Note de lecture

« Emancipation, les métamorphoses de la critique sociale »

Revue Contretemps

Mis en ligne le 18 février 2014

L’émancipation demeure au centre des pré­oc­cu­pa­tions des citoyens et des luttes sociales actuelles, que ce soit dans les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires récents dans le monde arabe, les mou­ve­ments Occupy ou Indignés, l’émergence de fronts syn­di­caux et poli­tiques contre les poli­tiques d’austérité de l’Union euro­péenne, mais aussi dans les résis­tances locales et expé­riences alter­na­tives dans l’espace public ou les quar­tiers. La diver­sité de ces luttes en mul­ti­plie les usages et la signi­fi­ca­tion, ce dont témoigne éga­le­ment son réin­ves­tis­se­ment comme réfé­rent majeur de la cri­tique sociale. À la fois dis­cours aca­dé­miques et contes­ta­tions citoyennes et mili­tantes, les cri­tiques sociales connaissent depuis une quin­zaine d’années des trans­for­ma­tions déci­sives et renou­vellent leurs approches de l’exploitation, de la pré­ca­rité, de la domi­na­tion de genre, de classe, de race. Ces dis­cours et pra­tiques mul­tiples contri­buent à redé­fi­nir le contenu et l’horizon de l’émancipation. Cet ouvrage pro­pose d’interroger ces méta­mor­phoses de la cri­tique sociale contem­po­raine, et leur portée pour les luttes poli­tiques, les théo­ries de la société et la ques­tion de l’émancipation sociale1.

L’idée d’émancipation a un temps fait l’objet de dis­cré­dit, notam­ment dans des dis­cours « post­mo­dernes » qui ne la fai­saient pas sur­vivre à « la fin des grands récits2 ». L’émancipation en tant qu’elle vise une trans­for­ma­tion – plus ou moins radi­cale – du pré­sent en vue d’une société déprise des rap­ports sociaux inéga­li­taires (de classe, de sexe et de race), implique une pers­pec­tive téléo­lo­gique qui a pu cris­tal­li­ser les cri­tiques contre cette notion. Si l’on devait consta­ter, à tra­vers la caté­go­rie d’émancipation, l’expression d’un objec­tif jugé fon­da­men­ta­le­ment irréel ou rele­vant d’un uto­pisme incon­sis­tant, il fau­drait certes se refu­ser, pour ce motif, à l’assumer en tant que norme sus­cep­tible d’orienter une action concrète ou un projet de trans­for­ma­tion sociale. L’importance his­to­rique et cultu­relle des pro­jets d’émancipation (dans leurs diverses expres­sions : com­mu­nistes, socia­listes, anar­chistes, fémi­nistes, déco­lo­niales, etc.) a pu cris­tal­li­ser des espé­rances, puis sus­ci­ter des décep­tions qui contri­buent par­fois, au final, à sa remise en cause.

En outre, la pro­fu­sion de ses usages, et en par­ti­cu­lier son réin­ves­tis­se­ment dans des dis­cours néo­li­bé­raux ou mana­gé­riaux3, pour­rait contri­buer à jeter la sus­pi­cion sur sa réelle portée de trans­for­ma­tion sociale : ils font en effet de l’émancipation un vec­teur d’épanouissement de soi dans l’entreprise et le marché. Pourtant, s’il peut, comme nous le pen­sons, en exis­ter une accep­tion dési­gnant des réa­li­tés sociales conce­vables, voire obser­vables, la ques­tion se pose, cette fois, de défendre sa légi­ti­mité à orien­ter la cri­tique sociale dif­fé­rem­ment ou en com­plé­ment d’autres notions, telles que le bon­heur ou la jus­tice. Constater que l’horizon d’émancipation dans lequel s’est ins­crite la cri­tique sociale peut aujourd’hui poser pro­blème ne revient donc nul­le­ment, pour nous, à en aban­don­ner la visée. Notre projet a au contraire consisté à entre­prendre un tra­vail col­lec­tif – engagé dans cet ouvrage mais qui reste à pour­suivre – de redé­fi­ni­tion, d’éclaircissement et de dia­logue sus­cep­tible d’éclairer ses enjeux contem­po­rains, dans l’idée de ren­for­cer, autant que pos­sible, sa capa­cité à animer des acti­vi­tés de trans­for­ma­tion radi­cale de la société.

L’émancipation au cœur de la cri­tique sociale : enjeux contem­po­rains

Malgré ces objec­tions per­sis­tantes, qui ren­voient en partie à des dif­fi­cul­tés réelles, l’émancipation est aujourd’hui à nou­veau lar­ge­ment mobi­li­sée tant dans le champ de la phi­lo­so­phie que de la socio­lo­gie, notam­ment dans une arti­cu­la­tion à la cri­tique et aux pers­pec­tives de trans­for­ma­tions sociales. L’intérêt, par exemple, sus­cité par les tra­vaux, si dif­fé­rents soient-ils, de Luc Boltanski4 ou de Jacques Rancière5., suffit à en témoi­gner. Mais elle est éga­le­ment au cœur de nom­breuses autres pers­pec­tives théo­riques récentes, éga­le­ment pré­sen­tées dans cet ouvrage, qui cherchent à éclai­rer dif­fé­rem­ment l’enjeu de l’émancipation, en lien avec les trans­for­ma­tions récentes du capi­ta­lisme, de la ques­tion sociale et des nou­velles formes de mobi­li­sa­tions6.

Ces approches insistent notam­ment sur les nou­velles formes de domi­na­tion et de pro­ces­sus réels ou pos­sibles d’émancipation dans l’expérience du tra­vail, des iden­ti­tés et des cultures, et cherchent à repen­ser dans cette pers­pec­tive la manière dont les luttes et mou­ve­ments sociaux impliquent de nou­veaux posi­tion­ne­ments des dis­cours cri­tiques. Un pre­mier objec­tif de cette publi­ca­tion est d’essayer de donner à voir et de ques­tion­ner ces orien­ta­tions de la recherche actuelle, et de les pro­mou­voir, autant que pos­sible, de manière acces­sible au plus grand nombre.

