Écoquartier, topos d’une écopolitique ?

Mis en ligne le 07 février 2010

A propos de Catherine Charlot-Valdieu et Philippe Outrequin, L’Urbanisme durable. Concevoir un éco­quar­tier, Pierre Lefèvre et Michel Sabard, Les Écoquartiers : l’avenir de la ville durable, Taoufik Souami, Écoquartiers, secrets de fabri­ca­tion : ana­lyse cri­tique d’exemples euro­péens, et Philippe Bovet, Ecoquartiers en Europe

Par Alice Le Roy

Signe de la prise de conscience de l’urgence éco­lo­gique, et de la volonté d’y répondre par des solu­tions concrètes, les éco­quar­tiers sont à la mode, comme en témoignent les nom­breux ouvrages parus récem­ment sur la ques­tion. Malgré leur inté­rêt incon­tes­table, ces réa­li­sa­tions posent pro­blème : les éco­quar­tiers ne sont-ils pas voués à n’être que des « îlots éco­lo­giques » inca­pables d’amorcer une trans­for­ma­tion glo­bale de l’habitat urbain ? Plus fon­da­men­ta­le­ment, la « modes­tie » de ces pro­jets ne mani­feste-t-elle pas l’abandon de pers­pec­tives véri­ta­ble­ment poli­tiques, au profit de « solu­tions » pure­ment tech­niques ?

Qui sait à quoi res­sem­blera la société de l’après-pétrole ? On peine à ima­gi­ner l’aggiornamento global que va sus­ci­ter une pla­nète de sept, puis neuf mil­liards d’individus dont l’accès aux res­sources vitales est déjà com­pro­mis par le gas­pillage tita­nesque de la société indus­trielle. Le désastre, annoncé, jus­ti­fie déjà son admi­nis­tra­tion et l’embrigadement dans la société de consom­ma­tion s’accompagne désor­mais de la sou­mis­sion schi­zo­phrène à ce que René Riesel et Jaime Semprun nomment « l’écologisme de caserne ». Les com­man­de­ments pleuvent : tu trie­ras ton kilo quo­ti­dien de déchets, tu fer­me­ras le robi­net en te bros­sant les dents, tu condui­ras avec sou­plesse ton 4×4 les jours d’alerte à la pol­lu­tion… Y a-t-il ima­gi­naire plus pauvre que celui des manuels d’écogestes ?

La pro­duc­tion édi­to­riale récente sur les éco­quar­tiers a le mérite de rendre compte d’expériences qui cherchent à dépas­ser cette éco­lo­gie réduite à des réflexes de Pavlov. Plusieurs ouvrages sortis en France en 2009 décrivent des pro­jets qui veulent appor­ter à la crise éco­lo­gique une réponse à l’échelle de la polis. « Avec l’écoquartier, un pas impor­tant est fran­chi : la ques­tion du déve­lop­pe­ment durable se déplace du bâti­ment au mor­ceau de ville »,écrivent l’architecte Pierre Lefèvre et l’urbaniste Michel Sabard​.Si l’échelle des inter­ven­tions n’est effec­ti­ve­ment plus le bâti­ment label­lisé « Haute Qualité Environnementale (HQE) » et ses « qua­torze cibles » – du chan­tier à faibles nui­sances à une meilleure ges­tion de l’énergie –, l’on ne peut s’empêcher de com­pa­rer la très grande modes­tie du péri­mètre d’intervention des éco­quar­tiers du début du XXIe siècle – qui se contentent d’un « mor­ceau de ville » – aux plans direc­teurs d’envergure des pen­seurs du mou­ve­ment de l’architecture moderne : les amé­na­ge­ments durables pré­sen­tés ici sont des­ti­nés à 100, voire 300 per­sonnes, et jusqu’à 25 000 pour le quar­tier de Hammarby Sjöstad à Stockholm, alors qu’en 1925 Le Corbusier conçoit le Plan Voisin pour tout le centre de Paris et qu’en 1957 Lucio Costa pré­voit, avec son Plan Pilote, de mode­ler la vie des 500 000 habi­tants de la nou­velle capi­tale, Brasilia .

