tenu de la thèse de la mort des États), surtout ceux d’entre eux qui « contrôlent les instruments monétaires globaux » et que relient le G7 et les forums des élites (comme celui de Davos), ainsi que « des ensembles hétérogènes d’associations » non spécifiées, et qui déploient à l’échelle globale un pouvoir « culturel et biopolitique ». Le « réseau des sociétés multinationales capitalistes » n’apparaît qu’à la base de cette pyramide; mais alors qu’il vient de nous être dit que ces sociétés se situent sous « le premier et plus haut niveau », elles sont ensuite décrites comme « structurant le pinacle du commandement mondial » (310, souligné par les auteurs de ce commentaire). Peu soucieux de la confusion qui envahit inévitablement le lecteur à ce point, Hardt et Negri s’empressent vers le « troisième et plus large étage de la pyramide [qui] décrit les groupes représentant les intérêts populaires dans le système du pouvoir global » – un ensemble bigarré désignant la « société civile globale » (des ONG aux médias ou aux églises) aux côtés d’« États subordonnés et mineurs ». Mais cette pyramide d’États, grands et petits, aux clivages marqués, fait ensuite l’objet d’un processus de déterritorialisation – pas tant du fait de la pénétration du réseau de pouvoir constitutionnel américain que par l’argent et, surtout, les communications.

Au terme « communication », les auteurs donnent un sens distinct du sens usuel, assez difficile à définir : ils veulent dire « le pouvoir de tous ceux qui contribuent aux processus interactifs de communication », et ajoutent : « Ici, dans ce domaine en circulation de la domination impériale sur les nouvelles formes de la production, la communication est très diffuse, sous des formes capillaires ». Pour donner un sens à ces analyses, il faut en revenir à l’économie politique de Hardt et Negri.

 

L’économie politique de l’empire : l’immatérialité de la production immatérielle

 

À la base de l’économie politique du nouvel empire, se trouve l’idée simpliste, que Hardt et Negri empruntent à Robert Reich, que le développement du marché mondial au cours du dernier quart du XXe siècle « a détruit toutes les frontières nationales » et « vidé de leur sens » les notions de société d’une certaine nationalité, ainsi que d’économie et de force de travail nationales (151). Mais Hardt et Negri adoptent également, avec beaucoup de conviction, une notion, déjà de seconde main chez Reich : celle du « postfordisme » (qu’ils appellent « l’émancipation salariale »). Ils relient maintenant « l’esprit de réseau » du constitutionnalisme américain à un nouveau régime productif disciplinaire, dont « découle le désir [de libération], et qui suscite tendanciellement l’émergence d’une multitude de travailleurs aspirant à la liberté ». L’empire, lui-même, se construit à partir de la combinaison de ces deux éléments.

Le problème est alors que, se rapprochant du présent, Hardt et Negri non seulement abandonnent la notion de sous-consommation, mais écartent toute théorie alternative du capitalisme dans son ensemble, de ses déséquilibres macroéconomiques et de ses crises systémiques : la sous-consommation n’est remplacée par aucune théorie alternative des crises. Comme l’a dit Alex Callinicos, en dépit de la répétition du terme « crise », Empire « offre très peu d’indications à quiconque souhaite savoir dans quelle mesure les mécanismes de la crise capitaliste sont encore en action de nos jours[3] ». Ne reste qu’une économie politique dont le champ est réduit à l’atelier et qui tend vers un déterminisme technologique rudimentaire. Les contradictions économiques de l’empire sont maintenant directement localisées au sein de la sphère de la production, dans les changements technologiques et institutionnels que résume la notion d’« informatisation », dans la révolution de la communication et dans la nouvelle force de travail qui découlerait de ces changements.

Les nouveaux postes sont « hautement mobiles et impliquent des compétences flexibles ». Une de leurs caractéristiques générales est « le rôle central qu’y jouent le savoir, l’information, les affects et la communication » (285). Tout cela définit « une nouvelle manière d’être humain » (289). La stabilité du système est désormais uniquement menacée par la subjectivité révolutionnaire que ces changements suscitent. Il va sans dire que de nombreuses modifications sont intervenues dans les structures du travail et dans les systèmes d’information-communication. Ils ont évidemment eu des effets profonds sur les travailleurs et les relations de travail, que toute analyse sérieuse de notre époque doit prendre en considération, quant à sa nature et sa politique. Mais la précipitation folle des auteurs dans leur volonté de présenter ce qui est partiellement nouveau comme constitutif d’un paradigme révolutionnaire, tant par son contenu que par le potentiel de changement qu’il recèle, s’avère d’une superficialité extrême.