Les réflexions contem­po­raines sur les fins et les moyens de l’émancipation sociale ne peuvent pas être sépa­rées du contexte social spé­ci­fique dans lequel elles se déve­loppent aujourd’hui, en rap­port avec de nou­velles formes de domi­na­tion que la cri­tique sociale cherche à décrire, contes­ter et com­battre. Ce contexte contem­po­rain est carac­té­risé, notam­ment, par le triomphe des poli­tiques « néo­li­bé­rales » et la dégra­da­tion socio-éco­no­mique propre à la « crise du capi­ta­lisme », par­ti­cu­liè­re­ment en Europe. Le pro­ces­sus n’est certes pas entiè­re­ment nou­veau. Depuis une tren­taine d’années, la libé­ra­li­sa­tion des mou­ve­ments du capi­tal a abouti, notam­ment, à une aug­men­ta­tion des logiques concur­ren­tielles, à une forte dés­in­dus­tria­li­sa­tion et à la des­truc­tion consé­cu­tive d’une partie du monde ouvrier.

Elle a entraîné un chô­mage massif, le déve­lop­pe­ment signi­fi­ca­tif de la pré­ca­ri­sa­tion des condi­tions de tra­vail et de vie dans des sec­teurs sociaux tou­jours plus déve­lop­pées ainsi qu’une expan­sion, parmi les sala­riés, du sen­ti­ment d’insécurité sociale. Or, cette logique s’accentue ces der­nières années, notam­ment en Europe, en posant tou­jours plus le pro­blème de l’incapacité poli­tique à l’enrayer, en dépit de mobi­li­sa­tions signi­fi­ca­tives ces der­nières années, mais sans doute encore trop spo­ra­diques pour pro­duire des effets déci­sifs. Cette période his­to­rique et poli­tique, dans la mesure où elle témoigne d’une recherche – certes dif­fi­cile, tâton­nante et encore trop mino­ri­taire – de nou­velles alter­na­tives envi­sa­geables à cet ordre domi­nant, est évi­dem­ment un élé­ment cru­cial pour expli­quer le retour de la ques­tion de l’émancipation dans la cri­tique sociale récente.

Si elle retrouve aujourd’hui une actua­lité, la signi­fi­ca­tion même de l’émancipation n’en demeure pas moins « essen­tiel­le­ment contes­tée7 ». On asso­cie le plus sou­vent l’émancipation à une forme de libé­ra­tion, de déprise de rap­ports de domi­na­tion, ou bien à l’affirmation et au ren­for­ce­ment d’une puis­sance d’agir col­lec­tive ou indi­vi­duelle, ou encore, dans une ver­sion léga­liste, à la conquête de nou­veaux droits. Un des points de départ de cet ouvrage est de consi­dé­rer que la signi­fi­ca­tion de l’émancipation ne peut pas être décon­nec­tée des dif­fé­rents contextes his­to­riques et sociaux dans les­quels les reven­di­ca­tions d’émancipation sont for­mu­lées, et qui en informent direc­te­ment le contenu.

L’émancipation pour un mani­fes­tant tuni­sien lors des pre­mières mobi­li­sa­tions contre Ben Ali pourra éven­tuel­le­ment avoir la même fina­lité poli­tique géné­rale que celle d’un tra­vailleur en grève de l’usine Renault (de meilleures condi­tions de vie et de tra­vail, l’extension des droits sociaux, le cas échéant une plus grande par­ti­ci­pa­tion aux déci­sions poli­tiques), mais elle n’aura pas la même signi­fi­ca­tion pra­tique, stra­té­gique et his­to­rique par­ti­cu­lière. De même, des femmes de milieux ruraux enga­gées dans des mou­ve­ments d’émancipation fémi­nistes en Inde8 ne seront pas confron­tées aux mêmes enjeux sociaux, ne s’appuieront pas sur les mêmes réfé­rents cultu­rels et poli­tiques, que des asso­cia­tions défen­dant l’égalité des droits et l’accès à la for­ma­tion dans un quar­tier popu­laire en France. Cela ne signi­fie pas que la conver­gence poli­tique des luttes soit impos­sible, ni que cer­tains outils théo­riques et poli­tiques com­muns ne puissent pas être per­ti­nents dans des contextes dif­fé­rents. Mais sauf à consi­dé­rer que l’horizon de toutes les luttes peut conver­ger dans un sens unique de l’histoire, force est de recon­naître que la notion d’émancipation prend sens dans la logique des résis­tances his­to­ri­que­ment situées et peut donner lieu à des désac­cords théo­riques, sociaux et poli­tiques.

L’interprétation qu’on peut faire de ces dif­fé­rents sens de l’émancipation com­porte donc, sui­vant les cas, des impli­ca­tions pra­tiques diverses qui en consti­tuent un des enjeux cen­traux. Par exemple, malgré le fait qu’impérialisme et capi­ta­lisme soient intrin­sè­que­ment liés, et que le dia­logue entre ces pers­pec­tives consti­tue une des prio­ri­tés de la cri­tique sociale, com­prendre l’émancipation comme désa­lié­na­tion des rap­ports sociaux capi­ta­listes dans le pro­lon­ge­ment de Marx, ne revient pas au même, d’un point de vue théo­rique et pra­tique, que l’appréhender comme libé­ra­tion vio­lente du contexte colo­nial ou post­co­lo­nial dans la conti­nuité de Frantz Fanon9.

De même, une cri­tique théo­rique recon­nais­sant la néces­sité, pour l’auto-organisation des tra­vailleurs, de l’apport des sciences sociales comme fac­teur d’émancipation n’aura pas les mêmes pro­lon­ge­ments pra­tiques qu’une réflexion qui voit dans ces der­nières un fac­teur de domi­na­tion et défend une forme plus spon­ta­née de l’émancipation sociale. De fait, la pers­pec­tive de l’émancipation peut être rat­ta­chée, ces der­niers siècles et jusqu’à nos jours, à une mul­ti­tude d’acteurs dif­fé­rents. Pour s’en tenir à quelques exemples frap­pants, cette notion peut être asso­ciée à la période des Lumières et de la Révolution fran­çaise de même qu’au pro­ces­sus d’abolition de l’esclavage, aux com­bats anti­co­lo­niaux ou contre les dis­cri­mi­na­tions reli­gieuses, aux luttes fémi­nistes et à celles du mou­ve­ment ouvrier.

Elle conti­nue, notam­ment, d’imprégner des débats sur l’éducation ou la péda­go­gie10 et peut prendre sens, plus géné­ra­le­ment, au sein du com­mu­nisme, de l’anarchisme, du socia­lisme – repré­sen­tés dans cet ouvrage –, mais aussi du répu­bli­ca­nisme et du libé­ra­lisme par exemple, et mettre l’accent sur la cen­tra­lité de la ques­tion de l’organisation poli­tique, des ins­ti­tu­tions, du tra­vail, du corps, de l’identité ou de la culture. Il importe donc de consi­dé­rer les optiques de trans­for­ma­tion sociale qui s’attachent aux divers sens de l’émancipation que mettent en jeu les cri­tiques sociales contem­po­raines, et notam­ment de prendre en compte les dif­fé­rentes his­toires dont elles héritent. Cette contex­tua­li­sa­tion permet de mettre au cœur de la cri­tique théo­rique l’exigence d’une cla­ri­fi­ca­tion de ses pers­pec­tives, en réponse aux pro­blèmes de fina­lité, de pos­si­bi­lité ou de légi­ti­mité que peuvent poser les dif­fé­rentes approches de l’émancipation.

