Écologie et solidarité internationale

Par Mis en ligne le 23 novembre 2009

Gus Massiah explore ici les liens entre la soli­da­rité inter­na­tio­nale et l’écologie, à tra­vers l’histoire de la conver­gence entre les mou­ve­ments éco­lo­giques et les mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale, qu’il relie aux enjeux de la Conférence de Copenhague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique.

Le terme d’écologie a subi en un peu plus d’un siècle un glis­se­ment fon­da­men­tal qui l’a conduit de la sphère bio­lo­gique à la sphère poli­tique [] Il appa­rais­sait en 1866 [] comme une manière de défi­nir l’étude des milieux pour les orga­nismes vivants. Il est aujourd’hui un outil de la pensée poli­tique qui vou­drait réin­té­grer la nature, son évo­lu­tion et les usages que nous en fai­sons, dans la façon d’organiser les socié­tés. La dimen­sion éco­lo­gique s’est affir­mée comme un nou­veau para­digme de la trans­for­ma­tion des socié­tés. Elle est confron­tée à d’autres dimen­sions : la jus­tice sociale ; les droits et les liber­tés ; la géo­po­li­tique et la soli­da­rité inter­na­tio­nale. L’articulation entre ces dimen­sions carac­té­rise l’écologie et qua­li­fie les réponses qui sont pro­po­sées en son nom. Nous explo­re­rons ici le rap­port entre l’écologie et la soli­da­rité inter­na­tio­nale. Pour le faire, nous ne par­ti­rons pas des catas­trophes éco­lo­giques et des soli­da­ri­tés évé­ne­men­tielles qui se sont créées à leur suite. Nous nous inté­res­se­rons plutôt à l’histoire de la conver­gence entre les mou­ve­ments éco­lo­giques et les mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale qui pose cette ques­tion sur la durée. Sur ce point, les posi­tions que les mou­ve­ments sociaux et citoyens prennent vis-à-vis de la Conférence de Copenhague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique en éclairent les enjeux. Afin de com­prendre com­ment se sont for­mées les ques­tions en débat, il faut voir qu’en 1992, déjà, la conver­gence entre les éco­lo­gistes et les asso­cia­tions de soli­da­rité inter­na­tio­nale avait marqué la Conférence de Rio sur Environnement et Développement. A partir de cette évo­lu­tion, nous pour­rons reve­nir sur les ques­tions posées aux mou­ve­ments sociaux et citoyens dans la période actuelle, par rap­port à la crise de la phase néo­li­bé­rale de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Les enjeux de la Conférence de Copenhague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique

La Conférence de Copenhague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, en décembre 2009, aura une impor­tance consi­dé­rable. En effet, même si l’impératif éco­lo­gique ne se limite pas à la ques­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique, les négo­cia­tions qu’elle va sus­ci­ter vont déter­mi­ner l’évolution de l’ensemble des enjeux éco­lo­giques. D’une part, la prise en compte du chan­ge­ment cli­ma­tique a des consé­quences sur toutes les autres ques­tions envi­ron­ne­men­tales. D’autre part, le chan­ge­ment cli­ma­tique est por­teur de la néces­saire refonte en pro­fon­deur du modèle de trans­for­ma­tion sociale. Enfin, le chan­ge­ment cli­ma­tique accen­tue la prise de conscience de l’urgence et ne permet pas des ater­moie­ments sans fin sur les néces­saires réformes indis­pen­sables.

L’enjeu est mon­dial ; la négo­cia­tion est inter­na­tio­nale. Elle est d’abord entre les Etats. La dimen­sion géo­po­li­tique est domi­nante dans le cours des négo­cia­tions. La négo­cia­tion oppose deux groupes de pays : le G8 qui regroupe les pays du Nord et le G77 qui repré­sente les posi­tions des pays du Sud. Dans ce duel, un petit groupe de pays émer­gents occupe une posi­tion pivot : essen­tiel­le­ment la Chine, l’Inde et le Brésil. Ce petit groupe est asso­cié aux pays du G8 par le G20 qui se pré­sente comme un nou­veau direc­toire de la mon­dia­li­sa­tion. Mais il est aussi en phase avec le G77 dont cer­tains sont même for­mel­le­ment partie pre­nante.

