Écosocialisme et planification démocratique

Par Mis en ligne le 11 octobre 2010

S’il est impos­sible d’appliquer des reformes au capi­ta­lisme afin de mettre les béné­fices au ser­vice de la survie humaine, quelle alter­na­tive existe-t-il si ce n’est d’opter pour un genre d’économie pla­ni­fiée au niveau natio­nal et inter­na­tio­nal ? Des pro­blèmes tels que le chan­ge­ment cli­ma­tique néces­sitent « la main visible » de la pla­ni­fi­ca­tion directe […]. Au sein du capi­ta­lisme, nos diri­geants cor­po­ra­tistes ne peuvent abso­lu­ment pas s’empêcher de prendre sys­té­ma­ti­que­ment des déci­sions sur l’environnement et l’économie qui sont erro­nées, irra­tion­nelles et, en fin de compte, sui­ci­daires au niveau mon­dial étant donné la tech­no­lo­gie qu’ils ont à leur dis­po­si­tion. Alors, quel autre choix avons-nous si ce n’est d’envisager une véri­table alter­na­tive éco­so­cia­liste ?

— Richard Smith [1]

L’écosocialisme a pour objet de four­nir une alter­na­tive de civi­li­sa­tion radi­cale à ce que Marx appe­lait « le pro­grès des­truc­tif » du capi­ta­lisme [2]. C’est un choix qui pro­pose une poli­tique éco­no­mique visant les besoins sociaux et l’équilibre éco­lo­gique, et donc fondée sur des cri­tères non moné­taires et extra éco­no­miques. Les argu­ments essen­tiels qui le sou­tiennent ont leurs ori­gines dans le mou­ve­ment éco­lo­gique ainsi que dans la cri­tique mar­xiste de l’économie poli­tique. Cette syn­thèse dia­lec­tique – envi­sa­gée par un large spectre d’auteurs, d’André Gorz à Elmar Altvater, James O’Connor, Joel Kovel et John Bellamy Foster – est à la fois une cri­tique de « l’écologie de marché » qui s’adapte au sys­tème capi­ta­liste, et du « socia­lisme pro­duc­ti­viste » qui reste indif­fé­rent à la ques­tion des limites de la nature.

Selon O’Connor, le but du socia­lisme éco­lo­gique est une nou­velle société fondée sur la ratio­na­lité éco­lo­gique, le contrôle démo­cra­tique, l’égalité sociale et la supré­ma­tie de la valeur d’usage sur la valeur d’échange [3]. J’ajouterais les condi­tions sui­vantes afin d’atteindre ces objec­tifs : a) la pro­priété col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion (le terme « col­lec­tif » ici signi­fie pro­priété publique, com­mu­nau­taire ou coopé­ra­tive), b) une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique qui puisse per­mettre à la société de défi­nir ses objec­tifs concer­nant l’investissement et la pro­duc­tion et c) une nou­velle struc­ture tech­no­lo­gique des forces pro­duc­tives. Autrement dit, une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire au niveau social et éco­no­mique [4].

Selon les éco­so­cia­listes, le pro­blème des prin­ci­paux cou­rants de l’écologie poli­tique, dont les repré­sen­tants sont les partis verts, est qu’ils ne semblent pas prendre en consi­dé­ra­tion la contra­dic­tion intrin­sèque qui existe entre la dyna­mique capi­ta­liste – fondée sur l’expansion illi­mi­tée du capi­tal et l’accumulation des pro­fits – et la pré­ser­va­tion de l’environnement. Il en découle une cri­tique du pro­duc­ti­visme sou­vent per­ti­nente, mais qui ne mène pas pour autant plus loin que les reformes éco­lo­giques déri­vées de « l’économie de marché ». Par consé­quent, les gou­ver­ne­ments de centre-gauche pri­vi­lé­giant des poli­tiques socio­li­bé­rales se jus­ti­fient en matière d’écologie grâce aux partis verts [5].

D’autre part, le pro­blème des ten­dances domi­nantes de la gauche pen­dant le XXe siècle – la social-démo­cra­tie et le mou­ve­ment com­mu­niste d’inspiration sovié­tique – est qu’elles accep­taient le modèle de pro­duc­tion exis­tant. Alors que la pre­mière se limi­tait à une ver­sion refor­mée – tout au mieux key­né­sienne – du sys­tème capi­ta­liste, le deuxième déve­loppa une forme de pro­duc­ti­visme auto­ri­taire et col­lec­ti­viste – ou capi­ta­lisme d’État. Dans les deux cas, les enjeux envi­ron­ne­men­taux étaient négli­gés, ou du moins mar­gi­na­li­sés.

Marx et Engels eux-mêmes avaient conscience des consé­quences des­truc­trices du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste sur l’environnement. Plusieurs extraits du Capital ainsi que d’autres écrits nous l’indiquent [6]. De plus, ils esti­maient que le but du socia­lisme n’était pas de pro­duire de plus en plus de biens, mais de donner aux êtres humains du temps libre pour qu’ils puissent déve­lop­per plei­ne­ment leur poten­tiel. À ce niveau, ils par­tagent peu l’idée de « pro­duc­ti­visme », c’est-à-dire l’idée que l’expansion illi­mi­tée de la pro­duc­tion est un but en soi.

Cependant, cer­tains de leurs écrits, où il est ques­tion de la capa­cité du socia­lisme à per­mettre le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives au-delà des limites impo­sées par le sys­tème capi­ta­liste, sug­gèrent que la trans­for­ma­tion socia­liste ne concerne que les rela­tions capi­ta­listes de la pro­duc­tion, les­quelles seraient deve­nues un obs­tacle (le terme employé plus sou­vent est « chaînes ») au libre déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives. Socialisme vou­drait sur­tout dire appro­pria­tion sociale de ces capa­ci­tés pro­duc­tives en les met­tant au ser­vice des tra­vailleurs. Voici par exemple un pas­sage de l’Anti-Dühring de Friedrich Engels, un texte « cano­nique » pour nombre de géné­ra­tions mar­xistes : sous le régime socia­liste « la société prend pos­ses­sion ouver­te­ment et sans détours des forces pro­duc­tives qui sont deve­nues trop grandes » dans le sys­tème exis­tant [7].

Le cas de l’Union Soviétique illustre les pro­blèmes qui découlent d’une appro­pria­tion col­lec­ti­viste de l’appareil pro­duc­tif capi­ta­liste. La thèse de la socia­li­sa­tion des forces pro­duc­tives exis­tentes a pré­do­miné dès le début. Certes, le mou­ve­ment éco­lo­giste a pu s’étendre pen­dant les pre­mières années qui ont suc­cédé à la Révolution socia­liste d’Octobre et le gou­ver­ne­ment sovié­tique a adopté quelques mesures limi­tées de pro­tec­tion envi­ron­ne­men­tale, mais avec le pro­ces­sus de bureau­cra­ti­sa­tion sta­li­nien, l’application des méthodes pro­duc­ti­vistes, aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie, a été impo­sée par des moyens tota­li­taires, pen­dant que les éco­lo­gistes étaient mar­gi­na­li­sés ou éli­mi­nés. La catas­trophe de Tchernobyl est l’exemple ultime des consé­quences désas­treuses de l’imitation des tech­no­lo­gies occi­den­tales de pro­duc­tion. Si le chan­ge­ment des formes de pro­priété n’est pas suivi d’une ges­tion démo­cra­tique et d’une réor­ga­ni­sa­tion éco­lo­gique du sys­tème de pro­duc­tion, tout cela mènera à une impasse.