Quelles méta­mor­phoses de la cri­tique sociale ?

Notre ouvrage prend donc le parti d’interroger l’émancipation à partir des trans­for­ma­tions récentes de la cri­tique sociale théo­rique, dont nous avons cher­ché à réunir et mettre en dia­logue cer­taines des pers­pec­tives majeures : théo­rie cri­tique, études post­co­lo­niales, fémi­nisme, mar­xisme, anar­chisme, démo­cra­tie radi­cale. Il entend ainsi contri­buer, de manière plu­ra­liste, mais théo­ri­que­ment et poli­ti­que­ment enga­gée, à la réflexion vivante sur les rap­ports entre cri­tique sociale et éman­ci­pa­tion, qui ont fait l’objet de nom­breuses publi­ca­tions récentes. Parmi eux, citons notam­ment, Les mésa­ven­tures de la cri­tique de Franck Poupeau qui, dans une pers­pec­tive bour­dieu­sienne, inter­roge les rai­sons de l’échec de la cri­tique sociale depuis les années 1990 à pro­po­ser une alter­na­tive consis­tante au néo­li­bé­ra­lisme. L’ouvrage insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur la néces­sité pour la cri­tique théo­rique comme pour une poli­tique d’émancipation de prendre en compte les condi­tions sociales d’accès à la poli­ti­sa­tion des frac­tions sociales les plus défa­vo­ri­sées.

Dans Où est passée la cri­tique sociale ? Penser le global au croi­se­ment des savoirs, Philippe Corcuff part quant à lui du constat d’un renou­veau de la cri­tique à tra­vers de nou­velles formes de mou­ve­ments sociaux (Occupy, Indignés, etc.), mais aussi dans la rue et sur inter­net, dans les­quels il voit des ten­ta­tives inté­res­santes pour dépas­ser la mélan­co­lie des formes anté­rieures de cri­tique sociale dues à leurs échecs au xxe siècle. Dans Hémisphère gauche. Cartographie des pen­sées cri­tiques, Razmig Keucheyan pro­pose pour sa part une pré­sen­ta­tion et une car­to­gra­phie des nou­velles pen­sées cri­tiques au niveau inter­na­tio­nal, qu’il ins­crit au sein d’une pério­di­sa­tion his­to­rique lui per­met­tant d’en expli­quer l’unité rela­tive, ainsi que les enjeux pour l’avenir, essen­tiel­le­ment à partir des défaites du mou­ve­ment ouvrier au xxe siècle, mais aussi de l’échec des mou­ve­ments de contes­ta­tion des années 1960 et 1970. Enfin, pour clore ce pano­rama néces­sai­re­ment par­tiel, et limité aux tra­vaux fran­co­phones récents, nous pou­vons men­tion­ner Nouvelle cri­tique sociale. Europe-Amérique latine.

Aller-retour, de Marc Maesschalck et Alain Loute, qui pro­pose de dépla­cer l’approche occi­den­talo-cen­trée de la cri­tique sociale, en la confron­tant au renou­veau de la cri­tique sociale en Amérique latine. Au moyen de ce dia­logue, les auteurs cherchent à mettre en pra­tique une approche déco­lo­niale de la cri­tique afin de poser autre­ment que ne le font les tra­di­tions cri­tiques occi­den­tales la ques­tion du pou­voir 11.

S’il se situe dans la conti­nuité de ces tra­vaux, notre ouvrage s’en dis­tingue notam­ment par la volonté de réunir des cher­cheurs de géné­ra­tions, tra­di­tions théo­riques et ins­crip­tions mili­tantes dif­fé­rentes autour de la ques­tion pré­cise de l’émancipation. Il pro­pose ainsi d’éclairer de manière plu­ra­liste cer­taines des ques­tions majeures de la cri­tique sociale contem­po­raine, non pour apla­tir les dif­fé­rences mais au contraire pour sus­ci­ter au mieux une réflexion cri­tique et un débat contra­dic­toire : quels sont aujourd’hui les sujets et acteurs de l’émancipation et de la cri­tique sociale ? Ont-ils les mêmes objets, les mêmes méthodes, les mêmes pro­blèmes et objec­tifs théo­riques et poli­tiques ? Entretiennent-ils les mêmes rap­ports avec les dis­cours mili­tants et les pra­tiques poli­tiques ?

À tra­vers une série d’entretiens (Luc Boltanski, Jacques Rancière, Elsa Dorlin, Razmig Keucheyan) et de prises de posi­tions théo­riques, notre ouvrage inter­roge donc les pos­sibles conflits des iden­ti­tés et des cultures sociales et poli­tiques (Hourya Bentouhami, Olivier Voirol), confronte les pen­sées de l’émancipation aux ques­tions de l’action syn­di­cale révo­lu­tion­naire (Irène Pereira), du dépas­se­ment pos­sible du capi­ta­lisme (Stéphane Haber), et de la cen­tra­lité poli­tique du tra­vail (Alexis Cukier). Il pro­pose en outre des pistes pour recon­nec­ter la cri­tique éman­ci­pa­trice aux enjeux actuels de la ques­tion sociale (Fabien Delmotte) et notam­ment de l’engagement poli­tique des classes popu­laires (Christian Laval). S’il ne pro­pose donc pas une défi­ni­tion exclu­sive de l’émancipation, ni une approche exhaus­tive (en sont absentes, notam­ment, l’écologie poli­tique ou la ques­tion du cybe­rac­ti­visme) ou unique des rap­ports entre cri­tique sociale et éman­ci­pa­tion, cet ouvrage col­lec­tif défend, dans l’ensemble, une posi­tion théo­rique et poli­tique enga­gée, qui est liée à sa construc­tion plu­ra­liste : celle de diverses formes, irré­duc­tibles les unes aux autres, mais dont des com­plé­men­ta­ri­tés et des alliances sont pos­sibles, de l’auto-émancipation des domi­nés.