Hardt et Negri traitent, en premier lieu, du secteur industriel dit ancien, ce qui constitue un point de départ constructif. La gauche a souvent fait peu de cas du dynamisme propre au capitalisme, en soutenant que les secteurs industriels traditionnels sont entrés dans une phase de déclin final, tout en dessinant les contours d’une « nouvelle économie » dans certaines sphères. Ce qui a surtout donné au capitalisme américain la base matérielle de sa reproduction élargie aujourd’hui (matériellement et culturellement) est très largement la diffusion des nouvelles technologies dans l’ensemble de l’économie – pas en tant que force indépendante, mais au sein d’autres stratégies managériales mues par la concurrence et les conflits de classe. Dans l’automobile, par exemple, la nouvelle technologie de l’information a joué un rôle clef dans la transformation du design, de l’outillage, de la comptabilité, de la coordination, de la sous-traitance, de la mise à disposition just-in-time, de la définition des tâches, ainsi que des relations entre production et consommation. Hardt et Negri s’attachent particulièrement à ce dernier élément. Ils soutiennent que, du fait des nouveaux modes de l’information et de la communication, les consommateurs « en sont venus à jouer un nouveau rôle dans la production » (290). Bien qu’il soit vrai que la production est maintenant plus finement ajustée au marché, le monde n’en est pas bouleversé. L’industrie était devenue plus « sensible » au marché dès les années 1920 (à General Motors, Alfred Sloane avait souligné l’importance du renouvellement des modèles face à la production de masse de Ford), et – de manière encore plus importante – peu d’ouvriers de l’automobile perçurent, à cette occasion, une transformation de leur travail, supposé être devenu moins matériel. De la même manière, Hardt et Negri mettent en lumière la relation entre la croissance de la maîtrise de l’information et la décentralisation spatiale de la production (tout en notant, à juste titre, une capacité accrue à gérer centralement et contrôler la production décentralisée). Mais avec le just-in-time, une grande partie de la sous-traitance reste régionale ou même locale, et, de plus en plus, met en jeu des fournisseurs bénéficiant de conventions collectives plus « flexibles », réalisant leur production sur le même site que l’usine d’assemblage principale[4]. De toute manière, et en parfaite illustration, de la confusion qu’engendre constamment le livre, Hardt et Negri, après avoir noté (et exagéré) les transformations que la révolution de l’information et des ordinateurs provoqua dans un secteur ancien tel que l’automobile en y « redéfinissant et rajeunissant le processus de production » (285), font tout à coup volte-face. Ils affirment alors que « les usines automobiles occupent au cours des années 1990 une place subordonnée dans l’économie globale – subordonnée vis-à-vis de la production à haute valeur ajoutée des services » (287).

C’est dans le secteur des services que Hardt et Negri identifient la transformation la plus spectaculaire de la production, y compris et surtout, l’émergence du « nouveau travail immatériel des tâches analytiques et symboliques », ainsi que « la production et la manipulation des affects, exigeants en matière de contacts humains » (293). Quelques chiffres, dont Hardt et Negri fournissent fort peu, seront ici utiles. Les projections les plus récentes du Ministère du Travail des États-Unis pour la décennie 2000-2010 montrent qu’une partie importante de ce que l’étude appelle « les emplois relatifs à la technologie de l’information » vont effectivement représenter la fraction du marché du travail qui croîtra le plus vite, avec un doublement (un accroissement de 1,8 million de postes). Cependant, en 2010 ces emplois représenteront moins de 2,4 % du total pour l’ensemble de l’économie. Les employés financiers, les services de protection (policiers, pompiers, gardiens) et les caissiers représenteront, chacun pris séparément, davantage d’emplois que ces emplois relatifs à la technologie d’information. Le nombre des chauffeurs de bus, de camions et de taxis sera un peu supérieur. L’entretien des bâtiments et le nettoyage du sol emploiera 60 % de travailleurs de plus, de même que les cafés et la restauration. La construction requerra le double de ces effectifs, et le nombre des secrétaires sera de deux fois et demie supérieur. De nombreux travaux nécessiteront des formations au-delà des études secondaires, mais trois postes sur cinq demanderont un niveau inférieur; et plus de la moitié des postes, des formations courtes ou moyennes.

