Eloge de la pensée critique

Par Mis en ligne le 15 octobre 2012

JPEG - 105.2 koIntervention lue à la “Première jour­née pour la défense de la pensée cri­tique”, orga­ni­sée le mer­credi 9 mai 2012 à l’Université Pédagogique Nationale de Bogotá, Colombie

“Qui se pro­pose aujourd’hui d’engager la lutte contre le men­songe et l’ignorance et d’écrire la vérité doit venir à bout d’au moins cinq dif­fi­cul­tés. Il faut avoir le cou­rage d’écrire la vérité, quand elle est par­tout étouf­fée ; l’intelligence de la recon­naître, quand elle est par­tout dis­si­mu­lée ; l’art d’en faire une arme maniable, assez de dis­cer­ne­ment pour choi­sir ceux entre les mains de qui elle devient effi­cace ; et de ruse pour la dif­fu­ser parmi eux. Pour ceux qui écrivent sous le fas­cisme, ces dif­fi­cul­tés sont par­ti­cu­liè­re­ment grandes, mais elles existent aussi pour ceux qui ont été chas­sés ou se sont enfuis, et même pour ceux qui écrivent dans les pays de liberté bour­geoi­seˮ.

Bertolt BrechtCinq dif­fi­cul­tés pour écrire la vérité

“N’as-tu point d’ennemis ? Comment est-ce pos­sible ? Serait-ce que tu n’as jamais dit la vérité, ni jamais aimé la jus­tice ?ˮ
Santiago Ramón et Cajal, cité dans Eduardo GaleanoLes fils des jours

Si l’on ne pré­cise pas ce que l’on entend par pensée cri­tique, le terme peut s’avérer abs­trait voire même tau­to­lo­gique. Une abs­trac­tion qui peut se réduire à un simple énoncé bête­ment répété. Tautologique parce que toute pensée rigou­reuse qui mérite son nom, devrait être cri­tique envers tout ce qui existe et envers elle-même. Or, comme aujourd’hui, dans le monde entier, on accorde de l’importance à un flot de bana­li­tés carac­té­ris­tiques d’une pensée unique, d’une pensée sou­mise et d’une pensée abjecte, parler de pensée cri­tique prend tout son sens, non seule­ment pour se dis­tin­guer de ces formes mais aussi pour pré­ser­ver l’essence d’une réflexion qui dépas­sera le stade de la pure contem­pla­tion, accep­ta­tion ou apo­lo­gie de l’existant. Dans le même ordre d’idées, et de façon un peu sché­ma­tique, nous nous atta­che­rons à défi­nir quelles seraient, selon notre sen­si­bi­lité et notre enten­de­ment, les carac­té­ris­tiques de la pensée cri­tique, évi­dem­ment incar­née par des hommes et des femmes de chair et d’os, qui sont les véri­tables pen­seurs et pen­seuses cri­tiques.

1. C’est une pensée his­to­rique : le sys­tème capi­ta­liste se défi­nit lui-même comme une fin en soi, le meilleur des mondes, une réa­lité irrem­pla­çable sans passé ni futur et l’entière réa­li­sa­tion du pré­sent per­pé­tuel, qui tourne tou­jours autour de la même chose : c’est-à-dire de la pro­duc­tion mer­can­tile et de la consom­ma­tion exa­cer­bée. L’existence d’autres formes d’organisation sociale ne se conçoit pas ni avant ni après le capi­ta­lisme, parce que tout repose sur le rythme endia­blé de la pré­ten­due « des­truc­tion créa­trice », laquelle promet un règne éter­nel, ici, sur la terre de l’opulence et du gas­pillage. Pour que toutes ces trom­pe­ries s’imposent, il est néces­saire de couper les liens qu’ont les êtres humains avec l’histoire, ou plutôt, de nier que nous sommes des êtres his­to­riques, que nous sommes ancrés en même temps dans le passé, le pré­sent et le futur, et que dans le passé brille l’éclat de pro­jets et d’alternatives des vain­cus éclai­rant l’avenir, afin que le pré­sent n’apparaisse pas comme une fata­lité que nous devons accep­ter et contre laquelle il n’y ait rien à faire. C’est pour cela qu’on nous impose amné­sie et oubli, afin que nous accep­tions que le capi­ta­lisme ait tou­jours existé et exis­tera tou­jours, sans que nous puis­sions conce­voir d’autres formes d’organisation sociale, d’autres manières d’être en rela­tion les uns avec les autres et avec la nature.