Un enjeu actuel, auquel entend contri­buer, à sa mesure, cet ouvrage, est donc de com­battre les dis­cours qui ont pro­duit une forme d’impuissance col­lec­tive à l’égard des poli­tiques domi­nantes, et de tâcher pour ce faire de repen­ser les voies pos­sibles d’une éman­ci­pa­tion sociale, assu­rant effec­ti­ve­ment l’égalité des droits, et l’exercice éga­li­taire et légi­time du pou­voir de tou-te-s. De manière géné­rale, il est sans doute indis­pen­sable, dans cette optique, de mesu­rer la portée réelle des cri­tiques sociales, qui peut s’avérer très inégale. Celles-ci ne se résument bien sûr pas à des dis­cours, tels que des conver­sa­tions, une confé­rence ou la publi­ca­tion d’un écrit, puisque la remise en ques­tion sociale s’effectue aussi par des actions sous forme, par exemple, de grèves, de mani­fes­ta­tions popu­laires ou d’expériences d’organisation alter­na­tives.

Un tel examen de la cri­tique sociale peut contri­buer à éclai­rer la large mul­ti­pli­cité de sec­teurs sociaux où, dans ses dif­fé­rentes moda­li­tés, l’émancipation a pu, peut ou pour­rait à l’avenir se réa­li­ser, de manière à nour­rir une inter­ro­ga­tion et un éclai­rage sur les diverses options théo­riques et pra­tiques actuelles. Notre ouvrage ne traite certes pas direc­te­ment des ques­tions stra­té­giques de l’action col­lec­tive, mais il vou­drait contri­buer à la non moins néces­saire réflexion sur les enjeux théo­riques et les fins poli­tiques de l’émancipation sociale, dont nous pen­sons que la cri­tique sociale, y com­pris dans ses dimen­sions quo­ti­diennes ou stra­té­giques, ne peut pas se passer. Pour penser et agir dans la société en vue de l’émancipation de toutes et tous, il faut en effet com­prendre le fonc­tion­ne­ment des pro­ces­sus de domi­na­tion ; mais aussi ques­tion­ner, pré­ci­ser et faire cir­cu­ler les mul­tiples enjeux, stra­té­gies, réfé­rences, pro­jets et cultures des dif­fé­rentes formes de cri­tique sociale. C’est notam­ment pour cette raison que la cri­tique théo­rique nous paraît poli­ti­que­ment utile et indis­pen­sable, et c’est à cela que vou­drait contri­buer cet ouvrage.

Présentation et par­cours de l’ouvrage

Cet ouvrage col­lec­tif s’organise en quatre par­ties dont cha­cune s’ouvre sur un entre­tien. Ceux-ci per­mettent ­d’aborder cer­tains des enjeux abor­dés au cours des cha­pitres dans un format moins dense, sous la forme d’un dia­logue vivant avec cer­tain-e-s des intel­lec­tuel-e-s majeur-e-s de la cri­tique sociale contem­po­raine.

La pre­mière partie traite de la ques­tion des ten­sions entre cri­tique sociale et pro­jets d’émancipation. Elle s’ouvre sur un entre­tien avec Luc Boltanski dans lequel il revient, en rap­port avec sa propre tra­jec­toire intel­lec­tuelle, sur les liens entre socio­lo­gie, éman­ci­pa­tion et cri­tique sociale. Il rap­pelle d’abord la liberté des sciences sociales cri­tiques de l’après-68 – alors qu’il tra­vaillait dans l’équipe de Pierre Bourdieu –, selon lui bien plus impor­tante que celle que per­mettent les condi­tions uni­ver­si­taires actuelles. Luc Boltanski revient sur la façon dont il vécut cette période et, notam­ment, les évé­ne­ments de 68, pour en sou­li­gner cer­taines des dimen­sions éman­ci­pa­trices. Il rap­pelle éga­le­ment la façon dont des dis­cours capi­ta­listes ont su ensuite emprun­ter ses thèmes à la cri­tique pour les retour­ner contre elle.

Cette phase est cepen­dant ter­mi­née et il faut ana­ly­ser une période pré­sente mar­quée par un retour d’une cri­tique conser­va­trice et par un capi­ta­lisme qui n’est plus assez mis en danger par la contes­ta­tion sociale. Dans ce contexte, repen­ser une socio­lo­gie actuelle des classes sociales, et en par­ti­cu­lier des nou­velles formes d’élite, s’avère un enjeu impor­tant. Il importe donc de repen­ser l’émancipation, notam­ment dans un dia­logue cri­tique avec la pers­pec­tive liber­taire, pour réflé­chir à d’autres façons de vivre et de tra­vailler, dans un monde où la règle est déjà sans arrêt ouverte à l’interprétation et à la dis­cus­sion. Il s’agit ainsi de retrou­ver l’articulation ori­gi­naire de la socio­lo­gie à la cri­tique, en dépit des ten­sions qu’elle peut sus­ci­ter.

Dans le deuxième cha­pitre, Irène Pereira pro­pose d’expliciter les ten­sions entre cri­tique et éman­ci­pa­tion qui tra­versent l’histoire de la phi­lo­so­phie et des sciences sociales, en par­ti­cu­lier dans la confron­ta­tion entre mar­xisme et anar­chisme. En effet, la théo­rie cri­tique comme objec­ti­va­tion des rap­ports de domi­na­tion peine à penser la sup­pres­sion de ces rap­ports et l’effectivité de l’émancipation ; alors qu’à l’inverse la des­crip­tion des capa­ci­tés cri­tiques des acteurs et de la créa­ti­vité de leur agir contri­bue à invi­si­bi­li­ser cer­taines contraintes et oppres­sions sociales. L’auteure convoque alors la pensée de Georges Sorel, socio­logue et syn­di­ca­liste du début du xxe siècle, dont le nom reste atta­ché à une œuvre long­temps consi­dé­rée comme sul­fu­reuse en raison de la légi­ti­ma­tion de la vio­lence révo­lu­tion­naire dont elle témoigne.

