Economie Sur la crise : une victoire à la Pyrrhus

Mis en ligne le 26 février 2010

par Alain Bihr

Dix-huit mois après la bru­tale aggra­va­tion de la crise éco­no­mique mon­diale sur­ve­nue pen­dant l’été et l’automne 2008, quel bilan pou­vons-nous dres­ser de ce qui s’est passé et ne s’est pas passé depuis lors ? Quelles sont les pré­vi­sions alors faites qui se sont réa­li­sées et celles qui ont, au contraire, été infir­mées par la séquence des évé­ne­ments aux­quels nous avons assisté ? Quels ensei­gne­ments pou­vons-nous et devons-nous en tirer ? Et quelles pré­vi­sions peut-on rai­son­na­ble­ment enga­gées pour l’avenir à court et moyen terme ? Telles sont quelques-unes des ques­tions que se pro­pose d’aborder cet article et aux­quelles il ne répon­dra d’ailleurs qu’en partie.

La crise n’a pas tenu ses pro­messes

Alors que bon nombre des ana­lystes avaient prévu à l’automne 2008 un enchaî­ne­ment plus catas­tro­phique de la crise, alors que cer­tains s’étaient même ris­qués à pré­dire un pro­chain effon­dre­ment géné­ral du capi­ta­lisme [1], celui-ci semble sortir une nou­velle fois de la zone des tem­pêtes sans trop de dom­mages, sinon pour les exploité·e·s et les dominé·e·s du moins pour lui. Comment l’expliquer ?

Certes, l’économie capi­ta­liste mon­diale aura connu au cours des dix-huit der­niers mois la plus sévère contrac­tion de son acti­vité depuis la Seconde Guerre mon­diale, bien plus ample que celles de 1973-1975 et de 1991-1993, et qui ne peut se com­pa­rer qu’à la séquence des années 1930. Sa bru­ta­lité trans­pa­raît dans les don­nées sui­vantes. L’an der­nier, le PIB a baissé de 2,1 % en France, de 2,8 % aux Etats-Unis, de 4 % dans l’ensemble de la zone euro, de 4,7 % au Royaume-Uni, de 4,8 % en Allemagne, de 5,2% en Italie, de 5,6 % au Japon.

La contrac­tion de la pro­duc­tion indus­trielle a été plus sévère encore : entre le prin­temps 2008 et le prin­temps 2009, elle a chuté de 15 % aux Etats-Unis, de 14 % dans l’ensemble de la zone euro, de 20 % en France, de 25 % en Allemagne et même de 35 % au Japon, du fait notam­ment d’un désto­ckage massif des entre­prises, à la hau­teur de la situa­tion de sur­pro­duc­tion atteinte à la veille du krach finan­cier ! Entre 2007 et mi 2009, le taux de chô­mage offi­ciel est passé de 4,6 % à 9,6 % aux Etats-Unis, de 5,4 à 8,1% au Royaume-Uni, de 8,4 à 9,5 % en France, de 7,1 à 9,6 % dans la zone euro, signi­fiant la des­truc­tion de mil­lions d’emplois et de chô­meurs en plus grand nombre encore : aux Etats-Unis, c’est l’équivalent de la tota­lité des emplois créés entre 2003 et 2007 qui a été ainsi détruit depuis lors. Bref, 2009 a toutes les chances de rester dans les annales éco­no­miques comme une annus hor­ri­bi­lis. Et cepen­dant, on n’aura pas assisté à l’effondrement du sys­tème finan­cier (ban­caire) et encore moins de l’ensemble de la machine éco­no­mique sou­vent pré­dits, pour s’en réjouir ou s’en effrayer, à la fin 2008. On a bien connu une sévère réces­sion mais pas l’enclenchement d’une spi­rale dépres­sive comme celle des années 1930, dans laquelle prix, pro­duc­tion, emplois, demande se tirent mutuel­le­ment vers le bas en un cercle vicieux continu.

