Eloge de la pensée critique

JPEG - 105.2 koIntervention lue à la “Première journée pour la défense de la pensée critique”, organisée le mercredi 9 mai 2012 à l’Université Pédagogique Nationale de Bogotá, Colombie

“Qui se propose aujourd’hui d’engager la lutte contre le mensonge et l’ignorance et d’écrire la vérité doit venir à bout d’au moins cinq difficultés. Il faut avoir le courage d’écrire la vérité, quand elle est partout étouffée ; l’intelligence de la reconnaître, quand elle est partout dissimulée ; l’art d’en faire une arme maniable, assez de discernement pour choisir ceux entre les mains de qui elle devient efficace ; et de ruse pour la diffuser parmi eux. Pour ceux qui écrivent sous le fascisme, ces difficultés sont particulièrement grandes, mais elles existent aussi pour ceux qui ont été chassés ou se sont enfuis, et même pour ceux qui écrivent dans les pays de liberté bourgeoiseˮ.

Bertolt BrechtCinq difficultés pour écrire la vérité

“N’as-tu point d’ennemis ? Comment est-ce possible ? Serait-ce que tu n’as jamais dit la vérité, ni jamais aimé la justice ?ˮ
Santiago Ramón et Cajal, cité dans Eduardo GaleanoLes fils des jours

Si l’on ne précise pas ce que l’on entend par pensée critique, le terme peut s’avérer abstrait voire même tautologique. Une abstraction qui peut se réduire à un simple énoncé bêtement répété. Tautologique parce que toute pensée rigoureuse qui mérite son nom, devrait être critique envers tout ce qui existe et envers elle-même. Or, comme aujourd’hui, dans le monde entier, on accorde de l’importance à un flot de banalités caractéristiques d’une pensée unique, d’une pensée soumise et d’une pensée abjecte, parler de pensée critique prend tout son sens, non seulement pour se distinguer de ces formes mais aussi pour préserver l’essence d’une réflexion qui dépassera le stade de la pure contemplation, acceptation ou apologie de l’existant. Dans le même ordre d’idées, et de façon un peu schématique, nous nous attacherons à définir quelles seraient, selon notre sensibilité et notre entendement, les caractéristiques de la pensée critique, évidemment incarnée par des hommes et des femmes de chair et d’os, qui sont les véritables penseurs et penseuses critiques.

1. C’est une pensée historique : le système capitaliste se définit lui-même comme une fin en soi, le meilleur des mondes, une réalité irremplaçable sans passé ni futur et l’entière réalisation du présent perpétuel, qui tourne toujours autour de la même chose : c’est-à-dire de la production mercantile et de la consommation exacerbée. L’existence d’autres formes d’organisation sociale ne se conçoit pas ni avant ni après le capitalisme, parce que tout repose sur le rythme endiablé de la prétendue « destruction créatrice », laquelle promet un règne éternel, ici, sur la terre de l’opulence et du gaspillage. Pour que toutes ces tromperies s’imposent, il est nécessaire de couper les liens qu’ont les êtres humains avec l’histoire, ou plutôt, de nier que nous sommes des êtres historiques, que nous sommes ancrés en même temps dans le passé, le présent et le futur, et que dans le passé brille l’éclat de projets et d’alternatives des vaincus éclairant l’avenir, afin que le présent n’apparaisse pas comme une fatalité que nous devons accepter et contre laquelle il n’y ait rien à faire. C’est pour cela qu’on nous impose amnésie et oubli, afin que nous acceptions que le capitalisme ait toujours existé et existera toujours, sans que nous puissions concevoir d’autres formes d’organisation sociale, d’autres manières d’être en relation les uns avec les autres et avec la nature.