Dans les écrits de quelques dis­si­dents mar­xistes des années 1930 tels que Walter Benjamin appa­raît déjà une cri­tique de l’idéologie pro­duc­ti­viste du « pro­grès » ainsi que de l’idée d’une exploi­ta­tion « socia­liste » de la nature. Toutefois, c’est sur­tout au cours des der­nières décen­nies que l’écosocialisme pro­pre­ment dit s’est déve­loppé comme défi à la thèse de neu­tra­lité des forces pro­duc­tives qui avait pré­do­miné au sein des prin­ci­pales ten­dances de gauche durant le XXe siècle.

Les éco­so­cia­listes devraient s’inspirer des obser­va­tions faites par Marx au sujet de la Commune de Paris : les tra­vailleurs ne peuvent pas prendre pos­ses­sion de l’appareil capi­ta­liste de l’État et le mettre à leur ser­vice. Ils sont contraints de « le briser » et de le rem­pla­cer par une forme de pou­voir poli­tique radi­ca­le­ment dif­fé­rente, démo­cra­tique et non éta­tique. La même idée s’applique, muta­tis mutan­dis, à l’appareil pro­duc­tif, lequel loin d’être « neutre », porte dans sa struc­ture l’empreinte d’un déve­lop­pe­ment qui favo­rise l’accumulation du capi­tal et l’expansion illi­mi­tée du marché. Ce qui le met en contra­dic­tion avec le besoin de pro­té­ger l’environnement et la santé de la popu­la­tion. C’est pour­quoi nous devons mener à bien une « révo­lu­tion » de l’appareil pro­duc­tif dans le cadre d’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion radi­cale.

La grande valeur des avan­cées scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques de l’ère moderne est indé­niable, mais le sys­tème pro­duc­tif doit être trans­formé dans son ensemble et cela est seule­ment pos­sible grâce à des pro­cé­dés éco­so­cia­listes, c’est-à-dire grâce à la mise en place d’une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique de l’économie qui prenne en compte la pré­ser­va­tion des équi­libres éco­lo­giques. Ce qui peut entraî­ner la sup­pres­sion de cer­taines branches de pro­duc­tion comme les cen­trales nucléaires, cer­taines tech­niques de pêche inten­sive et indus­trielle (res­pon­sables de la quasi-extinc­tion de nom­breuses espèces marines), les coupes à blanc dans les forêts tro­pi­cales, etc. La liste est très longue. Toutefois, la prio­rité reste la révo­lu­tion du sys­tème éner­gé­tique qui devrait conduire au rem­pla­ce­ment des res­sources actuelles (sur­tout l’énergie fos­sile), res­pon­sables du chan­ge­ment cli­ma­tique et de l’empoisonnement de l’environnement, par des res­sources éner­gé­tiques renou­ve­lables : l’eau, le vent et le soleil. La ques­tion de l’énergie est capi­tale car l’énergie fos­sile est res­pon­sable de la majeure partie de la pol­lu­tion de la pla­nète ainsi que du désastre que repré­sente le rechauf­fe­ment global. L’énergie nucléaire est une fausse alter­na­tive, non seule­ment en raison du risque de nou­veaux Tchernobyl, mais aussi parce que per­sonne ne sait quoi faire des mil­liers des tonnes de déchets radio­ac­tifs – les­quels res­tent toxiques pen­dant des cen­taines, des mil­liers voire des mil­lions d’années – et d’une quan­tité de cen­trales pol­luées deve­nues inutiles. Négligée depuis tou­jours par les socié­tés capi­ta­listes (pour son manque de « ren­ta­bi­lité » ou de « com­pé­ti­ti­vité »), l’énergie solaire doit deve­nir l’objet de recherches et de déve­lop­pe­ment pous­sées. Elle doit jouer un rôle cen­tral dans la construc­tion d’un sys­tème éner­gé­tique alter­na­tif.

La condi­tion sociale néces­saire pour atteindre ces objec­tifs est le plein-emploi équi­table. Cette condi­tion est indis­pen­sable non seule­ment pour répondre aux exi­gences de jus­tice sociale, mais aussi pour s’assurer du sou­tien de la classe ouvrière, sans lequel le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion struc­tu­rale des forces pro­duc­tives ne peut pas être effec­tué. Le contrôle public des moyens de pro­duc­tion et une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique sont éga­le­ment indis­pen­sables, c’est-à-dire des déci­sions d’ordre public concer­nant l’investissement et le chan­ge­ment tech­no­lo­gique, qui doivent être enlé­vées aux banques et aux entre­prises capi­ta­listes, si l’on veut qu’elles servent le bien commun de la société.

Pourtant, il ne suffit pas de mettre ces déci­sions entre les mains des tra­vailleurs. Dans Le Capital livre III, Marx défi­nit le socia­lisme comme une société dans laquelle « les pro­duc­teurs asso­ciés règlent ration­nel­le­ment leurs échanges (Stoffwechesel) avec la nature ». Cependant, dans le livre pre­mier du Capital, on trouve une approche plus large : le socia­lisme est conçu comme « une asso­cia­tion d’êtres humains (Menschen) libres qui tra­vaillent avec des moyens com­muns (gemein­schaft­li­chen) de pro­duc­tion » [8]. Il s’agit d’une concep­tion beau­coup plus appro­priée : la pro­duc­tion et la consom­ma­tion doivent être orga­ni­sées ration­nel­le­ment non seule­ment par les « pro­duc­teurs » mais aussi par les consom­ma­teurs et, de fait, par l’ensemble de la société, soit la popu­la­tion pro­duc­tive ou « non pro­duc­tive » : étu­diants, jeu­nesse, femmes (et hommes) au foyer, retrai­tés, etc.

Dans ce sens, l’ensemble de la société sera libre de choi­sir démo­cra­ti­que­ment les lignes pro­duc­tives à pri­vi­lé­gier et le niveau des res­sources qui doivent être inves­ties dans l’éducation, la santé ou la culture [9]. Les prix des biens eux-mêmes ne répon­draient plus aux lois de l’offre et de la demande mais seraient déter­mi­nés autant que pos­sible selon des cri­tères sociaux, poli­tiques et éco­lo­giques. Au début, seuls les impôts sur cer­tains pro­duits et des sub­ven­tions pour d’autres seraient appli­qués, mais idéa­le­ment, de plus en plus de pro­duits et de ser­vices seraient dis­tri­bués gra­tui­te­ment selon la volonté des citoyens.

Loin d’être « des­po­tique » en soi, la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique est l’exercice de la liberté de déci­sion de l’ensemble de la société. Un exer­cice néces­saire pour se libé­rer des « lois éco­no­miques » et des « cages de fer » alié­nantes et réi­fiées au sein des struc­tures capi­ta­liste et bureau­cra­tique. La pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique asso­ciée à la réduc­tion du temps de tra­vail serait un pro­grès consi­dé­rable de l’humanité vers ce que Marx appe­lait « le royaume de la liberté » : l’augmentation du temps libre est en fait une condi­tion à la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs à la dis­cus­sion démo­cra­tique et à la ges­tion de l’économie comme de la société.

Les par­ti­sans du libre marché font réfé­rence à l’échec de la pla­ni­fi­ca­tion sovié­tique pour jus­ti­fier leur oppo­si­tion caté­go­rique à toute forme d’économie orga­ni­sée. On sait, sans enga­ger une dis­cus­sion sur les réus­sites et les échecs de l’exemple sovié­tique, qu’il s’agissait de toute évi­dence d’une forme de « dic­ta­ture sur les besoins », pour citer l’expression employée par György Markus et ses col­lègues de L’École de Budapest : un sys­tème non démo­cra­tique et auto­ri­taire qui don­nait le mono­pole des déci­sions à une oli­gar­chie res­treinte de techno-bureau­crates. Ce n’est pas la pla­ni­fi­ca­tion qui a mené à la dic­ta­ture. Ce sont la limi­ta­tion crois­sante de la démo­cra­tie au sein de l’État sovié­tique et l’instauration d’un pou­voir bureau­cra­tique tota­li­taire après la mort de Lénine qui ont donné lieu à un sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion de plus en plus auto­ri­taire et non démo­cra­tique. S’il est vrai que le socia­lisme est défini comme le contrôle des pro­ces­sus de pro­duc­tion par les tra­vailleurs et la popu­la­tion en géné­ral, l’Union Soviétique sous Staline et ses suc­ces­seurs était très loin de cor­res­pondre à cette défi­ni­tion.

