Emancipation, science et politique chez Karl Marx

Mis en ligne le 06 décembre 2007

Nous publions ci-des­sous ce court essai, peu connu, d’Ernest Mandel (1923-1995). Il a été écrit au cou­rant de l’année 1983, au moment où s’affirmaient les élé­ments d’un reflux (encore plus si ce der­nier était mesuré à l’aune des pro­nos­tics effec­tués en 1968-1969) des com­bats pro­lé­ta­riens – au sens large – à l’échelle internationale.


Ernest Mandel
L’homme est le but suprême de l’homme

L’activité intel­lec­tuelle de Marx – qui fusionna rapi­de­ment avec son acti­vité pra­tique et qui devait se per­pé­tuer jusqu’à la fin de sa vie – partit de la néces­sité de l’émancipation humaine. Elle était, en ce sens, un pro­duit des idées de liberté qui firent irrup­tion sous les formes les plus diverses en Europe et en Amérique depuis le siècle des Lumières ou, plus exac­te­ment, depuis la Réforme à tra­vers la Révolution fran­çaise et ses héri­tiers, les démo­crates révo­lu­tion­naires des années 20 et 30 du XIXe siècle, les jeunes hégé­liens et les pre­miers groupes socia­listes. Elle peut être résu­mée dans l’exigence de « ren­ver­ser toutes les condi­tions au sein des­quelles l’homme est un être dimi­nué, asservi, aban­donné, méprisé » (Contribution à la cri­tique de la phi­lo­so­phie du droit de Hegel, Paris, Aubier Montaigne, 1971, p. 81).

Tout au long de sa vie, Marx est resté fidèle à cet objec­tif d’émancipation. Il ne l’a aban­donné ni lors de son pas­sage de la démo­cra­tie petite bour­geoise à la démo­cra­tie pro­lé­ta­rienne et au com­mu­nisme, ni dans l’élaboration de la théo­rie dite du maté­ria­lisme his­to­rique et lors de son enga­ge­ment dans la praxis révolutionnaire.

Nous le retrou­vons dans toutes ses œuvres majeures comme dans celles de Friedrich Engels, du Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, des Grundrisse et du Capital jusqu’à La Guerre civile en France et à la Critique du pro­gramme de Gotha [1]. L’exigence est pour ainsi dire posée comme un a priori de l’activité scien­ti­fique et poli­tique. Maximilien Rubel l’appelle une exi­gence morale (Maximilen Rubel, Karl Marx. Essai de bio­gra­phie intel­lec­tuelle, 1957). D’autres parlent d’un axiome phi­lo­so­phique. Quoi qu’il en soit, cette posi­tion de prin­cipe suffit à rendre absurde le reproche for­mulé par tant de cri­tiques de Marx, reproche selon lequel le mar­xisme en arri­ve­rait à une hypo­stase de l’Histoire [2]. Marx s’est plus d’une fois moqué de ceux qui révé­raient leurs chaînes, pour le simple motif que ces der­nières étaient for­gées par l’Histoire.

Il semble plutôt judi­cieux de parler d’un point de départ axio­ma­tique qui peut s’exprimer par la for­mule : seul l’homme est le but suprême de l’homme (l’expression « homme » ren­voie évi­dem­ment à l’humanité tout entière, non pas au seul genre mas­cu­lin). Cette for­mule est fondée d’un point de vue anthro­po­lo­gique. Un mar­xiste ortho­doxe, c’est-à-dire agis­sant dans l’esprit de Marx, reste atta­ché à l’obligation de com­battre tous les rap­ports sociaux inhu­mains. Il ne peut s’affranchir de cette obli­ga­tion que si la preuve était appor­tée que des rap­ports inhu­mains favo­ri­se­raient l’humanisation de l’homme même si ce der­nier était pré­senté comme mau­vais, agres­sif, enta­ché du péché – ce qui est évi­dem­ment absurde. Que l’on déplace l’enfer du néant pour le rame­ner sur terre, ce n’est pas une raison pour s’y ins­tal­ler com­mo­dé­ment, ou pour pro­cla­mer qu’il est une étape de tran­si­tion néces­saire vers le para­dis. Des mil­lions d’hommes ne l’accepteraient pas, de toute façon, ni psy­cho­lo­gi­que­ment ni pra­ti­que­ment. Ils font l’expérience de l’enfer comme enfer. Aucune mys­ti­fi­ca­tion ne peut empê­cher qu’à la longue ils se révoltent contre cet enfer. C’est un devoir élé­men­taire de lutter à leurs côtés contre toute condi­tion inhu­maine. Telle est l’obligation qui a guidé Marx sa vie durant. Elle devrait nous guider tous.

Bien loin de nous déga­ger de cette obli­ga­tion, la théo­rie du maté­ria­lisme his­to­rique et de l’option en faveur du pro­lé­ta­riat au cours de la lutte de classes se dérou­lant dans la société bour­geoise lui donne une assise sup­plé­men­taire. Cette théo­rie scien­ti­fique énonce que l’histoire de toutes les socié­tés civi­li­sées a été jusqu’ici, et reste, l’histoire des luttes de classes ; et celle-ci tourne autour d’intérêts maté­riels (la divi­sion du pro­duit social en pro­duit néces­saire et sur­pro­duit). En der­nière ins­tance, elle ramène le revenu et les pri­vi­lèges des classes domi­nantes – ainsi que la domi­na­tion elle-même – au sur­tra­vail extor­qué aux pro­duc­teurs, au même que la lutte qui en découle pour l’augmentation ou la dimi­nu­tion de ce sur­tra­vail. Elle éta­blit que cette divi­sion de la société en classes est une étape de tran­si­tion iné­luc­table de l’histoire, impo­sée par le déve­lop­pe­ment insuf­fi­sant des forces pro­duc­tives. Sans un déve­lop­pe­ment suf­fi­sant de ces forces pro­duc­tives, une société sans classes réel­le­ment humaine et fondée sur la satis­fac­tion des besoins est irréa­li­sable. La théo­rie du maté­ria­lisme his­to­rique débouche aussi sur la conclu­sion paral­lèle que les classes exploi­tées se révoltent pério­di­que­ment contre leurs exploi­teurs, voire même aspirent à l’avènement de cette société sans classe, et que cepen­dant ce but ne peut être atteint à partir de rap­ports pré­ca­pi­ta­listes ou du capi­ta­lisme nais­sant et cela pour des rai­sons qui tiennent à l’absence d’une base maté­rielle, donc aussi spi­ri­tuelle et morale, suf­fi­sam­ment développée.

Cette théo­rie en conclut que, par suite du déve­lop­pe­ment de forces de pro­duc­tion gigan­tesques, le capi­ta­lisme moderne crée, pour la pre­mière fois dans l’histoire, les bases pos­sibles d’une éman­ci­pa­tion totale, c’est-à-dire de la société sans classes. Cette éman­ci­pa­tion pré­sup­pose l’abolition de la pro­priété privée, de la pro­duc­tion mar­chande (de l’économie de marché), ainsi que de la concur­rence, de la ten­dance à l’enrichissement privé et de l’égoïsme uni­ver­sel qui en sont les consé­quences. La réa­li­sa­tion de ce but n’est pos­sible que si le combat socia­liste (com­mu­niste) pour cette société sans classes ren­contre le combat réel que mène effec­ti­ve­ment une classe qui y a un inté­rêt maté­riel, qui y est mora­le­ment pré­pa­rée et qui y tend socia­le­ment, c’est-à-dire une classe qui est poten­tiel­le­ment capable de para­ly­ser toute la vie éco­no­mique si elle le décide et de prendre en main l’organisation de la pro­duc­tion par les pro­duc­teurs asso­ciés eux-mêmes.