Pour combattre ces préjugés sur l’éternité du présent capitaliste, l’histoire doit être un instrument indispensable d’analyse et de réflexion nous aidant à envisager d’autres perspectives, qui nous rappellent que le capitalisme n’est qu’un rapport social historiquement constitué, qui ne représente pas, loin de là, la fin de l’histoire. La connaissance historique nous aide à comprendre que le présent est l’aboutissement de processus complexes, où, parmi de nombreuses alternatives, une seule s’est imposée, souvent dans la violence et l’irrationalité. En résumé, la pensée critique se nourrit de cette célèbre proposition de Pierre Vilar qui consiste à penser historiquement, afin de situer, de localiser, de relativiser, de dater, d’expliquer, de comprendre et de contextualiser tous les processus existants, y compris le capitalisme.

2. C’est une pensée radicale : pour révéler l’injustice et l’inégalité, il faut aller au cœur même des phénomènes, afin d’en expliquer les causes fondamentales. Voilà le sens du terme radical, aller au fond des processus et ne pas être prisonnier des apparences. Une pensée radicale suppose que l’on passe au crible sans concession les mécanismes qui favorisent la domination, l’exploitation et l’oppression, en appelant les choses par leur nom et en dénonçant les impostures idéologiques employées pour voiler d’euphémismes la dure réalité. Évidemment, le radicalisme de la pensée n’est pas qu’une question purement linguistique ou rhétorique, étant donné que l’utilisation même de certains concepts (tels que capitalisme, impérialisme, classes sociales, inégalité) sous-entend l’adoption d’un point de vue, avec des conséquences pratiques, sur la vie de ceux qui comme nous assument ce type de critique radicale.

3. C’est une pensée anticapitaliste : stricto sensu, une pensée radicale dans l’actualité se doit d’être anticapitaliste, car pendant deux décennies, on nous a seriné que le marché idéal était devenu une réalité après la chute de l’Union Soviétique et que le fait de nous l’imposer garantissait par le biais de la consommation, la croissance illimitée et la satisfaction des besoins de tous les habitants de la planète. Ces mensonges ont été réduits en miettes par la crise capitaliste qui s’est étendue au monde entier depuis 2008, mettant en évidence que le coût de la crise, ce sont les travailleurs qui le paient, et les pauvres, comme on le voit en ce moment dans l’Union Européenne, modèle par excellence du triomphalisme capitaliste mais qui aujourd’hui prend l’eau de tous les côtés et qui ramène le monde dans la dangereuse alternative fasciste de la décennie des années 30. Si les choses en sont là et s’il est devenu tangible que le capitalisme, au lieu de contribuer à trouver des solutions aux problèmes de l’humanité, tend à les aggraver avec sa logique mercantile, basée sur l’appât du gain et la croissance illimitée, il est nécessaire de rechercher un projet qui aille au-delà du capital.

4. C’est une pensée à approfondir : pour être radicalement anticapitaliste, il est indispensable de s’appuyer aussi bien sur les traditions révolutionnaires les plus diverses que sur l’ensemble des sciences et des arts. La pensée critique requiert un questionnement permanent sur les différents legs émancipateurs qui se sont construits au cours des siècles à des endroits différents de la planète, parmi lesquels émergent la pensée de Marx et de ses partisans les plus éclairés, l’anarchisme, l’écologisme, le féminisme, l’indigénisme et tout ce qui contribuera à la reconstruction d’un agenda de lutte contre le capitalisme et l’impérialisme. De cette façon, comme nous l’ont appris les grands penseurs de notre Amérique et d’autres continents (José Carlos Mariategui, Antonio Gramsci, George Lukacs), la réflexion critique s’enrichit par un dialogue fructueux avec les sciences et la technique, un échange nécessaire pour surmonter la crise civilisationnelle à laquelle le capitalisme nous a conduits et dans laquelle nous sommes immergés. Cette crise, en effet, ne se limite pas aux effets néfastes et contradictoires des techno-sciences en périphérie, elle nous oblige à posséder un minimum de rudiments, permettant de dessiner une distance critique et d’agir avec mesure et circonspection.