L’échec de l’URSS illustre les limites et les contra­dic­tions d’une pla­ni­fi­ca­tion bureau­cra­tique dont l’inefficacité et le carac­tère arbi­traire sont fla­grants : il ne peut pas servir d’argument contre l’application d’une pla­ni­fi­ca­tion réel­le­ment démo­cra­tique [10]. La concep­tion socia­liste de la pla­ni­fi­ca­tion n’est rien d’autre que la démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de l’économie : s’il est cer­tain que les déci­sions poli­tiques ne doivent pas reve­nir à une petite élite de diri­geants, pour­quoi ne pas appli­quer le même prin­cipe aux déci­sions d’ordre éco­no­mique ? La ques­tion de l’équilibre entre les méca­nismes du marché et ceux de la pla­ni­fi­ca­tion est sans doute un enjeu com­plexe : pen­dant les pre­mières phases de la nou­velle société, les mar­chés occu­pe­ront cer­tai­ne­ment encore une place impor­tante, mais à mesure que la tran­si­tion vers le socia­lisme pro­gres­sera, la pla­ni­fi­ca­tion devien­dra de plus en plus impor­tante parce qu’opposée aux lois de la valeur d’échange [11].

Engels insis­tait sur le fait qu’une société socia­liste « aura à dres­ser le plan de pro­duc­tion d’après les moyens de pro­duc­tion, dont font tout spé­cia­le­ment partie les forces de tra­vail. Ce sont, en fin de compte, les effets utiles de divers objets d’usage, pesés entre eux et par rap­port aux quan­ti­tés de tra­vail néces­saires à leur pro­duc­tion, qui déter­mi­ne­ront le plan [12] ». Dans le sys­tème capi­ta­liste la valeur d’usage n’est qu’un moyen – et sou­vent une astuce – subor­donné à la valeur d’échange et à la ren­ta­bi­lité (cela explique en fait pour­quoi il y a tant de pro­duits dans notre société sans aucune uti­lité). Dans une éco­no­mie socia­liste pla­ni­fiée, la pro­duc­tion des biens et des ser­vices ne répond qu’au seul cri­tère de la valeur d’usage, ce qui entraîne des consé­quences au niveau éco­no­mique, social et éco­lo­gique dont l’ampleur est spec­ta­cu­laire. Comme Joel Kovel l’a observé : « Le ren­for­ce­ment de la valeur d’usage et les restruc­tu­ra­tions sub­sé­quentes des besoins deviennent le para­mètre social de la tech­no­lo­gie au lieu de la trans­for­ma­tion du temps en plus-value et en argent [13] ».

Le genre de sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique envi­sa­gée dans le pré­sent essai concerne les prin­ci­paux choix éco­no­miques et non pas l’administration des res­tau­rants locaux, des épi­ce­ries, des bou­lan­ge­ries, des petits maga­sins, des entre­prises arti­sa­nales ou des ser­vices. De même, il est impor­tant de sou­li­gner que la pla­ni­fi­ca­tion n’est pas en contra­dic­tion avec l’autogestion des tra­vailleurs dans leurs unités de pro­duc­tion. Alors que la déci­sion de trans­for­mer, par exemple, une usine de voi­tures en unité de pro­duc­tion de bus ou de tram­ways revien­drait à l’ensemble de la société, l’organisation et le fonc­tion­ne­ment internes de l’usine seraient gérés démo­cra­ti­que­ment par les tra­vailleurs eux-mêmes. On a débattu lon­gue­ment sur le carac­tère « cen­tra­lisé » ou « décen­tra­lisé » de la pla­ni­fi­ca­tion, mais l’important reste le contrôle démo­cra­tique du plan à tous les niveaux, local, régio­nal, natio­nal, conti­nen­tal – et, espé­rons-le, pla­né­taire puisque les thèmes de l’écologie tels que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique sont mon­diaux et ne peuvent être trai­tés qu’à ce niveau. Cette pro­po­si­tion pour­rait être appe­lée « pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique glo­bale ». Même à un tel niveau, il s’agit d’une pla­ni­fi­ca­tion qui s’oppose à ce qui est sou­vent décrit comme « pla­ni­fi­ca­tion cen­trale » car les déci­sions éco­no­miques et sociales ne sont pas prises par un « centre » quel­conque mais déter­mi­nées démo­cra­ti­que­ment par les popu­la­tions concer­nées.

Il y aurait, bien entendu, des ten­sions et des contra­dic­tions entre les éta­blis­se­ments auto­gé­rés et les admi­nis­tra­tions démo­cra­tiques locales et d’autres groupes sociaux plus larges. Les méca­nismes de négo­cia­tion peuvent aider à résoudre de nom­breux conflits de ce genre, mais en der­nière ana­lyse, il revien­dra aux groupes concer­nés les plus larges, et seule­ment s’ils sont majo­ri­taires, d’exercer leur droit à impo­ser leurs opi­nions. Pour donner un exemple : une usine auto­gé­rée décide de déchar­ger ses déchets toxiques dans un fleuve. La popu­la­tion de toute une région est mena­cée par cette pol­lu­tion. Elle peut à ce moment là, suite à un débat démo­cra­tique, déci­der que la pro­duc­tion de cette unité doit être arrê­tée jusqu’à ce qu’une solu­tion satis­fai­sante pour contrô­ler ses déchets soit trou­vée. Idéalement, dans une société éco­so­cia­liste, les tra­vailleurs de l’usine eux-mêmes auront une conscience éco­lo­gique suf­fi­sante pour éviter de prendre des déci­sions dan­ge­reuses pour l’environnement et pour la santé de la popu­la­tion locale. Néanmoins, le fait d’introduire des moyens garan­tis­sant le pou­voir de déci­sion de la popu­la­tion pour défendre des inté­rêts les plus géné­raux, comme dans l’exemple pré­cé­dent, ne signi­fie pas que les ques­tions concer­nant la ges­tion interne ne soient pas à sou­mettre aux citoyens au niveau de l’usine, de l’école, du quar­tier, de l’hôpital ou du vil­lage.

La pla­ni­fi­ca­tion socia­liste doit être fondée sur un débat démo­cra­tique et plu­ra­liste, à chaque niveau de déci­sion. Organisés sous la forme de partis, de plates-formes ou de tout autre mou­ve­ment poli­tique, les délé­gués des orga­nismes de pla­ni­fi­ca­tion sont élus et les diverses pro­po­si­tions sont pré­sen­tées à tous ceux qu’elles concernent. Autrement dit, la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive doit être enri­chie – et amé­lio­rée – par la démo­cra­tie directe qui permet aux gens de choi­sir direc­te­ment – au niveau local, natio­nal et, en der­nier lieu, inter­na­tio­nal – entre dif­fé­rentes pro­po­si­tions. L’ensemble de la popu­la­tion s’interrogerait alors sur la gra­tuité du trans­port public, sur un impôt spé­cial payé par les pro­prié­taires de voi­tures pour sub­ven­tion­ner le trans­port public, sur le sub­ven­tion­ne­ment de l’énergie solaire afin de la rendre com­pé­ti­tive par rap­port à l’énergie fos­sile, sur la réduc­tion du temps de tra­vail à 30, 25 heures heb­do­ma­daires ou moins, même si cela entraîne une réduc­tion de la pro­duc­tion. Le carac­tère démo­cra­tique de la pla­ni­fi­ca­tion ne la rend pas incom­pa­tible avec la par­ti­ci­pa­tion des experts dont le rôle n’est pas de déci­der, mais de pré­sen­ter leurs argu­ments – sou­vent dif­fé­rents voire oppo­sés – au cours du pro­ces­sus démo­cra­tique de prise des déci­sions. Comme Ernest Mandel l’a dit : « Les gou­ver­ne­ments, les partis poli­tiques, les conseils de pla­ni­fi­ca­tion, les scien­ti­fiques, les tech­no­crates ou qui­conque peut faire des pro­po­si­tions, pré­sen­ter des ini­tia­tives et essayer d’influencer les gens… Cependant, dans un sys­tème mul­ti­par­tite, de telles pro­po­si­tions ne seront jamais una­nimes : les gens feront leur choix entre les alter­na­tives cohé­rentes. Ainsi le droit et le pou­voir effec­tifs de prendre les déci­sions devraient être aux mains de la majo­rité des producteurs/​consommateurs/​citoyens et de per­sonne d’autre. Y a-t-il quelque chose de pater­na­liste ou de des­po­tique dans cette pos­ture ? [14] »