On peut évidemment discuter sans fin autour de la définition des tâches liées à « l’information », mais aucune argutie ne pourra faire surgir l’image d’un changement paradigmatique quasi général. Il est vrai que la nouvelle technologie digitale a un impact dans tous les secteurs énumérés ci-dessus. Mais enfin, peut-on soutenir que la plus grande partie du travail est aujourd’hui un travail « immatériel, même si ces travaux sont corporels et porteurs d’affects, au sens où les produits sont intangibles »? Le travail provoque-t-il principalement « un sentiment d’aise, de bien-être, de satisfaction, d’intérêt ou de passion » (293)? Est-ce vrai du technicien de radiographie? Où se trouve la révolution pour les caissiers et les employés de commerce, s’ils utilisent des scanneurs optiques pour enregistrer les prix et faire l’inventaire, ou pour les dépanneurs s’ils remplacent des modules électroniques au lieu de réparer des fours ou des thermostats. Quelles sont les implications du fait que davantage de personnes exécutent « le travail chargé d’affect du contact humain et des relations » (290), dans des soins hospitaliers, du travail social, des tâches d’éducation ou de restauration?

Les observations relatives aux trois décennies dont datent ces changements suggèrent-elles l’émergence d’un militantisme radicalement nouveau et d’une prise de conscience de ces travailleurs? Ces évolutions soutiennent-elles les considérations révolutionnaires stratégiques de Hardt et Negri? Nous reviendrons ultérieurement sur ces questions, et nous nous contenterons pour l’instant de noter que l’« anthropologie du cyberespace » des auteurs repose sur une économie politique extrêmement superficielle de la révolution de la communication, en dépit de son rôle central dans l’enracinement de l’empire dans la production.

 

La théorie de la révolution contre l’empire : une multitude d’évasions

 

La distinction que Hardt et Negri veulent établir entre le nouvel empire d’aujourd’hui (« ses intérêts impériaux ») et le vieil impérialisme (« ses intérêts impérialistes ») est effectivement très importante. Mais on ne peut l’appréhender qu’au moyen d’une analyse du capitalisme contemporain allant bien au-delà de ce que Hardt et Negri présentent. Une telle démarche implique la mise en évidence des processus de globalisation économique, politique et militaire, par lesquels l’État américain, nommément, et non l’« empire » désincarné qui est à la base de l’analyse théorique de Hardt et Negri, « jette son très large filet afin d’y envelopper toutes les relations de pouvoir dans l’ordre mondial qui lui est propre » (20). Les auteurs reconnaissent que cet empire et les processus qui le sous-tendent « sont et resteront contradictoires ». Par cette formule, ils veulent surtout dire qu’en dépit de sa légitimation en termes de valeurs universelles de paix et de justice, cet ordre ne fera pas l’objet d’un consensus au sein de la multitude à l’échelle globale. Mais simultanément cette observation fait l’objet d’une extrapolation conduisant Hardt et Negri à affirmer que « l’empire est né en crise et se montre en crise » – ce qu’ils font dériver de leur idée que tous les ordres établis « sont toujours en crise » (4). Il s’agit d’une extravagance conceptuelle qui traverse l’ensemble du livre – une confusion entre contradiction et instabilité, d’une part, et crises systémiques récurrentes, d’autre part. Elle contredit également leur propre argumentation concernant la manière dont les crises sont prévenues et contenues au sein du nouvel ordre impérial, et ne fait aucun cas du degré de légitimité que la multitude reconnaît à l’empire, un élément qu’on ne peut négliger, comme Hardt et Negri, on va le voir, tendent à le faire.