5. C’est une pensée qui remet en cause l’idée optimiste de progrès : après avoir constaté les coûts paradoxaux de la philosophie du progrès, avec tout son cortège de mort et de destruction, il est pertinent de questionner le progressisme, avec toutes ses variantes, et plus particulièrement le culte de la techno-science, dans toutes les implications pratiques qu’il a. Alors que la raison instrumentale s’est imposée aujourd’hui et que le fétichisme de la marchandise qui encourage la logique irrationnelle de produire pour consommer en un cercle vicieux chaque fois plus destructeur s’est généralisé, il devient urgent de problématiser les projets progressistes qui se basent sur l’avoir au détriment de l’être, sur la quantification abstraite propre à la marchandise en négligeant la valeur d’usage, sur l’idée de consommer jusqu’à l’indigestion comme substitut du bien vivre dans des conditions dignes. La critique de la philosophie du progrès est indispensable pour pouvoir abandonner les illusions sur les solutions techniques comme mode de résolution des problèmes engendrés par le capitalisme (changements climatiques ou destruction des écosystèmes), et pour redonner la priorité aux solutions sociales et politiques.

A cause de tous les avatars des projets anticapitalistes manqués du XXème siècle et de la tragédie environnementale et humaine que connaît la Chine, on ne peut plus rendre hommage au culte du progrès. Ceci, bien évidemment, s’avère une idée peu populaire à cause de l’imposition généralisée de la consommation de biens technologiques dans la vie quotidienne, mais il convient d’étudier à fond les conséquences néfastes de la généralisation à quelques secteurs restreints de la population du mode américain de production et de consommation, fréquemment applaudi comme forme suprême du progrès, et qui détruit la nature et affecte les pauvres.

Force est de reconnaître que cela ne signifie ni l’abandon de la science, ni celui de la technique, comme bien souvent le prétendent ceux qui croient que critiquer le progrès et revenir à l’époque des cavernes, c’est refuser la modernité dans son intégralité. Il s’agit plutôt de sauver ce que la modernité a de mieux pour pouvoir concevoir la construction d’un autre type de civilisation éco-socialiste.

6. C’est une pensée écologiste et anti-patriarcale : la destruction environnementale s’est généralisée sur la planète, et la Colombie n’y échappe pas, et davantage encore maintenant avec les rouleaux compresseurs de l’exploitation minière et du libre- échange. L’écocide progresse de manière inexorable au rythme de l’expansion capitaliste sur les cinq continents, comme le prouvent les catastrophes sociales de plus en plus fréquentes, résultat de la destruction de la nature et de la marchandisation des biens communs. Ceci oblige à prendre en compte, à travers une réflexion analytique, l’étude des limites environnementales du capitalisme et les dangers que cela comporte pour de plus grandes franges de la population, en première ligne, les plus pauvres. On a besoin d’une nouvelle sensibilité qui intègre à la critique progressiste anticapitaliste qui a étudié à fond la contradiction capital-travail, une critique aussi importante qui élucide la contradiction capital-nature, en insérant tous les sujets d’ordre social touchés par cette seconde contradiction. Par conséquent, la pensée critique doit être profondément écologiste afin d’être un complément indispensable à l’anticapitalisme.

En même temps, vu les remarquables contributions théoriques de divers courants du féminisme, et en prenant en compte que la plupart des femmes sont soumises, il est prioritaire que la pensée critique assume le questionnement sur le patriarcat et toutes ses composantes oppressives qui marginalisent la moitié du genre humain.

7. C’est à la fois une pensée nationaliste et internationaliste : le capitalisme réellement existant et ses idéologues, parmi lesquels se distinguent les néolibéraux, se sont chargés de construire un faux dilemme : ils se vantent d’être les mondialistes par excellence, abjurent de tout ce qui a un lien avec le national, comme étant symbole d’arriération et de barbarie. Ils ont fait cela dans le but de justifier l’abandon de la souveraineté des pays avec en cadeau les biens communs qui se trouvent sur leurs territoires, le tout au nom d’une prétendue modernisation globale. En même temps, en réponse à cet universalisme abstrait, d’autres porte- paroles du capitalisme ont déclenché des guerres xénophobes féroces sur plusieurs continents engendrant la xénophobie et le nettoyage ethnique.