La figure de Sorel permet cepen­dant, dans sa pers­pec­tive, de dépas­ser les ten­sions entre cri­tique sociale et éman­ci­pa­tion et d’en pro­po­ser une arti­cu­la­tion théo­rico-pra­tique. Irène Pereira s’efforce alors de mon­trer com­ment, de l’intérieur même de l’œuvre et de la pra­tique mili­tante de Sorel, on peut déga­ger le cadre d’une « socio­lo­gie prag­ma­tique cri­tique » : elle met ainsi en dia­logue de manière très ori­gi­nale, une tra­di­tion récente de la socio­lo­gie fran­çaise, la socio­lo­gie prag­ma­tique (repré­sen­tée dans cet ouvrage par Luc Boltanski), et la pensée d’un auteur trop méconnu. La socio­lo­gie des mou­ve­ments sociaux à l’œuvre chez Sorel serait fondée sur une épis­té­mo­lo­gie « prag­ma­tiste » (en réfé­rence à la phi­lo­so­phie amé­ri­caine du même nom) qui ren­drait pos­sible une ana­lyse de la lutte des classes (dimen­sion cri­tique) imma­nente aux luttes d’émancipation des acteurs sociaux (dimen­sion prag­ma­tique). L’analyse cri­tique de l’émancipation se voit ainsi déles­tée de ses ori­peaux « scien­tistes » et peut se fonder sur une pos­si­bi­lité de trans­for­ma­tion sociale actua­li­sée dans les luttes : le concept soré­lien de « mythe » de la grève géné­rale témoi­gnant de cette coïn­ci­dence, dans la mesure où il consti­tue une image mobi­li­sa­trice qui se fonde sur une connais­sance objec­tive de la réa­lité des rap­ports de force.

Dans le troi­sième cha­pitre, Fabien Delmotte sou­ligne les ambi­guï­tés de la notion d’émancipation, afin d’inciter à dis­tin­guer notam­ment le sens d’une éman­ci­pa­tion démo­cra­tique de la signi­fi­ca­tion de l’émancipation aux racines de la pers­pec­tive néo­li­bé­rale. Cette pro­blé­ma­tique peut conduire à un détour his­to­rique par le xviie siècle anglais, qui voit s’affirmer l’État de droit par­le­men­taire, une forme d’émancipation de l’économie à l’égard de l’ordre social et poli­tique anté­rieur et une culture de l’« indi­vi­dua­lisme pos­ses­sif ». Ces trans­for­ma­tions étaient et peuvent tou­jours être dis­tin­guées de celles que sup­pose une logique éman­ci­pa­trice démo­cra­tique. Ces remarques, qui peuvent se nour­rir d’une cer­taine récep­tion cri­tique fran­çaise au xviiie siècle, enjoignent de cri­ti­quer les prin­cipes de repré­sen­ta­tion et de délé­ga­tion de pou­voir, mais éga­le­ment de dis­cer­ner les condi­tions sociales d’ensemble néces­saires à la liberté démo­cra­tique, c’est-à-dire de repen­ser aussi la ques­tion sociale, l’égalité ou le refus d’une culture glo­bale axée sur la com­pé­ti­tion et l’acquisition.

À une rhé­to­rique « néo­li­bé­rale » de libé­ra­tion de l’économie, alors que se pose par­ti­cu­liè­re­ment le pro­blème de l’inégalité des richesses, il faut oppo­ser une éman­ci­pa­tion démo­cra­tique, levant les obs­tacles au prin­cipe d’une subor­di­na­tion de la sphère éco­no­mique aux ins­ti­tu­tions expri­mant les déci­sions col­lec­tives prises, dans l’intérêt public, par les membres de la société, aussi éga­li­tai­re­ment que pos­sible, en mesu­rant la radi­ca­lité des trans­for­ma­tions que cela implique.

La deuxième partie, qui porte sur les enjeux cri­tiques et poli­tiques d’une pensée contem­po­raine de l’émancipation sociale, notam­ment dans une pers­pec­tive mar­xiste ou post­marxiste, concentre ses ana­lyses sur les rap­ports entre éman­ci­pa­tion, acti­vité poli­tique, capi­ta­lisme et tra­vail.

L’entretien avec Jacques Rancière com­mence par dépla­cer l’opposition entre éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle et éman­ci­pa­tion col­lec­tive : il revient notam­ment sur ses pre­miers tra­vaux au sujet de l’émancipation sociale et des expé­riences de cer­tains ouvriers au xixe siècle pour vivre et tra­vailler, ici et main­te­nant, autre­ment. Il rap­pelle ensuite la manière dont, tout au long de son œuvre, il a essayé de défendre la logique poli­tique de l’égalité, qui fait irrup­tion, dans cer­tains « moments poli­tiques », contre la répar­ti­tion sociale inéga­li­taire des rôles et des places. C’est ce qui explique son rap­port cri­tique aux sciences sociales et aux théo­ries poli­tiques clas­siques, fussent-elles révo­lu­tion­naires : il défend l’hypothèse radi­cale de l’égalité et de la capa­cité de tou-te-s à prendre col­lec­ti­ve­ment leur vie en main, et ce, contre les expli­ca­tions, théo­riques ou stra­té­giques, des rai­sons pour les­quelles nous serions, dans la vie de tous les jours ou dans les luttes actuelles ou à venir, inégaux.

C’est dans cette pers­pec­tive que Jacques Rancière aborde, notam­ment, les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires du Printemps arabe, les émeutes des der­nières années en France et en Angleterre et les mou­ve­ments Occupy et Indignés ; mais aussi le renou­veau rela­tif de la cri­tique du capi­ta­lisme et de la pers­pec­tive com­mu­niste dans la cri­tique sociale récente. Il refuse ainsi l’objectif de la « prise du pou­voir », à quoi il oppose une lutte des classes dans laquelle c’est la lutte elle-même, et non la posi­tion sociale, qui défi­nit les enjeux, et une forme de com­mu­nisme basé sur ce qu’il nomme « l’hypothèse de la confiance ». Celle-ci est au cœur même, selon lui, du com­mu­nisme, de la démo­cra­tie radi­cale et de la thèse de l’égalité : il s’agit de la confiance dans la capa­cité de tou-te-s à exer­cer col­lec­ti­ve­ment le pou­voir. C’est pour­quoi Jacques Rancière insiste sur le fait qu’il n’a jamais pro­posé de « théo­rie poli­tique » : sa pensée de l’émancipation est d’abord une défense de l’autonomie d’une acti­vité poli­tique radi­ca­le­ment démo­cra­tique, décro­chée de toute théo­rie ou ins­ti­tu­tion qui pré­ten­draient en fixer à l’avance les formes légi­times.