Une ques­tion se pose : quelle garan­tie a-t-on que les gens feront les bons choix, ceux qui pro­tègent l’environnement, même si le prix à payer est de chan­ger une partie de leurs habi­tudes de consom­ma­tion ? Une telle « garan­tie » n’existe pas, seule­ment la pers­pec­tive rai­son­nable que la ratio­na­lité des déci­sions démo­cra­tiques triom­phera une fois aboli le féti­chisme des biens de consom­ma­tion. Il est cer­tain que le peuple fera des erreurs en fai­sant de mau­vais choix, mais les experts, ne font-ils pas eux-mêmes des erreurs ? Il est impos­sible de conce­voir la construc­tion d’une nou­velle société sans que la majo­rité du peuple ait atteint une grande prise de conscience socia­liste et éco­lo­gique grâce à ses luttes, à son auto-édu­ca­tion et à son expé­rience sociale. Alors il est rai­son­nable d’estimer que les erreurs graves – y com­pris les déci­sions incom­pa­tibles avec les besoins en matière d’environnement – seront cor­ri­gées [15]. En tout cas, on peut se deman­der si les alter­na­tives – le marché impi­toyable, une dic­ta­ture éco­lo­gique des « experts » – ne sont pas beau­coup plus dan­ge­reuses que le pro­ces­sus démo­cra­tique, avec toutes ses limites…

Certes, pour que la pla­ni­fi­ca­tion fonc­tionne, il faut des corps exé­cu­tifs et tech­niques qui puissent mettre en œuvre les déci­sions, mais leur auto­rité serait limi­tée par le contrôle per­ma­nent et démo­cra­tique exercé par les niveaux infé­rieurs, là où l’autogestion des tra­vailleurs a lieu dans le pro­ces­sus d’administration démo­cra­tique. On ne peut pas s’attendre, bien entendu, à ce que la majo­rité de la popu­la­tion emploie l’intégralité de son temps libre à l’autogestion ou à des réunions par­ti­ci­pa­tives. Comme Ernest Mandel l’a remar­qué : « L’autogestion n’a pas pour effet la sup­pres­sion de la délé­ga­tion, mais elle est une com­bi­nai­son entre la prise des déci­sions par les citoyens et un contrôle plus strict des délé­gués par leurs élec­teurs res­pec­tifs [16]. »

« L’économie par­ti­ci­pa­liste » (ou pare­con) conçue par Michael Albert a été l’objet de débats au sein du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste ou Global Justice Movement (le Mouvement pour la jus­tice glo­bale). Malgré ses sérieuses limi­ta­tions, comme l’ignorance de l’écologie ou l’opposition entre « pare­con » et « socia­lisme », réduit au modèle bureau­cra­tique et cen­tra­liste de l’Union Soviétique, « pare­con » a quelques carac­té­ris­tiques com­munes avec le genre de pla­ni­fi­ca­tion éco­so­cia­liste pro­posé dans le pré­sent docu­ment : l’opposition au marché capi­ta­liste et à la pla­ni­fi­ca­tion bureau­cra­tique, la confiance accor­dée à l’auto-organisation des tra­vailleurs et l’anti-autoritarisme. Le modèle de pla­ni­fi­ca­tion par­ti­ci­pa­tive d’Albert est fondé sur une construc­tion ins­ti­tu­tion­nelle com­plexe : « Les tra­vailleurs et les consom­ma­teurs déter­minent en commun la pro­duc­tion en éva­luant de façon appro­fon­die toutes les consé­quences. Les ins­tances d’assistance déci­sion­nelle annoncent ensuite les indices des prix pour tous les pro­duits, les fac­teurs de pro­duc­tion, dont la main d’œuvre et le capi­tal fixe. Ces indices sont cal­cu­lés en fonc­tion de l’année pré­cé­dente et les chan­ge­ments sur­ve­nus. Les consom­ma­teurs (indi­vi­dus, conseils, fédé­ra­tion de conseils) répondent par des pro­po­si­tions en uti­li­sant ces prix comme une éva­lua­tion réa­liste de l’ensemble des res­sources, du maté­riel, de la main d’œuvre, des effets indé­si­rables (tels que la pol­lu­tion) et des avan­tages sociaux inhé­rents à chaque bien ou ser­vice. Simultanément, les tra­vailleurs indi­vi­duels, ainsi que leurs conseils et fédé­ra­tions, font leurs propres pro­po­si­tions, en annon­çant ce qu’ils pré­voient de pro­duire et les fac­teurs de pro­duc­tion néces­saires, en se basant eux aussi sur les prix comme esti­ma­tion de la valeur sociale de la pro­duc­tion et des coûts qu’elle implique. Sur la base de pro­po­si­tions ren­dues publiques par les tra­vailleurs et les consom­ma­teurs, les conseils déci­sion­nels peuvent cal­cu­ler les excès d’offre ou de demande pour chaque pro­duit et révi­ser l’indice des prix selon une méthode qui fait l’objet d’un accord social. Les conseils révisent alors à leur tour leurs pro­po­si­tions […] Dans la mesure où aucun acteur n’a plus d’influence qu’un autre dans le pro­ces­sus de pla­ni­fi­ca­tion, où chacun évalue les coûts et les béné­fices sociaux avec un poids qui cor­res­pond à son degré d’implication dans la pro­duc­tion et la consom­ma­tion, ce pro­ces­sus génère simul­ta­né­ment équité, effi­ca­cité et auto­ges­tion [17]. »

Le prin­ci­pal pro­blème avec cette concep­tion – qui, en fait, n’est pas « très simple » comme l’affirme M. Albert, mais extrê­me­ment éla­bo­rée et par­fois assez obs­cure – est qu’elle semble réduire la « pla­ni­fi­ca­tion » à une sorte de négo­cia­tion entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs sur les prix, les res­sources, les pro­duits finis, l’offre et la demande. Par exemple, la branche de l’industrie de l’automobile du conseil de tra­vailleurs se réuni­rait avec le conseil de consom­ma­teurs pour dis­cu­ter des prix et adap­ter l’offre à la demande. Ce qui est omis ici est jus­te­ment le sujet prin­ci­pal de la pla­ni­fi­ca­tion éco­so­cia­liste : la réor­ga­ni­sa­tion du sys­tème de trans­port en rédui­sant radi­ca­le­ment la place de la voi­ture per­son­nelle. Puisque l’écosocialisme néces­site la sup­pres­sion totale de cer­tains sec­teurs indus­triels – les cen­trales nucléaires par exemple – et l’investissement massif dans des sec­teurs de taille réduite ou presque inexis­tants (comme l’énergie solaire), com­ment tout cela peut-il être géré par des « négo­cia­tions coopé­ra­tives » entre les unités de pro­duc­tion exis­tantes et les conseils de consom­ma­teurs au sujet des « res­sources » et des « prix indi­ca­tifs » ?

