Égypte : les logiques sociales du chaos politique

Par Mis en ligne le 16 décembre 2012

Presque deux ans après le sur­gis­se­ment de la révo­lu­tion en jan­vier 2011, les der­niers évé­ne­ments de cette fin de mois de novembre et de début décembre 2012 montrent un pou­voir de Morsi et des Frères Musulmans for­te­ment contesté par la rue et par une large frac­tion de l’appareil judi­ciaire, lais­sant place au sommet à un chaos poli­tique mani­feste. Ces évé­ne­ments entrent en réso­nance au même moment avec ceux de Tunisie, où les mani­fes­tants récla­mant des emplois à Siliana exigent pour cela la démis­sion du gou­ver­neur d’Ennahda, après la chute récente de celui de Sidi Bouzid pour les mêmes rai­sons. Cette contes­ta­tion des pou­voirs isla­mistes sur fond d’effervescence sociale peut sur­prendre, tant les médias, en nous accou­tu­mant ici à l’idée que la révo­lu­tion était, sinon morte, du moins mou­rante sous l’étouffoir d’un hiver isla­miste, ont occulté les très nom­breuses luttes sociales qui n’ont qua­si­ment pas cessé dans ces deux pays depuis les chutes de Moubarak et Ben Ali.

Il faut dire que la grille de lec­ture de bien des com­men­ta­teurs se limite le plus sou­vent à l’opposition islam-laï­cité ou démocratie/​dictature pour le monde arabe, en ajou­tant pour l’Égypte celle qui oppose les Frères Musulmans à l’armée. Ce qui occulte la lutte de classe. Or cette der­nière, par son impor­tance et sa constance, pèse consi­dé­ra­ble­ment au quo­ti­dien sur la vie poli­tique, modi­fie les rela­tions de l’islam à la laï­cité, de la démo­cra­tie à la dic­ta­ture et les alliances au sommet, qu’elles se nouent entre l’armée et les Frères Musulmans en Egypte, ou au sein de la Troïka en Tunisie.

Mais plus que cela, au fur et à mesure que les illu­sions sur les pro­messes de l’islam poli­tique ou de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive s’usent, ces luttes sociales – qui ne portent pas seule­ment sur des ques­tions éco­no­miques mais posent aussi depuis long­temps des ques­tions poli­tiques – menacent les auto­ri­tés du spectre d’une deuxième révo­lu­tion, clai­re­ment sociale celle-là. Et c’est cette menace qui est la cause de cette fébri­lité au sommet depuis des mois avec ses très nom­breux retour­ne­ments de situa­tion et du chaos poli­tique tout par­ti­cu­liè­re­ment en Égypte. C’est ce que nous essaie­rons de décryp­ter spé­ci­fi­que­ment pour ce der­nier pays dans cet article autour des évé­ne­ments récents de novembre et décembre 2012.

Un nombre record de grèves

Les auto­ri­tés ont recensé 2 000 grèves en Égypte sur les deux der­niers mois (sep­tembre et octobre 2012) dont, pour ce qui a été comp­ta­bi­lisé par le Centre Égyptien pour les Droits Économiques et Sociaux, 300 grèves et mani­fes­ta­tions dans la seule pre­mière moitié de sep­tembre. Le patro­nat égyp­tien se conso­lait pour sa part d’une baisse de 25 à 20% des entre­prises pri­vées en grève en novembre. Ce qui reste tou­te­fois consi­dé­rable. Le nombre de grèves qui ont marqué les deux ans de la révo­lu­tion est le plus impor­tant de toute l’histoire de l’Égypte et la vague de cet automne/​hiver 2012 figure parmi une des plus impor­tantes1. Et cela alors que les grèves sont lour­de­ment cri­mi­na­li­sées. De nom­breux syn­di­ca­listes sont condam­nés à la prison et les amendes qui frappent les gré­vistes pou­vant aller jusqu’à 50 000 euros, soit l’équivalent de 100 ans de tra­vail car on ne gagne sou­vent guère plus de 50 euros par mois.

Ces grèves sont sou­vent par­tielles, locales, quelque fois géné­ra­li­sées à toute une pro­fes­sion, ou illi­mi­tées comme celle des méde­cins du sec­teur public qui a com­mencé le 1er octobre et qui dure tou­jours. Parfois encore, elles menacent de prendre un carac­tère de grève géné­rale, sans tou­te­fois avoir jamais atteint ce palier. Cependant, c’est cette menace qui a été la cause de la chute de Moubarak. Ces grèves sont éco­no­miques, portent sur des aug­men­ta­tions de salaires, l’embauche des pré­caires, par­fois la natio­na­li­sa­tion, mais depuis le début ont eu un carac­tère poli­tique, exi­geant sou­vent que les direc­teurs de sites ou de ser­vices, à tous les niveaux, soient “déga­gés” comme Moubarak l’avait été.