Trois ques­tions sont en débat [] . Quel sera le niveau de la réduc­tion des gaz à effet de serre et com­ment sera-t-il réparti ? Comment sera évalué le finan­ce­ment cor­res­pon­dant à cette réduc­tion et com­ment sera réparti ce finan­ce­ment ? Quelles seront les moda­li­tés rete­nues pour le finan­ce­ment et quelles ins­ti­tu­tions seront res­pon­sables de la mise en œuvre ? Ces ques­tions conti­nue­ront à mar­quer l’espace du débat dans les années à venir.

Un accord partiel et partial favorisant les pays du Nord

Le champ de la négo­cia­tion a été déli­mité dans la Conférence de Bangkok pré­pa­ra­toire à celle de Copenhague [] Cette confé­rence a réuni en octobre 2009 les délé­ga­tions offi­cielles des Etats et a été l’occasion d’un forum des asso­cia­tions et des mou­ve­ments de la société civile. Le niveau de réduc­tion sera loin des 40% pré­co­ni­sés pour 2020 par le GIEC (Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évolution du climat), mais des efforts non négli­geables pour­raient être annon­cés. Il ne s’agirait pas d’une réduc­tion répar­tie dans un accord commun, mais d’une décla­ra­tion en commun des réduc­tions annon­cées par chaque pays. Ce qui per­met­trait de dif­fé­ren­cier ce nouvel accord du Protocole de Kyoto que les Etats-Unis n’envisagent pas de signer. La réduc­tion serait finan­cée à partir des niveaux d’émission. Les pays du Nord refu­se­raient tou­jours de lier le finan­ce­ment à leur res­pon­sa­bi­lité passée dans la dété­rio­ra­tion des condi­tions cli­ma­tiques. Les pays émer­gents pour­raient accep­ter de contri­buer plus for­te­ment, à la mesure de leurs émis­sions en hausse. Près de la moitié du finan­ce­ment serait assu­rée par la taxa­tion du car­bone. Le G77 refuse, comme le pro­pose le G8, de confier ce méca­nisme à la Banque Mondiale et au FMI. Une ins­ti­tu­tion des Nations Unies pour­rait être créée pour le mettre en œuvre ; son ins­tance de direc­tion poli­tique serait spé­ci­fique, mais elle pour­rait prendre comme agents d’exécution les ins­ti­tu­tions de Bretton Woods.

La Conférence de Copenhague se dirige donc vers un accord par­tiel qui n’est pas à la hau­teur des enjeux en matière de réduc­tion et qui, même avec quelques conces­sions aux pays du Sud, main­tient la supré­ma­tie des pays du Nord dans la défense de leurs inté­rêts et dans le refus de recon­naître leurs res­pon­sa­bi­li­tés.

La mobilisation des mouvements sociaux et citoyens

Les mou­ve­ments sociaux et citoyens qui se sont orga­ni­sés pour peser sur les négo­cia­tions regroupent des mou­ve­ments des socié­tés du Nord et du Sud, et notam­ment, des mou­ve­ments éco­lo­gistes, des orga­ni­sa­tions de pro­duc­teurs, des orga­ni­sa­tions syn­di­cales de sala­riés et des orga­ni­sa­tions pay­sannes, des asso­cia­tions de soli­da­rité inter­na­tio­nale. Ils ont affirmé, à partir de la diver­sité de leurs orien­ta­tions et de leurs appré­cia­tions, des posi­tions en désac­cord avec le com­pro­mis qui s’ébauche.