Les éco­quar­tiers se situent clai­re­ment aux anti­podes d’une recherche for­melle de la cité idéale – celle qui est à l’oeuvre dans la construc­tion du Havre, Chandigarh ou Tel Aviv. Urbanistes et archi­tectes par­ta­geaient alors la convic­tion que le plan des villes et les carac­té­ris­tiques nova­trices des bâti­ments auraient une influence directe sur la façon de vivre et de tra­vailler des gens, et per­met­traient de mode­ler une société nou­velle. Depuis ces réa­li­sa­tions, et les contes­ta­tions qu’elles ont sus­ci­tées, les concep­teurs des villes ont revu leurs pré­ten­tions à la baisse : avec les éco­quar­tiers, ils adoptent une posi­tion de repli. L’innovation, modeste, sans flam­boyance, se veut avant tout répa­ra­trice des erreurs du passé. Pour Pierre Lefèvre et Michel Sabard, devant l’urbanisation, « phé­no­mène pla­né­taire inévi­table à long terme », « le moindre mal est de la cana­li­ser et de l’inscrire dans un amé­na­ge­ment cohé­rent du ter­ri­toire ».

Une défi­ni­tion pro­blé­ma­tique

Repoussé à la marge des villes, où se situent les ter­rains à bâtir, l’écoquartier repré­sente une por­tion infime de la pro­duc­tion archi­tec­tu­rale. C’est aussi une notion récente, dif­fi­cile à défi­nir : s’agit-il avant tout de réduire la consom­ma­tion éner­gé­tique pour lutter contre les gaz à effet de serre sur un péri­mètre donné, ou de créer des lieux de vie où la même qua­lité de vie est offerte à tous ? Les éco­quar­tiers per­mettent-ils de remé­dier aux inéga­li­tés éco­lo­giques – dont on sait main­te­nant qu’elles recoupent géné­ra­le­ment les inéga­li­tés sociales ? Le lec­teur ne trou­vera pas de réponse à cette ques­tion. Une idée reçue est pour­tant ici battue en brèche : aux scep­tiques qui ne voient dans les éco­quar­tiers fran­çais que des « réserves à bobos », il appa­raît que la mixité sociale est une pré­oc­cu­pa­tion constante des amé­na­geurs publics. Pierre Lefèvre et Michel Sabard, qui y voient « pro­ba­ble­ment l’un des effets de la par­ti­ci­pa­tion des Verts à l’union de la gauche au début des années deux mille », relèvent dans les pro­jets des ratios de loge­ments sociaux qui excèdent tou­jours 20% – 25 % dans le quar­tier de La Courrouze, à Rennes, 33 % aux rives de la Haute Deûle, à Lille, 41 % à Seine Arche, à Nanterre, 50 % dans le quar­tier des Batignolles, à Paris. Cette recherche de mixité sociale est loin d’être par­ta­gée à tra­vers le monde : dans un article de la revue Mouvements consa­cré aux « éco­villes » de Chine popu­laire , Frédéric Obringer prédit que les loge­ments de Dongtan, près de Shanghai, prévus dans le cadre de l’Exposition uni­ver­selle de 2010, ne seront acces­sibles qu’à de riches cita­dins. Lefèvre et Sabard recon­naissent eux-mêmes que l’écoquartier-vitrine piloté par des col­lec­ti­vi­tés locales peut en cacher bien d’autres, à carac­tère ségré­ga­tif. « On sait avec quelle habi­leté le sec­teur privé a ten­dance à uti­li­ser l’affichage éco­lo­gique d’une opé­ra­tion pour en accroître le prix d’acquisition », concèdent-ils.

Des « îlots éco­lo­giques » ?