Le modèle d’Albert ren­voie aux struc­tures tech­no­lo­giques et pro­duc­tives actuelles et il est trop « éco­no­miste » pour prendre en compte les inté­rêts socio-poli­tiques et socio-éco­lo­giques de la popu­la­tion – les inté­rêts des indi­vi­dus en tant qu’êtres humains et citoyens, vivant dans un envi­ron­ne­ment natu­rel ménacé, les­quels ne peuvent pas se réduire à leurs inté­rêts éco­no­miques en tant que pro­duc­teurs et consom­ma­teurs. Dans sa concep­tion, non seule­ment l’État en tant qu’institution est mis à l’écart – ce qui est un choix res­pec­table – mais aussi la poli­tique en tant que confron­ta­tion des dif­fé­rents choix qu’ils soient d’ordre éco­no­mique, social, poli­tique, éco­lo­gique, cultu­rel et civi­li­sa­tion­nel au niveau local, natio­nal et inter­na­tio­nal.

Ce point est très impor­tant parce que le pas­sage du « pro­grès des­truc­tif » du sys­tème capi­ta­liste au socia­lisme est un pro­ces­sus his­to­rique, une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire et constante de la société, de la culture et des men­ta­li­tés – et la poli­tique au sens large, telle qu’elle a été défi­nie ci-dessus, est indé­nia­ble­ment au coeur de ce pro­ces­sus. Il est impor­tant de pré­ci­ser qu’une telle évo­lu­tion ne peut naître sans un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire des struc­tures sociales et poli­tiques et sans le sou­tien actif d’une large majo­rité de la popu­la­tion au pro­gramme éco­so­cia­liste. La prise de conscience socia­liste et éco­lo­gique est un pro­ces­sus dont les fac­teurs déci­sifs sont l’expérience et les luttes col­lec­tives des popu­la­tions les­quelles, à partir de confron­ta­tions par­tielles au niveau local, pro­gressent vers la pers­pec­tive d’un chan­ge­ment radi­cal de la société. Cette tran­si­tion ne débou­che­rait pas seule­ment sur un nou­veau mode de pro­duc­tion et une société démo­cra­tique et éga­li­taire, mais aussi sur un mode de vie alter­na­tif, une véri­table civi­li­sa­tion éco­so­cia­liste au-délà de l’empire de l’argent avec ses habi­tudes de consom­ma­tion arti­fi­ciel­le­ment induites par la publi­cité et sa pro­duc­tion illi­mi­tée de biens inutiles et/​ou nui­sibles à l’environnement.

Certains éco­lo­gistes estiment que la seule alter­na­tive au pro­duc­ti­visme est d’arrêter la crois­sance dans son ensemble, ou de la rem­pla­cer par la crois­sance néga­tive – appe­lée en France « décrois­sance ». Pour ce faire, il faut réduire dras­ti­que­ment le niveau exces­sif de consom­ma­tion de la popu­la­tion et renon­cer aux mai­sons indi­vi­duelles, au chauf­fage cen­tral et aux machines à laver, entre autres, pour bais­ser la consom­ma­tion d’énergie de moitié. Comme ces mesures d’austérité dra­co­nienne et d’autres sem­blables risquent d’être très impo­pu­laires, cer­tains avo­cats de la décrois­sance jouent avec l’idée d’une sorte de « dic­ta­ture éco­lo­gique » [18]. Contre des points de vue aussi pes­si­mistes, cer­tains socia­listes déploient un opti­misme qui les amène à penser que le pro­grès tech­nique et l’utilisation des sources d’énergie renou­ve­lables per­met­tront une crois­sance illi­mi­tée et la pros­pé­rité de façon à ce que chacun reçoive « selon ses besoins ».

Il me paraît que ces deux écoles par­tagent une concep­tion pure­ment quan­ti­ta­tive de la « crois­sance » – posi­tive ou néga­tive – et du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives. Je pense qu’il existe une troi­sième pos­ture qui me semble plus appro­priée : une véri­table trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive du déve­lop­pe­ment. Cela implique de mettre un terme au gas­pillage mons­trueux des res­sources que pro­voque le capi­ta­lisme, lequel est fondé sur la pro­duc­tion à grande échelle de pro­duits inutiles et/​ou nui­sibles. L’industrie de l’armement est un bon exemple, de même que tous ces « pro­duits » fabri­qués dans le sys­tème capi­ta­liste – avec leur obso­les­cence pro­gram­mée – qui n’ont d’autre uti­lité que de créer des béné­fices pour les grandes entre­prises. La ques­tion n’est pas la « consom­ma­tion exces­sive » dans l’abstrait, mais plutôt le type de consom­ma­tion domi­nant dont les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales sont : la pro­priété osten­sible, le gas­pillage massif, l’accumulation obses­sive des biens et l’acquisition com­pul­sive de pseudo nou­veau­tés impo­sées par la « mode ». Une nou­velle société orien­te­rait la pro­duc­tion vers la satis­fac­tion des besoins authen­tiques, à com­men­cer par ceux qu’on pour­rait qua­li­fier de « bibliques » – l’eau, la nour­ri­ture, les vête­ments et le loge­ment – mais en incluant les ser­vices essen­tiels : la santé, l’éducation, la culture et le trans­port.

Il est évident que les pays où ces besoins sont loin d’être satis­faits, c’est-à-dire les pays de l’hémisphère sud, devront « se déve­lop­per » beau­coup plus – construire des che­mins de fer, des hôpi­taux, des égouts et autres infra­struc­tures – que les pays indus­tria­li­sés, mais cela devrait être com­pa­tible avec un sys­tème de pro­duc­tion fondé sur les éner­gies renou­ve­lables et donc non nui­sible à l’environnement. Ces pays auront besoin de pro­duire de grandes quan­ti­tés de nour­ri­ture pour leurs popu­la­tions déjà frap­pées par la famine, mais – comme le sou­tiennent depuis des années les mou­ve­ments pay­sans orga­ni­sés au niveau inter­na­tio­nal par le réseau Via Campesina – il s’agit d’un objec­tif bien plus facile à atteindre par l’intermédiaire de l’agriculture bio­lo­gique pay­sanne orga­ni­sée par unités fami­liales, coopé­ra­tives ou fermes col­lec­tives, que par les méthodes des­truc­trices et anti­so­ciales de l’industrie de l’agrobusiness dont le prin­cipe est l’utilisation inten­sive de pes­ti­cides, de sub­stances chi­miques et d’OGM. L’odieux sys­tème de la dette actuel et d’exploitation impé­ria­liste des res­sources du Sud par les pays capi­ta­listes et indus­tria­li­sés lais­se­rait la place à un élan de sou­tien tech­nique et éco­no­mique du Nord vers le Sud. Il n’y aurait nul­le­ment besoin – comme semblent le croire cer­tains éco­lo­gistes puri­tains et ascé­tiques – de réduire, en termes abso­lus, le niveau de vie des popu­la­tions euro­péenne ou nord-amé­ri­caine. Il fau­drait sim­ple­ment que ces popu­la­tions se débar­rassent des pro­duits inutiles, ceux qui ne satis­font aucun besoin réel et dont la consom­ma­tion obses­sive est sou­te­nue par le sys­tème capi­ta­liste. Tout en rédui­sant leur consom­ma­tion, elles redé­fi­ni­raient la notion de niveau de vie pour faire place à un mode de vie qui est en réa­lité plus riche.