Pour com­battre ces pré­ju­gés sur l’éternité du pré­sent capi­ta­liste, l’histoire doit être un ins­tru­ment indis­pen­sable d’analyse et de réflexion nous aidant à envi­sa­ger d’autres pers­pec­tives, qui nous rap­pellent que le capi­ta­lisme n’est qu’un rap­port social his­to­ri­que­ment consti­tué, qui ne repré­sente pas, loin de là, la fin de l’histoire. La connais­sance his­to­rique nous aide à com­prendre que le pré­sent est l’aboutissement de pro­ces­sus com­plexes, où, parmi de nom­breuses alter­na­tives, une seule s’est impo­sée, sou­vent dans la vio­lence et l’irrationalité. En résumé, la pensée cri­tique se nour­rit de cette célèbre pro­po­si­tion de Pierre Vilar qui consiste à penser his­to­ri­que­ment, afin de situer, de loca­li­ser, de rela­ti­vi­ser, de dater, d’expliquer, de com­prendre et de contex­tua­li­ser tous les pro­ces­sus exis­tants, y com­pris le capi­ta­lisme.

2. C’est une pensée radi­cale : pour révé­ler l’injustice et l’inégalité, il faut aller au cœur même des phé­no­mènes, afin d’en expli­quer les causes fon­da­men­tales. Voilà le sens du terme radi­cal, aller au fond des pro­ces­sus et ne pas être pri­son­nier des appa­rences. Une pensée radi­cale sup­pose que l’on passe au crible sans conces­sion les méca­nismes qui favo­risent la domi­na­tion, l’exploitation et l’oppression, en appe­lant les choses par leur nom et en dénon­çant les impos­tures idéo­lo­giques employées pour voiler d’euphémismes la dure réa­lité. Évidemment, le radi­ca­lisme de la pensée n’est pas qu’une ques­tion pure­ment lin­guis­tique ou rhé­to­rique, étant donné que l’utilisation même de cer­tains concepts (tels que capi­ta­lisme, impé­ria­lisme, classes sociales, inéga­lité) sous-entend l’adoption d’un point de vue, avec des consé­quences pra­tiques, sur la vie de ceux qui comme nous assument ce type de cri­tique radi­cale.

3. C’est une pensée anti­ca­pi­ta­liste : stricto sensu, une pensée radi­cale dans l’actualité se doit d’être anti­ca­pi­ta­liste, car pen­dant deux décen­nies, on nous a seriné que le marché idéal était devenu une réa­lité après la chute de l’Union Soviétique et que le fait de nous l’imposer garan­tis­sait par le biais de la consom­ma­tion, la crois­sance illi­mi­tée et la satis­fac­tion des besoins de tous les habi­tants de la pla­nète. Ces men­songes ont été réduits en miettes par la crise capi­ta­liste qui s’est éten­due au monde entier depuis 2008, met­tant en évi­dence que le coût de la crise, ce sont les tra­vailleurs qui le paient, et les pauvres, comme on le voit en ce moment dans l’Union Européenne, modèle par excel­lence du triom­pha­lisme capi­ta­liste mais qui aujourd’hui prend l’eau de tous les côtés et qui ramène le monde dans la dan­ge­reuse alter­na­tive fas­ciste de la décen­nie des années 30. Si les choses en sont là et s’il est devenu tan­gible que le capi­ta­lisme, au lieu de contri­buer à trou­ver des solu­tions aux pro­blèmes de l’humanité, tend à les aggra­ver avec sa logique mer­can­tile, basée sur l’appât du gain et la crois­sance illi­mi­tée, il est néces­saire de recher­cher un projet qui aille au-delà du capi­tal.