Cette classe, c’est le pro­lé­ta­riat moderne, la classe sou­mise au sala­riat, la classe qui se trouve pré­pa­rée à cette tâche par sa posi­tion dans la société bour­geoise et par le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme avec toutes ses contra­dic­tions, mais aussi par sa capa­cité d’organisation col­lec­tive et son sens de la soli­da­rité, que son expé­rience du capi­ta­lisme peut lui inculquer.

La for­mule de Marx, selon laquelle l’émancipation du pro­lé­ta­riat repré­sente l’émancipation de l’humanité tout entière, ne doit pas conduire à l’idée erro­née que, selon lui, l’émancipation du pro­lé­ta­riat entraî­ne­rait auto­ma­ti­que­ment celle de la société tout entière, ou qu’elle se sub­sti­tue­rait à elle. La prise de posi­tion pas­sion­née de Marx en faveur de l’émancipation des esclaves noirs amé­ri­cains ou de nations oppri­mées telles que la Pologne et l’Irlande, son iden­ti­fi­ca­tion avec le sou­lè­ve­ment des Taï-Ping en Chine ou des Cipayes en Inde [3] – ces groupes sociaux ne pou­vant en aucun cas se trou­ver inclus dans le concept du pro­lé­ta­riat –, tout cela suffit pour tran­cher le débat.

L’émancipation pro­lé­ta­rienne est la pré­con­di­tion abso­lue de l’émancipation uni­ver­selle. Mais elle n’en est que la condi­tion, elle ne s’y sub­sti­tue pas. Si le déve­lop­pe­ment his­to­rique devait, par exemple, prou­ver que les partis qui agissent « en lieu et place » de la classe ouvrière crée­raient de nou­velles formes d’exploitation, de nou­velles situa­tions inhu­maines, il fau­drait alors les com­battre sans ména­ge­ment, exac­te­ment comme c’est le cas pour des situa­tions propres au capi­ta­lisme ou aux socié­tés pré­ca­pi­ta­listes, quand bien même on consi­dé­re­rait cette exploi­ta­tion et cette oppres­sion « socia­listes » comme his­to­ri­que­ment pro­gres­sives par rap­port au capi­ta­lisme. Cette conclu­sion est conforme à la pensée de Marx, bien que, à notre connais­sance, celui-ci ne se soit jamais expli­ci­te­ment exprimé sur ce pro­blème. Ce juge­ment découle du concept même de pro­grès tel qu’il res­sort de toute l’œuvre de Marx, concept dia­lec­tique et non pas méca­niste, à double sens et non pas linéaire.

En maté­ria­listes consé­quents, Marx et Engels ont éla­boré un ins­tru­ment de mesure du pro­grès maté­riel de l’humanité : le degré du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, mesu­rable par la pro­duc­ti­vité sociale moyenne du tra­vail. En ce sens, il est par­fai­te­ment cor­rect de parler de for­ma­tions sociales pro­gres­sives ou de juger, sur la base de ce cri­tère, les modes de pro­duc­tion suc­ces­sifs comme « pro­gres­sifs » ou « rétro­grades ». Lorsque, dans un pas­sage bien connu de l’Anti-Dühring, Engels affirme que l’esclavage antique avait un carac­tère pro­gres­sif, car sans lui le grand épa­nouis­se­ment de l’art, de la phi­lo­so­phie et de la science antiques n’aurait pas été pos­sible, ce juge­ment reste, au vu des connais­sances actuelles, scien­ti­fi­que­ment fondé.

Mais Marx et Engels n’ont jamais tiré de cette défi­ni­tion maté­ria­liste du concept de pro­grès la conclu­sion que les révoltes des classes sociales exploi­tées et oppri­mées dans les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes ou dans le capi­ta­lisme nais­sant étaient « diri­gées contre le pro­grès ». Au contraire, ils ont pris parti en faveur des sou­lè­ve­ments des esclaves contre l’esclavage, en faveur des révoltes pay­sannes dans l’ancien mode de pro­duc­tion asia­tique, en faveur des Jacqueries au Moyen Age, en faveur des pay­sans de la guerre des pay­sans alle­mands du XVIe siècle, en faveur des ouvriers révol­tés et des bri­seurs de machines dans le capi­ta­lisme nais­sant. Sans mécon­naître ou taire les faibles chances his­to­riques ou l’absence d’issue his­to­rique de ces luttes, ils voyaient la jus­ti­fi­ca­tion de ces révoltes dans l’universelle jus­ti­fi­ca­tion de toute lutte humaine contre des condi­tions inhumaines.

Par ailleurs, la conti­nuité his­to­rique de la lutte contre l’exploitation sociale fonde une puis­sante tra­di­tion de lutte et d’organisation, ainsi que de pen­sées, d’idéaux, de rêves, d’espoirs révo­lu­tion­naires, dont la lutte pro­lé­ta­rienne pour sa propre éman­ci­pa­tion se nour­rit pro­fon­dé­ment, dont elle pro­cède même immé­dia­te­ment, et sans laquelle son déve­lop­pe­ment aurait été incom­pa­ra­ble­ment plus lent et plus ardu qu’il ne le fut en réa­lité. Un pays sans tra­di­tions révo­lu­tion­naires pré-pro­lé­ta­riennes est un pays où le mou­ve­ment ouvrier poli­tique s’épanouira avec des dif­fi­cul­tés inouïes [4].

Dans l’analyse du machi­nisme déve­lop­pée dans le Livre I du Capital, ce double sens du concept de pro­grès est par­ti­cu­liè­re­ment mis en valeur. A l’opposé des cri­tiques roman­tiques, super­fi­cielles, mora­li­sa­trices du capi­ta­lisme, Marx sou­ligne har­di­ment et à juste titre le gigan­tesque pro­grès maté­riel du machi­nisme, ses gigan­tesques poten­tia­li­tés d’émanciper l’être humain de l’obligation au tra­vail forcé. A l’époque du début d’automation, du déve­lop­pe­ment de la micro-élec­tro­nique et des robots, ces affir­ma­tions résonnent de façon tout sim­ple­ment pro­phé­tique. Mais se retour­nant simul­ta­né­ment contre les apo­lo­gistes cyniques ou aveugles de la société bour­geoise, Marx sou­ligne la dif­fé­rence entre poten­tia­lité et réa­lité, sou­ligne les consé­quences inhu­maines du machi­nisme dans le capi­ta­lisme (cf. aujourd’hui par exemple l’effet de déve­lop­pe­ment du chô­mage qu’exercent des pro­ces­sus d’automatisations et de restruc­tu­ra­tions pro­duc­tives). Il sou­ligne l’utilisation spé­ci­fi­que­ment capi­ta­liste du capi­tal fixe et du sys­tème de la fabrique, la forme capi­ta­lis­ti­que­ment déter­mi­née de la tech­no­lo­gie et de l’industrie, qui ne peuvent se déve­lop­per qu’en sapant et en détrui­sant poten­tiel­le­ment les deux sources de la richesse humaine : la nature et la force de tra­vail. Parce que le tra­vailleur tra­vaillant dans le capi­ta­lisme, tout pro­gres­sif qu’il soit par rap­port au féo­da­lisme, est un tra­vailleur dimi­nué, aliéné, asservi, méprisé, sa rébel­lion contre cette situa­tion est par consé­quent aussi pro­gres­sive que le capi­ta­lisme lui-même. Cette rébel­lion est un mou­ve­ment his­to­rique qui sti­mule d’ailleurs à son tour le pro­grès éco­no­mique et social, même si elle ne conduit pas immé­dia­te­ment, ni même à moyen terme, à une abo­li­tion réelle des situa­tions inhu­maines. Et ce qui est mani­feste pour Marx au sujet du capi­ta­lisme (et des socié­tés pré-capi­ta­listes) s’applique par­fai­te­ment aux socié­tés post-capitalistes.