Faute de pou­voir pré­tendre à un urba­nisme à valeur uni­ver­selle, l’écoquartier est défini par une série de per­for­mances éner­gé­tiques. Un « bon » éco­quar­tier prend en compte l’énergie grise – celle qui est liée à la fabri­ca­tion et au trans­port des maté­riaux de construc­tion –, l’énergie pri­maire – la quan­tité d’énergie pré­le­vée dans la nature pour le faire fonc­tion­ner –, et enfin l’énergie finale, consom­mée et payée par l’utilisateur. Le lec­teur devra donc d’abord faire sienne une ter­mi­no­lo­gie entiè­re­ment cen­trée sur la per­for­mance éner­gé­tique pour com­prendre les enjeux tech­niques, nom­breux, des amé­na­ge­ments sous contrainte envi­ron­ne­men­tale. La mul­ti­pli­ca­tion des labels – Effinergie, Minergie, Passivhaus, bâti­ment basse consom­ma­tion … – ren­force l’impression d’une recherche effré­née d’innovation tech­no­lo­gique qui ne concerne que le péri­mètre de l’intervention, au détri­ment d’une approche plus glo­bale. Dans L’Urbanisme durable, conce­voir un éco­quar­tier, Catherine Charlot-Valdieu et Philippe Outrequin dénoncent le manque d’approche sys­té­mique dans les pro­jets et la « concep­tion d’îlots éco­lo­giques », où est négligé le rap­port au reste de la ville. « Ce lien avec la tota­lité de la ville, ses poli­tiques, ses ini­tia­tives, ses autres pro­blèmes, est rare­ment pensé, prévu, anti­cipé […] et construit comme tel », écrit Taoufik Souami . « Il est au mieux consi­déré comme une résul­tante natu­relle, une consé­quence pro­bable : la réa­li­sa­tion d’un éco­quar­tier qui déteint posi­ti­ve­ment sur le reste de l’urbain dans un pro­ces­sus ver­tueux ». Si cette conver­sion par conta­gion du reste des villes aux prin­cipes de ces pro­jets de démons­tra­tion ne semble effec­ti­ve­ment pas acquise, aucun auteur ne paraît vou­loir les remettre en ques­tion. À l’accusation selon laquelle ces expé­riences servent de cache-misère de la réa­lité, écra­sante au plan mon­dial, d’un éta­le­ment urbain incon­trôlé et de la pri­va­ti­sa­tion de biens com­muns en voie de raré­fac­tion – accu­sa­tion qui fait écho à la for­mule, restée célèbre, de Marx, qui avait qua­li­fié avec ironie les réa­li­sa­tions des socia­listes uto­piques de « robin­son­nades », où la révo­lu­tion se déroule sur cin­quante kilo­mètres carrés –, Pierre Lefèvre et Michel Sabard n’entendent pas appor­ter de réponse, tant ce soup­çon leur semble peu fondé : « Il est de bonne guerre (éco­no­mique) de soup­çon­ner les villes et com­mu­nau­tés urbaines fran­çaises concer­nées de vou­loir […] mettre en vitrine un modèle réduit d’urbanité durable qu’elles seraient, pour le moment, inca­pables de déve­lop­per à l’échelle de l’ensemble de leur ter­ri­toire urba­nisé. Il n’y a qu’un pas de plus à faire pour pré­tendre que ces éco­quar­tiers n’ont été mis en place que pour mieux occul­ter une inca­pa­cité à modi­fier l’ensemble des poli­tiques urbaines en faveur du déve­lop­pe­ment durable » .

On ne trou­vera donc pas dans ces ouvrages de cri­tique de l’écologie sous influence tech­no­cra­tique : il faudra se conten­ter d’un trai­te­ment des­crip­tif des quar­tiers « durables ». En cela, ces livres ne sont pas sans inté­rêt, puisqu’ils annoncent peut-être le début d’une pro­duc­tion édi­to­riale cen­trée sur des expé­riences d’écologie concrète, suc­cé­dant à des cen­taines de livres qui se contentent d’administrer au lec­teur un diag­nos­tic alar­miste, sans esquis­ser de projet alter­na­tif.