4. C’est une pensée à appro­fon­dir : pour être radi­ca­le­ment anti­ca­pi­ta­liste, il est indis­pen­sable de s’appuyer aussi bien sur les tra­di­tions révo­lu­tion­naires les plus diverses que sur l’ensemble des sciences et des arts. La pensée cri­tique requiert un ques­tion­ne­ment per­ma­nent sur les dif­fé­rents legs éman­ci­pa­teurs qui se sont construits au cours des siècles à des endroits dif­fé­rents de la pla­nète, parmi les­quels émergent la pensée de Marx et de ses par­ti­sans les plus éclai­rés, l’anarchisme, l’écologisme, le fémi­nisme, l’indigénisme et tout ce qui contri­buera à la recons­truc­tion d’un agenda de lutte contre le capi­ta­lisme et l’impérialisme. De cette façon, comme nous l’ont appris les grands pen­seurs de notre Amérique et d’autres conti­nents (José Carlos Mariategui, Antonio Gramsci, George Lukacs), la réflexion cri­tique s’enrichit par un dia­logue fruc­tueux avec les sciences et la tech­nique, un échange néces­saire pour sur­mon­ter la crise civi­li­sa­tion­nelle à laquelle le capi­ta­lisme nous a conduits et dans laquelle nous sommes immer­gés. Cette crise, en effet, ne se limite pas aux effets néfastes et contra­dic­toires des techno-sciences en péri­phé­rie, elle nous oblige à pos­sé­der un mini­mum de rudi­ments, per­met­tant de des­si­ner une dis­tance cri­tique et d’agir avec mesure et cir­cons­pec­tion.

5. C’est une pensée qui remet en cause l’idée opti­miste de pro­grès : après avoir constaté les coûts para­doxaux de la phi­lo­so­phie du pro­grès, avec tout son cor­tège de mort et de des­truc­tion, il est per­ti­nent de ques­tion­ner le pro­gres­sisme, avec toutes ses variantes, et plus par­ti­cu­liè­re­ment le culte de la techno-science, dans toutes les impli­ca­tions pra­tiques qu’il a. Alors que la raison ins­tru­men­tale s’est impo­sée aujourd’hui et que le féti­chisme de la mar­chan­dise qui encou­rage la logique irra­tion­nelle de pro­duire pour consom­mer en un cercle vicieux chaque fois plus des­truc­teur s’est géné­ra­lisé, il devient urgent de pro­blé­ma­ti­ser les pro­jets pro­gres­sistes qui se basent sur l’avoir au détri­ment de l’être, sur la quan­ti­fi­ca­tion abs­traite propre à la mar­chan­dise en négli­geant la valeur d’usage, sur l’idée de consom­mer jusqu’à l’indigestion comme sub­sti­tut du bien vivre dans des condi­tions dignes. La cri­tique de la phi­lo­so­phie du pro­grès est indis­pen­sable pour pou­voir aban­don­ner les illu­sions sur les solu­tions tech­niques comme mode de réso­lu­tion des pro­blèmes engen­drés par le capi­ta­lisme (chan­ge­ments cli­ma­tiques ou des­truc­tion des éco­sys­tèmes), et pour redon­ner la prio­rité aux solu­tions sociales et poli­tiques.

A cause de tous les ava­tars des pro­jets anti­ca­pi­ta­listes man­qués du XXème siècle et de la tra­gé­die envi­ron­ne­men­tale et humaine que connaît la Chine, on ne peut plus rendre hom­mage au culte du pro­grès. Ceci, bien évi­dem­ment, s’avère une idée peu popu­laire à cause de l’imposition géné­ra­li­sée de la consom­ma­tion de biens tech­no­lo­giques dans la vie quo­ti­dienne, mais il convient d’étudier à fond les consé­quences néfastes de la géné­ra­li­sa­tion à quelques sec­teurs res­treints de la popu­la­tion du mode amé­ri­cain de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, fré­quem­ment applaudi comme forme suprême du pro­grès, et qui détruit la nature et affecte les pauvres.

Force est de recon­naître que cela ne signi­fie ni l’abandon de la science, ni celui de la tech­nique, comme bien sou­vent le pré­tendent ceux qui croient que cri­ti­quer le pro­grès et reve­nir à l’époque des cavernes, c’est refu­ser la moder­nité dans son inté­gra­lité. Il s’agit plutôt de sauver ce que la moder­nité a de mieux pour pou­voir conce­voir la construc­tion d’un autre type de civi­li­sa­tion éco-socia­liste.