Impératif scien­ti­fique et impé­ra­tif d’émancipation

Le déve­lop­pe­ment du socia­lisme scien­ti­fique (par rap­port au socia­lisme uto­pique) en tant que science a sa propre cohé­rence interne, qui n’est pas néces­sai­re­ment iden­tique à la logique de l’émancipation. La science suit une démarche rigou­reu­se­ment objec­tive. Elle ne peut être sou­mise à un quel­conque projet extra-scien­ti­fique. Elle ras­semble, exa­mine, ordonne, inter­prète des don­nées qu’elle doit tout d’abord s’approprier. Elle s’efforce de com­prendre ces maté­riaux, de les expli­quer et de défi­nir leur déve­lop­pe­ment futur. Sans se dégra­der elle-même jusqu’à l’insignifiance, elle ne peut ni faire dis­pa­raître, ni occul­ter, ni fal­si­fier des don­nées, ni balayer sous le tapis des faits « désa­gréables » et des déve­lop­pe­ments « inopportuns ».

La science ne tra­vaille jamais avec une sûreté abso­lue. Elle for­mule des hypo­thèses théo­riques qui doivent tou­jours être véri­fiées de nou­veau à la lumière de don­nées nou­velles et de déve­lop­pe­ments nou­veaux. Elle est fon­da­men­ta­le­ment dubi­ta­tive, comme Marx l’exprimait de façon ramas­sée lorsqu’on lui deman­dait quelle était sa devise favo­rite de omni­bus est dubi­tan­dum. Il n’y a dans cet état d’esprit et dans cette démarche le moindre soup­çon de dog­ma­tisme, bien que le doute ne concerne que les résul­tats (tou­jours pro­vi­soires) de la recherche, et non la poten­tia­lité de vérité que recèle la recherche elle-même. Ces résul­tats, jugés selon leurs séquences pra­tiques et à la lumière de leurs pré­sup­po­sés, doivent être constam­ment soit confir­més soit modi­fiés par la recherche qui se pour­suit sans cesse. Il s’agit donc d’un doute opti­miste, s’appuyant sur les pos­si­bi­li­tés illi­mi­tées de la praxis sociale humaine (« la deuxième nature de l’homme »), qui ren­voie en der­nière ana­lyse, comme la ten­dance à l’émancipation, à ses bases anthro­po­lo­giques premières.

Toute théo­rie scien­ti­fique peut se révé­ler par­tiel­le­ment ou tota­le­ment fausse, sur la base de don­nées décou­vertes ou appa­rues ulté­rieu­re­ment. Il ne faut jamais conclure de façon pré­ma­tu­rée, mais s’interroger pour savoir s’il s’agit de don­nées pro­vi­soires, ou de don­nées plus ou moins défi­ni­tives (cf. la conclu­sion fausse que cer­tains tiraient dans les années 1950 et au début des années 1960, à partir de la longue phase de pros­pé­rité de l’après-guerre, selon laquelle le capi­ta­lisme tardif aurait défi­ni­ti­ve­ment vaincu le danger d’un chô­mage massif et que les crises de sur­pro­duc­tion ne seraient plus imma­nentes à la société bour­geoise) [5]. Rigueur scien­ti­fique ne signi­fie pas impres­sion­nisme. La remise en cause de connais­sances par­tielles ne peut jamais abou­tir à des conclu­sions scien­ti­fiques valables si elle ne com­porte pas aussi la prise en charge des consé­quences d’une telle révi­sion pour la connais­sance glo­bale (que cela se rap­porte à l’époque his­to­rique, ou au mode de pro­duc­tion, à une classe sociale, à un phé­no­mène his­to­rique comme l’État, etc.).

La dif­fé­rence entre la science authen­tique (y com­pris le socia­lisme scien­ti­fique) et le posi­ti­visme ou l’empirisme purs ne réside pas dans le mépris des don­nées empi­riques par la pre­mière et dans leur prise en compte par les autres. Elle réside dans le mou­ve­ment per­ma­nent de la science à recher­cher une com­pré­hen­sion qui se carac­té­rise par une cohé­rence interne, de prendre des don­nées impor­tantes dans leur glo­ba­lité, en par­ti­cu­lier par la décou­verte de leur struc­ture interne et de leurs lois de déve­lop­pe­ment. L’empirisme se carac­té­rise par sa cécité sur ce pro­blème et la super­fi­cia­lité de son approche. Le posi­ti­viste ne recon­naît dans la science éco­no­mique que le visible immé­diat (les prix, les reve­nus, etc.) et croit qu’une théo­rie de la valeur, comme la théo­rie de la valeur-tra­vail, qui se pose la ques­tion de savoir ce qui déter­mine et règle sur le long terme la dyna­mique des prix, est « dog­ma­tique » et donc « ines­sen­tielle ». Aucun cher­cheur, dans les sciences de la nature, n’oserait abor­der de la même façon super­fi­cielle des don­nées propres à la phy­sique ou à la bio­lo­gie. Le posi­ti­viste tombe d’ailleurs le plus sou­vent sur le nez même à propos de « l’immédiatement lisible » lorsqu’il est confronté brus­que­ment avec des phé­no­mènes impré­vus (par lui) qui modi­fient radi­ca­le­ment son champ de vue, comme par exemple la brusque flam­bée du « prix de l’or » ces der­nières années. Cette flam­bée est alors sim­ple­ment et tau­to­lo­gi­que­ment « expli­quée » par l’inflation, et ne se trouve pas mise en rap­port avec la dyna­mique dif­fé­ren­ciée à long terme de la pro­duc­ti­vité moyenne du tra­vail dans les mines d’or d’une part, et dans les indus­tries et l’agriculture de l’autre (c’est-à-dire avec l’évolution éco­no­mique d’ensemble, cf. Mandel, Le troi­sième âge du capi­ta­lisme, chap. 16).

Marx était un savant au sens le plus sérieux du terme. Il avait fondé sa théo­rie scien­ti­fique, qu’il s’agisse de l’économie (théo­rie de la valeur, théo­rie de la plus-value, théo­rie de la mon­naie, théo­rie du capi­tal, théo­rie du salaire, théo­rie des lois d’évolution du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, théo­rie des crises, etc.), de la socio­lo­gie ou de l’histoire (théo­rie du maté­ria­lisme his­to­rique, théo­rie des classes, de l’État et de la révo­lu­tion, etc.), sur une étude minu­tieuse de toutes les don­nées dis­po­nibles de la science de son temps. Comme il le disait lui-même, rien n’était plus mépri­sable que le pseudo-scien­ti­fique qui, pour prou­ver une thèse, dis­si­mule des don­nées impor­tantes ou nie les faits.