Face à ce faux dilemme – entre l’universalisme abstrait et le chauvinisme nationaliste – la pensée critique a le devoir et l’obligation de revendiquer un autre type de nationalisme, conjointement à l’internationalisme. On ne peut abjurer ce que la configuration nationale dans notre Amérique a de meilleur, à plus forte raison dans ces périodes de dénationalisation honteuse impulsée par les classes dominantes dans ces pays, comme cela est manifeste en Colombie. Cela n’implique pas de revendiquer tant s’en faut un patriotisme bon marché et éculé, caractéristique de la mentalité rétrograde des grands propriétaires terriens et des éleveurs d’Antioquia et d’autres régions de ce pays. Il s’agit, au contraire, de préconiser un nationalisme cosmopolite, fondé sur la maxime de José Marti : « La patrie, c’est l’humanité ». Comme dit l’autre, il faut que nous soyons sur notre territoire, mais pour comprendre mieux le monde nous devons être en contact de façon plus adéquate avec les autres pays et ne pas nous croire ni meilleurs ni moins bons que les autres. Cet internationalisme, de plus, est une urgence autant pour retrouver les meilleures traditions de lutte des deux derniers siècles dans notre Amérique que pour être solidaires et partager les utopies des opprimés du monde entier.

8. C’est une pensée anticolonialiste et anti-impérialiste : pour revendiquer ce qu’il y a de meilleur dans le national et dans le monde, la pensée critique est et doit être anticolonialiste et anti-impérialiste parce qu’aujourd’hui s’est renforcé le colonialisme pourtant sérieusement affaibli dans les années 1960 avec l’extraordinaire lutte de libération nationale que les peuples africains et asiatiques avaient menée et dont le geste fit graviter l’histoire universelle autour de ce qui s’appelait le Tiers Monde. Cette épopée anticolonialiste a généré des apports intellectuels impérissables à la pensée universelle avec Franz Fanon, Walter Rodney, Amílcar Cabral ou Aimé Césaire. Il est évident de nos jours que le colonialisme en réalité n’a jamais disparu, mais qu’au contraire il s’est dissimulé sous d’autres habits et a émergé de nouveau durant les dernières décennies, assumant le vieux discours eurocentriste sous une rhétorique de mondialisation. Cette nouvelle conquête – la colonisation externe – dans le cas de notre Amérique s’accompagne de cet autre phénomène qui existe dans ce continent depuis cinq siècles mais dont on en parle peu : l’agencement par les classes dominantes pour maintenir leurs privilèges et perpétuant l’exclusion, la discrimination et l’exploitation des indigènes, afro-descendants et métis pauvres.

La nouvelle colonisation est aussi, comme elle l’a toujours été, culturelle, et maintenant universitaire parce que depuis les centres hégémoniques de la culture universitaire s’imposent de nouvelles modes intellectuelles qui dénient et rejettent la réalité propre à notre continent, ses processus de lutte et ses propres projets culturels pour implanter un langage artificiel et imposé, élaboré pour s’attirer la sympathie des nouveaux impérialistes et de leurs mandarins intellectuels. En conséquence, la pensée critique doit continuer à s’alimenter à diverses sources, mais sans tomber dans les tentations de nouveauté et des modes éphémères imposées depuis New York ou Paris.

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“Seule la pensée critique nous donnera la liberté” (Edgar Fajardo, sociologue assassiné le 1 er septembre 2006)