Philippe Bovet, jour­na­liste indé­pen­dant, citoyen engagé dans une asso­cia­tion qui a lutté pour la créa­tion d’un éco­quar­tier autour de la place de Rungis, dans le 13e arron­dis­se­ment de Paris, est sans doute mieux placé que des urba­nistes et des archi­tectes, gens « du métier » épris de tech­niques construc­tives inno­vantes et de mon­tages juri­dico-finan­ciers auda­cieux, pour donner un visage concret aux expé­riences d’aménagement durable. Au fil de 140 pages abon­dam­ment illus­trées, les pro­jets prennent l’apparence aimable de petits quar­tiers du Nord et de l’Est de l’Europe – tou­jours à l’ouest de l’ancien rideau de fer –, dont les façades en bar­deaux de bois, les coeurs d’îlots verts, les toits recou­verts de pan­neaux solaires et les grandes baies vitrées orien­tées plein sud des­sinent le modèle de l’écoquartier. Une visite guidée, comme dans la maison-témoin d’une rési­dence, donne les « repères », sou­ligne les « points remar­quables » de chaque réa­li­sa­tion : consom­ma­tion finale d’énergie, cal­cu­lée en kilo­watt­heure par mètre carré par an, ven­ti­la­tion méca­nique contrô­lée double flux, triple vitrage, puits cana­dien, recours aux éner­gies renou­ve­lables, toits et murs végé­ta­li­sés favo­ri­sant l’inertie ther­mique com­posent une sorte de pano­plie obli­ga­toire de l’aménagement durable.

Ici, comme dans Écoquartiers, secrets de fabri­ca­tion, le quar­tier Vauban à Fribourg en Brisgau, BedZED (Beddington Zero Energy Development), près de Londres, ou Culembourg, aux Pays-Bas, sont pré­sen­tés comme les réfé­rences d’un mou­ve­ment d’urbanisme sous contrainte envi­ron­ne­men­tale. Le « pèle­ri­nage » dans une de ces Mecques de l’éco-construction est d’ailleurs devenu un pas­sage obligé pour l’élu ou le tech­ni­cien dési­reux de lancer un projet urbain exem­plaire, et des tour ope­ra­tors­pro­posent une visite guidée dans ce qui se pré­sente comme les quar­tiers-témoins de la ville de demain. À BedZED, une maison (« BedZED show­home »), une expo­si­tion et une visite guidée à tra­vers le quar­tier montrent aux visi­teurs com­ment modi­fier son mode de vie pour avoir une empreinte éco­lo­gique limi­tée à une pla­nète (« one-planet life­style ») . À Fribourg, les éco-tou­ristes peuvent recou­rir aux ser­vices d’une agence de voyages spé­cia­li­sée dans les éner­gies renou­ve­lables. Selon Taoufik Souami, la place cen­trale du modèle nord-euro­péen, qui s’appuie essen­tiel­le­ment sur des com­po­santes « tech­nico-envi­ron­ne­men­tales » impose un « ensemble de prin­cipes, de tech­niques et de modes de faire à repro­duire et à prendre en exemple ». La dif­fi­culté à suivre ce modèle dans le sud de l’Europe est sou­li­gnée : si la dénon­cia­tion du retard d’un pays permet par­fois de sti­mu­ler des res­pon­sables locaux pour y ini­tier des pro­jets d’aménagements durables, dans de nom­breux cas, « l’identité faite entre actions de déve­lop­pe­ment urbain durable et de per­for­mance envi­ron­ne­men­tale exige des moyens finan­ciers et en exper­tises que les col­lec­ti­vi­tés locales pos­sèdent rare­ment dans ces pays ». L’inaction s’en trouve par­fois ainsi jus­ti­fiée, et la majo­rité des chan­tiers de construc­tion à tra­vers le monde per­siste dans l’archaïsme du par­paing, du chauf­fage élec­trique et de la fenêtre PVC.

Même dans les pays indus­tria­li­sés du Nord, l’effet levier des pre­mières expé­ri­men­ta­tions n’est pas évident. « Ces pro­jets excep­tion­nels ont été pensés comme des espaces de démons­tra­tion, des moments pour convaincre et prou­ver la fai­sa­bi­lité de ces réa­li­sa­tions. Mais une fois ces pro­jets ache­vés, visi­tés en masse, portés en exemple, la dif­fi­culté demeure quant à leur uti­li­sa­tion au-delà de leur cadre expé­ri­men­tal très spé­ci­fique. Les res­pon­sables des villes de Malmö, de Hanovre ou encore de Berlin, fiers de ces réa­li­sa­tions, les mobi­lisent rare­ment pour défi­nir les actions qui concernent l’ensemble de leur ter­ri­toire », raconte Taoufik Souami, qui se contente de décrire cette dif­fi­culté de pas­sage de l’expérimental à une véri­table poli­tique, sans en tirer de conclu­sions sur le fonc­tion­ne­ment des muni­ci­pa­li­tés ou les choix élec­to­raux des habi­tants qui élisent ces équipes de diri­geants.