Ainsi les employés du métro du Caire viennent tout juste d’obtenir en ce mois de novembre le limo­geage de leur direc­teur. Ainsi, les sala­riés des entre­prises sous com­man­de­ment mili­taire (l’armée pos­sède de 20 à 40% de l’économie) exigent que plus aucun offi­cier ne par­ti­cipe à aucune ins­tance de direc­tion quelle qu’elle soit. De plus, ces grèves s’accompagnent sou­vent de la part des gré­vistes, mais aussi de la popu­la­tion, de blo­cages de routes, voies fer­rées, admi­nis­tra­tions, com­mis­sa­riats de police, minis­tères, ainsi que d’occupations de lieux publics, d’attaques de bâti­ments d’État au cock­tail Molotov, de séques­tra­tion de res­pon­sables, de boy­cott de paie­ment des fac­tures d’eau ou d’électricité, d’émeutes, etc. Les classes popu­laires montrent dans les faits qu’ils veulent com­plé­ter la révo­lu­tion de jan­vier 2011 qui avait “dégagé” Moubarak en déga­geant cette fois tous les petits Moubarak, de tous les types, à tous les éche­lons et dans tous les sec­teurs parce qu’au fond rien n’a changé pour elles, sinon ce droit de le dire.

Au fil du temps, ces luttes qui ne cessent pas, font naître une nou­velle géné­ra­tion de mili­tants ouvriers. On est ainsi passé de 4 syn­di­cats indé­pen­dants du pou­voir avant la chute de Moubarak à 800 aujourd’hui regrou­pant plus de 3 mil­lions de sala­riés. Or ces mili­tants, qua­si­ment sans aucun droit syn­di­cal sinon celui obtenu par le rap­port de force, ris­quant la prison ou la vie, ont vite com­pris qu’ils ne se heurtent pas qu’à leur propre patron mais au gou­ver­ne­ment et à l’État, tout en se frot­tant aux autres classes sociales qui, d’une manière ou d’une autre, occupent aussi l’espace de la contes­ta­tion.

La situa­tion rend ces classes popu­laires de plus en plus dis­po­nibles pour une conscience poli­tique radi­cale. Aux pré­si­den­tielles de juin 2012, le mou­ve­ment ouvrier pré­sen­tait deux can­di­dats pen­dant que le can­di­dat socia­liste (nas­sé­rien) sur­pre­nait tout le monde en fai­sant le meilleur résul­tat de tous les can­di­dats dans les grandes villes et les quar­tiers popu­laires jadis acquis aux isla­mistes. On peut mesu­rer une des expres­sions de cette matu­ra­tion dans la for­ma­tion par les sup­por­teurs Ultra des clubs de foot, d’un nou­veau parti des « Ultras de la place Tahrir« , féroces enne­mis de l’armée et des Frères, fers de lance de la révo­lu­tion, accla­més par­tout où ils se pré­sentent et se réfé­rant clai­re­ment aux “tra­vailleurs”.

Il ne fait pas de doute que cette nou­velle géné­ra­tion de jeunes mili­tants “ouvriers” révo­lu­tion­naires inquiète le pou­voir qui com­prend bien que le socia­lisme nas­sé­rien très ins­ti­tu­tion­nel risque bien de n’être qu’une étape vers davan­tage de radi­ca­lité. D’autant plus que si, jusqu’à pré­sent, la ques­tion démo­cra­tique a tenu le devant de la scène révo­lu­tion­naire, aujourd’hui, pour la majo­rité des égyp­tiens, peu importe la forme du régime – par­le­men­taire, pré­si­den­tiel, civil ou théo­cra­tique. Ils voient la cor­rup­tion par­tout et sont d’abord et avant tout anxieux de la quête de leur gagne-pain, d’une vie digne et d’une jus­tice sociale pour laquelle ils payent de leur vie.

Face à la montée populaire, les Frères Musulmans à la manoeuvre

La pous­sée popu­laire et sa recherche d’une expres­sion poli­tique

Jusqu’aux élec­tions pré­si­den­tielles de juin 2012, les grèves et mani­fes­ta­tions ont conti­nué sans fai­blir, y com­pris dans la volonté poli­tique mani­fes­tée dans nombre d’entre elles à déga­ger les petits Moubarak, mais sans tou­te­fois trou­ver d’expression poli­tique natio­nale. Or au pre­mier tour des pré­si­den­tielles, non seule­ment les dif­fé­rents can­di­dats révo­lu­tion­naires obtinrent plus de 40% des suf­frages, mais H. Sabbahi, socia­liste révo­lu­tion­naire nas­sé­rien, est arrivé troi­sième, et très lar­ge­ment pre­mier dans les quar­tiers popu­laires et les grandes villes malgré les fraudes mas­sives2. Le vote isla­miste, lui, s’est écroulé, pas­sant de 70% aux légis­la­tives de l’hiver 2011 à 25% pour les Frères Musulmans. Le mou­ve­ment popu­laire trou­vait, par le succès de H. Sabbahi, une pre­mière expres­sion, même défor­mée, de ses inté­rêts poli­tiques propres.

Pour essayer d’enrayer cette évo­lu­tion, les mili­taires ten­tèrent un coup d’État fin juin. Craignant cepen­dant, au vu des réac­tions de la rue, de déclen­cher une deuxième insur­rec­tion popu­laire, ils n’osèrent pas aller jusqu’au bout. C’est alors qu’en com­pli­cité avec les Frères Musulmans, ils choi­sirent le vain­queur du second tour, Morsi, can­di­dat des Frères Musulmans. Ce der­nier coha­bita quelques temps avec le CSFA (Conseil Supérieur des Forces Armées) puis, le 12 août, tou­jours en lien étroit avec l’armée, pro­céda au limo­geage de quelques ministres-géné­raux, don­nant l’impression par cet appa­rent coup de force, de satis­faire aux exi­gences popu­laires qui récla­maient depuis février 2011 la mise à bas du régime mili­taire. Il faut dire que le temps leur était compté car, le 24 août, était annon­cée une mani­fes­ta­tion mas­sive pour faire tomber le pou­voir isla­mico-mili­taire.