Ayant consacré tant d’espace dans le livre aux louanges de la créativité constitutionnelle de l’État américain et de la classe dominante, il s’avère que la compréhension du passé et la détermination de l’avenir reposent, en fait, sur le prolétariat américain. Cette argumentation est, en particulier, développée dans un passage surprenant du livre, à l’occasion de la présentation de l’ascension de l’empire (268-9). Les auteurs y prétendent que le nouvel ordre mondial est, en réalité, déterminé par « le pouvoir et la créativité du prolétariat des États-Unis », qui est supposé « exprimer pleinement les désirs et besoins des travailleurs internationaux ou multinationaux ». Contrairement à ce qui est fait généralement, la classe ouvrière américaine n’est pas perçue comme « faible » du fait du « bas niveau de sa représentation par les partis et syndicats ». Du fait même de cette faible représentation, Hardt et Negri décrivent cette classe comme « forte », d’une manière grossièrement exagérée même pour les autonomistes qu’ils sont. Ils semblent imaginer que le grand avantage que les travailleurs tirent du fait de rester ou de devenir inorganisés (aussi bien « dans les usines » que « hors d’elles ») leur permet de manifester leur « conflictualité » au plus haut degré, faisant ainsi planer « de sérieuses menaces » et définissant des « alternatives créatives ». Rien n’est mis en avant en termes événementiels ou d’authentiques pratiques pour soutenir une telle affirmation.

En l’absence de toute preuve substantielle de cette thèse originale, les auteurs mettent en avant un principe méthodologique (ils semblent y voir une excuse pour le temps considérable consacré à la présentation minutieuse « du génie des hommes politiques et des capitalistes américains » dans la pratique de l’empire, comme ils s’étaient montrés enclins à le faire concernant la période allant de 1776 au milieu du XIXe siècle) :

« […] nous devons regarder au-delà de la logique immédiate de la stratégie capitaliste et de ses plans […]. Pour en saisir le processus du point de vue de ses éléments actifs, nous devons adopter la perspective de l’autre versant – c’est-à-dire le point de vue du prolétariat et de la fraction encore existante du monde non capitaliste, graduellement entraînée dans les rapports capitalistes. Le pouvoir du prolétariat impose des limites au capital et non seulement détermine la crise, mais aussi la nature de la transformation. En réalité, le prolétariat invente les formes sociales et productives que le capital adoptera dans l’avenir » (268).

Nous applaudissons normalement aux efforts tendant à placer la lutte des classes au cœur de l’analyse du développement du capitalisme (et nous pouvons saluer dans la tentative de prendre en compte cette lutte, un antidote bienvenu au travail récent de Robert Brenner, même si Hardt et Negri adoptent une attitude symétrique extrême, ignorant purement et simplement la portée de la concurrence capitaliste au sein de leur analyse[5]).

Mais le pouvoir sans médiation qu’ils veulent donner au prolétariat américain et, avec et à travers lui, aux multitudes du monde, ne résiste pas au moindre examen; cette analyse ne nous aide guère, non plus, dans la définition de stratégies révolutionnaires. Comment pourrait-on fonder l’élaboration d’une quelconque politique de changement social sur un monde fait d’un empire et d’un prolétariat virtuels?

Que faut-il entendre par « prolétariat virtuel »? On peut, certes, adopter une définition de la classe ouvrière plus large que la catégorie des travailleurs de l’industrie et allant au-delà du monde du travail lui-même (bien que ces deux amendements ne puissent être considérés aujourd’hui comme originaux), et on applaudira à la préoccupation de situer le nouveau noyau stratégique au sein de ce prolétariat redéfini. Mais peut-on suivre Hardt et Negri dans la foi qu’ils placent en la nouvelle résistance et confiance des travailleurs des services actuels? Ces travailleurs ont-ils appris de nouvelles leçons, contrôlent-ils davantage ce qui se passe sur leur lieu de travail, ont-ils des relations réciproques de nature différente, rentrent-ils chez eux caressant de nouveaux rêves? Voient-ils nécessairement dans leurs clients des alliés potentiels? Leurs expériences les introduisent-elles à une nouvelle perception de la collectivité? Leur travail est-il intrinsèquement plus social que la coopération qu’implique la production de marchandises? Ou inversement, comme pour le prolétariat industriel, leur humanité est-elle figée par le moule où la technologie coule les rapports humains, à moins que et jusqu’à ce qu’ils découvrent par leurs luttes leur propre potentiel comme acteur social?