Comment l’absence de pers­pec­tive glo­bale conduit à des contra­dic­tions

On touche là aux limites d’une approche pure­ment des­crip­tive, confi­née aux « bonnes pra­tiques » et cir­cons­crites à un ter­ri­toire. Catherine Charlot-Valdieu et Philippe Outrequin pointent le risque de voir des zones pavillon­naires entrer dans le pan­théon des éco­quar­tiers au pré­texte de quelques per­for­mances envi­ron­ne­men­tales, alors que les lotis­se­ments aggravent l’étalement urbain, prin­ci­pal obs­tacle à un amé­na­ge­ment durable. Ce para­doxe est pointé par Philippe Bovet dans le cadre du projet de Wolfurt, en Autriche, où un petit ensemble éco-conçu pour sept familles prend place sur un champ, dans une région où la pres­sion urbaine s’exerce au détri­ment de sur­faces agri­coles qui risquent de man­quer cruel­le­ment quand il ne sera plus pos­sible de faire voya­ger comme aujourd’hui les ali­ments sur de très longues dis­tances. Comment conci­lier la néces­sité de den­si­fier les éta­blis­se­ments humains sur une pla­nète dont la popu­la­tion est deve­nue majo­ri­tai­re­ment urbaine avec le sou­hait de la majo­rité des Occidentaux et des classes moyennes émer­gentes des pays du Sud de vivre dans des zones pavillon­naires, « villes à la cam­pagne », dévo­reuses d’espaces ? Les livres sur les éco­quar­tiers relèvent le para­doxe, sans donner de réponse à la ques­tion : les photos d’écoquartiers déjà réa­li­sés, sur­tout les lotis­se­ments de Wolfurt, de Bazouges, près de Rennes, et de Bishop’s Castle, en Angleterre, ren­forcent la sen­sa­tion de « l’inexorable mou­ve­ment de dila­ta­tion et de dis­per­sion, d’étalement et de des­ser­re­ment simul­tané des agglo­mé­ra­tions urbaines », modèle d’une urba­ni­sa­tion « insou­te­nable ».

Changer la ville, chan­ger la société ? Une ques­tion en sus­pens

Reste la ques­tion du déve­lop­pe­ment d’une « nou­velle urba­nité ». Pierre Lefèvre et Michel Sabard, pour qui « la créa­tion des éco­quar­tiers intègre deux ten­dances appa­rem­ment contra­dic­toires : la com­pa­cité du bâti et le déve­lop­pe­ment d’espaces libres », la for­mulent ainsi : « Dans les éco­quar­tiers, pro­je­tés pour la moitié d’entre eux à l’interface de la ville construite et de sa cam­pagne proche, de nou­velles formes d’urbanité vont-elles se déve­lop­per, notam­ment dans les jar­dins par­ta­gés, les bases de loi­sirs et les clubs de sports ? » Elle appa­raît par touches dans les pho­to­gra­phies de Philippe Bovet : on y voit des bam­bins jouer dans des rues sans voi­tures, une jeune femme, accom­pa­gnée de deux enfants assis dans une bicy­clette-remorque, venue cher­cher ses légumes dans la ferme urbaine de son quar­tier, un verger col­lec­tif planté par les habi­tants, des poules en liberté, et un groupe de jeunes adultes se tenant par la main dans une cui­sine trans­for­mée en biblio­thèque, puisque leur fonc­tion­ne­ment com­mu­nau­taire, à cheval sur deux appar­te­ments, permet de la réaf­fec­ter à d’autres usages. On est curieux de savoir ce que les éco­quar­tiers per­mettent de créer comme nou­veaux rap­ports sociaux. Taoufik Souami nous apprend par exemple qu’à Eva Lanxmeer (à Culemborg, aux Pays-Bas), une « décla­ra­tion d’engagement », signée par chaque nou­veau résident pré­cise les obli­ga­tions en matière de res­pect des fonc­tion­ne­ments envi­ron­ne­men­taux du site.