Dans le deuxième cha­pitre, Stéphane Haber ques­tionne le sens et la pos­si­bi­lité d’une éman­ci­pa­tion du capi­ta­lisme. Il défend l’idée que la théo­rie sociale et poli­tique, par­ti­cu­liè­re­ment si elle veut réac­tua­li­ser le concept d’émancipation dans le contexte contem­po­rain, doit aujourd’hui prendre au sérieux l’idée qu’une société post­ca­pi­ta­liste est pos­sible et sou­hai­table. Mais pour cela, elle doit éga­le­ment se confron­ter direc­te­ment aux cri­tiques théo­riques et poli­tiques adres­sées tout au long du xxe siècle à l’encontre de la thé­ma­tique de l’émancipation du capi­ta­lisme. Stéphane Haber pré­sente et inter­roge donc trois objec­tions majeures à cette hypo­thèse théo­rique et poli­tique : l’argument anti-essen­tia­liste, qui sou­tient que « le capi­ta­lisme » en géné­ral n’existe pas et ne peut donc être dépassé ; l’hypothèse anti-uto­piste, qui objecte que les échecs his­to­riques des socia­lismes au xxe siècle ont défi­ni­ti­ve­ment dis­qua­li­fié l’idée même d’une société moderne post­ca­pi­ta­liste, condam­née dès lors à rester une utopie plus ou moins dan­ge­reuse ; et l’argument anti-his­to­ri­ciste, qui oppose aux pen­sées de l’émancipation sociale comme sortie du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste des pro­blèmes théo­riques et nor­ma­tifs spé­ci­fiques qu’elle ne sau­rait prendre en charge. Il répond ensuite à ces objec­tions, en défen­dant l’intérêt théo­rique et la per­ti­nence his­to­rique et poli­tique de la pers­pec­tive de l’émancipation du capi­ta­lisme aujourd’hui.

Stéphane Haber insiste notam­ment sur le carac­tère plau­sible et éclai­rant des des­crip­tions théo­riques du fonc­tion­ne­ment et des contra­dic­tions sys­té­miques du capi­ta­lisme contem­po­rain ; sur les expé­riences et ten­ta­tives de trans­for­ma­tions sociales actuelles, mino­ri­taires, mais réel­le­ment exis­tantes, d’organisation non capi­ta­liste de la pro­duc­tion et de la vie col­lec­tive ; et sur la capa­cité de la pers­pec­tive de l’émancipation sociale à prendre en charge d’autres pré­oc­cu­pa­tions légi­times, telles que l’émancipation indi­vi­duelle, la jus­tice et la démo­cra­tie. Il défend au final la thèse que le projet pra­tique de s’émanciper du capi­ta­lisme est poli­ti­que­ment cré­dible et théo­ri­que­ment essen­tiel.

Dans le troi­sième cha­pitre, Alexis Cukier part du diag­nos­tic que la ques­tion du tra­vail demeure, et doit rester, au cœur de la réflexion théo­rique et poli­tique contem­po­raine sur l’émancipation sociale. Il défend plus spé­ci­fi­que­ment la thèse de la cen­tra­lité poli­tique du tra­vail, c’est-à-dire de son impor­tance cru­ciale dans l’expérience et l’organisation du pou­voir ; dans ses dimen­sions d’aliénation capi­ta­liste – de dépos­ses­sion du pou­voir – comme d’émancipation sociale : de réap­pro­pria­tion, d’exercice et de par­tage éga­li­taires du pou­voir. Il s’appuie dans cette pers­pec­tive sur l’examen de quelques théo­ries cri­tiques récentes du tra­vail, comme acti­vité d’une part (dans la psy­cho­dy­na­mique du tra­vail et cer­taines théo­ries fémi­nistes), et comme sala­riat d’autre part (consi­déré comme caté­go­rie de domi­na­tion ou à l’inverse comme levier d’émancipation poli­tique).

Il pro­pose une pré­sen­ta­tion et une mise en dia­logue de ces théo­ries, qu’elles soient com­plé­men­taires (Christophe Dejours, Danièle Kergoat, Pascale Molinier) ou expli­ci­te­ment anta­go­niques (la « cri­tique de la valeur », notam­ment du col­lec­tif Krisis et d’Anselm Jappe vs Bernard Friot), dans la pers­pec­tive de la ques­tion du pou­voir : com­ment les rap­ports sociaux se concentrent et se jouent-ils dans l’organisation du tra­vail ? De quels pro­ces­sus de domi­na­tion s’agit-il de se libé­rer et pour réa­li­ser quelle forme de pou­voir col­lec­tif ? Sur la base de ces théo­ries cri­tiques contem­po­raines, il plaide pour une révo­lu­tion radi­cale de l’organisation du tra­vail, afin qu’il devienne effec­ti­ve­ment une acti­vité poli­tique de trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions et d’exercice commun du pou­voir.

La troi­sième partie inter­roge les notions de culture, d’identité et de vio­lence pour mon­trer leur impor­tance dans l’ouverture de nou­veaux hori­zons de la cri­tique sociale et des concep­tions contem­po­raines de l’émancipation.

Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Elsa Dorlin ques­tionne, à partir de la figure du pen­seur et mili­tant mar­ti­ni­quais Frantz Fanon, la per­ti­nence de la caté­go­rie d’émancipation pour penser la déprise de formes de domi­na­tion à l’image de la colo­ni­sa­tion. Elle lui sub­sti­tue celle de libé­ra­tion pour décrire le pro­ces­sus de dési­den­ti­fi­ca­tion par lequel les colo­nisé-e-s deviennent véri­ta­ble­ment des sujets poli­tiques. Or, l’originalité de sa lec­ture de Fanon est de prendre au sérieux le fait que cette libé­ra­tion advient dans et par la vio­lence, qu’elle qua­li­fie de « hors de soi » : elle est en effet une pra­tique de soi par laquelle le sujet aliéné se réap­pro­prie son corps et sa puis­sance d’agir.

À ce titre, la cri­tique sociale doit se méfier des réflexes de mora­li­sa­tion et de condam­na­tion hâtifs qui visent à condam­ner toute lutte poli­tique qui pren­drait la vio­lence comme réper­toire d’action. Pour Elsa Dorlin, le fémi­nisme fran­çais a d’ailleurs trop rapi­de­ment évacué la ques­tion de la vio­lence alors que de nom­breux mou­ve­ments de libé­ra­tion, à l’image de celui des droits civiques, l’avaient pour­tant mis au centre des pra­tiques de lutte, notam­ment sous la forme de l’autodéfense. Elle montre ainsi qu’une cri­tique sociale fémi­niste et radi­cale ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion sur la pra­tique de la vio­lence comme mode de sub­jec­ti­va­tion poli­tique.