Il y a bien davantage de problèmes dans la manière dont les auteurs relient ce noyau stratégique du prolétariat à la multitude d’aujourd’hui. Les deux termes renvoient à de très vastes systèmes d’oppression (de genre, de race, ethnonationale et ainsi de suite), mais ce qui caractérise plus spécialement la multitude est « la nouvelle mobilité et hybridité des sujets », où « le nomadisme et le métissage apparaissent comme des éléments vertueux » et où le « pouvoir de circuler » à travers les frontières est « la force la plus créative » du processus de libération actuel (362-3). Les auteurs ont raison de se demander « ce que les grands secteurs innovateurs de la production immatérielle, du design à la mode, et de l’électronique à la science [seraient] sans le travail illégal des grandes masses, que l’horizon radieux de la richesse et de la liberté capitalistes a mobilisées ». Mais qu’est-ce qui les rend plus révolutionnaires que les générations précédentes? Faut-il penser que leur désir de libération – suffisamment réel compte tenu de toutes les souffrances et défaites qui suscitent cette migration – leur permet de « s’approprier de nouveaux espaces, autour desquels se construisent de nouvelles libertés… de nouvelles formes de vie et de coopération », et cela de manière presque aussi autonome vis-à-vis de l’État et du capital que le suggèrent Hardt et Negri? Ayant largement surestimé ce dont la multitude a fait la preuve en cette matière, ils dressent un tableau soudainement plus sobre :

« Cependant, la reconnaissance de l’autonomie potentielle de la multitude ne permet guère plus que d’identifier la nature du problème. Ce qu’il nous faut saisir, c’est la manière dont la multitude se voit redéfinie positivement comme pouvoir politique… Cela nous ramène à la question fondamentale : comment les actes de la multitude peuvent-ils acquérir un caractère politique? Comment concentre-t-elle son énergie contre la répression et les segmentations territoriales incessantes de l’empire? » (398).

Il s’agit là des vraies questions. Cependant, lorsque Hardt et Negri se demandent « quelle tâche spécifique et concrète animera ce projet politique » (pp. 399-400), ce qu’ils répondent est révélateur de leur démarche. Ayant admis que la manière dont il pose la question reste « assez abstraite », ils reconnaissent qu’ils « ne peuvent pas dire à ce point » quelles « pratiques spécifiques et concrètes animeront ce projet » (400). Au lieu de cela, ils concluent par la formulation d’un programme en trois points : la citoyenneté globale, un revenu annuel garanti et le droit à la réappropriation. Le premier de ces éléments, « la citoyenneté globale » met essentiellement en jeu l’universalisation de l’égalité libérale promise au sein de l’État-nation. Cette requête est historiquement progressiste, et certainement vitale vis-à-vis de la lutte immédiate tendant à limiter l’exploitation des travailleurs sans-papiers en leur octroyant une protection légale. Mais il ne s’agit guère d’une revendication réellement transformatrice. Sur le plan national, la persistance des inégalités de classe soulève la vieille question de la transformation de la citoyenneté en droits substantiels (comme la sécurité de l’emploi et une dose de démocratie sur le lieu de travail); de toute manière, nous en revenons ainsi à une revendication adressée aux États nationaux. Sur le plan international, cette exigence conduit à se demander si l’objectif d’assurer le développement des communautés/régions pauvres que les migrants quittent, se voit compromis par l’attention portée au projet de faciliter la mobilité géographique (qui est inévitablement biaisé en faveur de certains individus et certaines classes). En outre, la formulation et le contenu d’une telle revendication soulèvent certains problèmes. Quelles normes et gammes de droits Hardt et Negri proposent-ils? Comment seront-ils garantis entre États? Au bénéfice de qui sont-ils même revendiqués?