La manœuvre fit illu­sion un moment mais ce n’était qu’un sursis. Le mou­ve­ment social redou­blant d’énergie à la ren­trée sco­laire en sep­tembre, le pou­voir, à nou­veau menacé, a alors tenté d’user du déri­va­tif reli­gieux au tra­vers de quelques imams, lan­çant la cam­pagne contre le film “l’innocence des Musulmans”. Mais la com­bine fit long-feu, n’entraînant que quelques mil­liers de mani­fes­tants, même si ici, elle fut relayée avec gour­man­dise par les médias occi­den­taux. Le nou­veau pou­voir des Frères Musulmans sem­blait déjà pas­sa­ble­ment décon­si­déré et la ficelle reli­gieuse assez usée.En effet, le 9 octobre, une mani­fes­ta­tion célé­brait l’alliance coptes-musul­mans contre la haine reli­gieuse. Le 10, les sup­por­teurs de foot “Ultra”, fers de lance des affron­te­ments de rue avec le pou­voir, récla­maient la démis­sion de leurs diri­geants cor­rom­pus. Le 11, ils mar­chaient sur le palais pré­si­den­tiel afin d’exiger jus­tice pour 70 de leurs membres assas­si­nés à Port Saïd et s’associaient à l’appel de 13 orga­ni­sa­tions socia­listes, ouvrières, démo­crates ou libé­rales à mani­fes­ter le 12 octobre pour deman­der des comptes au gou­ver­ne­ment après 100 jours de pou­voir.

Pour tenter de frei­ner ce mou­ve­ment, le 8 octobre, le pré­sident Morsi, amorça sa poli­tique qui trou­vera son apogée avec le décret pré­si­den­tiel du 22 novembre. Il amnis­tia les per­sonnes arrê­tées pour la défense de la révo­lu­tion avant juin 2012. Le 10, il se saisit de l’émotion pro­vo­quée par l’acquittement des res­pon­sables de la “bataille des cha­meaux” où des cha­me­liers à la solde de Moubarak avaient atta­qué la place Tahrir, pour détour­ner la colère contre les res­pon­sables de l’ancien régime acquit­tés en pro­met­tant qu’il les ferait reju­ger. Enfin il ten­tait de “démis­sion­ner” le pro­cu­reur géné­ral d’Égypte consi­déré comme ayant failli dans le procès des cha­me­liers tout en appe­lant lui aussi à la légi­ti­mité de la rue en pro­po­sant aux Frères d’occuper aussi la rue. Mais le 12 octobre, les Frères Musulmans étaient chas­sés de la place Tahrir par les mani­fes­tants à coups de pierres et les ouvriers de l’immense entre­prise de céra­mique Cléopatra de Sokhna, blo­quaient leur usine en se sai­sis­sant d’Abul Enein, le direc­teur et aussi le finan­cier de la bataille des cha­meaux, mon­trant ainsi ce qu’ils enten­daient par jus­tice.

Le 17 novembre un fait divers indi­gna toute l’Égypte. Un train per­cu­tant un bus, pro­vo­qua la mort de nom­breux enfants, révé­lant l’état de déla­bre­ment des ser­vices publics. Morsi négli­gea d’aller à l’enterrement des vic­times alors que les Frères Musulmans ne sont pas avares de céré­mo­nies funé­raires pour leurs membres sys­té­ma­ti­que­ment pré­sen­tés comme “mar­tyrs”. Le 18 novembre, en mémoire des 45 mani­fes­tants tués et des 1500 bles­sés un an aupa­ra­vant, notam­ment rue Mohamed Mahmoud, lorsque le peuple égyp­tien s’était opposé dans la rue à une pre­mière ten­ta­tive de coup d’Etat consti­tu­tion­nel de l’armée, des mil­liers de mani­fes­tants repre­naient le chemin de la rue Mohamed Mahmoud et ten­taient d’en enle­ver les énormes blocs de béton qui la barrent pour blo­quer l’accès au minis­tère de l’intérieur. Comme un an aupa­ra­vant, les affron­te­ments recom­men­çaient mais cette fois avec des forces poli­cières aux ordres des Frères Musulmans. C’étaient les pre­miers affron­te­ments vio­lents entre la révo­lu­tion et les Frères Musulmans, révé­lant le fossé qui s’était creusé entre le peuple et les isla­mistes, et le feu qui cou­vait depuis des mois.

Le pou­voir poli­tique accen­tue sa déma­go­gie contre le pou­voir judi­ciaire et se met en consé­quence au dessus des lois

Alors qu’on comp­tait déjà des cen­taines de bles­sés, sur fond de mou­ve­ments sociaux inces­sants exi­geant de déga­ger les petits Moubarak, le pou­voir a tenté de détour­ner la colère en ampli­fiant ses attaques contre le pou­voir judi­ciaire. En révo­quant le Procureur Général Abdel Méguid Mahmoud, qui refu­sait de se lais­ser démis­sion­ner, Morsi espé­rait récu­pé­rer l’indignation qu’avait pro­vo­qué le ver­dict du procès très média­tisé des cha­me­liers, sym­bo­li­sant de fait tous les procès inten­tés contre le camp Moubarak, des res­pon­sables du Ministère de l’Intérieur ou des poli­ciers qui se sont presque tous soldés par la relaxe des accu­sés. Et notam­ment le der­nier d’entre eux, le 22 novembre où tous les poli­ciers accu­sés ont été acquit­tés. En réponse à ce der­nier procès, Morsi posait son décret consti­tu­tion­nel avec comme pre­mier point :

Toutes les enquêtes sur le meurtre de mani­fes­tants ou sur l’utilisation de la vio­lence ou de la bru­ta­lité à l’égard des mani­fes­tants seront recon­duites. Les res­pon­sables poli­tiques et exé­cu­tifs de l’ancien régime qui sont impli­qués dans ces cas seront reju­gés, confor­mé­ment à la Loi sur la pro­tec­tion de la révo­lu­tion et d’autres lois”.