Mais le lec­teur qui voudra en savoir plus res­tera sur sa faim : l’idée que la ville est la trace visible, ter­ri­to­ria­li­sée, « cris­tal­li­sée », des rap­ports sociaux, idée qui figu­rait expli­ci­te­ment dans les modèles d’urbanisme pro­gres­siste et cultu­ra­liste du siècle der­nier – selon la défi­ni­tion rete­nue par Françoise Choay dans sa célèbre antho­lo­gie L’Urbanisme, uto­pies et réa­li­tés – est ici édul­co­rée. Est-ce le filtre imposé par des édi­teurs, sou­cieux d’éviter tout dis­sen­sus et, sur­tout, conscients, à l’heure de la nou­velle injonc­tion à la « crois­sance verte », de la portée com­mer­ciale d’un ouvrage d’urbanisme sous forme de « retours d’expériences », de « bonnes pra­tiques », voire d’un livre de recettes ? Toujours est-il que l’idée d’une trans­for­ma­tion de la société par une nou­velle manière d’habiter y est pra­ti­que­ment gommée. Dans le milieu – très conser­va­teur – de la pro­mo­tion immo­bi­lière et, plus lar­ge­ment, dans une société où les expé­riences col­lec­ti­vistes du passé servent de repous­soir, la ques­tion du projet, d’une ville qui « fait société » est abor­dée de manière détour­née, sous l’angle de solu­tions tech­niques des­ti­nées à répondre à l’urgence de la crise cli­ma­tique, comme la décli­nai­son concrète d’une éco­lo­gie euphé­mi­sée, passée à la mou­li­nette du Grenelle de l’environnement .

Les éco­quar­tiers ici pré­sen­tés sont sur­tout des cités-dor­toirs, quar­tiers presque entiè­re­ment rési­den­tiels qui donnent le sen­ti­ment d’une absence du monde du tra­vail et de la pro­duc­tion maté­rielle. Le registre esthé­tique des éco­quar­tiers est la tra­duc­tion visible de cette approche : dans la gram­maire archi­tec­tu­rale de ces pro­jets, on est frappé par la rela­tive confor­mité avec le modèle urbain conven­tion­nel, lisse et homo­gène. Mis à part le quar­tier de BedZED, à qui ses che­mi­nées colo­rées des ven­ti­la­tions double-flux a valu le surnom de « pays des Teletubbies » (Teletubbies Land), c’est l’invisibilité de la dif­fé­rence qui sur­prend. Les auteurs portent d’ailleurs peu de juge­ments sur la qua­lité archi­tec­tu­rale des bâti­ments. L’invention for­melle semble oubliée et, pour cer­tains exemples anglais et fran­çais, le choix semble se porter vers une esthé­tique anti-urbaine. Philippe Bovet raconte qu’un quar­tier construit à Poundbury, dans le Dorset, ins­piré de manière quelque peu folk­lo­rique de l’architecture vil­la­geoise tra­di­tion­nelle, pro­cède direc­te­ment des pré­ceptes archi­tec­tu­raux énon­cés par le prince Charles d’Angleterre dans A Vision of Britain ,brûlot anti-moder­niste. On est bien loin de la créa­ti­vité foi­son­nante de Friedensreich Hundertwasser, pion­nier de l’architecture éco­lo­gique, qui, pre­nant posi­tion contre les mai­sons « sans émo­tions ni sen­ti­ments », avait théo­risé le « droit à la fenêtre » et placé les « arbres-loca­taires » sous la pro­tec­tion des habi­tants.