9. C’est une pensée qui revendique les luttes des opprimés de tous les temps : la pensée critique prétend démasquer les mécanismes d’exploitation et d’oppression du présent en s’appuyant sur une vision historique d’où émergent les sujets qui se sont rebellés contre les diverses formes de discrimination à diverses époques. La connaissance des processus historiques indique que même dans les pires conditions, comme dans celle de l’esclavage moderne, qui a perduré durant quatre siècles (entre 1500 et 1890), il y a eu des protestations, des soulèvements et des rebellions propres à ce qui peut s’appeler l’hydre de non-conformité des plébéiens. Telle l’hydre mythologique renaissant à chaque fois qu’on lui coupe la tête, la protestation des subalternes reparaît encore et encore à divers moments de l’histoire du capitalisme, malgré la torture, la persécution et les assassinats de leaders et dirigeants populaires. En étudiant les luttes des vaincus, le feu de la non-conformité s’alimente au présent parce que ceux qui nous accompagnent depuis la postérité, avec la mémoire de leurs actions, en accord avec le postulat de Walter Benjamin de ne pas demander « à ceux qui viendront après nous, la gratitude pour nos victoires, mais la remémoration de nos déroutes. C’est l’unique consolation à donner à ceux qui n’ont pas d’espoir d’en recevoir » (1). En résumé, le syndrome de Spartacus basé sur la devise « Je me révolte, donc j’existe », devrait synthétiser la remémoration de ceux qui ont lutté à toutes les époques, un composant indispensable de la pensée critique.

10. C’est une pensée engagée et pas uniquement contemplative : les énormes problèmes qu’affronte le monde actuel, aggravés encore sur notre continent par la dépendance et la servitude des classes dominantes, requièrent aussi bien une réflexion sérieuse et rigoureuse qu’une implication de cette réflexion dans les problèmes des gens du commun. En quelques mots, la pensée doit s’incarner dans des sujets concrets pour devenir une praxis transformatrice, à la lumière des problèmes spécifiques qu’affronte la majeure partie de la population. Nous ne parlons pas d’une instrumentalisation artificielle des idées qui abjure l’importance de la réflexion et déprécie le travail intellectuel, mais de la nécessité de relier d’une manière ou d’une autre cette réflexion avec les problèmes réels des gens. J’aime revendiquer notre activité comme propre à celle des travailleurs de la pensée comme le faisait Julio Antonio Mella quand il écrivait : “L’intellectuel est le travailleur de la pensée. Le travailleur ! Autrement dit le seul être qui, selon Rodó, mérite de vivre est celui empoigne la plume pour combattre les inégalités, comme d’autres empoignent la charrue pour féconder la terre ou l’épée pour libérer les peuples” (2). Si nous définissons l’élaboration de la pensée critique comme un travail, et non comme une activité spéculative en marge du monde réel, nous aurons une meilleure occasion de nous lier au reste des travailleurs, y compris ceux qui travaillent la terre ou fabriquent des choses de leurs mains. Nous pourrons alors déclarer notre activité comme un artisanat de la pensée, un artisanat qui génère des produits intellectuels qui, directement ou indirectement, doivent avoir une utilité pour les gens.

D’un autre côté, la pensée critique ne s’abjure pas ses engagements et pour cela sait qu’elle est poursuivie et réprimée, parce qu’elle prétend incarner d’autres projets du monde et de la société qui se révèlent insupportables pour les détenteurs du pouvoir et de la domination de notre époque, où qu’ils se trouvent. La pensée critique fait sienne la consigne du philosophe de Trèves [Karl Marx, NdT] dans sa onzième Thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, il s’agit maintenant de le transformer ».

Dans le même sens, la pensée critique, en plus d’être engagée avec les pauvres et les déshérités est une pensée alternative parce qu’elle cherche, avec eux, à élaborer des propositions anticapitalistes, postulant qu’un autre monde est possible et nécessaire si nous ne voulons pas que le capitalisme soit la fin de l’histoire au sens littéral, si nous permettons qu’il nous détruise tous, et la planète avec nous.