Comment dis­tin­guer les besoins authen­tiques des besoins arti­fi­ciels, faux ou simu­lés ? L’industrie de la publi­cité – qui exerce son influence sur les besoins par la mani­pu­la­tion men­tale – a péné­tré dans toutes les sphères de la vie humaine des socié­tés capi­ta­listes modernes. Tout est façonné selon ses règles, non seule­ment la nour­ri­ture et les vête­ments, mais aussi des domaines aussi divers que le sport, la culture, la reli­gion et la poli­tique. La publi­cité a envahi nos rues, nos boîtes aux lettres, nos écrans de télé­vi­sion, nos jour­naux et nos pay­sages d’une manière insi­dieuse, per­ma­nente et agres­sive. Ce sec­teur contri­bue direc­te­ment aux habi­tudes de consom­ma­tion osten­sible et com­pul­sive. De plus, il entraîne un gas­pillage phé­no­mé­nal de pétrole, d’électricité, de temps de tra­vail, de papier et de sub­stances chi­miques, parmi d’autres matières pre­mières – le tout payé par les consom­ma­teurs. Il s’agit d’une branche de « pro­duc­tion » qui n’est pas seule­ment inutile du point de vue humain, mais qui est aussi en contra­dic­tion avec les besoins sociaux réels. Alors que la publi­cité est une dimen­sion indis­pen­sable dans une éco­no­mie de marché capi­ta­liste, elle n’aurait pas sa place dans une société en tran­si­tion vers le socia­lisme. Elle serait rem­pla­cée par des infor­ma­tions sur les pro­duits et ser­vices four­nies par des asso­cia­tions de consom­ma­teurs. Le cri­tère, pour dis­tin­guer un besoin authen­tique d’un besoin arti­fi­ciel, serait sa per­ma­nence après la sup­pres­sion de la publi­cité. Il est clair que pen­dant un cer­tain temps les anciennes habi­tudes de consom­ma­tion per­sis­te­ront car per­sonne n’a le droit de dire aux gens ce dont ils ont besoin. Le chan­ge­ment des modèles de consom­ma­tion est un pro­ces­sus his­to­rique et un défi edu­ca­tion­nel.

Certains pro­duits, tels que la voi­ture indi­vi­duelle, sou­lèvent des pro­blèmes plus com­plexes. Les voi­tures indi­vi­duelles sont une nui­sance publique. À l’échelle pla­né­taire, elles tuent ou mutilent de cen­taines de mil­liers de per­sonnes chaque année. Elles pol­luent l’air des grandes villes – avec des consé­quences néfastes sur la santé des enfants et des per­sonnes âgées – et elles contri­buent consi­dé­ra­ble­ment au chan­ge­ment cli­ma­tique. Par ailleurs, la voi­ture satis­fait des besoins réels dans les condi­tions actuelles du capi­ta­lisme. Dans les villes euro­péennes où les auto­ri­tés se sont pré­oc­cu­pées de l’environnement, des expé­riences locales – approu­vées par la majo­rité de la popu­la­tion – montrent qu’il est pos­sible de limi­ter pro­gres­si­ve­ment la place de la voi­ture par­ti­cu­lière pour pri­vi­lé­gier les bus et les tram­ways. Dans un pro­ces­sus de tran­si­tion vers l’écosocialisme, le trans­port public serait lar­ge­ment répandu et gra­tuit – sur terre comme sous terre –, tandis que des voies seraient pro­té­gées pour les pié­tons et cyclistes. Par consé­quent, la voi­ture indi­vi­duelle joue­rait un rôle beau­coup moins impor­tant que dans la société bour­geoise où la voi­ture est deve­nue un pro­duit fétiche promu par une publi­cité insis­tante et agres­sive. La voi­ture est un sym­bole de pres­tige, un signe d’identité (aux États-Unis, le permis de conduire est la carte d’identité recon­nue). Elle est au cœur de la vie per­son­nelle, sociale et éro­tique [19]. Dans cette tran­si­tion vers une nou­velle société, il sera beau­coup plus facile de réduire dras­ti­que­ment le trans­port rou­tier de mar­chan­dises – res­pon­sable d’accidents tra­giques et du niveau de pol­lu­tion trop élevé – pour le rem­pla­cer par le trans­port fer­ro­viaire, ou le fer­rou­tage : seule la logique absurde de la « com­pé­ti­ti­vité » capi­ta­liste explique le déve­lop­pe­ment du trans­port par camion.

À ces pro­po­si­tions, les pes­si­mistes répon­dront : oui, mais les indi­vi­dus sont moti­vés par des aspi­ra­tions et des désirs infi­nis qui doivent être contrô­lés, ana­ly­sés, refou­lés et même répri­més si néces­saire. La démo­cra­tie pour­rait alors subir cer­taines res­tric­tions. Or, l’écosocialisme est fondé sur une hypo­thèse rai­son­nable, déjà sou­te­nue par Marx : la pré­do­mi­nance de « l’être » sur « l’avoir » dans une société sans classes sociales ni alié­na­tion capi­ta­liste, c’est-à-dire la pri­mauté du temps libre sur le désir de pos­sé­der d’innombrables objets : la réa­li­sa­tion per­son­nelle par le biais de véri­tables acti­vi­tés, cultu­relles, spor­tives, ludiques, scien­ti­fiques, éro­tiques, artis­tiques et poli­tiques. Le féti­chisme de la mar­chan­dise incite à l’achat com­pul­sif à tra­vers l’idéologie et la publi­cité propres au sys­tème capi­ta­liste. Rien ne prouve que cela fait partie de « l’éternelle nature humaine ». Comme Ernest Mandel l’a sou­li­gné : « L’accumulation per­ma­nente de biens de plus en plus nom­breux (dont “l’utilité mar­gi­nale” est en baisse) n’est nul­le­ment un trait uni­ver­sel ni per­ma­nent du com­por­te­ment humain. Une fois les besoins de base satis­faits, les moti­va­tions prin­ci­pales évo­luent : déve­lop­pe­ment des talents et des pen­chants gra­ti­fiants pour soi-même, pré­ser­va­tion de la santé et de la vie, pro­tec­tion des enfants, déve­lop­pe­ment de rela­tions sociales enri­chis­santes [20]… »

Comme nous l’avons évoqué plus haut, cela ne signi­fie pas, sur­tout pen­dant la période de tran­si­tion, que les conflits seront inexis­tants : entre les besoins de pro­tec­tion envi­ron­ne­men­tale et les besoins sociaux, entre les obli­ga­tions en matière d’écologie et la néces­sité de déve­lop­per les infra­struc­tures de base, notam­ment dans les pays pauvres, entre des habi­tudes popu­laires de consom­ma­tion et le manque de res­sources. Une société sans classes sociales n’est pas une société sans contra­dic­tions ni conflits. Ces der­niers sont inévi­tables : ce sera le rôle de la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, dans une pers­pec­tive éco­so­cia­liste libé­rée des contraintes du capi­tal et du profit, de les résoudre grâce à des dis­cus­sions ouvertes et plu­ra­listes condui­sant la société elle-même à prendre les déci­sions. Une telle démo­cra­tie, com­mune et par­ti­ci­pa­tive, est le seul moyen, non pas d’éviter de faire des erreurs, mais de les cor­ri­ger par la col­lec­ti­vité sociale elle-même.

