Élections fédérales : le silence assourdissant  

S. Victor.

On a entendu lundi soir les discours faussement joyeux et cannés d’une élite politique en panne d’idées. Merci ma tante, merci mon adjoint, merci mon électeur … Et puis quoi d’autres encore ? Personne n’a eu le courage de dire les choses, si ce n’est, pour l’opposition qu’on avait gaspillé 600 millions de dollars.

Conservateurs comme Libéraux n’ont pas été capables de lire la cartographie électorale en rêvant de prendre le pouvoir avec de petites formules. Le Bloc et le NPD ont maintenu leur rôle en tant que mouches du coche. Au revoir et à la prochaine fois.

Ce n’est pas une consolation, c’est un peu partout comme cela dans ce qui s’appelle encore les « démocraties occidentales ».

Tout au long cette « campagne », on a assisté à une opération politique particulièrement vide de sens, avec des différences assez minimes entre les deux grands partis de l’alternance. Sur l’économie, la pandémie, l’environnement, des différences de ton, des formules, des idées vagues, pour dire, à peu près, la même chose : on continue dans le système de prédation des ressources, on donne de l’argent aux individus et aux entreprises pour empêcher le crash sans rien changer aux structures qui soutiennent le chaos (systèmes de santé défaillant, fiscalité au service du 1%, surprofits du système financier hypergonflé, traitement indigne des communautés autochtones, etc.).

Le NPD a eu quelques bons moments, mais pas assez pour construire un autre projet, surtout que ce parti sont reste fermement ancré dans le système fédéral dans une structure -la « machine de l’État » au Canada-, qu’ils n’ont jamais reconnu comme un projet colonial. Certes au Canada dit anglais, c’est le plus loin à gauche qu’on peut aller.

Le Bloc québécois après s’être lourdement empêtré dans le débat sur l’environnement, a sauvé sa peau quand le Québec a été accusé de racisme par une « journaliste » qui, comme une grande partie de l’élite canadienne, déteste et méprise les péquenots qui sont à leurs yeux des empêcheurs de tourner en rond que nous sommes.

À côté de de narratif médiocre et ennuyant, il y eu d’énormes trous. Alors que tout le monde en temps normal se fait matraquer à gauche et à droite par le thème de la mondialisation, ses effets et conséquences, le débat des partis prenait l’allure d’une chicane de villages. Rien, oui si peu, sur les énormes investissements militaires qui font du Canada un allié-subalterne des États-Unis. Rien sur les entreprises minières qui font du « plus meilleur pays au monde » la plaque tournante d’un extractivisme minier prédateur mêlé à la violence et la corruption. Rien sur les liens scandaleux avec Israël, l’Arabie Saoudite, la Colombie et d’autres gênants » alliés du Canada qui sont parmi les pays les plus répressifs au monde. Rien sur la nouvelle guerre froide en train de se lever entre les États-Unis et la Chine, sinon que pour dire que les méchants Chinois sont maintenant l’ennemi principal. Rien sur le traitement scandaleux de 72 millions de réfugiés dans le monde qui croupissent dans des camps de concentration au Pakistan, en Turquie, en Éthiopie. Ce n’est pas grave, on va prendre 30 000 réfugiés afghans (qui sont déjà 5 millions et qui seront beaucoup plus nombreux dans les semaines à venir).

Justin Trudeau qui avait promis de changer le cours en espérant que le Canada soit élu au Conseil de sécurité a essentiellement continué dans la voie de Stephen Harper, en devenant, entre autres, une des puissances impliquées dans la manipulation de crises comme en Haïti et au Venezuela. On ne pouvait être surpris du silence conservateur sur ces questions, d’une part parce qu’ils sont totalement d’accord avec la politique des Libéraux, d’autre part parce qu’ils considèrent la planète en dehors de « nos » frontières comme un immense menace qui encercle notre « monde libre ».

Devant tout cela, on aurait pu attendre, mais pas trop, moins de lacomplaisance des deux autres partis. Lorsqu’il était sous la coupe de Thomas Mulcair (un libéral-conservateur déguisé en néodémocrate), la politique extérieure du NPD a été menée par une ancienne haut-fonctionnaire du gouvernement fédéral, fermement convaincue que le Canada devait défendre les « valeurs » du monde libre. Elle a pensé que le renversement du gouvernement élu au Venezuela était nécessaire pour « défendre la démocratie ». Pour elle comme pour les Libéraux, la Russie et la Chine étaient de vilains canards communistes qu’il fallait confronter avec nos « alliés » de l’OTAN. Mulcair, quant à lui, continuait de répéter les balivernes à propos d’Israël comme une démocratie se défendant contre des barbares.

Je ne sais pas si Jagmeet Singh a les mêmes vues, puisqu’il n’en a jamais parlé. Yves-François Blanchet non plus.

Mais les faits sont têtus. Par son appartenances aux circuits du capitalisme néolibéral via le G7, l’OTAN, l’OCDE, le Canada mondialisé prend des décisions chaque jour et chaque heure pour maintenir cet ordre impérial ébréché. Ses politiques économiques sont en grande partie déterminées par des institutions comme le FMI, la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du Commerce, où il constitue, avec les États-Unis, un bloc hostile à toutes réformes. Y compris, récemment, pour empêcher, en défense du Big Pharma, la levée des brevets sur les vaccins anti-COVID qui auraient pu sauver des millions de vie. Le Canada soutient tous les pays qui sont soumis à cet ordre impérial et cherche à nuire aux récalcitrants, y compris par l’agression et l’occupation militaires..

Cela ne se peut pas que des gens intelligents (je ne parle pas de Maxime Bernier) ne soient pas conscients de l’imbrication économique, politique, sécuritaire entre le Canada et les grands leviers occidentaux.

Alors pourquoi ils n’ont rien dit ? Poser la question, c’est un peu y répondre. Ces partis fonctionnent sur un consensus implicite, non avoué et non avouable, à l’effet que le néolibéralisme militarisé doit être préservé coûte que coûte. Quitte à verser quelques larmes de crocodiles de temps en temps, surtout si cela leur permet de diaboliser la Chine.