Par la suite, dans sa décla­ra­tion consti­tu­tion­nelle, Morsi a promis des pen­sions com­plé­men­taires à tous ceux, et leurs familles, qui ont été griè­ve­ment bles­sés pour la révo­lu­tion. Puis il a mis l’Assemblée Constituante et le Sénat à l’abri d’une dis­so­lu­tion par la Haute Cour Constitutionnelle. Celle-ci a en effet dis­sous en avril 2012 la pre­mière Assemblée Constituante lar­ge­ment domi­née par les isla­mistes puis dis­sous à nou­veau en juin le Parlement à majo­rité isla­miste. Des rumeurs insis­tantes fai­saient état d’une pro­chaine inva­li­da­tion de la deuxième Assemblée Constituante dési­gnée en juin 2012 car elle a été nommée par les membres d’un par­le­ment qui a été jugé lui-même incons­ti­tu­tion­nel, puis enfin la dis­so­lu­tion du Sénat à majo­rité isla­miste.

Début novembre, cette pos­si­bi­lité sem­blait confir­mée par le fait que les repré­sen­tants coptes et plu­sieurs libé­raux avaient claqué la porte de la deuxième Assemblée Constituante, accu­sant les isla­mistes de vou­loir pro­po­ser une Constitution sans réelle concer­ta­tion et avec de trop nom­breuses réfé­rences à l’Islam. Le 22 novembre, il n’y a plus que des isla­mistes dans l’Assemblée consti­tuante. Or si la Haute Cour dis­sol­vait l’Assemblée Constituante, la situa­tion serait com­plè­te­ment blo­quée pour les isla­mistes, puisqu’il n’y a plus de dépu­tés pour nommer de nou­veaux membres de la Constitution et qu’on attend d’avoir une consti­tu­tion pour orga­ni­ser de nou­velles élec­tions par­le­men­taires. Le point 2 du décret consti­tu­tion­nel de Morsi annonce alors :

Aucune des décla­ra­tions consti­tu­tion­nelles, lois et décrets pris depuis que le Président Morsi a pris le pou­voir le 30 Juin 2012 ne peuvent être portés en appel ou révo­qués par toute per­sonne ou un orga­nisme poli­tique ou gou­ver­ne­men­tal jusqu’à ce qu’une nou­velle consti­tu­tion ait été rati­fiée et un nou­veau par­le­ment élu”.

Morsi, le Sénat et l’Assemblée Constituante échappent donc au contrôle de la jus­tice. Puis, devant rendre une consti­tu­tion avant le 1er décembre, l’Assemblée Constituante fina­lise sa rédac­tion, la soumet au vote interne le jeudi 29 novembre puis annonce un réfé­ren­dum popu­laire pour l’avaliser ou non, dans la quin­zaine sui­vante, le 15 décembre.

Le peuple révolutionnaire cherche sa voie

Le pou­voir judi­ciaire et la révo­lu­tion refusent de plier

Mais dès le len­de­main du décret pré­si­den­tiel, les mani­fes­ta­tions de colère contre ce coup de force viennent s’ajouter aux mani­fes­tants de la rue Mohamed Mahmoud et n’ont pas cessé pas jusqu’au 5 décembre, date à laquelle nous écri­vons. Elles ont ainsi ras­sem­blé quo­ti­dien­ne­ment des cen­taines de mil­liers de mani­fes­tants dans toute l’Égypte, en par­ti­cu­lier les 27 novembre et les 1er et 4 décembre. Le 27 novembre, dans la plu­part des villes du pays, les mani­fes­tants accusent Morsi de vou­loir ins­tau­rer une nou­velle dic­ta­ture. Il est conspué, assi­milé à un pha­raon, un fas­ciste, cari­ca­turé sous les traits de Morsilini. De nom­breux locaux des Frères Musulmans sont atta­qués et brûlés, un membre de la confré­rie est même tué, en même temps que les pre­miers slo­gans de la révo­lu­tion réap­pa­raissent : “pain, jus­tice sociale et liberté” ou “le peuple veut la chute du régime”. En ten­tant d’assimiler tout le pou­voir judi­ciaire au camp Moubarak afin d’éviter la dis­so­lu­tion par ce der­nier des ins­ti­tu­tions qui lui sont acquises, Morsi commet une erreur.