Il faut donc recon­naître, en pre­mier lieu, l’efficacité immé­diate des plans mas­sifs de sau­ve­tage du sec­teur finan­cier (700 mil­liards de dol­lars aux Etats-Unis, 3 000 mil­liards d’euros en Europe) et des plans non moins mas­sifs de relance éco­no­mique (825 mil­liards de dol­lars aux Etats-Unis, 200 mil­liards d’euros dans l’Union euro­péenne, 585 mil­liards d’euro en Chine, 115 mil­liards d’euros au Japon). Plans par ailleurs sou­te­nus par la réduc­tion par les Banques cen­trales de leur taux de refi­nan­ce­ment [2] (0,25 % pour la Fed [3], 0,5 % pour la Banque d’Angleterre, 1 % pour la Banque cen­trale euro­péenne) ainsi que par l’achat massif par ces mêmes Banques cen­trales d’obligations (pri­vées et même publiques), le tout pour four­nir aux banques pri­vées les liqui­di­tés néces­saires à la pour­suite de leurs acti­vi­tés de crédit dans un contexte de contrac­tion du marché inter­ban­caire [4]. Et aussi pour per­mettre une baisse des taux à long terme sur ce même marché : au cours de 2009, ce sont ainsi 1 440 mil­liards de dol­lars qui ont été injec­tés dans le cir­cuit finan­cier par la seule Fed. Avec cepen­dant pour consé­quence de faire explo­ser les défi­cits publics qui ont ainsi atteint 1en 2009 3,5 % du PBI aux Etats-Unis, 12,6 % au Royaume-Uni, 12,7 % en Grèce et 12,2 % en Irlande, 9,6 % en Espagne, 8,3 % en France, contre cepen­dant seule­ment 3,2 % dans la ver­tueuse Allemagne. Sous la conjonc­tion de ces dépenses sup­plé­men­taires et de la contrac­tion des recettes due à la réces­sion éco­no­mique, la dette publique brute aura bondi, entre 2007 et 2009, de 61,8 à 83,9 % aux Etats-Unis, de 46,9 à 71 % au Royaume-Uni, de 70,9 à 81,8 % dans la zone euro, de 167,1 à 189, 3 % au Japon, de 73,1à 90 % dans l’ensemble des Etats membres de l’OCDE.

Parmi les pré­vi­sions avan­cées au cours de l’automne 2008, alors que la crise finan­cière com­men­çait à se com­mu­ni­quer à « l’économie réelle » et qui ne se sont pas non plus réa­li­sées, il faut comp­ter, en deuxième lieu, l’absence à peu près totale de toute réac­tion de quelque ampleur de la part des salarié·e·s et des peuples qui allaient être les vic­times de la réces­sion, en termes de des­truc­tion d’emploi, de montée du chô­mage, d’austérité sala­riale, d’inégalités sociales crois­santes, etc. En un mot, la crise éco­no­mique s’est bien trans­for­mée en crise sociale, mais pas en crise poli­tique et encore moins en crise révo­lu­tion­naire.

Les rai­sons en ont été mul­tiples. Le seul fait que la pre­mière ait été conte­nue dans les limites et les formes d’une « simple » réces­sion, fût-elle sévère, a sans doute incité bon nombre d’exploité·e·s et de dominé·e·s à faire le gros dos, en espé­rant ne pas en être vic­times et en atten­dant de (très) hypo­thé­tiques jours meilleurs. De sur­croît, la récente et bru­tale aggra­va­tion de la crise éco­no­mique est inter­ve­nue dans un contexte de lente, mais pour l’instant irré­sis­tible, dégra­da­tion du rap­port de forces dans la lutte des classes, en faveur du Capital et au détri­ment du Travail, au fil des décen­nies anté­rieures d’une crise struc­tu­relle du Capital qui est aussi deve­nue une crise majeure de ce qu’on nom­mait naguère le mou­ve­ment ouvrier. Enfin, là où elle s’est mani­fes­tée, comme en France par exemple tout au long de l’hiver et du prin­temps 2009, la réac­tion de cer­tains sec­teurs du sala­riat n’a pas été à la hau­teur de la situa­tion, don­nant prise à la tac­tique syn­di­cale désor­mais éprou­vée d’épuisement et de dévoie­ment de la com­ba­ti­vité par la répé­ti­tion de sté­riles « jour­nées de mobi­li­sa­tion » qui consistent en fait à immo­bi­li­ser autant que pos­sible les tra­vailleurs.