6. C’est une pensée éco­lo­giste et anti-patriar­cale : la des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale s’est géné­ra­li­sée sur la pla­nète, et la Colombie n’y échappe pas, et davan­tage encore main­te­nant avec les rou­leaux com­pres­seurs de l’exploitation minière et du libre- échange. L’écocide pro­gresse de manière inexo­rable au rythme de l’expansion capi­ta­liste sur les cinq conti­nents, comme le prouvent les catas­trophes sociales de plus en plus fré­quentes, résul­tat de la des­truc­tion de la nature et de la mar­chan­di­sa­tion des biens com­muns. Ceci oblige à prendre en compte, à tra­vers une réflexion ana­ly­tique, l’étude des limites envi­ron­ne­men­tales du capi­ta­lisme et les dan­gers que cela com­porte pour de plus grandes franges de la popu­la­tion, en pre­mière ligne, les plus pauvres. On a besoin d’une nou­velle sen­si­bi­lité qui intègre à la cri­tique pro­gres­siste anti­ca­pi­ta­liste qui a étudié à fond la contra­dic­tion capi­tal-tra­vail, une cri­tique aussi impor­tante qui élu­cide la contra­dic­tion capi­tal-nature, en insé­rant tous les sujets d’ordre social tou­chés par cette seconde contra­dic­tion. Par consé­quent, la pensée cri­tique doit être pro­fon­dé­ment éco­lo­giste afin d’être un com­plé­ment indis­pen­sable à l’anticapitalisme.

En même temps, vu les remar­quables contri­bu­tions théo­riques de divers cou­rants du fémi­nisme, et en pre­nant en compte que la plu­part des femmes sont sou­mises, il est prio­ri­taire que la pensée cri­tique assume le ques­tion­ne­ment sur le patriar­cat et toutes ses com­po­santes oppres­sives qui mar­gi­na­lisent la moitié du genre humain.

7. C’est à la fois une pensée natio­na­liste et inter­na­tio­na­liste : le capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant et ses idéo­logues, parmi les­quels se dis­tinguent les néo­li­bé­raux, se sont char­gés de construire un faux dilemme : ils se vantent d’être les mon­dia­listes par excel­lence, abjurent de tout ce qui a un lien avec le natio­nal, comme étant sym­bole d’arriération et de bar­ba­rie. Ils ont fait cela dans le but de jus­ti­fier l’abandon de la sou­ve­rai­neté des pays avec en cadeau les biens com­muns qui se trouvent sur leurs ter­ri­toires, le tout au nom d’une pré­ten­due moder­ni­sa­tion glo­bale. En même temps, en réponse à cet uni­ver­sa­lisme abs­trait, d’autres porte- paroles du capi­ta­lisme ont déclen­ché des guerres xéno­phobes féroces sur plu­sieurs conti­nents engen­drant la xéno­pho­bie et le net­toyage eth­nique.

Face à ce faux dilemme – entre l’universalisme abs­trait et le chau­vi­nisme natio­na­liste – la pensée cri­tique a le devoir et l’obligation de reven­di­quer un autre type de natio­na­lisme, conjoin­te­ment à l’internationalisme. On ne peut abju­rer ce que la confi­gu­ra­tion natio­nale dans notre Amérique a de meilleur, à plus forte raison dans ces périodes de déna­tio­na­li­sa­tion hon­teuse impul­sée par les classes domi­nantes dans ces pays, comme cela est mani­feste en Colombie. Cela n’implique pas de reven­di­quer tant s’en faut un patrio­tisme bon marché et éculé, carac­té­ris­tique de la men­ta­lité rétro­grade des grands pro­prié­taires ter­riens et des éle­veurs d’Antioquia et d’autres régions de ce pays. Il s’agit, au contraire, de pré­co­ni­ser un natio­na­lisme cos­mo­po­lite, fondé sur la maxime de José Marti : « La patrie, c’est l’humanité ». Comme dit l’autre, il faut que nous soyons sur notre ter­ri­toire, mais pour com­prendre mieux le monde nous devons être en contact de façon plus adé­quate avec les autres pays et ne pas nous croire ni meilleurs ni moins bons que les autres. Cet inter­na­tio­na­lisme, de plus, est une urgence autant pour retrou­ver les meilleures tra­di­tions de lutte des deux der­niers siècles dans notre Amérique que pour être soli­daires et par­ta­ger les uto­pies des oppri­més du monde entier.