Certains des hauts magis­trats comme le pro­cu­reur géné­ral ou le pré­sident du “Club des Juges”, Zend, sont dans le camp Moubarak. Mais c’est loin d’être une règle géné­rale : nombre d’entre eux ont en effet mené depuis les années 1980 un combat pour l’indépendance du pou­voir judi­ciaire contre le pou­voir poli­tique et Moubarak. De 2000 à 2008 par exemple, ils ont pré­sidé l’instance la plus repré­sen­ta­tive de cette pro­fes­sion : le “Club des Juges”. Celui-ci s’est fait par­ti­cu­liè­re­ment connaître en par­ti­ci­pant autour de 2005 aux ini­tia­tives de “kifaya” (« ça suffit »), le mou­ve­ment qui ani­mait à ce moment la contes­ta­tion démo­cra­tique de la dic­ta­ture et dont bien des membres sont des figures aujourd’hui du mou­ve­ment démo­cra­tique révo­lu­tion­naire. De plus, les juges ont en Égypte un poids social très impor­tant du fait qu’il n’y a guère d’Etat social et pas d’autre recours que la jus­tice en cas de dif­fi­culté ou de litige.

Ainsi le sym­bole de l’indépendance du sys­tème judi­ciaire à l’égard du pou­voir poli­tique, sous la domi­na­tion de Moubarak hier ou de Morsi aujourd’hui, repré­sente une part de la révo­lu­tion démo­cra­tique. Morsi, en se met­tant au dessus du pou­voir judi­ciaire, n’a pas fait qu’attaquer une jus­tice aux ordres de Moubarak ; il a éga­le­ment insulté l’indépendance judi­ciaire et fait porter un doute sur l’honnêteté de ses attaques contre le clan Moubarak, deve­nant ainsi aux yeux de beau­coup un apprenti dic­ta­teur. C’est pour­quoi, on a pu voir en par­ti­cu­lier le 27 novembre de nom­breuses femmes voi­lées et des imams ou autres res­pon­sables reli­gieux par­ti­ci­per aux mani­fes­ta­tions anti-Morsi aux cris de “Morsi dégage” ou “A bas le nou­veau pha­raon”.

Le “Club des Juges” entraî­nant la grande majo­rité des juges a dés lors appelé à la grève illi­mi­tée des cours de jus­tice jusqu’au retrait du décret. Cette résis­tance a immé­dia­te­ment trouvé un écho popu­laire, d’abord dans le milieu judi­ciaire (juges, avo­cats et étu­diants), les cours de jus­tice se met­tant très lar­ge­ment en grève, mais aussi chez les artistes ou dans la presse dont on vit des cor­tèges pro­fes­sion­nels les 27 novembre et 1er décembre. La presse se sent elle aussi mena­cée, voyant dans la remise en cause l’indépendance du sys­tème judi­ciaire, l’annonce de la fin de la liberté d’expression et de l’indépendance de la presse si chè­re­ment acquises en jan­vier 2011, et qu’un har­cè­le­ment de la part des isla­mistes a mis à mal dès juin 2012. Aussi la presse annonça une grève de toute la pro­fes­sion pour le mardi 4 décembre. Il en va de même pour les artistes, sur les­quels la cen­sure moyen­âgeuse des isla­mistes a com­mencé à peser, à tra­vers l’interdiction de cer­taines de leurs œuvres. Enfin l’écho de la fronde des juges fut plus lar­ge­ment entendu par tous ceux à qui la dic­ta­ture fait hor­reur à com­men­cer par les “Ultras” et tous ceux dans les classes popu­laires dont les 100 jours de Morsi avaient prouvé qu’ils ne feraient rien pour elles sinon leur envoyer sa police lors de leurs grèves et mani­fes­ta­tions pour un emploi ou des salaires décents. En outre, Morsi se met­tait à dos d’une part les sala­riés en pré­pa­rant des mesures coer­ci­tives contre le droit de grève et d’autre part les nou­veaux syn­di­cats indé­pen­dants, en ten­tant d’en reprendre le contrôle, puis en relan­çant le syn­di­cat haï de Moubarak, rem­pla­çant sim­ple­ment ses affi­dés par des membres des Frères Musulmans.

Aussi le 27 novembre, alors que des affron­te­ments vio­lents oppo­saient les mani­fes­tants d’un côté, la police et les Frères Musulmans de l’autre dans les rues des grandes villes, la place Tahrir retrou­vait en quelques sorte l’ambiance de fête joyeuse, la com­mu­nion des dif­fé­rentes classes popu­laires des pre­miers jours, Morsi ayant réussi à uni­fier contre lui la révo­lu­tion sociale et la révo­lu­tion démo­cra­tique. Bien des bour­geois des­cen­daient dans la rue contre l’obscurantisme reli­gieux, alors qu’ils n’y étaient plus retour­nés depuis les 18 jours de la chute de Moubarak, ne vou­lant pas encou­ra­ger par leur pré­sence cette révo­lu­tion sociale gron­dante qui s’attaquait à leurs reve­nus et mena­çait leur pro­priété.

Les effets de la rup­ture entre révo­lu­tion démo­cra­tique et révo­lu­tion sociale

Bien sûr, des par­ti­sans du sys­tème Moubarak se sont aussi saisi de la situa­tion pour mani­fes­ter… pour la pre­mière fois de leur vie. Tel le pré­sident actuel du “Club des Juges” qui avait réussi à délo­ger les juges démo­crates de sa direc­tion en 2009. On peut aussi faci­le­ment ima­gi­ner que bien des membres du PND (l’ancien parti de Moubarak) ou de l’armée, peu convain­cus par la stra­té­gie d’effacement et de sou­tien du CSFA (Conseil Supérieur des Forces Armées) aux Frères Musulmans, ont vu une occa­sion d’affaiblir leurs frères enne­mis.