La force prin­ci­pale du socia­lisme scien­ti­fique réside dans le fait qu’il pose un but éman­ci­pa­teur – la libé­ra­tion du pro­lé­ta­riat, du tra­vail et de l’humanité tout entière de toutes les condi­tions qui sont indignes de l’humanité – comme décou­lant du mou­ve­ment réel de la société et de l’histoire. Des contra­dic­tions internes du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, scien­ti­fi­que­ment éta­blies et attes­tées par deux siècles d’histoire, contra­dic­tions qu’aucun État, qu’aucune reli­gion, qu’aucune ter­reur, qu’aucune « société de consom­ma­tion » ne peuvent sup­pri­mer, il résulte, d’une part, une chaîne de crises de sys­tème suc­ces­sives dans le domaine éco­no­mique, social, cultu­rel, poli­tique, mili­taire, moral, idéo­lo­gique, ce qui se trouve tota­le­ment confirmé par le déve­lop­pe­ment his­to­rique réel. Il en résulte, d’autre part, une ten­dance his­to­rique à l’organisation du tra­vail sala­rié, un des pré­sup­po­sés les plus impor­tants qui dérive de l’analyse mar­xiste de la société capi­ta­liste en par­ti­cu­lier. Il suffit de recher­cher com­bien il y avait de sala­riés syn­di­ca­le­ment orga­ni­sés à l’échelle mon­diale en 1847-48, com­bien en 1900, com­bien en 1948 et com­bien aujourd’hui, pour recon­naître l’exactitude de cette affir­ma­tion (qui d’autre que Marx avait prévu cela au milieu du XIXe siècle ?). Il n’est aujourd’hui aucun pays au monde, pas la plus petite île du Pacifique, où existe le tra­vail sala­rié, sans qu’il en résulte iné­luc­ta­ble­ment une lutte de classes élé­men­taire entre le capi­tal et le tra­vail, sans que les sala­riés tentent de créer des orga­ni­sa­tions élé­men­taires d’autodéfense et de lutte.

La chute du capi­ta­lisme, le pas­sage à une société sans classes, le rem­pla­ce­ment du régime de contrainte au tra­vail par l’association libre des pro­duc­teurs peuvent être les fruits de cette auto-orga­ni­sa­tion et de cette lutte de classes iné­luc­table et élé­men­taire du pro­lé­ta­riat moderne. Ainsi le projet éman­ci­pa­teur reçoit-il pour la pre­mière fois dans l’histoire un sujet révo­lu­tion­naire qui dis­pose des capa­ci­tés objec­tives et sub­jec­tives de le faire passer dans la réa­lité. Il n’est pas néces­saire de sou­li­gner davan­tage qu’il ne s’agit ici que d’une pos­si­bi­lité qui n’a rien d’inéluctable. Sinon l’activité menée par les socia­listes en faveur de l’éducation, de l’organisation, de la sti­mu­la­tion de la conscience de classes, de l’organisation et du combat de classe, acti­vité com­men­cée par Marx et Engels eux-mêmes, serait lar­ge­ment inutile et en tout cas inessentielle.

L’effondrement du capi­ta­lisme est iné­luc­table : c’est là l’unique cer­ti­tude qui découle de l’analyse mar­xienne des contra­dic­tions internes du sys­tème. Après deux guerres mon­diales, deux crises éco­no­miques majeures, celle des années 1929-33 et la crise actuelle, cela nous paraît peu contes­table ten­dan­ciel­le­ment. Mais cet effon­dre­ment peut conduire à deux résul­tats tota­le­ment oppo­sés : en avant vers le socia­lisme, en arrière vers la bar­ba­rie. Après l’expérience d’Auschwitz et d’Hiroshima, à l’époque de la course aux arme­ments nucléaires et de la menace crois­sante qui pèse sur l’écosystème, ce n’est pas là une for­mule pro­pa­gan­diste mais un danger réel clai­re­ment défini.

La per­ti­nence du pro­lé­ta­riat (et de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne) comme sujet révo­lu­tion­naire se fonde, quant à elle, sur une série de pré­misses d’un carac­tère scien­ti­fique éga­le­ment confirmé ; la pola­ri­sa­tion de la société entre sala­riés, d’une part, et un nombre décrois­sant de grands, moyens et petits capi­ta­listes exploi­teurs du tra­vail sala­rié, d’autre part ; la ten­dance des tra­vailleurs sala­riés à deve­nir l’écrasante majo­rité de la popu­la­tion active (déjà plus de 90 % de la popu­la­tion active aux USA, en Grande-Bretagne et en Suède) ; la ten­dance à l’accroissement de leur homo­gé­néité interne du point de vue du revenu, du niveau de vie, des condi­tions de tra­vail, du pro­grès de leur orga­ni­sa­tion syn­di­cale et de l’étendue accrue de leurs luttes de masses qui se mani­festent au moins périodiquement.

Jusque-là, le projet éman­ci­pa­teur et les résul­tats de l’analyse scien­ti­fique de l’évolution de la société bour­geoise se recoupent pra­ti­que­ment de manière par­faite. A partir de là, ils peuvent bifurquer.

Si à la place d’une plus grande matu­ra­tion des condi­tions objec­tives de la révo­lu­tion socia­liste advient un pour­ris­se­ment crois­sant de ces condi­tions ; s’il devait appa­raître qu’à long terme (abs­trac­tion faite des hauts et des bas conjonc­tu­rels), dans la plu­part, sinon dans tous les États capi­ta­listes hau­te­ment indus­tria­li­sés, le nombre des sala­riés cesse de croître pour dimi­nuer, que leur poids dans la société devient de plus en plus réduit, que leur capa­cité à para­ly­ser effec­ti­ve­ment l’économie, et donc à pou­voir la prendre sous leur propre direc­tion et à la gérer, dimi­nue constam­ment, que le degré d’organisation régresse (que par exemple il y ait en l’an 2000 moins de sala­riés syn­di­ca­le­ment orga­ni­sés qu’en 1948 ou même qu’en 1900) ; que leur capa­cité de lutte s’amenuise et cela pen­dant des décen­nies alors il fau­drait en tirer la conclu­sion que l’édification d’une société socia­liste sans classes est deve­nue impos­sible. La rechute dans la bar­ba­rie serait alors iné­luc­table. Car per­sonne n’a jusqu’ici apporté la preuve qu’il y a dans la société actuelle un sujet révo­lu­tion­naire autre que le pro­lé­ta­riat capable, aussi bien du point de vue de sa puis­sance objec­tive que de ses inté­rêts sub­jec­tifs et de la conscience de classe au moins poten­tielle, de ren­ver­ser le capi­ta­lisme et de construire une société sans classe, sans pro­priété privée, sans pro­duc­tion mar­chande, sans argent, sans ten­dances à l’enrichissement privé, sans concur­rence et sans État natio­nal souverain.