Une fois de plus, les prin­ci­pales confé­dé­ra­tions syn­di­cales, CGT et CFDT en tête, auront par­fai­te­ment rempli leur fonc­tion de flancs-gardes du capi­tal.

Enfin, au nombre des démen­tis que le déve­lop­pe­ment de la crise aura infli­gés aux ana­lyses à son sujet déve­lop­pées à l’automne 2008, figure en troi­sième lieu l’absence de toute remise en cause majeure de l’orientation néo­li­bé­rale domi­nant l’ensemble des poli­tiques éco­no­miques depuis main­te­nant trois décen­nies, dont la res­pon­sa­bi­lité est pour­tant lar­ge­ment enga­gée dans la séquence cri­tique que l’on vient de connaître et dont la faillite a pour­tant été consta­tée par tout le monde à cette occa­sion. Même s’il a fallu aux gou­ver­nants violer tous les dogmes de l’économie poli­tique et de la poli­tique éco­no­mique néo­li­bé­rale, encore pré­sen­tés la veille comme aussi intan­gibles que les Ecritures, en fai­sant mas­si­ve­ment appel à l’Etat pour sauver le capi­tal de sa crise et en s’engageant dans la voie d’une (très timide) reré­gle­men­ta­tion des mar­chés, la situa­tion à peine sta­bi­li­sée, on a vu ces mêmes gou­ver­nants et les états-majors des grands groupes capi­ta­listes retour­ner à leurs dieux et démons de la veille : déjà il n’est plus ques­tion pour eux que de reprendre leur marche en avant, un moment inter­rom­pue et dévoyée, vers le règne de la liberté qu’est censé être le tout-marché. C’est que, sur le plan idéo­lo­gique, la bour­geoi­sie n’a pas de pro­gramme de rechange. Le néo­li­bé­ra­lisme reste sa poli­tique dans la mesure où il permet d’aggraver l’exploitation et la domi­na­tion du sala­riat tout en garan­tis­sant la pré­do­mi­nance du capi­tal finan­cier sur les autres frac­tions du capi­tal.

Bref, passé le moment de stu­peur et de panique de l’automne 2008, avec le sou­tien actif de ses états-majors gou­ver­ne­men­taux et de ses flancs-gardes syn­di­caux, la bour­geoi­sie s’est rapi­de­ment res­sai­sie et a su non seule­ment garder l’initiative mais reprendre l’offensive contre les sala­riés. Pour l’instant, elle conti­nue de triom­pher.

Aucun des pro­blèmes de fond n’est réglé

Elle aurait cepen­dant tort de croire qu’elle est tirée d’affaire et que la crise est finie. Il se pour­rait bien que la vic­toire que la bour­geoi­sie semble avoir rem­por­tée en jugu­lant une crise qui mena­çait de l’emporter soit en défi­ni­tive une vic­toire à la Pyrrhus.