8. C’est une pensée anti­co­lo­nia­liste et anti-impé­ria­liste : pour reven­di­quer ce qu’il y a de meilleur dans le natio­nal et dans le monde, la pensée cri­tique est et doit être anti­co­lo­nia­liste et anti-impé­ria­liste parce qu’aujourd’hui s’est ren­forcé le colo­nia­lisme pour­tant sérieu­se­ment affai­bli dans les années 1960 avec l’extraordinaire lutte de libé­ra­tion natio­nale que les peuples afri­cains et asia­tiques avaient menée et dont le geste fit gra­vi­ter l’histoire uni­ver­selle autour de ce qui s’appelait le Tiers Monde. Cette épopée anti­co­lo­nia­liste a généré des apports intel­lec­tuels impé­ris­sables à la pensée uni­ver­selle avec Franz Fanon, Walter Rodney, Amílcar Cabral ou Aimé Césaire. Il est évident de nos jours que le colo­nia­lisme en réa­lité n’a jamais dis­paru, mais qu’au contraire il s’est dis­si­mulé sous d’autres habits et a émergé de nou­veau durant les der­nières décen­nies, assu­mant le vieux dis­cours euro­cen­triste sous une rhé­to­rique de mon­dia­li­sa­tion. Cette nou­velle conquête – la colo­ni­sa­tion externe – dans le cas de notre Amérique s’accompagne de cet autre phé­no­mène qui existe dans ce conti­nent depuis cinq siècles mais dont on en parle peu : l’agencement par les classes domi­nantes pour main­te­nir leurs pri­vi­lèges et per­pé­tuant l’exclusion, la dis­cri­mi­na­tion et l’exploitation des indi­gènes, afro-des­cen­dants et métis pauvres.

La nou­velle colo­ni­sa­tion est aussi, comme elle l’a tou­jours été, cultu­relle, et main­te­nant uni­ver­si­taire parce que depuis les centres hégé­mo­niques de la culture uni­ver­si­taire s’imposent de nou­velles modes intel­lec­tuelles qui dénient et rejettent la réa­lité propre à notre conti­nent, ses pro­ces­sus de lutte et ses propres pro­jets cultu­rels pour implan­ter un lan­gage arti­fi­ciel et imposé, éla­boré pour s’attirer la sym­pa­thie des nou­veaux impé­ria­listes et de leurs man­da­rins intel­lec­tuels. En consé­quence, la pensée cri­tique doit conti­nuer à s’alimenter à diverses sources, mais sans tomber dans les ten­ta­tions de nou­veauté et des modes éphé­mères impo­sées depuis New York ou Paris.

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« Seule la pensée cri­tique nous don­nera la liberté » (Edgar Fajardo, socio­logue assas­siné le 1 er sep­tembre 2006)

9. C’est une pensée qui reven­dique les luttes des oppri­més de tous les temps : la pensée cri­tique pré­tend démas­quer les méca­nismes d’exploitation et d’oppression du pré­sent en s’appuyant sur une vision his­to­rique d’où émergent les sujets qui se sont rebel­lés contre les diverses formes de dis­cri­mi­na­tion à diverses époques. La connais­sance des pro­ces­sus his­to­riques indique que même dans les pires condi­tions, comme dans celle de l’esclavage moderne, qui a per­duré durant quatre siècles (entre 1500 et 1890), il y a eu des pro­tes­ta­tions, des sou­lè­ve­ments et des rebel­lions propres à ce qui peut s’appeler l’hydre de non-confor­mité des plé­béiens. Telle l’hydre mytho­lo­gique renais­sant à chaque fois qu’on lui coupe la tête, la pro­tes­ta­tion des subal­ternes repa­raît encore et encore à divers moments de l’histoire du capi­ta­lisme, malgré la tor­ture, la per­sé­cu­tion et les assas­si­nats de lea­ders et diri­geants popu­laires. En étu­diant les luttes des vain­cus, le feu de la non-confor­mité s’alimente au pré­sent parce que ceux qui nous accom­pagnent depuis la pos­té­rité, avec la mémoire de leurs actions, en accord avec le pos­tu­lat de Walter Benjamin de ne pas deman­der « à ceux qui vien­dront après nous, la gra­ti­tude pour nos vic­toires, mais la remé­mo­ra­tion de nos déroutes. C’est l’unique conso­la­tion à donner à ceux qui n’ont pas d’espoir d’en rece­voir » (1). En résumé, le syn­drome de Spartacus basé sur la devise « Je me révolte, donc j’existe », devrait syn­thé­ti­ser la remé­mo­ra­tion de ceux qui ont lutté à toutes les époques, un com­po­sant indis­pen­sable de la pensée cri­tique.