La preuve scien­ti­fique que le socia­lisme serait devenu impos­sible n’a jusqu’ici pas été appor­tée. Cette hypo­thèse ne se trouve pas cor­ro­bo­rée par l’histoire. Des don­nées empi­riques ne pour­raient d’ailleurs la confir­mer avant de nom­breuses décen­nies. Mais même si cette hypo­thèse devait être cor­ro­bo­rée, elle ne condui­rait nul­le­ment à l’extinction des aspi­ra­tions à l’émancipation. Il y a 2000 ans, les esclaves se sou­le­vaient pério­di­que­ment contre l’esclavage quoique, dans les condi­tions d’alors, cela n’ait pu les conduire à construire dura­ble­ment une société d’hommes libres. Que, dans l’avenir, nous retom­bions dans une société de bar­ba­rie, il y aura de nou­veau des révoltes contre l’esclavage et toutes les autres condi­tions inhu­maines. Il serait alors du devoir élé­men­taire des mar­xistes de lutter côte à côte avec les esclaves, de pré­ci­ser leurs objec­tifs de lutte, de struc­tu­rer aussi effi­ca­ce­ment que pos­sible leurs formes de combat, d’endurcir leur volonté de lutte, de chan­ger en flamme chaque étin­celle de rébel­lion contre l’abaissement, l’avilissement, l’oppression, l’exploitation, la tor­ture – et cette révolte est iné­luc­table. C’est ce que nous apprend toute l’histoire de l’humanité. Quand bien même la science démon­tre­rait que, dans son objec­tif de lutte, le socia­lisme scien­ti­fique aurait abouti à une utopie et à un projet irréa­li­sable, il fécon­de­rait et sti­mu­le­rait encore des luttes élé­men­taires pour l’émancipation par­tielle et tem­po­raire des exploi­tés et des oppri­més. Même dans ce cas extrême qui, selon nous, ne se réa­li­sera pas – Marx n’aurait pas en vain pensé, cher­ché, décou­vert, lutté.

Dans un pas­sage bien connu de sa pré­face au Capital finan­cier, Rudolf Hilferding avait poussé jusqu’au para­doxe la thèse de la sépa­ra­tion entre science et enga­ge­ment socia­liste. Karl Korsch lui a répondu très vive­ment à ce sujet et, pour l’essentiel, avec raison. Mais il a en partie trop tordu le bâton dans l’autre sens [6].

Il n’y a rien qui mérite la défi­ni­tion de « science pro­lé­ta­rienne ». Il y a la science tout court, n’obéissant qu’à ses lois propres, abs­trac­tion faite de toute déter­mi­na­tion de classe directe. Que serait sinon la science dans la société sans classes ? Sans aucun doute, sur­tout dans le domaine des sciences sociales (mieux : des sciences humaines, de toutes les sciences qui traitent d’aspects de l’existence humaine, y com­pris la psy­cho­lo­gie et la méde­cine), les hommes et les femmes qui font du tra­vail scien­ti­fique dans une société de classes sont des hommes et des femmes socia­le­ment déter­mi­nés. Leur pensée n’a pas seule­ment une source « scien­ti­fique pure », mais repose sur des pré­sup­po­sés condi­tion­nés par la société de classes. Ils portent donc sou­vent des œillères condi­tion­nées par la société dans laquelle ils tra­vaillent [7]. Dans la mesure où cela est le cas (c’est-à-dire où cela peut être prouvé empi­ri­que­ment et pra­ti­que­ment ; sinon, cela consti­tue éga­le­ment un pré­jugé idéo­lo­gique reflé­tant une fausse conscience), leurs pen­sées ne sont pas tota­le­ment scien­ti­fiques, ne le sont que par­tiel­le­ment, et le cher­cheur scien­ti­fique se doit de sépa­rer le grain scien­ti­fique de l’ivraie idéo­lo­gique. Autrement dit : il n’y a pas de « science bour­geoise ». Il y a des savants qui sont en même temps des idéo­logues bour­geois. Dans la mesure où leur acti­vité est scien­ti­fique, elle n’est pas bour­geoise. Dans la mesure où elle est bour­geoise, elle n’est pas scientifique.

Il serait pour le moins pro­blé­ma­tique de sup­po­ser qu’un savant pri­son­nier de l’idéologie bour­geoise dans laquelle il est empê­tré, pri­son­nier de l’univers de pensée bour­geoise, des « valeurs » et des pré­ju­gés bour­geois, aurait été capable de pro­duire une théo­rie com­plète et rigou­reu­se­ment scien­ti­fique de la plus-value, des classes et de l’État. C’est à peine un objet de spé­cu­la­tion abs­traite. L’histoire a prouvé que cela n’est pas arrivé. L’expérience empi­rique montre que c’est seule­ment une rup­ture com­plète avec la société bour­geoise, son idéo­lo­gie, ses valeurs et ses formes de pensée, qui a rendu Marx et Engels capables de prendre car­ré­ment et tota­le­ment parti en faveur du pro­lé­ta­riat. Et c’est seule­ment à partir de cet enga­ge­ment pour le pro­lé­ta­riat, et sur la base de l’expérience de la lutte de classe réelle du pro­lé­ta­riat, qu’ils ont pu déve­lop­per une théo­rie rigou­reu­se­ment scien­ti­fique de la plus-value, des classes et de l’État.

En ce sens, il y a un lien dia­lec­tique indes­truc­tible entre science et éman­ci­pa­tion, donc éga­le­ment entre éman­ci­pa­tion et science, du moins dans la société de classes. Les sciences sociales peuvent com­men­cer à se déve­lop­per indé­pen­dam­ment de tout projet d’émancipation. Mais jusqu’ici seul le mar­xisme, uni­fiant sciences sociales et projet d’émancipation, a été capable de déve­lop­per une science cohé­rente qui remet radi­ca­le­ment en ques­tion toutes les condi­tions sociales inhu­maines, en expli­quant leurs ori­gines, leur nature pro­fonde, leur évo­lu­tion et les condi­tions de leur dépérissement.

Realpolitik et effi­ca­cité révolutionnaire

En un cer­tain sens, les Thèses sur Feuerbach de Marx, appa­rais­sant comme conclu­sion de L’idéologie alle­mande, repré­sentent l’acte de nais­sance du mar­xisme. Elles culminent dans la célèbre for­mule : « Les phi­lo­sophes n’ont fait qu’interpréter le monde de dif­fé­rentes manières ; ce qui importe, c’est de le trans­for­mer » (Paris, Ed. Soc., 1968, p. 34). Par cette for­mule, la pensée de Marx bas­cule d’un projet d’émancipation vague­ment déter­miné anthro­po­lo­gi­que­ment vers un enga­ge­ment pra­tique et poli­tique pour l’accomplissement de tâches his­to­riques pré­cises. Le monde ne peut chan­ger que par l’action d’hommes et de femmes concrets, tels qu’ils existent réel­le­ment : des hommes et des femmes condi­tion­nés par leur exis­tence sociale, liée dans la société bour­geoise (comme dans toute autre société de classe) à des classes sociales déter­mi­nées. La tâche pra­tique de sup­pri­mer l’asservissement de l’humanité se trans­forme ainsi en tâche pra­tique de poli­tique de classe : défi­nir les condi­tions dans les­quelles une ou plu­sieurs classes sociales peuvent rendre effec­tive l’émancipation du genre humain.