En pre­mier lieu, la crise finan­cière n’est pas jugu­lée. Les banques n’en finissent pas de chif­frer le mon­tant de leurs pertes, au fur et à mesure où elles enre­gistrent la dépré­cia­tion de leurs actifs (des titres de crédit ou de pro­priété qui com­posent leur capi­tal), « pour­ris » par le méca­nisme de la titri­sa­tion géné­ra­teur de la crise finan­cier ou com­pro­mis entre-temps par les ravages de la réces­sion au sein de « l’économie réelle » (les entre­prises en faillite, les ménages sur­en­det­tés). En avril 2009, le FMI consi­dé­rait que les banques n’avaient reconnu jusqu’alors que le tiers de leurs dépré­cia­tions effec­tives, l’écart entre le mon­tant des pertes avoué et leur mon­tant réel étant par­ti­cu­liè­re­ment accen­tué en Europe occi­den­tale : sur un mon­tant de 1200 mil­liards de dol­lars de pertes effec­tives, à peine plus de 300 ont été recon­nus, le res­tant devant être pas­sées dans les comptes d’ici à la fin 2010 [5]. Et ce bien que les banques aient recom­mencé à faire des béné­fices tout à fait consé­quents : sur les neuf pre­miers mois de 2009, les quatre prin­ci­paux éta­blis­se­ments fran­çais ont ainsi engrangé quelque 5,3 mil­liards d’euros, essen­tiel­le­ment grâce aux écarts entre les taux aux­quels elles empruntent elles-mêmes (notam­ment auprès de la Banque cen­trale) et ceux aux­quels elles prêtent à leurs propres clients.

Par ailleurs, si la crise a pu être jugu­lée, conte­nue dans les limites d’une « simple » réces­sion sévère sans virer à la dépres­sion catas­tro­phique, c’est, nous l’avons vu plus haut, en en sub­sti­tuant l’endettement public à l’endettement privé en tant que moteur de l’accumulation du capi­tal : en somme, pour sauver les capi­taux réels et les capi­taux fic­tifs débi­teurs des créan­ciers privés, on a gonflé les dettes publiques. Mais pareil gon­fle­ment des défi­cits publics, qui ne peuvent que méca­ni­que­ment s’aggraver, est en train de créer les condi­tions non seule­ment d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive, mais encore et sur­tout d’une crise finan­cière bien plus grave encore lorsque les pre­mières défaillances d’Etats se pro­dui­ront. Déjà cer­tains Etats euro­péens (la Grèce, l’Espagne, Portugal, l’Irlande mais aussi l’ Italie et même le Royaume-Uni) com­mencent à avoir du mal à emprun­ter sur les mar­chés finan­ciers (ils n’y par­viennent que moyen­nant une hausse constante des primes de risque, donc des taux d’intérêts), ce qui fait craindre un écla­te­ment à terme de la zone euro, pos­sible même s’il est pour l’instant peu pro­bable ; tandis que bon nombre des Etats d’Europe cen­trale et orien­tale membres de l’Union euro­péenne ont dû faire appel à l’aide (rien moins que dés­in­té­res­sée) du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, repous­sant ainsi aux calendes grecques leur inté­gra­tion dans cette même zone. Ce qui augure, dans tous les cas, de nou­veaux plans de rigueur, impli­quant des coupes claires dans les dépenses publiques, qui res­trein­dront d’autant les pos­si­bi­li­tés de sortie de crise.

Enfin il faudra bien mettre pro­chai­ne­ment fin à cette autre per­fu­sion pra­ti­quée sur le malade qu’a été l’injection mas­sive de liqui­di­tés dans le cir­cuit finan­cier par les Banques cen­trales, ainsi que nous l’avons indi­qué. Tout sim­ple­ment parce que la pour­suite d’un tel trai­te­ment, outre qu’elle est d’ores et déjà géné­ra­trice de pra­tiques spé­cu­la­tives [6], ne pour­rait que mena­cer la confiance dans la valeur des mon­naies. Se pose donc déjà la ques­tion de la déli­cate sortie de ce dis­po­si­tif d’exception, qui seule nous fera savoir quel est l’état de santé effec­tif du sys­tème finan­cier.