Ils s’inquiètent, tout d’abord, de ce que l’urgence de la situa­tion passe après les inté­rêts des grandes puis­sances et que les réduc­tions ne soient pas à la hau­teur des néces­si­tés. Ils insistent sur le fait que le seuil de deux degrés de baisse de tem­pé­ra­ture doit être consi­déré comme un impé­ra­tif. Ils consi­dèrent que les réduc­tions doivent être répar­ties de manière impé­ra­tive selon un même cri­tère. Ils rap­pellent que le finan­ce­ment doit prendre en compte la dette éco­lo­gique contrac­tée par les pays indus­tria­li­sés. Ils s’inquiètent de la réa­lité des finan­ce­ments pour la trans­for­ma­tion sociale des pays pauvres, d’autant que plu­sieurs pays ont déjà affirmé qu’il n’y aurait pas d’additivité par rap­port à l’Aide Publique au Développement. Ils contestent les moda­li­tés envi­sa­gées de la taxa­tion car­bone. Ils s’alarment des consé­quences dra­ma­tiques pour les popu­la­tions fra­giles, et les régions pauvres, en termes de pau­vreté, d’inégalités et de dis­cri­mi­na­tions. Ils attirent l’attention sur les risques des migra­tions envi­ron­ne­men­tales et sur le néces­saire res­pect des droits des migrants dans tous les pays.

Les enjeux de la Conférence de Copenhague ne se limitent pas à la Conférence des Etats. Elle concerne aussi les mou­ve­ments sociaux et citoyens qui doivent défi­nir leurs objec­tifs et leurs stra­té­gies pour la suite. De ce point de vue, nous pro­po­sons de mettre l’accent sur la conver­gence entre les mou­ve­ments éco­lo­gistes et les mou­ve­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale qui consti­tue un des points d’appui essen­tiels de l’intervention des socié­tés civiles dans ce pro­ces­sus. Pour cela, comme nous l’avons dit plus haut, il nous faut reve­nir sur l’histoire de cette conver­gence à partir de la Conférence de Rio en 1992. Nous déve­lop­pe­rons alors une ana­lyse de la situa­tion actuelle et des débats qui s’ouvrent sur les issues à la crise glo­bale. Les suites de la Conférence de Rio, Environnement et Développement, en 1992

Pour explo­rer la rela­tion entre éco­lo­gie et soli­da­rité inter­na­tio­nale, nous par­ti­rons de la conver­gence entre le mou­ve­ment éco­lo­giste et le mou­ve­ment de soli­da­rité inter­na­tio­nale. Quand et com­ment cette conver­gence s’est-elle tissée ? De façon visible, elle s’affirme dans la pré­pa­ra­tion, le dérou­le­ment et les suites de la Conférence des Nations Unies, Environnement et Développement, à Rio en 1992. A partir de Rio, plu­sieurs avan­cées sont enga­gées ; elles sont tou­jours d’actualité. Nous retien­drons : la conver­gence des mou­ve­ments sociaux et citoyens et la culture de la diver­sité ; l’émergence d’un nouvel espace des négo­cia­tions inter­na­tio­nales en rela­tion avec une opi­nion publique mon­diale ; la flo­rai­son des pro­po­si­tions liées à l’accès aux droits pour tous et au droit inter­na­tio­nal ainsi que le rôle de l’expertise citoyenne ; le débat fon­da­men­tal sur la science, la nature et le déve­lop­pe­ment.

Une pensée de l’écologie liée aux contradictions Nord-Sud.