11. Il s’agit d’une pensée à la fois universitaire et extra-universitaire : l’université publique a été une conquête des sociétés latino-américaines, la conquête obtenue grâce au travail acharné et aux sacrifices d’élèves et d’enseignants. Pendant longtemps on a cherché à faire de cette université un espace démocratique et populaire, ce qui a effectivement été réussi dans certains pays de la région, le Mexique en est le principal exemple. Ailleurs, malgré les obstacles, l’université publique a été pendant quelque temps le phare intellectuel illuminant d’idées et de projets transformateurs, avec des incidences hors des campus universitaires. Maintenant, nous assistons à la transformation de l’université publique en marché de l’éducation qui vend des services et veut transformer enseignants et étudiants en vendeurs et clients de MacDo. Pour réaliser ce but, il est essentiel d’éliminer des campus tous ceux qui questionnent, critiquent et doutent, vu que l’université de l’ignorance requiert des enseignants, des étudiants et des fonctionnaires obéissants et soumis. En conséquence, le slogan des marchands de l’éducation est d’éradiquer la pensée critique du monde universitaire, au prétexte qu’elle n’est ni utile ni rentable. Telle est la situation que connaissent aujourd’hui directement tous ceux qui comme nous ont fait de l’université publique leur projet de vie. Il est donc nécessaire de défendre ce territoire démocratique contre les ravages du capital national et étranger, pour préserver la libre présentation discussion d’idées, de projets et de propositions pour construire des nations et des sociétés justes et égalitaires.

Vu que le monde universitaire ne représente qu’une faible partie de la population et que les grands problèmes de la société sont pris en charge par des organisations populaires qui construisent leurs propres outils d’analyse, il est nécessaire que la pensée critique établisse des relations avec ces projets et ces luttes, pour apprendre d’eux et se nourrir de ces expériences, qu’elle pourra ensuite réalimenter sous forme de dialogue. Autrement dit, la pensée critique se construit également en dehors des espaces universitaires, dans la rue, sur les places publiques.

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“Continuez donc à penser, ceci n’est qu’un contrôle de routine du système de manipulation” – El Roto, El Pais

12. C’est une pensée digne : pour conclure, il convient de mentionner les implications éthiques de la pensée critique, qui est liée aux intérêts qu’elle représente, des forces sociales dont elle apprend, s’en nourrissant et les alimentant à la fois et aux valeurs qu’elle défend. À cet égard, la dignité est l’un de ses traits distinctifs. Par dignité, nous entendons beaucoup de choses, entrelacées et complémentaires : l’indépendance d’esprit, la liberté de critique, l’insubordination, la défense des faibles, la valeur donnée aux choses pour ce qu’elles sont et non pour leur valeur monétaire, assumer les coûts et les conséquences de ce qu’on dit sans faire de concessions ni transiger avec les principes moraux, ne pas s’agenouiller ni se soumettre devant les maîtres et les puissants, en échange de rétributions ou de reconnaissances formelles visant à obtenir une reddition ; et rester aux côtés des opprimés, même si cela implique la marginalisation et la criminalisation. La pensée digne ne se vend pas pour quelques miettes, elle ne s’effrite pas devant les flatteries intéressées des bonimenteurs du savoir et de la recherche, elle ne se soumet pas aux diktats de la figuration médiatique propre à la société du spectacle, elle n’écrit pas, ne disserte pas sur ce qui apporte argent et gloire, elle ne marchande pas avec le savoir, elle ne joue pas à la bourse des valeurs de l’arrivisme intellectuel. Ceux qui cultivent la pensée critique marchent droit et la tête haute, avec un sentiment de dignité sans tâche, et non comme c’est le cas des porte-parole de la mentalité de soumission, malheureusement la grande majorité, qui, comme l’a dit le dramaturge Italien Dario Fo, “ne sont debout que parce que la merde leur arrive jusqu’cou.”

Renan Vega Cantor

Traduction : Pascale Cognet – Cédric Rutter – Fausto Giudio

http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=8323

Source : http://www.herramienta.com.ar/revista-herramienta-n-50/elogi…

Date de parution de l’article original : 11/05/2012

Notes :

(1) – Cité dans Michael Lowy, Walter Benjamin, aviso de incendio. Una lectura de las tesis “sobre el concepto de historia”, Fondo de Cultura Económica, Buenos Aires, 2005, pp. 135.

(2) – Julio Antonio Mella, “Intelectuales y tartufos”, in Escritos revolucionarios, Siglo XXI Editores, México, 1978, p. 44.