Éloge de la manifestation

Par Mis en ligne le 12 janvier 2017

Romancier et cri­tique d’art mar­xiste, John Berger est mort tout récem­ment. Ce texte est paru ini­tia­le­ment, en anglais, dans New Society le 23 mai 1968. Il a été repro­duit sur le site de la revue Contre-Temps. La tra­duc­tion est de Sylvestre Jaffard

Il y a 70 ans (le 6 mai 1898) des tra­vailleurs, hommes et femmes, ont mani­festé en masse dans le centre de Milan. Il serait trop long de rela­ter ici les évé­ne­ments qui les y avaient menés. La mani­fes­ta­tion fut atta­quée et dis­per­sée par l’armée com­man­dée par le géné­ral Beccaris. À midi, la cava­le­rie char­gea dans la foule ; les ouvriers sans armes essayèrent de construire des bar­ri­cades ; la loi mar­tiale fut décla­rée et, pen­dant trois jours, l’armée com­bat­tit des gens désar­més. Les chiffres offi­ciels des vic­times indi­quèrent que 100 ouvriers avaient été tués et 450 bles­sés. Un poli­cier avait été tué acci­den­tel­le­ment par un soldat. Il n’y avait pas de vic­times parmi les mili­taires. (Deux ans plus tard Umberto Ier fut assas­siné parce qu’il avait féli­cité publi­que­ment le géné­ral Beccaris, le « bou­cher de Milan », après le mas­sacre). J’ai essayé de com­prendre cer­tains aspects de la mani­fes­ta­tion du Corso Venezia du 6 mai, pour une nou­velle que je suis en train d’écrire. Ce fai­sant, je suis par­venu à cer­taines conclu­sions à propos des mani­fes­ta­tions qui sont peut-être sus­cep­tibles de s’appliquer de façon plus géné­rale.

Les mani­fes­ta­tions de masse doivent être dis­tin­guées des émeutes ou des sou­lè­ve­ments révo­lu­tion­naires, même si, dans cer­taines cir­cons­tances (à pré­sent rares), elles peuvent deve­nir l’une ou l’autre. Les objec­tifs d’une émeute sont géné­ra­le­ment immé­diats (l’immédiateté cor­res­pon­dant à l’urgence qu’elle exprime) : s’emparer de nour­ri­ture, libé­rer des pri­son­niers, détruire des biens. Les objec­tifs d’un sou­lè­ve­ment révo­lu­tion­naire sont de long terme et glo­baux : ils abou­tissent à la prise du pou­voir d’État. Les objec­tifs d’une mani­fes­ta­tion, quant à eux, sont sym­bo­liques : elle rend mani­feste une force qui n’est presque pas uti­li­sée.

Un grand nombre de per­sonnes s’assemblent dans un lieu public visible et annoncé à l’avance. Elles sont plus ou moins désar­mées. (Le 6 mai 1898, elles étaient entiè­re­ment désar­mées). Elles forment une cible pour les forces de répres­sion au ser­vice de l’autorité de l’État dont elles contestent la poli­tique.

En théo­rie, les mani­fes­ta­tions sont sup­po­sées révé­ler la force de l’opinion ou du sen­ti­ment popu­laire : en théo­rie, elles sont un appel à la conscience démo­cra­tique de l’État. Mais cela pré­sup­pose une conscience qui, selon toute pro­ba­bi­lité, n’existe pas. Si l’autorité éta­tique est sen­sible à l’influence démo­cra­tique, la mani­fes­ta­tion ne sera guère néces­saire ; si elle ne l’est pas, il est peu pro­bable qu’elle sera influen­cée par une démons­tra­tion de force ne consti­tuant pas une menace réelle. (Une mani­fes­ta­tion de sou­tien à une auto­rité éta­tique alter­na­tive déjà éta­blie – comme lorsque Garibaldi est entré à Naples en 1860 – est un cas par­ti­cu­lier et peut être effi­cace immé­dia­te­ment).