On a ainsi pu voir Amr Moussa, ancien ministre de Moubarak et pré­sident de la Ligue Arabe, jurer aux côtés du libé­ral El Baradei et du socia­liste nas­sé­rien H. Sabbahi (le plus applaudi place Tahrir), réunis dans un nou­veau Front de Salut National, qu’ils ne quit­te­raient pas la place Tahrir tant que le décret pré­si­den­tiel ne serait pas retiré. Par cette alliance, les libé­raux et socia­listes nas­sé­riens mon­traient qu’ils pré­fé­raient l’entente avec des anciens du régime Moubarak plutôt qu’avec les élé­ments les plus radi­caux qui ont émergé du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire égyp­tien. C’est ce qui a permis à Morsi d’affirmer aus­si­tôt que les mani­fes­tants étaient des com­plices des “feloul” (les par­ti­sans de Moubarak) ou mani­pu­lés par eux, ciblant par­ti­cu­liè­re­ment Amr Moussa voire El Baradei.

D’autant plus qu’après la pre­mière jour­née de mani­fes­ta­tions du 27 novembre, à laquelle l’irruption popu­laire avait donné une tona­lité sociale et radi­cale, exi­geant clai­re­ment la chute du régime et le départ de Morsi, très rapi­de­ment une grande partie de la presse, bien des intel­lec­tuels et artistes ainsi que les res­pon­sables poli­tiques libé­raux mais aussi les socia­listes nas­sé­riens et bien d’autres, met­taient tout leur poids dans la balance pour cana­li­ser le mou­ve­ment vers la seule exi­gence du retrait du décret pré­si­den­tiel. On vit ainsi Sabbahi décla­rer res­pec­ter l’élection “démo­cra­tique” de Morsi. Mais en aban­don­nant ainsi la révo­lu­tion sociale, la révo­lu­tion démo­cra­tique per­dait alors une grande partie de son élan. C’est pour­quoi, aux mani­fes­ta­tions anti-Morsi du 1er décembre, malgré le large sou­tien de la presse, on a assisté à un léger recul de par­ti­ci­pa­tion, la tona­lité domi­nante pas­sant de “pain et jus­tice sociale” à “retrait du décret”. Dès lors éga­le­ment, le carac­tère anti-Morsi et Frères Musulmans des mani­fes­ta­tions pre­nait un sens anti-reli­gieux, plutôt que celui d’une contes­ta­tion de la poli­tique des reli­gieux.

Cela a pro­vo­qué deux réac­tions :

  • D’une part au sein du mou­ve­ment de contes­ta­tion, où sur­gis­saient des ban­de­roles pro­cla­mant “ni Morsi ni feloul” et où la jeu­nesse des partis membres du Front de Salut National décla­rait rompre avec ces partis du fait de leur alliance avec les “feloul”. Cela sans parler de l’attitude d’un cer­tain nombre de mou­ve­ments de démo­crates ou socia­listes révo­lu­tion­naires, qui ont dénoncé le faux cli­vage laïc/​religieux.
  • D’autre part au sein des Frères Musulmans. Rassurés par l’allégeance des diri­geants libé­raux à la légi­ti­mité élec­to­rale de Morsi, c’est-à-dire par la rup­ture de la révo­lu­tion démo­cra­tique avec la révo­lu­tion sociale, et donc par cette soli­da­rité de fond entre eux et les les libé­raux contre le peuple des grèves, ils en ont pro­fité pour reprendre l’initiative. Ils se sont ainsi appuyés sur leur déma­go­gie anti-feloul pour tenter de rega­gner les faveurs de la popu­la­tion, pro­po­sant tout à la fois le 2 décembre une contre-mani­fes­ta­tion de sou­tien à Morsi et à ses mesures, puis orga­ni­sant à partir du 3 décembre l’encerclement du siège de la Haute Cour Constitutionnelle pour l’empêcher de siéger et donc de pro­non­cer l’inconstitutionnalité du Sénat, de l’Assemblée Constituante et par là, des décrets Morsi. Enfin, ils ont lancé un appel au peuple à se faire juge lui-même par réfé­ren­dum le 15 décembre, pour ou contre le décret pré­si­den­tiel. Le fond de leur argu­men­ta­tion s’adressant tout à la fois à la révo­lu­tion au nom de l’épuration des pro-Moubarak du sys­tème judi­ciaire et à la contre révo­lu­tion par la défense de la bonne marche des affaires du pays, pré­senté comme bloqué par les “feloul” et leurs nou­veaux alliés du sys­tème judi­ciaire.

De fait, les juges et les libé­raux n’avaient plus le choix que d’en appe­ler à la démo­cra­tie directe du peuple, des grèves et des mani­fes­ta­tions contre la démo­cra­tie indi­recte du réfé­ren­dum (sujette à toutes les tri­che­ries des déten­teurs d’argent), ou de se sou­mettre.

La rue reprend l’initiative

Ils n’ont choisi ni l’un ni l’autre. La Haute cour Constitutionnelle s’est déclaré en grève illi­mi­tée tout en refu­sant de par­ti­ci­per à l’organisation du réfé­ren­dum. La fronde des juges conti­nue mais, en même temps, refuse de s’appuyer sur la force vive du peuple. L’enjeu de la situa­tion au sommet est en effet de savoir si pour les hommes d’affaires – et les amé­ri­cains – le meilleur moyen de faire cesser les troubles est d’abandonner le pou­voir déli­ques­cent des Frères Musulmans ou de les aider à tenir en répri­mant les mani­fes­ta­tions. Les Juges ne sortent donc pas de leur rôle de garant de l’ordre social.