Ainsi, alors que l’émancipation peut se trou­ver sépa­rée de façon mar­gi­nale de la science – c’est-à-dire qu’elle sub­sis­te­rait comme projet, même si la science démon­trait qu’elle n’est pas réa­li­sable com­plè­te­ment et dura­ble­ment – elle ne peut jamais, pour Marx ou pour un mar­xiste, être sépa­rée de la poli­tique, pas plus que la poli­tique ne peut l’être d’elle, du moins si nous uti­li­sons le concept de « poli­tique » au sens le plus large du terme : toute acti­vité qui abou­tit à une action col­lec­tive en faveur d’un chan­ge­ment de l’État et de la société jusqu’à la réa­li­sa­tion de la société sans classes et au dépé­ris­se­ment total de l’État. Car toute acti­vité d’émancipation non poli­tique n’est jamais qu’une acti­vité éman­ci­pa­trice d’isolés ou de petits groupes, qui reste par consé­quent éli­taire et nie en pra­tique la pos­si­bi­lité de l’auto-émancipation des plus larges masses, même si elle s’appuie sur la « pro­pa­gande par l’action ».

L’expérience his­to­rique a prouvé que seule l’activité révo­lu­tion­naire des larges masses, dans des situa­tions pré-révo­lu­tion­naires ou révo­lu­tion­naires, met en mesure les hommes et les femmes de sup­pri­mer radi­ca­le­ment toutes les situa­tions d’asservissement et, par là, de se chan­ger radi­ca­le­ment eux-mêmes [8]. Telle est l’activité poli­tique la poli­tique révo­lu­tion­naire qui doit être pré­pa­rée sys­té­ma­ti­que­ment et dans le long terme par une action conti­nue et, donc, par une orga­ni­sa­tion conti­nue, même en période non-révo­lu­tion­naire. Et tout ce qui dépasse le cadre des aspi­ra­tions d’émancipation indi­vi­duelle ou de tous petits groupes (qui, dans la société bour­geoise, sont de toute façon condam­nés à l’échec), tout ce qui concerne l’émancipation col­lec­tive, c’est de la poli­tique éman­ci­pa­trice, socia­liste, révolutionnaire.

En géné­ral, le cri­tère de la praxis est pré­senté comme moyen de juger la nature socia­liste de la poli­tique, la poli­tique qui découle du socia­lisme scien­ti­fique. Ce cri­tère est valable, car seule la praxis peut tran­cher la ques­tion de savoir si une acti­vité poli­tique donnée (« la stra­té­gie et la tac­tique », pour uti­li­ser ces concepts assez éculés) et ses hypo­thèses scien­ti­fiques sous-jacentes (« ana­lyse et pers­pec­tive ») nous rap­prochent du but, c’est-à-dire sont effi­caces. Il n’est pas d’autre moyen pour juger d’une poli­tique donnée que d’examiner ses résul­tats. Le cri­tère de la praxis s’appuie ainsi sur celui de l’efficacité orien­tée vers un but.

Mais quel est ce but et à quelle aune de temps doit-on mesu­rer l’efficacité ? Nous nous heur­tons déjà ici à de grosses dif­fi­cul­tés concep­tuelles et d’analyse. Le but est-il sim­ple­ment le « pro­chain pas en avant » ? Mais qu’arrive-t-il si ce « pas sui­vant », une fois atteint, se révèle un plus grand obs­tacle sur le chemin du « pas ulté­rieur » qu’on ne le sup­po­sait auparavant ?

Le but est-il sim­ple­ment le « chan­ge­ment des cir­cons­tances » ou, simul­ta­né­ment, l’auto-modification du sujet révo­lu­tion­naire, pour échap­per à la contra­dic­tion sou­li­gnée par la troi­sième thèse sur Feuerbach entre maté­ria­lisme méca­niste et volon­ta­risme ? Le « pro­chain pas en avant » doit-il être mis au même rang que la réa­li­sa­tion du but final, ou doit-il lui être subor­donné ? Cela sou­lève toute la pro­blé­ma­tique com­plexe des réformes et de la révo­lu­tion, du pro­gramme mini­mum et du pro­gramme maxi­mum et des caté­go­ries média­trices de la tran­si­tion, des objec­tifs de tran­si­tion (solu­tions, pro­gramme de tran­si­tion). Comme on le sait, le mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal est divisé depuis près d’un siècle à propos des réponses à appor­ter à cette pro­blé­ma­tique. Il n’apparaît pas que, jusqu’ici, la praxis poli­tique ait dégagé une conclu­sion déci­sive pour mettre une fois pour toutes un terme à cette controverse.

Jusqu’ici, la poli­tique mar­xiste a tou­jours consi­déré comme irréa­liste et irréa­li­sable le refus total des manœuvres, de la tac­tique, des com­pro­mis et des reculs tem­po­raires. Cela signi­fie­rait affron­ter à mains nues un adver­saire puis­sam­ment armé. Mais le contraire est éga­le­ment vrai. Les tac­tiques sans bornes, les ten­dances aux com­pro­mis sans limites, les manœuvres sans prin­cipes, les retraites qui se pro­longent, les accom­mo­de­ments fata­listes aux « rap­ports de forces » (qui appa­raissent tou­jours comme défa­vo­rables), l’abandon total de l’auto-activité, de l’initiative, de l’action de la classe elle-même, ne mènent à rien, c’est-à-dire ne nous rap­prochent pas d’un mil­li­mètre du but et pro­duisent des défaites lourdes et durables.

La poli­tique mar­xiste n’a guère de points com­muns avec le « machia­vé­lisme pur », c’est-à-dire avec la Realpolitik vul­gaire, ne serait-ce que parce que le but de l’émancipation n’est pas un but limité, mais un but radi­cal : ren­ver­ser tous les rap­ports dans les­quels l’être humain se retrouve comme un être dimi­nué, aliéné. Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg et bien d’autres poli­tiques mar­xistes ont avancé, de façon stricte et pré­cise, la thèse selon laquelle seuls mènent au but les moyens, la tac­tique, les com­pro­mis, les manœuvres qui ne dimi­nuent pas mais élèvent le niveau géné­ral de la conscience de classe du pro­lé­ta­riat, son esprit révo­lu­tion­naire, sa volonté de lutter, sa confiance en lui-même et sa capa­cité de vaincre [9].

De ce point de vue, la for­mule uti­li­sée par de nom­breux mar­xistes, de l’« unité de la fin et des moyens » est pour le moins impré­cise et, par consé­quent, fausse. Elle pré­sup­pose une unité méca­nique là où il s’agit d’une unité des contraires, qui doit être jugée d’après les résul­tats dans un cadre tem­po­rel variable. Des moyens donnés peuvent ne pas conduire au but his­to­rique parce qu’ils entrent en contra­dic­tion avec celui-ci (parce que, pour citer une fois encore la for­mule léni­niste, ils abaissent la conscience de classe moyenne ou géné­rale des tra­vailleurs, même s’ils réa­lisent un but conjonc­tu­rel). D’autres moyens, qui conduisent à des succès par­tiels et pro­vi­soires, ont des réper­cus­sions à long terme si désas­treuses que per­sonne n’y aurait eu recours s’il en avait été conscient aupa­ra­vant (par exemple les réper­cus­sions à long terme de la col­lec­ti­vi­sa­tion forcée de l’agriculture par Staline sur le com­por­te­ment social de la pay­san­ne­rie russe qui, jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire un demi-siècle plus tard, ne sont tou­jours pas surmontées).