S’agit-il d’une utopie ? Au sens éty­mo­lo­gique – « quelque chose qui n’existe nulle part » –, cer­tai­ne­ment. Pourtant, les uto­pies, c’est-à-dire les visions d’un monde alter­na­tif, les images idéales d’une société dif­fé­rente, ne sont-elles pas une carac­té­ris­tique néces­saire à tout mou­ve­ment visant à défier l’ordre établi ? Comme l’explique Daniel Singer dans son tes­ta­ment lit­té­raire et poli­tique, À qui appar­tient l’avenir ? dans un puis­sant cha­pitre inti­tulé « Une utopie réa­liste » : « Si l’establishement semble si solide en dépit des cir­cons­tances, et si le mou­ve­ment des tra­vailleurs – ou la gauche en géné­ral – est à ce point han­di­capé et para­lysé, c’est que nulle part ne se pré­sente de projet alter­na­tif radi­cal […] La règle du jeu consiste à ne mettre en ques­tion ni les prin­cipes de rai­son­ne­ment ni les fon­de­ments de la société. Seule une alter­na­tive glo­bale, bri­sant cette rési­gna­tion et cette capi­tu­la­tion pourra donner au mou­ve­ment d’émancipation une réelle enver­gure [21]. »

L’utopie socia­liste et éco­lo­gique n’est qu’une pos­si­bi­lité objec­tive. Elle n’est pas le résul­tat inévi­table des contra­dic­tions du capi­ta­lisme ni des « lois de fer de l’histoire ». On ne peut pré­dire le futur que sous forme condi­tion­nelle : la logique capi­ta­liste mènera à des désastres éco­lo­giques dra­ma­tiques mena­çant la santé et la vie de mil­lions d’êtres humains, voire la survie de notre espèce, si l’on n’assiste pas à un chan­ge­ment radi­cal du para­digme civi­li­sa­tion­nel et à une trans­for­ma­tion éco­so­cia­liste.

Rêver d’un socia­lisme vert ou même, dans les mots de cer­tains, d’un com­mu­nisme solaire, et lutter pour ce rêve, ne veut pas dire qu’on ne s’efforce pas d’appliquer des réformes concrètes et urgentes. S’il ne faut pas se faire d’illusions sur un « capi­ta­lisme propre », on doit néan­moins essayer de gagner du temps et d’imposer aux pou­voirs publics quelques chan­ge­ments élé­men­taires : l’interdiction des HCFC qui sont en train de détruire la couche d’ozone, un mora­toire géné­ral sur les orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés, une réduc­tion dras­tique de l’émission des gaz à effet de serre, une régu­la­tion stricte de la pêche indus­trielle et de l’utilisation de pes­ti­cides comme des sub­stances chi­miques dans la pro­duc­tion agro-indus­trielle, une taxe sur les voi­tures pol­luantes, un déve­lop­pe­ment beau­coup plus impor­tant du trans­port public, le rem­pla­ce­ment pro­gres­sif des camions par les trains. Ces ques­tions parmi tant d’autres sont au coeur de l’ordre du jour du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et du Forum Social Mondial. Il s’agit d’un pro­grès en matière de poli­tique qui a permis, depuis les mani­fes­ta­tions de Seattle en 1999, la conver­gence des mou­ve­ments sociaux et éco­lo­giques dans un combat commun contre le sys­tème.

Ces demandes éco-sociales urgentes peuvent conduire à un pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion à condi­tion qu’elles ne soient pas adap­tées aux exi­gences de la « com­pé­ti­ti­vité ». Selon la logique de ce que les mar­xistes appellent un « pro­gramme de tran­si­tion », chaque petite vic­toire, chaque avan­cée par­tielle abou­tit immé­dia­te­ment à une demande plus impor­tante, à un objec­tif plus radi­cal. Ces luttes autour de ques­tions concrètes sont impor­tants, non seule­ment parce que les vic­toires par­tielles sont utiles en elles-mêmes, mais aussi parce qu’elles contri­buent à une prise de conscience éco­lo­gique et socia­liste. De plus, ces vic­toires favo­risent l’activité et l’auto-organisation par en bas : ce sont deux pré-condi­tions néces­saires et déci­sives pour atteindre une trans­for­ma­tion radi­cale, c’est-à-dire révo­lu­tion­naire, du monde.

Les expé­riences au niveau local telles que les zones sans voi­tures dans plu­sieurs villes euro­péennes, les coopé­ra­tives d’agriculture orga­nique lan­cées par le Mouvement des Sans-terre au Brésil (MST), ou le budget par­ti­ci­pa­tif de Porto Alegre sont des exemples limi­tés mais pas inin­té­res­sants du chan­ge­ment social et éco­lo­gique. Avec ses assem­blées locales qui déci­daient des prio­ri­tés du budget, Porto Alegre était peut être, malgré ses limites et jusqu’à l’échec de la gauche aux élec­tions muni­ci­pales en 2002 – l’exemple le plus inté­res­sant d’une « pla­ni­fi­ca­tion par en bas » [22]. On doit néan­moins admettre que même si cer­tains gou­ver­ne­ments ont pris quelques mesures pro­gres­sistes, les coa­li­tions de centre-gauche ou « rouges/​vertes » en Europe et en Amérique Latine ont été plutôt déce­vantes car conformes aux limites des poli­tiques socio-libé­rales d’adaptation à la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste.

Il n’y aura pas de trans­for­ma­tion radi­cale tant que les forces enga­gées dans un pro­gramme radi­cal, socia­liste et éco­lo­gique ne seront pas hégé­mo­niques, au sens où l’entendait Antonio Gramsci. Dans un sens, le temps est notre allié, car nous tra­vaillons pour le seul chan­ge­ment capable de résoudre les pro­blèmes de l’environnement, dont la situa­tion ne fait que s’aggraver avec des menaces – telles que le chan­ge­ment cli­ma­tique – qui sont de plus en plus proches. D’un autre côté, le temps nous est compté, et dans quelques années – per­sonne ne sau­rait dire com­bien – les dégâts pour­raient être irré­ver­sibles. Il n’y a pas de raison pour l’optimisme : le pou­voir des élites actuelles à la tête du sys­tème est immense, et les forces d’opposition radi­cale sont encore modestes. Pourtant, elles sont le seul espoir que nous avons pour mettre un frein au « pro­grès des­truc­tif » du capi­ta­lisme. Walter Benjamin pro­po­sait de défi­nir la révo­lu­tion non comme « loco­mo­tive de l’histoire » mais comme l’action sal­va­trice de l’humanité qui tire sur les freins d’urgence avant que le train ne sombre dans les abysses [23]…

