Education et résistance

Par Mis en ligne le 10 novembre 2010

L’éducation doit être une arme stra­té­gique de résis­tance à l’oppression et le moyen le plus effi­cace pour garan­tir la libé­ra­tion en vue de l’émancipation, car sans édu­ca­tion il y a bien risque d’’aliénation, au sens large que lui don­nait Frantz Fanon, c’est à dire qu’elle est nour­rie par le retard cultu­rel voulu et orga­nisé par les forces qui ont inté­rêt à la pour­suite de la domi­na­tion.

L’éducation atten­due dans le contexte actuel est celle de la rési­gna­tion alors que devrait avec l’éducation se construire des pen­sées qui pensent et sur­tout qui prennent le risque de penser et qui n’auraient pas peur d’être « sur une ligne de sor­cière » comme le sou­ligne Gilles Deleuze.

C’est bien ce qu’avaient com­pris ceux qui ont lutté par la résis­tance armée et poli­tique lors des luttes de libé­ra­tion, et qui ont érigé en prio­rité l’éducation des popu­la­tions. Du Vietnam à l’Algérie, l’alphabétisation et la géné­ra­li­sa­tion de l’enseignement ont été très rapi­de­ment recon­nues en tant que dimen­sions fon­da­trices de la résis­tance à l’oppression.

Ainsi le peuple pales­ti­nien qui figure parmi les peuples les plus alpha­bé­ti­sés et les plus édu­qués n’ignore pas l’importance déci­sive de la for­ma­tion et sur­tout face à un colo­nia­lisme, qui, sous ses formes clas­siques, a pour l’essentiel dis­paru de la sur­face de la pla­nète, sauf en Palestine.

Cette occu­pa­tion-colo­ni­sa­tion, qui a bien senti les dan­gers d’un peuple pales­ti­nien éduqué, tente de régu­liè­re­ment délé­gi­ti­mer l’éducation dis­pen­sée en Palestine. Pour les tenants de cette occu­pa­tion-colo­ni­sa­tion, hier comme aujourd’hui, les stra­té­gies de domi­na­tion s’appuient sur le main­tien des plus larges caté­go­ries des peuples dans l’ignorance et l’obscurantisme. Et si cela ne suf­fi­sait pas, il suffit alors de délé­gi­ti­mer l’éducation dis­pen­sée par le minis­tère de l’éducation pales­ti­nien. L’objectif étant de refu­ser aux Palestiniens de se servir des mêmes réfé­rences que celles uti­li­sées par les autres. Pour l’Etat israé­lien, le « eux, Palestiniens » ne sert qu’à faire exis­ter le « nous, Israéliens ». Il s’agit avant tout de « natu­ra­li­ser » les dif­fé­rences cultu­relles, ce qui n’est ni plus ni moins qu’une démarche repo­sant pré­ci­sé­ment sur les idéo­lo­gies racistes modernes.

La décul­tu­ra­tion et l’ignorance per­mettent aux théo­ri­ciens de la domi­na­tion de jus­ti­fier l’asservissement et la dépos­ses­sion en obli­té­rant la mémoire des peuples et en inter­di­sant la trans­mis­sion de l’histoire et sa connais­sance. Permettez-moi de citer encore Frantz Fanon « Le peuple colo­nisé est idéo­lo­gi­que­ment pré­senté comme un peuple arrêté dans son évo­lu­tion, imper­méable à la raison, inca­pable de diri­ger ses propres affaires, exi­geant la pré­sence per­ma­nente d’une direc­tion.

L’histoire des peuples colo­ni­sés est trans­for­mée en agi­ta­tion sans aucune signi­fi­ca­tion et, de ce fait, on a bien l’impression que pour ces peuples l’humanité a com­mencé avec l’arrivée de ces valeu­reux colons[1]». C’est exac­te­ment la teneur du tris­te­ment célèbre dis­cours pro­noncé à l’Université de Dakar en jan­vier 2007 par le Président Sarkozy. Pour ce porte-parole du néo­co­lo­nia­lisme, l’homme afri­cain, repré­senté de manière aussi fan­tas­ma­go­rique qu’insultante, est un homme arrêté sur le chemin d’une Histoire dans laquelle il ne veut ou ne peut entrer.

Dès lors, l’éducation est aussi un moyen d’émancipation des consciences qui se libèrent de la volonté d’asservissement et de l’oubli imposé en réi­fiant la mémoire qui devient ainsi un enjeu poli­tique majeur jus­ti­fiant à lui seul l’impératif de for­ma­tion et sa géné­ra­li­sa­tion.