En deuxième lieu, rien n’est a été entre­pris pour que se pro­duise un rééqui­li­brage dans le par­tage de la valeur ajou­tée qui est pour­tant à la racine même non seule­ment de la récente phase cri­tique, mais de la récur­rence de toutes les crises finan­cières depuis une tren­taine d’années. Car, ainsi que j’ai eu l’occasion de le démon­trer dans le pre­mier de mes deux articles pré­cé­dents, c’est ce dés­équi­libre qui, par l’insuffisance de la demande sala­riale, vient frei­ner puis fina­le­ment blo­quer l’accumulation du capi­tal, en ren­dant simul­ta­né­ment pos­sible et même, dans une cer­taine mesure, néces­saire un gon­fle­ment arti­fi­ciel du crédit (de l’endettement privé) pour entre­te­nir la crois­sance réelle tout en géné­rant une bulle spé­cu­la­tive, avant que d’exiger que l’endettement public ne prenne le relais lorsque cette bulle finit par écla­ter. Bien, au contraire, la der­nière phase cri­tique et sa ges­tion n’ont fait qu’aggraver encore le dés­équi­libre dans le par­tage de la valeur ajou­tée, sur le plan mon­dial (que l’on pense par exemple com­bien les salaires chi­nois res­tent bridés) comme au sein des dif­fé­rents Etats, notam­ment en pro­vo­quant une aug­men­ta­tion du chô­mage et, par consé­quent, une pres­sion sup­plé­men­taire en faveur de l’austérité sala­riale (ralen­tis­se­ment de la hausse des salaires réels dans le meilleur des cas, stag­na­tion dans la plu­part des cas, voire quel­que­fois baisse sous l’effet d’un chan­tage aux licen­cie­ments) – dont l’effet réces­sif voire dépres­sif va encore s’accroître dans les pro­chains mois, lorsque les indem­ni­tés de chô­mage des sala­riés licen­ciés vont se trou­ver réduites voire sup­pri­mées et que les com­por­te­ments d’épargne pré­ven­tive des ménages vont se ren­for­cer. Et ce d’autant plus que le chô­mage va conti­nuer à s’accroître sous l’effet et de la pour­suite des faillites (car il per­siste des sur­ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion dans de nom­breuses branches et cer­taines entre­prises ont dif­féré leurs licen­cie­ments en espé­rant une reprise qui ne s’est pas pro­duite) et de la per­ma­nence d’une demande atone qui ne rendra au mieux pos­sible qu’une crois­sance molle, que la montée du chô­mage va d’ailleurs conti­nuer à dépri­mer encore.

En troi­sième lieu, en dépit des pro­messes et des rodo­mon­tades de cer­tains de « nos » diri­geants, au pre­mier rang des­quels notre Tartarin natio­nal (Sarkozy), aucune véri­table re-régu­la­tion de la finance trans­na­tio­na­li­sée n’a été mise en place, de manière à pré­ve­nir et éven­tuel­le­ment conte­nir la réédi­tion de bulles finan­cières mon­diales dont l’éclatement ravage « l’économie réelle » et menace à chaque fois la sta­bi­lité du sys­tème tout entier. Alors que le G20 réuni début avril 2009 à Londres puis à Pittsburgh en sep­tembre nous a promis d’enclencher un pro­ces­sus visant à reve­nir sur la déré­gu­la­tion finan­cière ini­tiée à partir de la fin des années 1970, on s’est contenté de pro­messes et de mesu­rettes insi­gni­fiantes. Qu’on en juge !

Pas plus qu’avant la crise, les banques cen­trales ne sont aujourd’hui dotées des pou­voirs régle­men­taires qui les auto­ri­se­raient à régu­ler la dis­tri­bu­tion de cré­dits par les banques pri­vées de manière à leur inter­dire d’alimenter des bulles spé­cu­la­tives ; aujourd’hui comme hier, on fait essen­tiel­le­ment confiance à la sagesse des diri­geants des banques pri­vées : à leur pro­messe (régu­liè­re­ment non tenue par le passé) de res­pec­ter des règles pru­den­tielles dans la dis­tri­bu­tion de cré­dits et à leur clair­voyance, alors qu’une récente enquête auprès des quinze plus grande banque du monde témoigne de la myopie de leurs diri­geants à l’égard des risques encou­rus [7]. On y a certes adjoint un méca­nisme de super­vi­sion « macro­pru­den­tiel » (des ins­tances de sur­veillance des acti­vi­tés finan­cières pour­vues d’une faible capa­cité de contraindre des acteurs aux com­por­te­ments poten­tiel­le­ment dan­ge­reux pour l’ensemble du sys­tème finan­cier) ; mais, pour mesu­rer son effi­ca­cité poten­tielle, il faut savoir que de pareilles ins­tances avaient déjà été ins­ti­tuées au len­de­main de la crise finan­cière asia­tique de 1997-1998… avec le succès que l’on sait dans la pré­ven­tion des deux crises finan­cières sui­vantes, celle de la soi-disant « nou­velle éco­no­mie » et celle des sub­primes.