Notes

[1] R. Smith, “The engine of eco­col­lapse”, Capitalism, Nature and Socialism, Vol. 16, No 4, 2005, p. 35. [2] K. Marx, Das Kapital, Volume 1, Berlin : Dietz Verlag, 1960. p. 529-30. Pour décou­vrir une ana­lyse remar­quable sur la logique des­truc­trice du capi­tal, voir Joel Kovel, The enemy of nature. The end of capi­ta­lism or the end of the world ?, Zed Books, New York, 2002. [3] J. O’Connor, Natural Causes. Essays in eco­lo­gi­cal mar­xism, The Guilford Press, New York, 1998, p. 278, 331. [4] John Bellamy Foster emploie le concept de « révo­lu­tion éco­lo­gique », mais il explique : « Une révo­lu­tion éco­lo­gique à l’échelle pla­né­taire digne de ce nom ne peut avoir lieu que dans le cadre d’une révo­lu­tion sociale — et je réitère, socia­liste — plus large. Une telle révo­lu­tion… néces­si­te­rait, comme Marx le sou­li­gnait, que l’association des pro­duc­teurs puisse régu­ler ration­nel­le­ment la rela­tion méta­bo­lique entre l’homme et la nature… Elle doit être ins­pi­rée des idées de William Morris, un des héri­tiers de Karl Marx les plus ori­gi­naux et éco­lo­gistes, de Gandhi et d’autres figures radi­cales, révo­lu­tion­naires et maté­ria­listes, dont Marx lui-même, en allant jusqu’à Epicure » (J. B. Foster, “Organizing eco­lo­gi­cal revo­lu­tion”, Monthly Review, Vol. 57, No 5, 2005, p. 9-10). [5] Voir le cha­pitre VII de The enemy of nature de Joel Kovel pour une cri­tique éco­so­cia­liste de « l’écopolitique réel­le­ment exis­tante » – l’économie verte, l’écologie radi­cale, le bio­ré­gio­na­lisme, etc. [6] Voir J. B. Foster, Marx’s eco­logy. Materialism and nature, Monthly Review Press, New York, 2000. [7] F. Engels, Anti-Düring, Éditions Sociales, Paris, 1950, p. 318. [8] K. Marx, Das Kapital, Volume 3, Berlin : Dietz Verlag, 1968, p. 828 et Volume 1, p. 92. On retrouve une pro­blé­ma­tique sem­blable dans le mar­xisme contem­po­rain. Ernest Mandel, par exemple, défen­dait une « pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­liste mais démo­cra­tique sous l’autorité d’un congrès natio­nal consti­tué par plu­sieurs conseils de tra­vailleurs dont les membres seraient en grande partie des tra­vailleurs réels » (E. Mandel, “Economics of tran­si­tion period”, in E. Mandel (dir.), 50 years of world revo­lu­tion, Pathfinder Press, New York, 1971, p. 286) Dans des écrits plus récents, il fait plutôt réfé­rence aux « pro­duc­teurs et consom­ma­teurs ». On va être amené à citer quelques extraits des écrits d’Ernest Mandel car il est le théo­ri­cien socia­liste de la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique le plus éclairé. Toutefois, on se doit de men­tion­ner qu’il n’avait pas inclus le sujet de l’écologie comme un aspect cen­tral de ses argu­ments concer­nant l’économie. [9] Ernest Mandel défi­nis­sait la pla­ni­fi­ca­tion de la façon sui­vante : « Une éco­no­mie pla­ni­fiée signi­fie […] pour les res­sources rela­ti­ve­ment rares de la société, qu’elles ne soient pas répar­ties aveu­glé­ment (« à l’insu du pro­duc­teur consom­ma­teur ») par l’action de la loi de la valeur, mais qu’elles soient consciem­ment attri­buées selon des prio­ri­tés éta­blies au préa­lable. Dans une éco­no­mie de tran­si­tion où la démo­cra­tie socia­liste règne, l’ensemble des tra­vailleurs déter­mine démo­cra­ti­que­ment le choix de ces prio­ri­tés » (E. Mandel, op. cit., p. 282). [10] « Du point de vue de la masse sala­riale, les sacri­fices impo­sés par la bureau­cra­tie arbi­traire ne sont ni plus ni moins “accep­tables” que ceux qui sont impo­sés par les méca­nismes du marché. Les deux types de sacri­fice ne sont que deux formes dif­fé­rentes d’aliénation » (ibid., p. 285). [11] Dans son remar­quable livre paru récem­ment sur le socia­lisme, l’économiste mar­xiste argen­tin Claudio Katz sou­ligne que la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique super­vi­sée depuis les niveaux locaux par la majo­rité de la popu­la­tion, « dif­fère selon qu’il s’agisse d’une cen­tra­li­sa­tion abso­lue, d’une éta­ti­sa­tion abso­lue, d’un com­mu­nisme de guerre ou d’une éco­no­mie pla­ni­fiée. La pri­mauté de la pla­ni­fi­ca­tion sur le marché est néces­saire pour la tran­si­tion, mais il ne fau­drait pas sup­pri­mer les variables du marché. L’association des deux ins­tances devrait être adap­tée à chaque situa­tion et à chaque pays ». Toutefois, « le but du pro­ces­sus socia­liste n’est pas de main­te­nir un équi­libre figé entre le plan et le marché, mais de pro­mou­voir une sup­pres­sion pro­gres­sive de la place du marché » (C. Katz, El por­ve­nir del Socialismo, Herramienta/​Imago Mundi, Buenos Aires, 2004, p. 47-48). [12] F. Engels, Anti-Dühring, op. cit., p. 349. [13] J. Kovel, The enemy of nature, op. cit., p. 215. [14] E. Mandel, Power and money, Verso, Londres, 1991, p. 209. [15] Mandel a observé : « Nous ne pen­sons pas que “la majo­rité ait tou­jours raison” […] Tout le monde fait des erreurs. Cela est vrai pour la majo­rité des citoyens, pour la majo­rité des pro­duc­teurs et pour la majo­rité des consom­ma­teurs tous confon­dus. Cependant, il y aura une dif­fé­rence essen­tielle entre eux et leurs pré­dé­ces­seurs. Dans tout sys­tème où le pou­voir est inégal […] ceux qui prennent les mau­vaises déci­sions sur l’attribution des res­sources sont rare­ment ceux qui paient les consé­quences de leurs erreurs […] Compte tenu du fait qu’il existe une réelle démo­cra­tie poli­tique, des choix cultu­rels réels et de l’information, il est dif­fi­cile de croire que la majo­rité pré­fé­re­rait voir leurs bois dis­pa­raître […] ou leurs hôpi­taux en sous-effec­tif plutôt que de cor­ri­ger les erreurs d’attribution » (E. Mandel, “In defense of socia­list plan­ning”, New Left Review, n° 1, vol. 159, 1986, p. 31). [16] E. Mandel, Power and money, op. cit., p. 204. [17] M. Albert, Après le capi­ta­lisme. Éléments d’économie par­ti­ci­pa­liste, Agone, coll. « Contre-feux », Marseille, 2003, p. 121-122. [18] Voir cette sélec­tion de textes sur la « décrois­sance » : M. Rahnema (avec V. Bawtree) (dir.), The post-deve­lop­ment reader, Zed Books, Atlantic Highlands, 1997. Et M. Bernard et al. (dir.), Objectif Décroissance. Vers une société har­mo­nieuse, Parangon, Lyon, 2004. Le prin­ci­pal théo­ri­cien fran­çais de la décrois­sance est Serge Latouche, auteur de La pla­nète des nau­fra­gés. Essai sur l’après-développement, La Découverte, Paris, 1991. [19] Ernest Mandel se mon­trait scep­tique sur la rapi­dité des chan­ge­ments dans les habi­tudes de consom­ma­tion, avec la voi­ture indi­vi­duelle par exemple : « Si, malgré les argu­ments de poids tels que la défense de l’environnement parmi tant d’autres, ils (les pro­duc­teurs et les consom­ma­teurs) vou­laient per­pé­tuer la domi­na­tion de la voi­ture indi­vi­duelle à car­bu­rant et conti­nuer à pol­luer leurs villes, ce serait leur droit. Quant aux orien­ta­tions de consom­ma­tion enra­ci­nées, les chan­ge­ments sont sou­vent assez lents. Peu sont ceux qui pensent que les tra­vailleurs amé­ri­cains renon­ce­raient à leurs autos le len­de­main d’une révo­lu­tion socia­liste » (Mandel, “In defense of socia­list plan­ning”, op. cit., p. 30). Certes, Mandel a raison d’insister sur l’idée que le chan­ge­ment des modèles de consom­ma­tion ne doit pas être imposé, mais il sous-estime beau­coup l’impact qu’aurait un sys­tème de trans­port public géné­ra­lisé et gra­tuit ainsi que l’approbation de la majo­rité des citoyens – c’est déjà le cas dans de nom­breuses grandes villes euro­péennes – pour l’application de mesures sus­cep­tibles de res­treindre la cir­cu­la­tion auto­mo­bile. [20] E. Mandel, Power and money, op. cit., p. 206. [21] D. Singer, À qui appar­tient l’avenir ? Pour une utopie réa­liste, Complexe, Bruxelles, 2004, p. 304-305. [22] Voir S. Baierle, “The Porto Alegre Thermidor”, in Socialist Register, 2003. [23] W. Benjamin, Gesammelte Schriften, Volume I/3, Suhrkamp, Francfort, 1980, p. 1232.

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Pour citer cet article
Référence élec­tro­nique

Michael Löwy, « Écosocialisme et pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique », Écologie & Politique, n° 37, 2008.

In La Brèche numé­rique, mis en ligne le 26 mars 2010, consulté le 12 octobre 2010.
URL : http://​www​.prea​vis​.net/​b​r​e​c​h​e​-​n​u​m​e​r​i​q​u​e​/​a​r​t​i​c​l​e​1​6​8​2​.html

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