Le dis­cours « his­to­rique » des maitres libé­raux du monde n’est pas seule­ment l’expression de leur mépris et de leur igno­rance, très connoté idéo­lo­gi­que­ment, il a une voca­tion claire : celle de sou­te­nir le redé­ploie­ment, sous des formes actua­li­sées, de la domi­na­tion et donc de la fabrique de la mar­gi­na­li­sa­tion, de l’exclusion pour des rai­sons dites de sécu­rité.

Les nou­velles formes d’exploitation et de domi­na­tion faci­li­tées -ou ren­dues pos­sibles- par l’effondrement du socia­lisme bureau­cra­tique à la fin des années quatre-vingt pré­tendent à la seule vali­dité du modèle ultra­li­bé­ral et de la suprême effi­ca­cité du marché qui ne peut sur­vivre sans le sou­tien mili­taire pour vivre dans un soit disant « More safe World » comme l’a si bien dit l’ancien secré­taire géné­ral des Nations Unies !

Le crédo des évan­gé­listes du marché consiste essen­tiel­le­ment en la supré­ma­tie de la loi de la jungle où seuls les plus forts peuvent diri­ger un monde, pour ce faire le rôle de l’Etat doit se réduire à la por­tion la plus congrue pos­sible. Dans ce schéma, le rôle social de l’Etat est ramené à sa plus simple expres­sion, toutes les acti­vi­tés sont mar­chandes par nature, et l’Education en est une des cibles pri­vi­lé­giées.

Les théo­ries ultra­li­bé­rales, pro­pa­gées par le FMI et appli­quées sous sa super­vi­sion tatillonne à la faveur des crises de la dette, ont affecté de très nom­breux pays du sud. Les « condi­tion­na­li­tés » des Programmes d’Ajustement Structurel ont consisté à impo­ser la pri­va­ti­sa­tion, la déré­gle­men­ta­tion et des coupes sombres dans les bud­gets sociaux, ceux de l’éducation et de la santé au pre­mier chef. Les consé­quences de cette poli­tique cri­mi­nelle sont dévas­ta­trices dans des pays déjà très en retard aux plans éco­no­miques et socio­cul­tu­rels. En Afrique, conti­nent martyr à cet égard éga­le­ment, l’analphabétisme de masse bloque le déve­lop­pe­ment et affai­blit gra­ve­ment des socié­tés aux élites trop peu nom­breuses. Seuls ceux qui peuvent payer une édu­ca­tion privée peuvent espé­rer un avenir moins sombre, les autres sont livrés au char­la­ta­nisme et aux sectes religieuses…Les peuples sans for­ma­tion sont les plus vul­né­rables à toutes les mani­pu­la­tions. Les recettes du FMI, appli­quées avec constance en Haïti par exemple, font que la popu­la­tion de ce pays, qui pro­duit de très brillants intel­lec­tuels, est anal­pha­bète à 85%; sur 1 000 enfants entrant dans le cycle sco­laire, seul 1,7% arrive à l’université. Ce mons­trueux gâchis explique pour une large part l’interminable tra­gé­die de ce pays.

Face aux agis­se­ments des gen­darmes du libé­ra­lisme, la mobi­li­sa­tion de tous est indis­pen­sable. Si la for­ma­tion et l’éducation ne suf­fisent pas à éman­ci­per les peuples, elles sont les préa­lables à une libé­ra­tion véri­table. Encore faut-il que l’éducation trouve ses racines dans la culture et l’histoire du pays et se fonde sur des prin­cipes moraux et poli­tiques clai­re­ment défi­nis. Le colo­nia­lisme, qui n’a formé que ceux dont il avait besoin pour main­te­nir et repro­duire sa domi­na­tion, ins­pire ceux qui, aujourd’hui, tentent de former des élites contre les peuples. L’éducation pour le peuple et au ser­vice de tous est la réponse à ces manœuvres. L’exigence d’une édu­ca­tion obli­ga­toire géné­ra­li­sée, mas­sive et à la portée de tous est le pré-requis absolu à l’édification d’une société plus juste et plus humaine.

* Allocution pro­non­cée dans le cadre du Forum mon­dial l’éducation en Palestine, 30 octobre 2010. Mireille Fanon Mendes France est de la Fondation Frantz Fanon et de l’Union juive pour la paix


[1] In L’An V de la révo­lu­tion algé­rienne (1959) éd. La Découverte, 2001, p. 176

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