Et c’est éga­le­ment à la régu­la­tion privée, sous forme de chambre de com­pen­sa­tions, que l’on conti­nue à s’en remettre pour régu­lier l’émission et le marché des pro­duits déri­vés, ces mul­ti­pli­ca­teurs des risques finan­ciers qui ont été à la base de toutes les bulles finan­cières depuis plus de vingt ans. Autant deman­der à des pyro­manes de dési­gner parmi eux une équipe de pom­piers !

La soi-disant lutte enga­gée contre les para­dis fis­caux, res­pon­sables d’une fraude et d’une éva­sion fis­cales mas­sives et opé­ra­teurs de pre­mier plan au sein de la déré­gu­la­tion finan­cière et de la spé­cu­la­tion mon­dia­li­sée, s’est réduite… à faire les gros yeux aux plus visibles et notables d’entre eux, les­quels s’en sont tirés en pro­met­tant de lever leur secret ban­caire (une pro­messe non tenue à l’heure qu’il est) et d’étendre le champ de leur coopé­ra­tion avec les admi­nis­tra­tions fis­cales d’Etats tiers. Ce qui n’a abouti pour l’instant qu’à jeter quelques cen­taines de nom en pâture, pour mieux conti­nuer à main­te­nir tous les autres dans l’ombre. Bref de la poudre aux yeux ! Et, dans ses condi­tions, les pra­tiques pré­da­trices des fonds spé­cu­la­tifs, tous basés dans des para­dis fis­caux, ont encore de beaux jours devant eux.

Quant à la pro­messe de mettre fin aux reve­nus extra­va­gants des diri­geants de banques, com­pa­gnies d’assurances, fonds d’investissement, etc., ou des ‘simples’ tra­ders, on n’a pas eu à attendre pour apprendre ce qu’il en sera. Sauvé d’une faillite cer­taine à l’automne 2008 grâce à une aide publique de 85 mil­liards de dol­lars, le plus gros assu­reur états-unien AIG a annoncé au prin­temps sui­vant qu’il allait dis­tri­buer 165 mil­lions de dol­lars de bonus entre 418 de ses prin­ci­paux sala­riés ; tandis que le patron de la banque franco-belge Dexia, elle aussi sauvée de la faillite par l’argent public, est partie à la retraite avec une pen­sion sup­plé­men­taire annuelle («retraite cha­peau») de 588 000 euros ! Et, sur les 3,2 mil­liards de béné­fices qu’elle a réa­li­sés pen­dant le pre­mier semestre 2009, BNP-Paribas a annoncé en pro­vi­sion­ner un mil­liard pour les primes de ses tra­ders ; une paille à côté des huit mil­liards de dol­lars que Goldmann Sachs réserve aux siens ! Et aucun des gou­ver­ne­ments du G20 n’a entre­pris de pla­fon­ner ces bonus ni même de les taxer dura­ble­ment [8], se confor­mant ainsi impli­ci­te­ment au bon vieux prin­cipe capi­ta­liste : « Business as usual !»

Bien plus, la manière dont les Etats ont volé au secours du sec­teur finan­cier, du moins après la panique consé­cu­tive au lâchage de Lehmann Brothers et face au risque d’un effon­dre­ment de l’ensemble du sys­tème finan­cier par faillites suc­ces­sives, garan­tit impli­ci­te­ment les banques et les fonds d’investissement d’être assu­rés du sou­tien des pou­voirs publics dès qu’ils mena­ce­ront de faire faillite et dès lors que leur défaillance risque d’en pro­vo­quer d’autres, voire de désta­bi­li­ser tout le sec­teur, et ce quels que soient les risques incon­si­dé­rés qu’ils auront pu prendre. Ce qui ne peut que les inci­ter à les courir dès lors qu’ils sont la contre­par­tie de la pro­messe de gains juteux. Plus que jamais la doc­trine du too big to fail (trop gros pour faire faillite) a désor­mais cours.