Pour autant, appuyé sur cette fronde judi­ciaire et de manière com­plé­men­taire, le Front de Salut National des libé­raux, de quelques anciens PND et des socia­listes nas­sé­riens, choi­sit le sou­tien du peuple en appe­lant à une marche le 4 décembre sur le palais pré­si­den­tiel à Héliopolis pour inter­pel­ler le pré­sident aux cris de “retire le décret sinon retire-toi”, tout en déniant toute légi­ti­mité au réfé­ren­dum de Morsi. En refu­sant à juste titre de jouer le jeu élec­to­ral des Frères, le Front donne ainsi la pri­mauté à la rue, appuyant par là les mou­ve­ments démo­crates et socia­listes les plus radi­caux.

Bien sûr, ils parlent tou­jours de faire recu­ler Morsi sur le décret, pas de le ren­ver­ser, mais c’est bien la pre­mière fois que le peuple est appelé à mar­cher sur le palais pré­si­den­tiel. Tous les révo­lu­tion­naires qui sou­haitent la chute du régime se sont ainsi emparé de l’appel au 4 décembre, du refus du réfé­ren­dum et de la marche sur le palais, le com­pre­nant comme ils le vou­laient, pour donner encore plus de force aux aspi­ra­tions du peuple de la rue depuis un cer­tain temps : la chute du régime. Le 4 décembre, des cen­taines de mil­liers de mani­fes­tants occupent à nou­veau les rues du Caire, encerclent le palais pré­si­den­tiel, forcent les pre­miers bar­rages poli­ciers et obligent Morsi à une demi-fuite hon­teuse. Ils montrent alors que le pré­sident n’a plus ni le sou­tien popu­laire ni même peut-être celui d’une bonne partie de l’appareil d’État, qui a semblé assez timoré ce jour-là.

Les mani­fes­tants du 4 décembre ont à nou­veau redonné l’initiative à l’opposition et à la démo­cra­tie directe de la rue. Bien sûr, Morsi tente de s’accrocher à la légi­ti­mité élec­to­rale du réfé­ren­dum du 15 décembre mais ce der­nier, au vu de l’ambiance actuelle, pour­rait être vic­time, plus que de l’abstention, d’un boy­cott actif et massif qui le rende sinon impos­sible tout au moins tota­le­ment illé­gi­time. Il lance éga­le­ment à l’assaut ses bandes de nervis le 5 décembre pour éva­cuer les quelques cen­taines de mani­fes­tants qui sont restés devant le palais. Cela pro­voque une mobi­li­sa­tion de très nom­breux mili­tants anti-Morsi qui accourent à Héliopolis défendre leurs cama­rades et entraîne une nuit d’émeutes fai­sant 5 morts et 600 bles­sés.

Morsi s’est ainsi tiré une balle dans le pied. Là où il pou­vait aupa­ra­vant jouer au ras­sem­bleur du peuple léga­le­ment élu et légi­time, il appa­raît aujourd’hui comme un chef de bande et le prin­ci­pal res­pon­sable des vio­lences. Quatre conseillers pré­si­den­tiels démis­sionnent, notam­ment le pré­sident du Comité élec­to­ral que Morsi vient de nommer pour la bonne marche du réfé­ren­dum ainsi que le pré­sident de la TV égyp­tienne. Les locaux des Frères Musulmans sont atta­qués, sac­ca­gés ou brûlés dans de nom­breuses villes comme Ismaïlia, Suez, Alexandrie, Mahalla, etc. Les Frères Musulmans semblent contrô­ler le pays comme le pilote du Titanic avant qu’il ne sombre.

L’opposition libé­rale et démo­cra­tique paraît entre­voir la chute pos­sible du régime des Frères Musulmans – en tous cas son affai­blis­se­ment fatal – et par là sa propre acces­sion pro­chaine aux res­pon­sa­bi­li­tés, tout en ne crai­gnant pas trop encore le camp social en en consta­tant l’immaturité poli­tique. Ainsi conti­nue-t-elle à appe­ler non seule­ment au boy­cott du réfé­ren­dum mais une nou­velle fois à la légi­ti­mité de la démo­cra­tie directe par une grande mani­fes­ta­tion le 7 décembre, tout en disant que Morsi est de plus en plus en train de perdre sa légi­ti­mité élec­to­rale. Elle pré­sente cette mani­fes­ta­tion comme le der­nier aver­tis­se­ment pour reti­rer le décret, celle du “carton rouge”. Elle s’adresse tout à la fois à la rue et au sens des res­pon­sa­bi­li­tés des notables, lais­sant entendre et mena­çant que si Morsi s’entêtait, il por­te­rait, lui, la res­pon­sa­bi­lité de sa chute par la rue et de toutes les consé­quences que cela pour­rait entraî­ner.

Retirer le décret présidentiel ou dégager tous les petits Moubarak ?