Est-il pos­sible de penser les cultures et les iden­ti­tés comme des capa­ci­tés de résis­tance et des vec­teurs d’émancipation ? C’est ce que pro­pose Hourya Bentouhami dans le deuxième cha­pitre, en défen­dant le projet d’une démo­cra­tie ados­sée à un mul­ti­cul­tu­ra­lisme cri­tique. Ce der­nier ne doit pas se confondre avec des formes mana­gé­riales ou com­mer­ciales qui rédui­raient la culture à un simple pro­duit, de même qu’il doit com­battre le libé­ra­lisme comme culture hégé­mo­nique triom­phante qui se fait passer pour un uni­ver­sa­lisme de bon sens. Ce projet résulte d’une car­to­gra­phie phi­lo­so­phique des notions d’identités et de culture au tra­vers des Colonial Studies et Cultural Studies, et des débats que ces tra­vaux ont sus­ci­tés.

À l’issue de ce par­cours, on com­prend que si iden­tité et culture sont incon­tour­nables pour penser aujourd’hui l’émancipation, ce n’est pas parce qu’il fau­drait les bran­dir comme des éten­dards figés, mais parce que leur mise en récit poly­pho­nique est une condi­tion néces­saire pour contrer les effets de vio­lence sym­bo­lique qui pèsent sur les groupes domi­nés et subal­ter­ni­sés. La négo­cia­tion que l’auteure appelle de ses vœux sera l’opérateur cri­tique de ce com­mu­nau­ta­risme démo­cra­tique : s’il s’agit de lutter contre les nou­veaux visages du racisme, la cri­tique sociale a pour tâche de favo­ri­ser une tra­duc­ti­bi­lité réci­proque des cultures et des iden­ti­tés. La négo­cia­tion se doit de mettre au jour les peurs et les fan­tasmes, ouvrant des hori­zons de com­men­su­ra­bi­lité entre les dif­fé­rentes iden­ti­tés, en main­te­nant tou­jours pos­sible le jeu des dif­fé­rences.

Olivier Voirol, dans le troi­sième cha­pitre, pose la ques­tion de l’émancipation dans son rap­port spé­ci­fique à la culture, à partir d’une réflexion sur l’héritage tant de l’École de Francfort que des Lumières alle­mandes. Ces der­nières, dont Schiller est un des meilleurs exemples, don­naient à la culture un rôle de for­ma­tion de l’individu et de trans­for­ma­tion de son rap­port au monde, de dépas­se­ment des contraintes et des res­tric­tions pre­mières. Mais cette dimen­sion libé­ra­trice de la culture, telle qu’elle s’exprimait au xviiie siècle, semble s’être épui­sée au fil des siècles. La Théorie cri­tique, en par­ti­cu­lier Adorno et Horkheimer, a elle-même jeté la sus­pi­cion sur ce projet dans les condi­tions du capi­ta­lisme mono­po­lis­tique et de la société admi­nis­trée. Aujourd’hui, les défen­seurs de la culture s’inscrivent cepen­dant le plus sou­vent dans une démarche conser­va­trice et éli­tiste. Refuser d’adopter cette posi­tion ne doit pour­tant pas impli­quer de renon­cer à toute cri­tique des pro­ces­sus contem­po­rains d’aplatissement cultu­rel ou conduire à prôner le rela­ti­visme. Il importe plutôt de s’interroger sur les condi­tions d’un lien nou­veau entre culture et éman­ci­pa­tion qui pren­drait acte des impasses où cet effort a pu conduire, notam­ment au regard du deve­nir des cultures contes­ta­taires des années soixante.

Enfin, la qua­trième et der­nière partie de l’ouvrage pro­posent des ana­lyses de la manière dont les réus­sites et les échecs his­to­riques, ainsi que les pro­blèmes contem­po­rains des luttes sociales, condi­tionnent aujourd’hui, et pour­raient orien­ter à l’avenir, les théo­ries cri­tiques de l’émancipation.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Razmig Keucheyan com­mence par rap­pe­ler, dans le pro­lon­ge­ment de son ouvrage Hémisphère gauche, l’importance, pour penser l’émancipation, d’une ana­lyse du rap­port entre la car­to­gra­phie des théo­ries cri­tiques contem­po­raines et la pério­di­sa­tion his­to­rique des luttes sociales. Cette ana­lyse socio­lo­gique et his­to­rique est indis­pen­sable pour com­prendre com­ment les ques­tions poli­tiques cru­ciales de notre temps – et notam­ment celles des formes de sujet col­lec­tif, d’organisation et de conver­gence des luttes pos­sibles et sou­hai­tables dans le contexte contem­po­rain – sont et peuvent être effec­ti­ve­ment envi­sa­gées aujourd’hui dans la cri­tique sociale théo­rique comme mili­tante, à une échelle inter­na­tio­nale. Dans cette pers­pec­tive, il pro­pose notam­ment des élé­ments de réflexion sur les trans­for­ma­tions du mou­ve­ment ouvrier, les nou­veaux types de rap­ports entre théo­ries et luttes sociales, et sur cer­taines des spé­ci­fi­ci­tés de la situa­tion en France, mar­quée notam­ment par la vita­lité, mais aussi la frag­men­ta­tion du mou­ve­ment social et poli­tique – qu’une des tâches théo­riques et poli­tiques urgentes aujourd’hui est de résor­ber. Enfin, en abor­dant quelques-uns de ses tra­vaux et de ses enga­ge­ments actuels, il défend une posi­tion mar­xiste exi­geante et ouverte, notam­ment, à la ques­tion de l’écologie poli­tique. Il pré­sente ainsi quelques pistes pour uti­li­ser les outils du mar­xisme afin de com­prendre cer­tains pro­blèmes éco­lo­giques concrets qui se posent aujourd’hui, projet qui consti­tue à ses yeux une prio­rité théo­rique et poli­tique.

Dans le der­nier cha­pitre, Christian Laval pose la ques­tion de la mobi­li­sa­tion des classes popu­laires, ou plutôt de son appa­rente démo­bi­li­sa­tion sociale face à des poli­tiques néo­li­bé­rales qui l’affectent pour­tant direc­te­ment. Qu’une frac­tion signi­fi­ca­tive de celles-ci ait voté pour la droite aux élec­tions pré­si­den­tielles de 2007 est, par exemple, un fait frap­pant. Cette inter­ro­ga­tion implique de s’interroger sur la « capa­cité poli­tique » – sui­vant la for­mule de Proudhon – de ces classes popu­laires, en met­tant au centre de l’analyse le pro­blème de la délé­ga­tion. La situa­tion actuelle résulte moins d’une carence en termes d’offre poli­tique que d’une his­toire à plus long terme qui vit des bureau­cra­ties se sub­sti­tuer à l’action auto­nome du mou­ve­ment ouvrier. Celle-ci ne doit pas être com­prise selon une concep­tion spon­ta­néiste, mais comme le résul­tat d’un pro­ces­sus his­to­rique qui demande à être entre­tenu, notam­ment par l’organisation de la classe. Nous assis­tons aujourd’hui à une « décons­truc­tion de la classe ouvrière » dont il s’agit de com­prendre a contra­rio com­ment elle a pu se construire his­to­ri­que­ment, s’autocréer. Cette situa­tion pose ainsi le pro­blème de la contri­bu­tion pos­sible de l’intel­lectuel cri­tique, dans le contexte contem­po­rain, à une nou­velle culture poli­tique de masse anti­ca­pi­ta­liste.