Mais cette conver­gence n’a pas com­mencé en 1992 ; elle existe depuis long­temps et a marqué les débuts du mou­ve­ment éco­lo­giste. La conscience du carac­tère global de l’écologie, et sa pro­po­si­tion de « penser global et agir local », se sont tra­duites par une sen­si­bi­lité au tiers-monde et une écoute du mou­ve­ment de soli­da­rité inter­na­tio­nale. Cette conver­gence a résisté à l’offensive idéo­lo­gique du Club de Rome affir­mant que la popu­la­tion du Sud, la « bombe P », était res­pon­sable de la dégra­da­tion de la pla­nète. Elle a résisté aussi à la crise de la déco­lo­ni­sa­tion liée à l’évolution d’une partie des régimes poli­tiques issus du mou­ve­ment des libé­ra­tions natio­nales qui ont com­biné l’étatisme, le pro­duc­ti­visme et la remise en cause des liber­tés. En France, en 1974, le pre­mier can­di­dat éco­lo­giste à une élec­tion pré­si­den­tielle, René Dumont, est emblé­ma­tique de la liai­son entre l’écologie émer­gente et l’impératif de la soli­da­rité inter­na­tio­nale.

Dans la pré­pa­ra­tion de Rio s’est affir­mée la conver­gence des mou­ve­ments éco­lo­gistes et de soli­da­rité inter­na­tio­nale. L’impératif éco­lo­gique s’affirmait comme un enjeu global ; il se devait de prendre en compte la contra­dic­tion Nord –Sud. Cette conver­gence s’est élar­gie, en quatre ans, au fil des Conférences inter­na­tio­nales des Nations Unies. Elle a impli­qué plus direc­te­ment les asso­cia­tions de défense des droits fon­da­men­taux, à la Conférence de Vienne, en 1993. Elle a impli­qué les asso­cia­tions citoyennes et fami­liales à la Conférence Internationale sur la Population et le Développement, au Caire, en 1994. Elle a impli­qué plus direc­te­ment les mou­ve­ments de soli­da­rité, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales de sala­riés et les orga­ni­sa­tions pay­sannes, au Sommet Social, à Copenhague, en 1995. Elle a impli­qué plus direc­te­ment les asso­cia­tions de femmes à la Conférence de Pékin, en 1995. A la Conférence sur la Ville à Istanbul, en 1996, elle a impli­qué les asso­cia­tions d’habitants et les mou­ve­ments sociaux urbains.

Un nouvel espace public sur les questions mondiales.

Cette conver­gence est le fon­de­ment du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et sera visible à partir de 1999 lors des mani­fes­ta­tions de Seattle contre l’OMC. Elle for­mera la base des Forums sociaux mon­diaux, qui réunissent des acteurs de la société civile mon­diale, et de leurs décli­nai­sons régio­nales, thé­ma­tiques, natio­nales et locales. Dans cette nou­velle confi­gu­ra­tion, sous dif­fé­rentes appel­la­tions, qui vont des asso­cia­tions aux socié­tés civiles, émerge une nou­velle dyna­mique, celle des mou­ve­ments sociaux et citoyens. Dans ce mou­ve­ment, une nou­velle culture poli­tique se fait jour à partir du refus de la fata­lité et de la recon­nais­sance de la diver­sité. Cette diver­sité repose sur la com­plé­men­ta­rité de toutes les formes de lutte por­teuses d’émancipation, et sur la légi­ti­mité de toutes les luttes contre les dis­cri­mi­na­tions et les oppres­sions. Elle pro­longe les leçons des luttes des femmes dans le refus de la subor­di­na­tion de cer­taines luttes à la réso­lu­tion des contra­dic­tions consi­dé­rées comme prin­ci­pales.