Des mani­fes­ta­tions ont eu lieu avant que le prin­cipe de la démo­cra­tie ait été accepté, ne serait-ce que for­mel­le­ment. Les immenses mani­fes­ta­tions char­tistes ont fait partie de la lutte pour obte­nir une telle accep­ta­tion. Les foules qui se sont réunies pour pré­sen­ter leur péti­tion au Tsar à Saint-Pétersbourg en 1905 fai­saient appel – et se pré­sen­taient comme cible – à la puis­sance impi­toyable d’une monar­chie abso­lue. De fait – comme dans des cen­taines d’autres occa­sions à tra­vers l’Europe– ils furent abat­tus. Il sem­ble­rait que la véri­table fonc­tion de la mani­fes­ta­tion n’est pas vrai­ment de convaincre l’autorité éta­tique. Un tel objec­tif est seule­ment une ratio­na­li­sa­tion com­mode. La vérité est que les mani­fes­ta­tions de masse sont des répé­ti­tions pour la révo­lu­tion : pas des répé­ti­tions stra­té­giques ou même tac­tiques, mais des répé­ti­tions (au sens théâ­tral) de la conscience révo­lu­tion­naire. Le délai entre les répé­ti­tions et la véri­table repré­sen­ta­tion peut être très long ; leur qua­lité – l’intensité de la conscience en répé­ti­tion – peut, à dif­fé­rentes occa­sions, varier consi­dé­ra­ble­ment ; mais toute mani­fes­ta­tion dont est absent cet élé­ment de répé­ti­tion consti­tue plutôt un spec­tacle public offi­ciel­le­ment encou­ragé. Une mani­fes­ta­tion, quelque soit le degré de spon­ta­néité qu’elle peut conte­nir, est un évé­ne­ment créé qui se sépare arbi­trai­re­ment de la vie ordi­naire. Sa valeur est le résul­tat de son arti­fi­cia­lité, car c’est là que résident ses pos­si­bi­li­tés pro­phé­tiques de répé­ti­tion. Une mani­fes­ta­tion de masse se dis­tingue des autres foules parce qu’elle se ras­semble en public pour créer sa fonc­tion, plutôt qu’en réponse à celle-ci : en cela, elle dif­fère d’une assem­blée de tra­vailleurs sur leur lieu de tra­vail – même lorsqu’il est ques­tion de grève – ou d’une foule de spec­ta­teurs. C’est un ras­sem­ble­ment qui remet en ques­tion l’état des choses de par sa simple consti­tu­tion.

Les auto­ri­tés éta­tiques mentent géné­ra­le­ment sur le nombre de mani­fes­tants. Le men­songe, cepen­dant, n’y change pas grand chose. (Il ne ferait de dif­fé­rence signi­fi­ca­tive que si les mani­fes­ta­tions étaient vrai­ment un appel à la conscience démo­cra­tique de l’État). L’importance du nombre de per­sonnes impli­quées se trouve dans l’expérience directe de ceux et celles qui par­ti­cipent à la mani­fes­ta­tion, ou qui en sont des témoins sym­pa­thi­sants. Pour eux, les nombres cessent d’être des nombres et deviennent l’évidence de leurs sens, les conclu­sions de leur ima­gi­na­tion. Plus la mani­fes­ta­tion est grande, plus elle devient une méta­phore puis­sante et immé­diate (visible, audible, tan­gible) de leur force col­lec­tive totale.

Je dis « méta­phore » parce que la force ainsi saisie trans­cende la force poten­tielle des per­sonnes pré­sentes, et cer­tai­ne­ment leur force réelle déployée dans une mani­fes­ta­tion. Plus il y a de per­sonnes, plus elles se repré­sentent les unes aux autres et à elles-mêmes celles qui sont absentes. Ainsi, une mani­fes­ta­tion de masse étend et donne corps simul­ta­né­ment à une abs­trac­tion. Les par­ti­ci­pants deviennent plus clai­re­ment conscients de leur appar­te­nance à une classe. Appartenir à cette classe cesse de signi­fier un destin commun, et se met à signi­fier une oppor­tu­nité com­mune. Ils com­mencent à recon­naître que la fonc­tion de leur classe n’est plus néces­sai­re­ment limi­tée, qu’elle aussi, tout comme les mani­fes­ta­tions elles-mêmes, peut créer sa propre fonc­tion.

La conscience révo­lu­tion­naire est répé­tée autre­ment à tra­vers le choix et l’effet du par­cours. Les mani­fes­ta­tions ont pour l’essentiel un carac­tère urbain, et elles sont géné­ra­le­ment pré­vues le plus près pos­sible d’un centre sym­bo­lique, local ou natio­nal. Leurs « cibles » sont rare­ment stra­té­giques – gares, casernes, sta­tions de radio, aéro­ports. Une mani­fes­ta­tion de masse peut être inter­pré­tée comme la prise sym­bo­lique d’une ville ou d’une capi­tale. Encore une fois, le sym­bo­lisme ou la méta­phore s’adresse aux par­ti­ci­pants.

La mani­fes­ta­tion, évé­ne­ment irré­gu­lier créé par les mani­fes­tants, se déroule néan­moins près du centre-ville, qui est des­tiné à des usages très dif­fé­rents. Les mani­fes­tants inter­rompent la vie nor­male des rues dans les­quelles ils défilent, ou des espaces ouverts qu’ils rem­plissent. Ils bloquent ces zones, et, sans encore avoir le pou­voir de les occu­per en per­ma­nence, ils les trans­forment en scène tem­po­raire sur laquelle ils jouent la puis­sance qui leur manque.