La plu­part du temps, ce qui se cache der­rière les rac­cour­cis pseudo-«réalistes » des poli­tiques qui se réclament du mar­xisme, ce n’est pas seule­ment une cécité pro­non­cée par rap­port à cer­tains pro­blèmes mais aussi une inca­pa­cité éton­nante à l’analyse scien­ti­fique cri­tique. Quand, par exemple, Rudolf Hanke écrit que l’industrialisation accé­lé­rée de la Russie à la fin des années 1920 n’était pos­sible que par la bureau­cra­tie (cf. la cor­res­pon­dance Brandler-Deutscher, in Unabhängige Kommunisten, Berlin, 1981), ce n’est qu’une simple péti­tion de prin­cipe, et abso­lu­ment pas un juge­ment scien­ti­fique fondé, à moins que l’on ne verse dans l’historicisme apo­lo­gé­tique selon lequel tout ce qui est arrivé devait fata­le­ment arri­ver (selon la même « logique », Hitler aurait été « la seule issue pos­sible » à la crise de la République de Weimar ou à la crise éco­no­mique alle­mande des années 1930-33).

Le mar­xisme voit au contraire l’histoire dans la plu­part des situa­tions comme un éven­tail limité de pos­si­bi­li­tés. Des modi­fi­ca­tions des rap­ports de force éco­no­miques, sociales, poli­tiques, orga­ni­sa­tion­nelles rela­ti­ve­ment mineures entre dif­fé­rentes classes, couches sociales et forces poli­tiques, peuvent pro­duire des résul­tats tota­le­ment dif­fé­rents. Sinon, répé­tons-le, la poli­tique révo­lu­tion­naire serait sans signi­fi­ca­tion et en grande partie de la peine perdue.

Personne n’a jusqu’ici apporté la preuve qu’une « accu­mu­la­tion socia­liste pri­mi­tive » répar­tie sur la décen­nie 1923-1933, (au lieu qu’elle soit concen­trée sur les années 1928-1932) comme l’avait pro­posé l’Opposition de Gauche avec ses grands experts éco­no­miques Préobrajensky et Piatakov, aurait été impos­sible ou n’aurait pas conduit à des résul­tats tota­le­ment dif­fé­rents. Pareille variante de l’« accu­mu­la­tion socia­liste pri­mi­tive » aurait pu se réa­li­ser sans col­lec­ti­vi­sa­tion forcée et sans ter­reur contre les pay­sans (avec seule­ment une taxa­tion sup­por­table des pay­sans riches et des com­mer­çants privés) et sur­tout sans dimi­nu­tion du niveau de vie des ouvriers, c’est-à-dire sans les ter­ribles ten­sions sociales des années 1930-33 qui condui­sirent à la ter­reur de masse et à la Iéjovchtchina. Une indus­tria­li­sa­tion de ce type se serait appuyée, du point de vue socio-poli­tique, sur la masse ouvrière et non sur la bureau­cra­tie. Elle aurait pu conduire à une réani­ma­tion de la démo­cra­tie des conseils et non à la dic­ta­ture tota­li­taire de la bureaucratie.

La pro­blé­ma­tique des variantes poli­tiques ne conduit pas seule­ment à la com­pré­hen­sion du néces­saire plu­ra­lisme poli­tique dans le mou­ve­ment ouvrier, pré­ci­sé­ment parce que seule la praxis peut prou­ver qui a raison et qui a tort (ni le « parti », ni le « comité cen­tral », ni le « pré­sident », ni le « secré­taire géné­ral » n’ont « tou­jours raison » ; seul le plu­ra­lisme garan­tit une cor­rec­tion rapide des inévi­tables erreurs), c’est-à-dire qu’elle conduit à la com­pré­hen­sion du lien orga­nique entre démo­cra­tie socia­liste pro­lé­ta­rienne et construc­tion du socia­lisme, qui repré­sente une obli­ga­tion non pas éthique mais émi­nem­ment poli­tique. Elle culmine aussi dans la célèbre phrase de Friedrich Engels, dans une lettre à August Bebel : « Le parti a besoin de la science socia­liste, et celle-ci ne peut vivre sans liberté de mouvement. »

En d’autres termes : l’autonomie de la science, la liberté de la science de mettre bru­ta­le­ment en évi­dence les contra­dic­tions d’une situa­tion donnée et de ses déve­lop­pe­ments, sans rien embel­lir ou passer sous silence de ce qui « ne convient pas au parti », en s’appuyant sur des cri­tères de vérité fer­me­ment scien­ti­fiques et un contenu stric­te­ment scien­ti­fique, cela n’est pas un luxe pour les « temps meilleurs ». C’est la pré­con­di­tion abso­lue d’une poli­tique véri­ta­ble­ment socia­liste. Il faut com­prendre cela non pas dans le sens que les gens « culti­vés », « com­pé­tents » devraient dicter la poli­tique socia­liste aux « masses incultes ». Tout au contraire, il faut l’entendre dans le sens d’apporter à ces der­nières tous les élé­ments d’analyse indis­pen­sables à la prise de déci­sion par les masses elles-mêmes [10].

Toute cette pro­blé­ma­tique ramène ainsi en der­nière ana­lyse au thème de l’émancipation. La nature par­ti­cu­lière de la révo­lu­tion socia­liste et de la société sans classes, qui ne peuvent se réa­li­ser que comme projet conscient et non pro­cé­der de façon pure­ment « orga­nique » du déve­lop­pe­ment de la société bour­geoise ; la nature par­ti­cu­lière du pro­lé­ta­riat lui-même qui, pour la pre­mière fois dans l’histoire, doit chan­ger la société en par­tant d’une situa­tion de classe éco­no­mi­que­ment domi­née, et non d’une classe déjà éco­no­mi­que­ment domi­nante (et qui doit à cette fin conqué­rir le pou­voir poli­tique) : tout cela fait que ce but ne peut être atteint que par l’auto-organisation et l’auto-activité des larges masses prolétariennes.

Cela ne contre­dit nul­le­ment le « plan léni­niste » d’un parti d’avant-garde, rendu néces­saire par la dif­fé­ren­cia­tion sociale du pro­lé­ta­riat et de sa conscience, comme par la dis­con­ti­nuité de l’activité des masses. Mais cela implique bien, comme le disait Lénine en 1909, qu’un tel plan ne peut être réa­lisé que dans le contexte concret d’une classe sociale effec­ti­ve­ment révo­lu­tion­naire, gagnée dans sa majo­rité (et non admi­nis­tra­ti­ve­ment forcée) à un pro­gramme déter­miné, à une stra­té­gie déter­mi­née, à une poli­tique déterminée.