A partir de Rio, les mou­ve­ments sociaux et citoyens vont inves­tir un nouvel espace de négo­cia­tion inter­na­tio­nale qui se met en place. Cet espace est ouvert par une partie du sys­tème des Nations Unies qui ont été mar­gi­na­li­sées par la créa­tion du G7 comme direc­toire mon­dial, appuyé sur les ins­ti­tu­tions de Bretton Woods, le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC. Cette mar­gi­na­li­sa­tion fai­sait partie de la reprise en main du sys­tème mon­dial par les pays qui se nomment eux-mêmes « les démo­cra­ties indus­trielles », mais qui ont du mal à cacher qu’il s’agit des pays domi­nants le monde, des plus riches, des plus armés et de sur­croît, tous anciens colo­ni­sa­teurs. Les Conférences mon­diales redonnent la parole à tous les pays et ouvrent la dis­cus­sion à d’autres acteurs inter­na­tio­naux. Les mou­ve­ments sociaux et citoyens débordent vite les ONG inter­na­tio­nales d’abord mises en avant. Les éco­lo­gistes ren­forcent leurs alliances avec les mou­ve­ments de consom­ma­teurs. D’autres acteurs sont asso­ciés à cette dyna­mique. Les col­lec­ti­vi­tés locales et ter­ri­to­riales s’affirment sur le plan inter­na­tio­nal à partir d’Istanbul en 1996. Les acteurs éco­no­miques se dif­fé­ren­cient. Les mou­ve­ments de l’économie sociale et soli­daire s’inscrivent plus for­te­ment dans les mou­ve­ments asso­cia­tifs.

Le modèle de la Conférence inter­na­tio­nale qui se met en place com­prend la négo­cia­tion offi­cielle entre les délé­ga­tions offi­cielles des Etats. Dans de nom­breux pays, les délé­ga­tions consultent les acteurs de leur société et cer­tains des experts des asso­cia­tions par­ti­cipent aux délé­ga­tions. La confé­rence paral­lèle des socié­tés civiles, ouvertes à tous les vents permet de confron­ter les pro­po­si­tions et de défi­nir des points de vue com­muns. Enfin, les contre-confé­rences, appuyées par des mani­fes­ta­tions diverses font connaître leurs cri­tiques et leurs inter­pel­la­tions qui sont par­fois relayées par les médias. C’est à tra­vers cette confi­gu­ra­tion que les mou­ve­ments sociaux et citoyens s’adressent à l’opinion publique mon­diale pour peser sur les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et sur l’opinion publique inter­na­tio­nale pour s’appuyer sur les opi­nions publiques natio­nales par rap­port à leurs Etats. Elles cherchent aussi à favo­ri­ser la construc­tion d’une opi­nion publique mon­diale dans laquelle les opi­nions des pays du Sud s’affirmerait et se déga­ge­rait de celle des pays du Nord et de leurs relais.

Une pensée de l’écologie fondée sur l’accès aux droits pour tous.

Cet évo­lu­tion renou­velle et enri­chit l’espace des pro­po­si­tions. Elle permet de s’opposer au « There is no alter­na­tive » de Madame Thatcher et à l’évidence auto­pro­cla­mée des solu­tions néo­li­bé­rales. Les idées qui che­minent sont nour­ries d’autres approches qui se retrouvent au croi­se­ment de cer­taines ins­tances des Nations Unies, pour qui la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme reste une réfé­rence majeure, et des mou­ve­ments sociaux et citoyens. Dans cer­tains cas, des avan­cées sont pos­sibles, comme lors de l’élaboration et de l’adoption du Protocole addi­tion­nel des Droits éco­no­miques sociaux et cultu­rels, ainsi que les accords inter­na­tio­naux sur l’environnement et notam­ment le Protocole de Kyoto. Dans beau­coup de cas, la bataille est plus incer­taine et les ten­ta­tives de récu­pé­ra­tion par le néo­li­bé­ra­lisme sont domi­nantes. Le cœur de la bataille reste la concep­tion du droit inter­na­tio­nal tou­jours soumis à la volonté des pays domi­nants de le subor­don­ner au dogme du libre échange et au droit des affaires. Sans oublier la dis­tance consi­dé­rable qui sépare les décla­ra­tions des mises en œuvre et le redou­table effet dévas­ta­teur du « deux poids, deux mesures » qui mine la confiance des peuples dans le droit inter­na­tio­nal.