10. C’est une pensée enga­gée et pas uni­que­ment contem­pla­tive : les énormes pro­blèmes qu’affronte le monde actuel, aggra­vés encore sur notre conti­nent par la dépen­dance et la ser­vi­tude des classes domi­nantes, requièrent aussi bien une réflexion sérieuse et rigou­reuse qu’une impli­ca­tion de cette réflexion dans les pro­blèmes des gens du commun. En quelques mots, la pensée doit s’incarner dans des sujets concrets pour deve­nir une praxis trans­for­ma­trice, à la lumière des pro­blèmes spé­ci­fiques qu’affronte la majeure partie de la popu­la­tion. Nous ne par­lons pas d’une ins­tru­men­ta­li­sa­tion arti­fi­cielle des idées qui abjure l’importance de la réflexion et dépré­cie le tra­vail intel­lec­tuel, mais de la néces­sité de relier d’une manière ou d’une autre cette réflexion avec les pro­blèmes réels des gens. J’aime reven­di­quer notre acti­vité comme propre à celle des tra­vailleurs de la pensée comme le fai­sait Julio Antonio Mella quand il écri­vait : “L’intellectuel est le tra­vailleur de la pensée. Le tra­vailleur ! Autrement dit le seul être qui, selon Rodó, mérite de vivre est celui empoigne la plume pour com­battre les inéga­li­tés, comme d’autres empoignent la char­rue pour fécon­der la terre ou l’épée pour libé­rer les peuples” (2). Si nous défi­nis­sons l’élaboration de la pensée cri­tique comme un tra­vail, et non comme une acti­vité spé­cu­la­tive en marge du monde réel, nous aurons une meilleure occa­sion de nous lier au reste des tra­vailleurs, y com­pris ceux qui tra­vaillent la terre ou fabriquent des choses de leurs mains. Nous pour­rons alors décla­rer notre acti­vité comme un arti­sa­nat de la pensée, un arti­sa­nat qui génère des pro­duits intel­lec­tuels qui, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, doivent avoir une uti­lité pour les gens.

D’un autre côté, la pensée cri­tique ne s’abjure pas ses enga­ge­ments et pour cela sait qu’elle est pour­sui­vie et répri­mée, parce qu’elle pré­tend incar­ner d’autres pro­jets du monde et de la société qui se révèlent insup­por­tables pour les déten­teurs du pou­voir et de la domi­na­tion de notre époque, où qu’ils se trouvent. La pensée cri­tique fait sienne la consigne du phi­lo­sophe de Trèves [Karl Marx, NdT] dans sa onzième Thèse sur Feuerbach : « Les phi­lo­sophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, il s’agit main­te­nant de le trans­for­mer ».

Dans le même sens, la pensée cri­tique, en plus d’être enga­gée avec les pauvres et les déshé­ri­tés est une pensée alter­na­tive parce qu’elle cherche, avec eux, à éla­bo­rer des pro­po­si­tions anti­ca­pi­ta­listes, pos­tu­lant qu’un autre monde est pos­sible et néces­saire si nous ne vou­lons pas que le capi­ta­lisme soit la fin de l’histoire au sens lit­té­ral, si nous per­met­tons qu’il nous détruise tous, et la pla­nète avec nous.

11. Il s’agit d’une pensée à la fois uni­ver­si­taire et extra-uni­ver­si­taire : l’université publique a été une conquête des socié­tés latino-amé­ri­caines, la conquête obte­nue grâce au tra­vail acharné et aux sacri­fices d’élèves et d’enseignants. Pendant long­temps on a cher­ché à faire de cette uni­ver­sité un espace démo­cra­tique et popu­laire, ce qui a effec­ti­ve­ment été réussi dans cer­tains pays de la région, le Mexique en est le prin­ci­pal exemple. Ailleurs, malgré les obs­tacles, l’université publique a été pen­dant quelque temps le phare intel­lec­tuel illu­mi­nant d’idées et de pro­jets trans­for­ma­teurs, avec des inci­dences hors des campus uni­ver­si­taires. Maintenant, nous assis­tons à la trans­for­ma­tion de l’université publique en marché de l’éducation qui vend des ser­vices et veut trans­for­mer ensei­gnants et étu­diants en ven­deurs et clients de MacDo. Pour réa­li­ser ce but, il est essen­tiel d’éliminer des campus tous ceux qui ques­tionnent, cri­tiquent et doutent, vu que l’université de l’ignorance requiert des ensei­gnants, des étu­diants et des fonc­tion­naires obéis­sants et soumis. En consé­quence, le slogan des mar­chands de l’éducation est d’éradiquer la pensée cri­tique du monde uni­ver­si­taire, au pré­texte qu’elle n’est ni utile ni ren­table. Telle est la situa­tion que connaissent aujourd’hui direc­te­ment tous ceux qui comme nous ont fait de l’université publique leur projet de vie. Il est donc néces­saire de défendre ce ter­ri­toire démo­cra­tique contre les ravages du capi­tal natio­nal et étran­ger, pour pré­ser­ver la libre pré­sen­ta­tion dis­cus­sion d’idées, de pro­jets et de pro­po­si­tions pour construire des nations et des socié­tés justes et éga­li­taires.