Enfin, la suite de réunions des chefs d’Etat ou de gou­ver­ne­ments des prin­ci­pales puis­sances capi­ta­listes, fût-ce dans le cadre d’un G8 élargi en G20, a sur­tout démon­tré, une fois de plus, l’impossibilité d’instaurer une véri­table gou­ver­nance capi­ta­liste mon­diale dans un contexte de crise de l’hégémonie états-unienne. Et, même au niveau conti­nen­tal, pareille coor­di­na­tion a eu du mal à se mettre en place. Ainsi, au niveau euro­péen, ce n’est qu’avec grande peine que les gou­ver­ne­ments de l’Union euro­péen ont pu tomber d’accord sur un plan de sau­ve­tage des banques en octobre 2008 ; et le sommet euro­péen de décembre 2008 n’a pas même pu accou­cher d’une véri­table relance concer­tée, chaque membre de l’Union y allant de sa propre relance en ordre dis­persé, ce qui en a limité d’autant la portée, chacun cher­chant plutôt à repor­ter le poids de la crise sur ses voi­sins qu’à opérer de manière coopé­ra­tive. Et, dotée d’un budget fédé­ral ridi­cule (1,2 % du PIB de l’Union), elle se trouve actuel­le­ment inca­pable de venir en aide à ses Etats membres les plus affec­tés par la crise et par le risque d’insolvabilité ; tandis qu’il est inter­dit à la Banque cen­trale euro­péenne de leur prêter de l’argent.

L’avenir est sombre

Dans ces condi­tions, même si la pré­sente réces­sion pourra fina­le­ment être sur­mon­tée à moyen terme, ce qui n’est pas cer­tain, le scé­na­rio le plus pro­bable est celui de la réédi­tion du même enchaî­ne­ment qui conduira d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive (qui se por­tera sans doute cette fois-ci sur les titres des dettes publiques), accom­pa­gnée d’une reprise éco­no­mique fac­tice, débou­chant imman­qua­ble­ment sur un nou­veau krach et une nou­velle réces­sion qui se pro­dui­ront cepen­dant dans des condi­tions bien pires que la pré­cé­dente. Car les Etats ne pour­ront pas sauver une nou­velle fois le capi­tal à la hau­teur de leurs enga­ge­ments sur ces deux der­nières années, du fait même des limites que va ren­con­trer la dette publique sous l’effet de ces enga­ge­ments pré­ci­sé­ment.

De sur­croît, dans les pro­chaines années et plus encore dans les pro­chaines décen­nies, on va assis­ter à une aggra­va­tion de la crise éco­lo­gique. Car, contrai­re­ment à tous les dis­cours nous pro­met­tant pour demain un « capi­ta­lisme vert», le capi­ta­lisme est inca­pable de résoudre cette der­nière pour des rai­sons non pas conjonc­tu­relles (absence de volonté réfor­ma­trice, poids des lobbys de l’automobile et du nucléaire, choix de mau­vaises orien­ta­tions en matière de poli­tique éco­no­mique, etc.) mais pour des rai­sons struc­tu­relles [9]. C’est d’ailleurs ce que l’échec de la récente confé­rence de Copenhague sur le climat vient d’illustrer. Et la crise éco­no­mique va se trou­ver aggra­vée bien plus que réso­lue par l’approfondissement de la crise éco­lo­gique, notam­ment sous l’effet du ren­ché­ris­se­ment des prix de l’énergie (à com­men­cer par celui du pétrole qui est reparti à la hausse après s’être effon­dré à 30 dol­lars le baril en décembre 2008), de cer­taines matières pre­mières indus­trielles, des pro­duits agri­coles (avec à la clé, de nou­velles crises ali­men­taires), etc., avec pour effet global une hausse ten­dan­cielle de la valeur de la force de tra­vail mais aussi de la rente (de sa part dans la plus-value), dépré­ciant d’autant la pro­fi­ta­bi­lité du capi­tal.