À tra­vers ce par­cours, cet ouvrage12 vou­drait donc contri­buer à élu­ci­der la notion d’émancipation, à éclai­rer les recherches contem­po­raines qui l’interrogent et la défendent, et à dif­fu­ser, appro­fon­dir et pro­lon­ger le renou­veau de la cri­tique sociale. Nous espé­rons qu’il inté­res­sera toutes celles et ceux qui, mili­tant-e-s et/​ou cher­cheur-e-s, sont engagé-e-s dans la réflexion et ­l’action pour l’émancipation sociale.

A. Cukier, C. Lavergne et F. Delmotte (dir.), Emancipation, les méta­mor­phoses de la cri­tique sociale, Paris, éd. Croquant, 2013, p. 396.

Notes :

  • 1.
    Cet ouvrage s’est construit dans le pro­lon­ge­ment du col­loque « Actualités de l’émancipation et méta­mor­phoses de la cri­tique sociale », Sophiapol/​ACAE/​ED139, uni­ver­sité Paris-Ouest Nanterre, 23 et 24 sep­tembre 2011.
  • 2.
    Voir notam­ment Jean-François Lyotard, La condi­tion post­mo­derne, Paris, Minuit, 1979.
  • 3.
    Voir notam­ment Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Paris, Gallimard, 1999.
  • 4.
    Cf. Luc Boltanski, De la cri­tique. Précis de socio­lo­gie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009, dans le pro­lon­ge­ment, notam­ment, de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, op. cit.
  • 5.
    Cf. Jacques Rancière, Le maître igno­rant. Cinq leçons sur l’émancipation intel­lec­tuelle, Paris, Fayard, 2004 (1973), et ses pro­lon­ge­ments, notam­ment, dans La haine de la démo­cra­tie, Paris, La Fabrique, 2005.
  • 6.
    Pour ne s’en tenir qu’à quelques paru­tions récentes, voir, par exemple, dans des pers­pec­tives très dif­fé­rentes, par ordre alpha­bé­tique : Antoine Artous, Démocratie, citoyen­neté, éman­ci­pa­tion, Paris, Syllepse, col­lec­tion « Mille mar­xismes », 2010 ; Philippe Cardon, Danièle Kergoat et Roland Pfefferkorn (sous la dir. de), Chemins de l’émancipation et rap­ports sociaux de sexe, Paris, La Dispute, col­lec­tion « Le genre du monde », 2009 ; Christophe Dejours, Travail vivant. Tome II : Travail et éman­ci­pa­tion, Paris, Payot, 2009 ; Katia Genel, Autorité et éman­ci­pa­tion, Paris, Payot, 2013, Lucien Sève, Aliénation et éman­ci­pa­tion, Paris, La Dispute, 2011.
  • 7.
    Selon le phi­lo­sophe amé­ri­cain Bryce Gallie, il existe un type de concept dont les usages ne peuvent pas faire l’objet d’une défi­ni­tion consen­suelle, notam­ment parce qu’ils sont tou­jours liés à des juge­ments sur ce qui doit être. Ils peuvent en outre être for­mu­lés de diverses manières qui sont en concur­rence les unes avec les autres, de sorte que chaque usage du concept est offen­sif ou défen­sif et donc néces­sai­re­ment contesté. Bryce Gallie, « Essentially contes­ted concepts », Proceeding of the Aristotelian society, 56 (1955-1956).
  • 8.
    On peut citer par exemple le groupe Chipko, mou­ve­ment de femmes indiennes pour la sau­ve­garde de la forêt. Des mou­ve­ments com­pa­rables, que l’on peut qua­li­fier d’écoféministes, existent en Amérique latine, au Nicaragua, au Chili ou au Brésil. Voir notam­ment Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology and the Scientific Revolution, San Francisco, Harper and Row, 1996, et, pour une intro­duc­tion en fran­çais, Maria Mies et Vandana Shiva, L’écoféminisme, Paris, L’Harmattan, 1999.
  • 9.
    Voir, notam­ment, Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002.
  • 10.
    La liste des tra­vaux à ce sujet serait longue mais nous tenons à men­tion­ner le numéro 25 de Tracés. Revue de sciences humaines « Éducation/​Émancipation » (ENS Éditions, à paraître, 2013) réa­lisé par le col­lec­tif « Actualité des concepts d’aliénation et d’émancipation » (ACAE), avec lequel ce projet d’ouvrage s’est construit.
  • 11.
    Franck Poupeau, Les mésa­ven­tures de la cri­tique sociale, Paris, Raison d’agir, 2012 ; Philippe Corcuff, Où est passée la cri­tique sociale ? Penser le global au croi­se­ment des savoirs, Paris, La Découverte, 2012 ; Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une car­to­gra­phie des nou­velles pen­sées cri­tiques, Paris, Éditions Zones, 2010 ; Alain Loute et Marc Maesschalck (sous la direc. de), Nouvelles cri­tique sociale. Europe-Amérique latine, aller-retour, Monza, Polimetrica, 2011.
  • 12.
    Nous vou­drions remer­cier les contri­bu­trices et contri­bu­teurs de cet ouvrage, mais aussi toutes celles et ceux qui ont rendu pos­sible le col­loque dont il consti­tue un pro­lon­ge­ment, et qui ont contri­bué, de dif­fé­rentes façons, à la réa­li­sa­tion de cet ouvrage, et notam­ment les membres du col­lec­tif « Actualité des concepts d’aliénation et d’émancipation » (Adrien Chassain, Paulin Clochec, Gilles Guilem Couffignal, Clémence Fourton, Chloé Le Meur, Marc Le Normand, Damien Simonin, Marine Trégan), le col­lec­tif du sémi­naire Émancipation de l’ENS-Ulm, ainsi que Robert Damien, Stéphane Haber, Olivier Gaudin, Amélie Jeammet, Christian Lazzeri, Delphine Mondout, Frédéric Monferrand ; ainsi que Carol Duheyon et Alain Oriot pour leur coopé­ra­tion.

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