L’émancipation, la science et la poli­tique se com­binent ainsi à chaque niveau du mar­xisme à celui de la théo­rie « pure » ; à celui de la théo­rie appli­quée et à celui de la praxis poli­tique quo­ti­dienne. Seule cette poli­tique cor­res­pond aux cri­tères mar­xistes et s’appuie sur l’élévation de la conscience de classe, de la confiance en soi et de la capa­cité d’action des larges masses. C’est dans la deuxième strophe de l’Internationale que l’esprit du mar­xisme est le mieux résumé à ce propos : « Il n’est pas de sau­veur suprême, Ni Dieu, ni César, ni Tribun, Producteurs, sau­vons-nous nous-mêmes, Décrétons le salut commun. »

Courant 1983

1. Deux cita­tions suf­fi­ront : « Dès lors que le tra­vail sous sa forme immé­diate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de tra­vail cesse néces­sai­re­ment d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le sur­tra­vail de la masse a cessé d’être la condi­tion du déve­lop­pe­ment de la richesse géné­rale, de même que le non-tra­vail de quelques-uns a cessé d’être la condi­tion du déve­lop­pe­ment des pou­voirs uni­ver­sels du cer­veau humain. Cela signi­fie que l’écoulement de la pro­duc­tion repo­sant sur la valeur d’échange et le procès de pro­duc­tion maté­riel immé­diat perd lui-même la forme de pénu­rie et de contra­dic­tion. C’est le libre déve­lop­pe­ment des indi­vi­dua­li­tés, où l’on ne réduit donc pas le temps du tra­vail néces­saire pour poser du sur­tra­vail, mais où l’on réduit le tra­vail néces­saire de la société jusqu’à un mini­mum, à quoi cor­res­pond la for­ma­tion artis­tique, scien­ti­fique, etc., des indi­vi­dus grâce au temps libéré et aux moyens créés pour eux tous » (Manuscrits de 1857-58 (Grundrisse), Paris, Ed. Soc., 1980, tome 2, p. 195 sou­li­gné par E.M.). « En tant que fana­tique de la valo­ri­sa­tion de la valeur, il (le capi­ta­liste) contraint sans merci l’humanité à la pro­duc­tion pour la pro­duc­tion, et donc à un déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives sociales et à la créa­tion des condi­tions maté­rielles de pro­duc­tion qui seules peuvent consti­tuer la base réelle d’une forme sociale supé­rieure, dont le prin­cipe fon­da­men­tal est le déve­lop­pe­ment com­plet et libre de chaque indi­vidu » (Das Kapital, Band I, p. 618, Marx-Engels Werke, sou­li­gné par E.M). Combien absurde appa­raît, à la lumière de ces cita­tions d’innombrables pas­sages simi­laires, l’affirmation rebat­tue selon laquelle Marx, les mar­xistes, les socia­listes ou les com­mu­nistes, vou­draient trans­for­mer l’humanité en une « four­mi­lière grise d’esclaves du travail »…

2. Le meilleur exemple est Karl POPPER, The Open Society and its Enemies, Londres, 1945.

3. Naturellement ceci ne signi­fie nul­le­ment que Marx et Engels ne se soient jamais trom­pés dans la ques­tion de l’émancipation élar­gie à d’autres que la classe ouvrière. Le refus d’Engels de recon­naître le droit à l’autodétermination natio­nale et à l’existence natio­nale des petits peuples slaves ne résiste pas à une cri­tique objec­tive (cf. Roman ROSDOLSKY, Friedrich Engels und das Problem der ges­chicht­lo­ren Völker, Archiv for Sozialgeschichte, Bd 4, 1964). Cela vaut aussi pour le juge­ment de Marx qui voyait un pro­grès dans la perte de la Californie par les « Mexicains paresseux ».

4. Il est inté­res­sant de consta­ter que les idéo­logues réac­tion­naires anti-socia­listes, tel le dis­si­dent russe Igor CHAFARÉVITCH (Le Phénomène socia­liste, Paris, 1977), n’ont aucune com­pré­hen­sion de la prise de posi­tion mar­xiste en faveur de toutes les luttes de libé­ra­tion des classes sociales exploi­tées au cours de l’Histoire, indé­pen­dam­ment du fait de savoir si ces luttes ont ou n’ont pas de chances de succès immé­diat. Ils pré­tendent s’appuyer sur des prin­cipes moraux. Mais ils ne semblent pas com­prendre que pour un mar­xiste il serait pro­fon­dé­ment immo­ral de se pro­cla­mer neutre face au sou­lè­ve­ment des esclaves contre l’esclavage. Car une telle neu­tra­lité impli­que­rait une accep­ta­tion de fait de l’esclavage exac­te­ment comme le refus de condam­ner le goulag implique une accep­ta­tion de fait du goulag.

5. Nous pour­rions citer d’innombrables auteurs. Il suffit de men­tion­ner John STRACHEY, Contemporary Capitalism (1956) ; EHRENBERG, Zwischen Markt und Marx (1974) ; et BARAN et SWEEZY, Le capi­ta­lisme mono­po­liste (1968). Voir, a contra­rio, Ernest MANDEL, Spätkapitalismus (1972) – En fran­çais Le troi­sième âge du capi­ta­lisme (nou­velle édi­tion, Les Editions de la Passion, 1997).

6. « Montrer la façon dont se déter­mine la volonté de classe est, selon la concep­tion mar­xiste, la tâche de la poli­tique scien­ti­fique, c’est-à-dire de la poli­tique qui décrit des rap­ports de cau­sa­lité. Tout comme sa théo­rie, la poli­tique du mar­xisme ne com­porte aucun juge­ment de valeur. » Et plus loin : « Mais la com­pré­hen­sion de la néces­sité du socia­lisme, n’est abso­lu­ment pas le pro­duit de juge­ments de valeur, pas plus qu’une inci­ta­tion à une conduite déter­mi­née. […] On peut par­fai­te­ment être convaincu de la vic­toire finale du socia­lisme et se mettre au ser­vice de ceux qui la com­battent » (Le Capital finan­cier, p. 57-58, Ed. de Minuit, 1970) ; voir aussi K. KORSCH, Marxisme et Philosophie, Ed. de Minuit, 1964, publié en alle­mand en 1923.

7. Le meilleur exemple est celui de l’un des plus grands pen­seurs de tous les temps, Aristote, qui ne put se libé­rer de l’idéologie de la « non-huma­nité » des esclaves (devrions-nous dire, comme les nazis, de leur « sous-huma­nité » ?) dis­til­lée par la société escla­va­giste dans laquelle il vivait.

8. « Une trans­for­ma­tion mas­sive des hommes s’avère néces­saire pour la créa­tion en masse de cette conscience com­mu­niste comme aussi pour mener à bien la chose elle-même ; or, une telle trans­for­ma­tion ne peut s’avérer que par un mou­ve­ment pra­tique, par une révo­lu­tion ; cette révo­lu­tion n’est donc pas seule­ment rendue néces­saire parce qu’elle est le seul moyen de ren­ver­ser la classe domi­nante, elle l’est éga­le­ment parce que seule une révo­lu­tion per­met­tra à la classe qui ren­verse l’autre de balayer toute la pour­ri­ture du vieux sys­tème qui lui colle après et de deve­nir apte à fonder la société sur des bases nou­velles », MARX et ENGELS, L’idéologie alle­mande, op. cit. p. 68.

9. Voir, notam­ment, La mala­die infan­tile du com­mu­nisme. Le gau­chisme, Ed. Sociales., 1968.

10. Nous sommes évi­dem­ment conscients du fait que ces for­mules ne suf­fisent pas pour résoudre tous les pro­blèmes de tac­tique poli­tique à la lumière du mar­xisme. Mais elles sont indis­pen­sables pour fixer le cadre géné­ral dans lequel s’élaborent de telles solutions.

(4 novembre 2007)

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