Vu que le monde uni­ver­si­taire ne repré­sente qu’une faible partie de la popu­la­tion et que les grands pro­blèmes de la société sont pris en charge par des orga­ni­sa­tions popu­laires qui construisent leurs propres outils d’analyse, il est néces­saire que la pensée cri­tique éta­blisse des rela­tions avec ces pro­jets et ces luttes, pour apprendre d’eux et se nour­rir de ces expé­riences, qu’elle pourra ensuite réali­men­ter sous forme de dia­logue. Autrement dit, la pensée cri­tique se construit éga­le­ment en dehors des espaces uni­ver­si­taires, dans la rue, sur les places publiques.

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« Continuez donc à penser, ceci n’est qu’un contrôle de rou­tine du sys­tème de mani­pu­la­tion » – El Roto, El Pais

12. C’est une pensée digne : pour conclure, il convient de men­tion­ner les impli­ca­tions éthiques de la pensée cri­tique, qui est liée aux inté­rêts qu’elle repré­sente, des forces sociales dont elle apprend, s’en nour­ris­sant et les ali­men­tant à la fois et aux valeurs qu’elle défend. À cet égard, la dignité est l’un de ses traits dis­tinc­tifs. Par dignité, nous enten­dons beau­coup de choses, entre­la­cées et com­plé­men­taires : l’indépendance d’esprit, la liberté de cri­tique, l’insubordination, la défense des faibles, la valeur donnée aux choses pour ce qu’elles sont et non pour leur valeur moné­taire, assu­mer les coûts et les consé­quences de ce qu’on dit sans faire de conces­sions ni tran­si­ger avec les prin­cipes moraux, ne pas s’agenouiller ni se sou­mettre devant les maîtres et les puis­sants, en échange de rétri­bu­tions ou de recon­nais­sances for­melles visant à obte­nir une red­di­tion ; et rester aux côtés des oppri­més, même si cela implique la mar­gi­na­li­sa­tion et la cri­mi­na­li­sa­tion. La pensée digne ne se vend pas pour quelques miettes, elle ne s’effrite pas devant les flat­te­ries inté­res­sées des boni­men­teurs du savoir et de la recherche, elle ne se soumet pas aux dik­tats de la figu­ra­tion média­tique propre à la société du spec­tacle, elle n’écrit pas, ne dis­serte pas sur ce qui apporte argent et gloire, elle ne mar­chande pas avec le savoir, elle ne joue pas à la bourse des valeurs de l’arrivisme intel­lec­tuel. Ceux qui cultivent la pensée cri­tique marchent droit et la tête haute, avec un sen­ti­ment de dignité sans tâche, et non comme c’est le cas des porte-parole de la men­ta­lité de sou­mis­sion, mal­heu­reu­se­ment la grande majo­rité, qui, comme l’a dit le dra­ma­turge Italien Dario Fo, « ne sont debout que parce que la merde leur arrive jusqu’cou. »

Renan Vega Cantor

Traduction : Pascale Cognet – Cédric Rutter – Fausto Giudio

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Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 11/05/2012

Notes :

(1) – Cité dans Michael Lowy, Walter Benjamin, aviso de incen­dio. Una lec­tura de las tesis “sobre el concepto de his­to­ria”, Fondo de Cultura Económica, Buenos Aires, 2005, pp. 135.

(2) – Julio Antonio Mella, “Intelectuales y tar­tu­fos”, in Escritos revo­lu­cio­na­rios, Siglo XXI Editores, México, 1978, p. 44.

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