L’intervention directe des mou­ve­ments éco­lo­gistes et de soli­da­rité inter­na­tio­nale au niveau du droit inter­na­tio­nal va prendre toute son ampleur depuis 1984, avec la catas­trophe de Bhopal. Après la plus impor­tante catas­trophe indus­trielle jamais sur­ve­nue, la mul­ti­na­tio­nale Union Carbide pro­prié­taire de l’usine chi­mique qui a explosé se réfu­gie der­rière l’indépendance juri­dique de sa filiale pour refu­ser sa res­pon­sa­bi­lité et toute indem­ni­sa­tion. Devant ce cynisme des pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques qui orga­nisent la mon­dia­li­sa­tion, des asso­cia­tions indiennes et inter­na­tio­nales orga­nisent des cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion et de dénon­cia­tion. En 1992, le Tribunal Permanent des Peuples orga­nise à Bhopal une ses­sion pour pal­lier au scan­da­leux vide juri­dique inter­na­tio­nal. Il orga­nise une série de ses­sions sur les ques­tions d’environnement, notam­ment sur l’Amazonie bré­si­lienne, à Paris en 1992, et sur les mul­ti­na­tio­nales, notam­ment à Paris en 1999, sur la mul­ti­na­tio­nale fran­çaise Elf, deve­nue Total, et avec six ses­sions en Colombie de 2006 à 2008. En 2002 à Johannesburg, au Sommet mon­dial sur le Développement durable, Greenpeace a publié son « Corporate Crimes Report » conte­nant les « Principes de Bhopal » pour exiger un accord inter­na­tio­nal sur la res­pon­sa­bi­lité civile des entre­prises.

Dans cette évo­lu­tion, les mou­ve­ments sociaux et citoyens mettent en avant une exper­tise citoyenne qui se dégage de l’expertise domi­nante des grands Etats et de celle des forces éco­no­miques domi­nantes. Cette exper­tise citoyenne s’affirme à tra­vers la conver­gence des mou­ve­ments qui prend des formes actives dans les pla­te­formes de mobi­li­sa­tion et les cam­pagnes mon­diales. A Rio, il est apparu clai­re­ment que l’expertise citoyenne n’était pas une spé­cia­lité des asso­cia­tions du Nord. Sur les ques­tions éco­lo­giques, les asso­cia­tions du Sud, notam­ment indiennes et bré­si­liennes ont apporté les réfé­rences prin­ci­pales qui se sont impo­sées dans l’espace de la confé­rence et qui conti­nuent à ali­men­ter le débat mon­dial []. On a retrouvé ce chan­ge­ment qua­li­ta­tif dans plu­sieurs autres ques­tions, comme sur la dette sous ses dif­fé­rentes décli­nai­sons, finan­cières, sociales et éco­lo­giques.

C’est aussi à Rio que s’est noué le débat fon­da­men­tal sur l’évolution de la pensée scien­ti­fique. Au début de la Conférence, des scien­ti­fiques de renom ont publié un « Appel de Heidelberg », dans lequel ils décla­raient « nous nous inquié­tons … de l’émergence d’une idéo­lo­gie irra­tion­nelle qui s’oppose au pro­grès scien­ti­fique et indus­triel et nuit au déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social… dans la mesure où l’humanité a tou­jours pro­gressé en met­tant la nature à son ser­vice et non l’inverse ». De nom­breux scien­ti­fiques, liés aux mou­ve­ments sociaux et citoyens, ont réagi avec vigueur, notam­ment dans « l’Appel à la raison pour une soli­da­rité pla­né­taire » lancé par Global Chance, contre cette concep­tion datée du pro­grès conçu comme l’alliance entre la science et l’industrie, et portée par les « com­por­te­ments d’impérialisme scien­ti­fique qui pré­tendent sauver l’humanité par les seules science et indus­trie ». []