La per­cep­tion par les mani­fes­tants de la ville qui entoure leur scène se modi­fie aussi. En mani­fes­tant, ils démontrent une plus grande liberté, une plus grande indé­pen­dance – une plus grande créa­ti­vité, même si le résul­tat est seule­ment sym­bo­lique – que ce qu’ils pour­raient jamais connaître indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment en conti­nuant leur vie nor­male. Dans leurs acti­vi­tés nor­males, ils modi­fient seule­ment les cir­cons­tances ; en mani­fes­tant, ils opposent sym­bo­li­que­ment
leur exis­tence elle-même aux cir­cons­tances.

Cette créa­ti­vité peut avoir une ori­gine catas­tro­phique, et le prix à payer élevé, mais elle modi­fie tem­po­rai­re­ment leur vision des choses. Ils deviennent col­lec­ti­ve­ment conscients que ce sont eux ou ceux qu’ils repré­sentent qui ont construit la cité et qui la font vivre. Ils la voient avec des yeux dif­fé­rents. Ils la voient comme leur créa­tion, comme une confir­ma­tion de leur poten­tiel plutôt que comme sa réduc­tion.

Enfin, la conscience révo­lu­tion­naire est une répé­ti­tion d’une autre manière. Les mani­fes­tants s’offrent comme cible aux soi-disant forces de l’ordre. Pourtant, plus la cible est grosse, plus ils se sentent forts. Cela ne peut pas s’expliquer par le prin­cipe banal de « la force du nombre », pas plus que par les théo­ries vul­gaires de la psy­cho­lo­gie des foules. La contra­dic­tion entre leur vul­né­ra­bi­lité réelle et leur sen­ti­ment d’invincibilité cor­res­pond au dilemme qu’ils imposent à l’autorité éta­tique. Soit l’autorité doit abdi­quer et per­mettre à la foule de faire ce qu’elle veut : dans ce cas, le sym­bo­lique devient sou­dai­ne­ment réel, et, même si le manque d’organisation et de pré­pa­ra­tion de la foule l’empêche de conso­li­der sa vic­toire, l’événement démontre la fai­blesse de l’autorité. Soit l’autorité doit contraindre et dis­per­ser la foule avec vio­lence : dans ce cas, le carac­tère anti­dé­mo­cra­tique de cette auto­rité est exposé publi­que­ment. Le dilemme imposé est celui entre la fai­blesse visible et l’autoritarisme visible. (La mani­fes­ta­tion offi­ciel­le­ment approu­vée et contrô­lée n’impose pas le même dilemme : son sym­bo­lisme est cen­suré ; c’est pour­quoi je la consi­dère un simple spec­tacle public).

Presque inva­ria­ble­ment, le pou­voir choi­sit d’utiliser la force. Son degré de vio­lence dépend de nom­breux fac­teurs, mais presque jamais de l’ampleur de la menace phy­sique consti­tuée par les mani­fes­tants. Cette menace est essen­tiel­le­ment sym­bo­lique. Mais en atta­quant la mani­fes­ta­tion le pou­voir fait de l’événement sym­bo­lique un évé­ne­ment his­to­rique : un évé­ne­ment dont on se rap­pel­lera, dont seront tirés des leçons, qu’il faudra venger. Il est dans la nature d’une mani­fes­ta­tion de pro­vo­quer la vio­lence sur elle-même. Sa pro­vo­ca­tion peut aussi être vio­lente. Mais en fin de compte elle va for­cé­ment rece­voir plus de coups qu’elle n’en infli­gera. Ceci est une vérité tac­tique et his­to­rique. Le rôle his­to­rique des mani­fes­ta­tions est de mon­trer l’injustice, la cruauté, l’irrationalité de l’autorité éta­tique exis­tante. Les mani­fes­ta­tions sont des pro­tes­ta­tions d’innocence.

Mais l’innocence est de deux sortes, qui ne peuvent être trai­tées comme si elles étaient sem­blables à un niveau sym­bo­lique. À des fins d’analyse poli­tique et de pla­ni­fi­ca­tion de l’action révo­lu­tion­naire, elles doivent être dis­tin­guées. Il y a une inno­cence à défendre et une inno­cence qui doit être enfin perdue : une inno­cence qui découle de la jus­tice, et une inno­cence qui est la consé­quence d’un manque d’expérience. Les mani­fes­ta­tions expriment des ambi­tions poli­tiques avant que les moyens poli­tiques néces­saires à leur réa­li­sa­tion aient été créés. Les mani­fes­ta­tions pré­disent la réa­li­sa­tion de leurs propres ambi­tions et peuvent ainsi contri­buer à cette réa­li­sa­tion, mais elles ne peuvent pas l’assurer par elles-mêmes.

La ques­tion que les révo­lu­tion­naires doivent résoudre dans toute situa­tion his­to­rique donnée est de savoir si d’autres répé­ti­tions sym­bo­liques sont néces­saires. L’étape sui­vante est la pré­pa­ra­tion tac­tique et stra­té­gique de la repré­sen­ta­tion elle-même.

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