Enfin, la bour­geoi­sie aurait tort de se féli­ci­ter de la fai­blesse durable de com­ba­ti­vité des sala­riés. Car l’absence de tout sujet anta­go­niste sérieux, capable d’infléchir les orien­ta­tions géné­rales qu’elle impose au cours du monde actuel, contri­bue aussi à la rendre inca­pable de prendre des mesures pour « réfor­mer le capi­ta­lisme», sur le plan éco­no­mique aussi bien que sur le plan éco­lo­gique, autre­ment dit pour pro­lon­ger les condi­tions géné­rales de la repro­duc­tion du capi­tal.

Mais c’est là est aussi le prin­ci­pal pro­blème pour nous. Comment créer les condi­tions de la renais­sance d’une conflic­tua­lité des opprimé·e·s qui soit à la hau­teur des défis actuels ? Je me pro­pose d’y reve­nir dans un pro­chain article.

1. Si je compte incon­tes­ta­ble­ment parmi les pre­miers, du moins ai-je eu la pru­dence de ne pas me clas­ser parmi les seconds. Voir les articles d’Alain Bihr consa­crés à la crise éco­no­mique sur ce site.

2. C’est le taux de base auquel les banques pri­vées et autres ins­ti­tu­tions finan­cières peuvent emprun­ter auprès de la Banque cen­trale.

3. Fed : abré­via­tion pour Federal Reserve Bank, la Banque cen­trale états-unienne.

4. C’est le marché sur lequel les banques pri­vées se financent (se font crédit) mutuel­le­ment à court terme (quelques mois ou semaines) voire très court terme (quelques jours).

5. Cf. Guillaume Duval, « Les banques res­tent fra­giles», Alternatives Economiques, n°283, sep­tembre 2009, page 11.

6. Les taux de refi­nan­ce­ment réels (déduc­tion faite de l’inflation) des banques cen­trales sont deve­nus presque nuls voire néga­tifs dans tous les prin­ci­paux Etats. Avec d’ailleurs pour consé­quence de favo­ri­ser immé­dia­te­ment la for­ma­tion d’une nou­velle bulle spé­cu­la­tive. Grâce à la sur­abon­dance des liqui­di­tés mises à la dis­po­si­tion des banques pri­vées par les Banques cen­trales, les bourses ont en effet repris des cou­leurs, les acteurs finan­ciers uti­li­sant cet argent pour relan­cer la spé­cu­la­tion… plutôt que de l’investir dans « l’économie réelle » (de prêter aux entre­prises et aux ménages). Entre fin 2008 et l’automne 2009, les indices bour­siers ont ainsi crû de 60 % aux Etats-Unis et en Allemagne, de 50 % en France et au Japon, de 40 % au Royaume-Uni et en Australie. Preuve sup­plé­men­taire que la spé­cu­la­tion est (deve­nue) une drogue dure à laquelle le capi­tal est dure­ment et gra­ve­ment acco…Jamais le contraste n’a été aussi énorme qu’aujourd’hui entre une « éco­no­mie fic­tive » eupho­rique et une « éco­no­mie réelle » lan­guis­sante sinon dépri­mée !

7. Cf. Christian Chavagneux, « Les banques contrôlent mal leur risques», Alternatives Economiques, n°286, décembre 2009, page 62.

8. La taxa­tion ins­ti­tuée par le Royaume-Uni et la France à sa suite s’arrêtera le 5 avril pro­chain. Il suf­fira à nos finan­ciers de dif­fé­rer jusqu’au 6 avril la per­cep­tion de leurs primes pour que celles-ci échappent au fisc. Quel sacri­fice !

9. Je ren­voie ici à mon article « Un « capi­ta­lisme vert » est-il pos­sible ?»

(26 février 2010)

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