Si le régime des Frères Musulmans tom­bait dans la période qui vient au profit des libé­raux appuyés par les démo­crates, on peut ima­gi­ner faci­le­ment toutes les réper­cus­sions sur la Tunisie, qui est en train de prendre le même chemin, sur l’ébranlement de l’Arabie Saoudite, de l’ensemble de la reli­gion et d’ailleurs. Il n’en res­tera pas moins que le nou­veau gou­ver­ne­ment, quel qu’il soit, ne pourra et ne voudra, pas plus que ses pré­dé­ces­seurs, satis­faire les reven­di­ca­tions sociales des classes popu­laires. La révo­lu­tion devra conti­nuer sa marche en avant.

Or si les grandes étapes de la révo­lu­tion se sont bâties depuis deux ans autour des mou­ve­ments sociaux, à com­men­cer par la chute de Moubarak elle-même, ce sont prin­ci­pa­le­ment les objec­tifs démo­cra­tiques – liberté d’expression, de la presse, élec­tions, consti­tu­tion – qui ont occupé jusque là le devant de la scène poli­tique. Et cela bien qu’une grande partie des grèves porte une expres­sion poli­tique forte, appe­lant depuis long­temps à com­plé­ter la révo­lu­tion de 2011 en “déga­geant”, à tous les niveaux de l’État et de l’économie, tous les petits Moubarak.

Le peuple qui avait cru un temps dans l’armée, a rompu psy­cho­lo­gi­que­ment et poli­ti­que­ment avec elle le 9 octobre 2011, lors des mas­sacres de coptes devant le siège de la Télévision. Il a alors mis sa confiance dans la démo­cra­tie élec­to­rale repré­sen­ta­tive et les partis isla­mistes qui lui parais­saient, plus que les autres, porter des valeurs morales d’honnêteté. Mais avec des mani­fes­ta­tions, grèves et luttes qui n’ont jamais cessé, une nou­velle confé­dé­ra­tion syn­di­cale de 3 mil­lions de membres, des col­lec­tifs mul­tiples, des asso­cia­tions de cinéastes, vidéastes, artistes, etc., qui ont modi­fié le pay­sage psy­cho­lo­gique, média­tique, intel­lec­tuel et poli­tique du pays, la partie la plus consciente du peuple a rompu du 25 jan­vier au 11 février 2012, lors de mou­ve­ments encore plus impor­tants qu’un an aupa­ra­vant, avec ses illu­sions sur la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et l’islam poli­tique. Ce que les mani­fes­ta­tions du 27 novembre et 4 décembre 2012 illus­traient encore une fois de manière plus démons­tra­tive.

La nou­velle géné­ra­tion de jeunes mili­tants qui est en train d’apparaître, issue des classes pauvres, des quar­tiers popu­laires, des usines, de cer­tains cercles ouvriers syn­di­caux les plus avan­cés mais aussi des milieux étu­diants et lycéens, cherche dans le pro­gramme socia­liste les outils intel­lec­tuels d’une deuxième révo­lu­tion. Cela est apparu en février 2012 à tra­vers un pre­mier appel des étu­diants aux ouvriers, puis en juin 2012 dans le succès élec­to­ral du socia­liste nas­sé­rien H. Sabbahi, véri­table vain­queur poli­tique de ce scru­tin. Un vote “socia­liste”, l’exigence poli­tique des grèves à “déga­ger les petits Moubarak” à tous les niveaux, une avant-garde cher­chant les voies d’une deuxième révo­lu­tion, le chaos poli­tique au sommet, ceux d’en bas qui ne veulent plus et ceux d’en haut qui ne peuvent plus, n’est-ce pas le germe et les outils d’une marche vers le pou­voir popu­laire ?

L’enjeu tient donc actuel­le­ment dans la capa­cité des mili­tants ouvriers, étu­diants, intel­lec­tuels, Ultra et socia­listes révo­lu­tion­naires à donner à cet objec­tif une poli­tique au quo­ti­dien. Au-delà de la chute du régime actuel, cela implique aujourd’hui la volonté de se faire les porte-parole de l’exigence popu­laire à déga­ger tous les petits Moubarak pour ne pas lais­ser place à la seule déma­go­gie frau­du­leuse des Frères Musulmans. Cela sup­pose éga­le­ment l’appel à la construc­tion de col­lec­tifs popu­laires, à tous les niveaux, du local au natio­nal, visant à donner de la visi­bi­lité, de l’efficacité et de la force à cette exi­gence popu­laire d’une deuxième révo­lu­tion.

Une telle poli­tique porte en elle, au tra­vers de ces col­lec­tifs, ses propres organes de pou­voir popu­laire alors que la machine de l’État com­mence à se grip­per à tous les niveaux. Et on voit à ce qui se passe en Tunisie en cette fin novembre, où les mani­fes­tants asso­cient leurs reven­di­ca­tions éco­no­miques pour l’emploi à celles, poli­tiques, de déga­ger les gou­ver­neurs (comme ils viennent de le faire à Sidi Bouzid ou comme ils le réclament à Siliana), qu’il ne s’agit pas d’une par­ti­cu­la­rité égyp­tienne, mais bien des exi­gences actuelles de la révo­lu­tion sociale, cher­chant sa voie dans les bou­le­ver­se­ments arabes.

Jacques Chastaing
Le 5 décembre 2012.

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Notes

  1. On peut se réfé­rer pour ces grèves en septembre/​octobre à l’article sur l’Égypte publié par la revue Tout Est A Nous du mois de décembre.
  2. A Alexandrie, le fief des isla­mistes, il a fait trois fois plus de voix que le can­di­dat des Frères Musulmans.
12 décembre 2012

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