La place des habi­tants dans la genèse même des éco­quar­tiers – place qui est una­ni­me­ment recon­nue comme cen­trale – n’est pas ana­ly­sée ici en pro­fon­deur. Si on apprend le rôle impor­tant joué par les Baugruppen alle­mands – ces groupes de futurs rési­dents qui se fédèrent pour construire eux-mêmes leur loge­ment, sans l’aide d’un pro­mo­teur –, ce n’est qu’au détour d’un para­graphe que l’on découvre que l’écoquartier Vauban, à Fribourg, pour­tant devenu LA réfé­rence euro­péenne, est né d’un mou­ve­ment de mobi­li­sa­tion popu­laire contre la construc­tion d’une cen­trale nucléaire. L’abandon de l’écoquartier du Théâtre à Narbonne, après la défaite aux élec­tions muni­ci­pales de l’élu à l’origine du projet, n’est abordé qu’en pas­sant : Pierre Lefèvre et Michel Sabard se contentent de consta­ter que le projet, pour­tant cou­ronné de nom­breux prix avant même sa réa­li­sa­tion, n’était pas bien perçu par les Narbonnais qui le sup­po­saient plutôt des­tiné « à de nou­velles popu­la­tions aisées ».

Au terme de ce voyage au pays de l’urbanisme « durable », on se prend à rêver d’une approche moins cen­trée sur l’innovation tech­nique et les mon­tages juri­diques, moins éprise de « neuf » et plus sou­cieuse de ce qui est là, des habi­tants et de leurs désirs. Dans la pré­face à La Poubelle et l’Architecte de Jean-Marc Huygen , l’architecte Patrick Bouchain affirme qu’il faut aujourd’hui « conser­ver pour être révo­lu­tion­naire ». La des­truc­tion, plutôt que la réno­va­tion, des 440 loge­ments sociaux de la cité des Poètes, à Pierrefitte, en région pari­sienne, construits voilà seule­ment vingt-cinq ans, laisse de ce point de vue par­ti­cu­liè­re­ment son­geur. DansLa Convivialité , Ivan Illich avait repéré ce « souci de tou­jours renou­ve­ler modèles et mar­chan­dises – usure ron­geuse du tissu social », qui « pro­duit une accé­lé­ra­tion du chan­ge­ment qui ruine le recours au pré­cé­dent comme guide de l’action ». On se prend à rêver d’une pensée urbaine moins myope et moins amné­sique, qui revi­si­te­rait les expé­riences des réfor­ma­teurs sociaux du XIXe siècle (est-ce que le fami­lis­tère de Guise est un éco­quar­tier ?), qui pui­se­rait aussi son ins­pi­ra­tion dans les ensei­gne­ments des com­mu­nau­tés soixante-hui­tardes et hippie ainsi que du mou­ve­ment de l’habitat auto­géré, qui s’était formé il y a trente ans en réac­tion à la pro­mo­tion immo­bi­lière spé­cu­la­tive. On y découvre une pos­ture plus imper­ti­nente : dans un livre inti­tulé Habitats auto­gé­rés , l’architecte Philippe Bonnin affir­mait en intro­duc­tion le droit de reprendre en mains son espace de vie, et écri­vait qu’il n’avait « rien du lapin que l’on démé­nage des cages de la recons­truc­tion aux cages de l’innovation ». Enfin, on se prend à rêver d’une pensée urbaine qui pui­se­rait dans Le Projet local d’Alberto Magnaghi , projet ancré dans un ter­ri­toire et dans une his­toire, mais ouvert sur le monde, qui pro­pose, pour atteindre un objec­tif de « sou­te­na­bi­lité poli­tique » de rem­pla­cer « les contraintes exo­gènes » par « des règles d’auto-gouvernement, concer­tées et fon­dées sur l’intérêt commun », bref, à des éco­quar­tiers réa­li­sant la maxime lumi­neuse de l’écrivain Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs ». Pour les construc­teurs actuels de quar­tiers durables, il semble au contraire que la révo­lu­tion éco­lo­gique soit avant tout une affaire de murs bien isolés.

Alice Le Roy

Alice Le Roy, char­gée de cours d’écologie urbaine à l’IUT de Bobigny-Paris XIII, conseillère sur les ques­tions d’environnement à la mairie de Paris, co-auteure de Jardins par­ta­gés, utopie, éco­lo­gie, conseils pra­tiques et du docu­men­taire Écologie, ces catas­trophes qui chan­gèrent le monde.

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