La seconde revendication renvoie à la manière de mettre en œuvre un droit substantiel à l’égalité des conditions à l’intérieur du libéralisme – un salaire social et une garantie de revenu minimum pour tous. Mais si l’on peut y voir une avancée par rapport au libéralisme, cette revendication demeure bien ancrée dans la tradition sociale-démocrate qui se focalise sur la répartition plutôt que sur les relations de production dans la société (en fait, l’idée d’un revenu minimum garanti fut mise en avant dans les années 1970 par des intellectuels de la droite libertaire, comme Milton Friedman, qui y vit une manière de rationaliser la protection sociale, et, simultanément, de la dépolitiser). Cette idée peut, bien entendu, être radicalisée en fixant le minimum à un niveau si élevé qu’il enlève à la force de travail son caractère de marchandise et corrompe le fonctionnement du marché du travail capitaliste. L’ensemble laisse, cependant, de côté la question épineuse des implications d’une telle mesure pour la fraction employée de la classe ouvrière : dans les conditions actuelles du capitalisme, ceux qui travaillent ne feront pas l’objet d’une pression disciplinaire suffisante et n’auront pas la capacité de produire assez pour payer à tous ce « minimum » élevé. Mais si ce problème conduit à la revendication d’éléments visant à mettre fondamentalement fin au pouvoir du capital et à l’abolition du capitalisme, pourquoi présenter ce revenu garanti comme une mesure susceptible de contribuer à une telle transition?

Nous parvenons ainsi à la troisième revendication : « la réappropriation des moyens de production […] et le libre accès au savoir, à l’information, aux communications et aux affects, et à leur contrôle » (406-407). Comme Hardt et Negri le reconnaissent, il s’agit là de l’exigence socialiste traditionnelle. Elle est, en effet, radicale, et c’est cette radicalité même qui la situe sur un terrain si différent de celui qu’occupent les deux précédentes. En tant que telle, elle soulève de nouveau les interrogations que Hardt et Negri ont évoquées sans leur donner de réponse : quels types de mouvements pourraient effectivement développer les aptitudes idéologiques et organisationnelles que requiert la réappropriation des moyens de production et de communication? Quel mouvement serait susceptible de s’emparer du pouvoir d’État et d’en assurer la démocratisation, c’est-à-dire d’assurer une transformation du pouvoir en en faisant le vecteur d’une mobilisation des « multitudes » en vue de démocratiser l’économie et les communications?

En dépit de toutes les déclarations contraires, le « contre-empire » de Hardt et Negri a trait à la résistance à l’empire et non à sa transformation. La résistance est évidemment la bienvenue : elle ouvre des espaces à l’espoir et à la maturation de cet espoir en politiques susceptibles de perpétuation. Mais la résistance érigée en finalité est dangereuse. Ce n’est pas seulement qu’elle ne va pas assez loin, mais qu’elle risque de venir à bout de ce qui a été réalisé. En outre, dans la mesure où elle encourage l’aventurisme, la seule résistance peut couper le militantisme de sa base au lieu de consolider ses liens avec la base, avec tout ce que cela implique en termes d’isolement puis de répression. Il ne s’agit pas là d’abstractions. L’incapacité à construire à partir des luttes, à leur donner un caractère cumulatif plutôt que sporadique, à limiter le champ de la répression étatique a hanté la gauche depuis les luttes étudiantes et ouvrières de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Cette incapacité est tout aussi préoccupante pour quiconque s’interroge sur l’avenir du mouvement antiglobalisation[6].

Bien entendu, on ne saurait faire grief aux seuls Hardt et Negri, ou aux autonomes sur lesquels Negri a une influence, de l’incapacité à dépasser l’horizon de la résistance; cet échec est collectif. Que Hardt et Negri défient cette histoire des luttes et sa politique n’est pas le problème; la déception est qu’ils n’aillent pas assez loin. Il y a une différence entre reconnaître les erreurs du passé dans le but de progresser, et métamorphoser ces défaites en victoires comme Hardt et Negri le font dans leur discussion de la classe ouvrière américaine. Cela équivaut non seulement à ne pas apprendre du passé et à bloquer des questions cruciales, mais à barrer la route aux tentatives de définir de meilleures stratégies. On ne peut, même, s’empêcher de se demander dans quelle mesure le penchant à métamorphoser la résistance en stratégie a affecté les paramètres de l’investigation théorique d’Empire. On détecte ici de troublants éléments de prédétermination : un théoricien majeur de l’autonomie ouvrière, tel Negri, dont la foi dans la spontanéité de la classe ouvrière a été démentie par les faits, redécouvre de nos jours de nouvelles justifications pour ses conceptions politiques! Qu’on nous comprenne bien : le point ici n’est pas de savoir si notre engagement en faveur de la libération humaine est bien à l’origine de notre implication dans des études théoriques, car on peut le tenir pour acquis. Le problème est plutôt que nous ne saurions contribuer à un tel engagement et de telles perspectives, que si, comme Marx l’a souligné, notre travail théorique se situe au plus haut niveau d’exigence dans son appréhension du monde, et si nous nous interrogeons sans relâche sur notre théorie et notre pratique, comme condition d’une praxis efficace en dernier ressort.

Hardt et Negri ont raison, en ces matières, dans leur critique des faux prophètes du fondamentalisme religieux et du postmodernisme académique. En dépit de l’opposition polaire apparente entre ces deux discours, les auteurs les perçoivent comme paradoxalement « mariés » du fait « qu’ils sont apparus, non seulement au même moment, mais en réponse à la même situation », et du fait qu’ils se sont avérés tous deux incapables d’identifier clairement les « structures et logiques du pouvoir dans le monde contemporain ». Il en est ainsi parce que ces discours appréhendent ce pouvoir dans des termes binaires : « hybridité contre pureté, différence contre identité, mobilité contre immobilité [stasis] » (149-150). « La perspective [de Hardt et Negri, qui] saisit la nécessité d’une véritable déconstruction idéologique et matérielle de l’ordre impérial » est évidemment bien préférable (47-8). Il en est d’autant plus regrettable que le livre ne soit pas, pour les raisons que nous avons signalées, à la hauteur des critères que ses auteurs ont avancés, ceux d’une investigation critique, qui doit, selon leurs propres termes, « tendre à concentrer son pouvoir analytique sur la nature des événements et les déterminations réelles des processus impériaux à l’œuvre aujourd’hui ».

 

 

[1] Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, (London, England and Cambridge, Mass : Harvard University Press. 2000) a été classé récemment comme une des 5 premières meilleures ventes d’Amazon. Les références sont données à cette édition, et traduites directement.

[2] Kautsky avait bien vu que les États capitalistes ne devaient pas inévitablement se faire la guerre. Lénine objecta que laisser entendre que les rivalités interimpérialistes pourraient aboutir à un capitalisme « paisible », allait, dans la conjoncture politique de la Première Guerre mondiale, diminuer la portée politique de l’appel à la révolution comme unique issue. On peut voir dans la réfutation de l’analyse de Kautsky par un argument polémique lié aux circonstances, l’expression d’un problème plus général : celui de la politisation excessive de la théorie.

[3] Alex Callinicos « Tony Negri in Perspective », International Socialism, #92, Septembre, 2001, p. 51.

[4] General Motors, par exemple, peut bien être plus globale que jamais, mais plus de 95 % des composantes et du travail dans les véhicules qu’elle monte en Amérique du Nord, en provient.

[5] Voir Robert Brenner, « The Economics of Global Turbulence », New Left Review, May/June, 1998; et Sam Gindin « Turning Points and Starting Points: Brenner, Left Turbulence and Class Politics » in L. Panitch and C. Leys, Working Classes/Global Realities : Social Register 2001 (London, Merlin : 2000).

[6] Ce fait de s’en tenir à la résistance explique, peut-être, la popularité de Empire tant à gauche que dans la pensée dominante. À gauche, le fait que Empire n’aille pas au-delà de la résistance est directement le bienvenu pour certains (dans le contexte de notre histoire récente, leur appel énergique aux armes est, au moins, encourageant) et perçu avec soulagement par d’autres (des questions difficiles et inconfortables ne sont pas creusées). Pour la pensée dominante, Empire représente une aventure émoustillante, mais finalement sans risques : la globalisation est et restera là, l’impérialisme américain appartient au passé, l’empire est trop éphémère pour qu’on s’en préoccupe, et la perspective d’une éruption spontanée, qu’elle soit le fait des travailleurs de l’information ou d’une vague multitude, ne saurait empêcher personne de dormir. Que chacun trouve ainsi sa pitance dans Empire apparaît nettement dans ses tout derniers mots, lorsque Hardt et Negri mentionnent l’« illumination et le bonheur d’être communiste » (413). Quel gauchiste ne serait pas saisi d’émoi en lisant de tels propos à la fin d’un livre qui connaît une telle diffusion? Pourtant, ces mots concluent un paragraphe proposant saint François d’Assise en exemple du militantisme communiste. S’agit-il de neutraliser ou de diffuser le communisme?

 

Traduit de l’anglais par Gérard Duménil

 

Cairn.info, 2003