La confé­rence de Rio a donc rendu visible une conver­gence en ges­ta­tion depuis quelques décen­nies. Elle a permis de déga­ger une orien­ta­tion com­mune qui lie­rait l’écologie aux droits et à l’émancipation d’une pensée néo­li­bé­rale de l’écosystème. La crise glo­bale actuelle en révèle l’urgence et la néces­sité. Quelle place tient la crise éco­lo­gique au sein de la crise glo­bale ? C’est ce que nous vou­lons dis­cu­ter à pré­sent avant d’engager une réflexion sur la manière dont les débats éco­lo­giques s’inscrivent dans les issues stra­té­giques à la crise glo­bale. L’écologie dans la crise glo­bale

La crise glo­bale est une crise struc­tu­relle de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste dans sa phase néo­li­bé­rale. Elle se déploie dans quatre dimen­sions : éco­no­mique et sociale ; éco­lo­gique ; géo­po­li­tique ; poli­tique et idéo­lo­gique. La séquence actuelle, consti­tuée par une cas­cade de crises sociale, finan­cière, moné­taire, immo­bi­lière, éner­gé­tique, ali­men­taire, éco­no­mique en est une décli­nai­son en situa­tion. Plusieurs ques­tions déter­minent l’évolution de la situa­tion à l’échelle mon­diale et marquent les dif­fé­rents niveaux de la trans­for­ma­tion sociale (mon­diale, par grandes régions, natio­nale et locale) []. Parmi ces ques­tions, sou­li­gnons la crise du néo­li­bé­ra­lisme et la crise géo­po­li­tique avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis.

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L’élément le plus déter­mi­nant est la crise éco­lo­gique mon­diale qui est deve­nue patente. Il s’agit autant de l’aggravation de la crise éco­lo­gique que de la prise de conscience de cette dimen­sion et des dan­gers pour l’écosystème pla­né­taire. L’écologie fonc­tionne comme un para­digme nou­veau qui intro­duit de nou­veaux aiguillages dans la manière de penser le monde. Ainsi, cha­cune des dimen­sions de la crise doit être appré­ciée dans son rap­port à l’écologie. L’écologie inter­dit d’envisager une issue à la crise éco­no­mique et sociale qui repren­drait le modèle domi­nant de la crois­sance et du pro­duc­ti­visme. L’écologie redes­sine les équi­libres géo­po­li­tiques déjà confron­tés au rééqui­li­brage éco­no­mique intro­duit par les pays émer­gents ; elle défi­nit les nou­veaux enjeux mon­diaux dans la crise cli­ma­tique et l’accès aux res­sources natu­relles. On retrouve direc­te­ment à ce niveau les ques­tions mises à jour par la Conférence de Copenhague : com­ment réduire les émis­sions de gaz à effet de serre ? Quelles consé­quences sur le niveau et la nature de la crois­sance ? Comment répar­tir les réduc­tions entre les pays ? Comment finan­cer cette réduc­tion ?

La réci­proque est aussi vraie. La com­pré­hen­sion de l’écologie dans le contexte actuel ne peut être envi­sa­gée en dehors des autres dimen­sions de la crise. C’est ce qui carac­té­rise la dif­fé­rence entre les réponses éco­lo­giques. Ainsi, la rela­tion avec la dimen­sion éco­no­mique et sociale de la crise induit la néces­sité de prendre en compte les inéga­li­tés éco­lo­giques et les inéga­li­tés sociales ; de lier éco­lo­gie et social. Il faut recon­naître que la crise éco­lo­gique est une crise sociale. Une trans­for­ma­tion éco­lo­gique des socié­tés est inen­vi­sa­geable sans une forte redis­tri­bu­tion sociale et il est illu­soire de penser que la tran­si­tion pour­rait être payée par les pauvres et avec leur accord. Ainsi, la rela­tion avec la crise poli­tique et éco­lo­gique induit la néces­sité de prendre en compte les insé­cu­ri­tés crois­santes, les dérives auto­ri­taires, la remise en cause des droits fon­da­men­taux et des droits envi­ron­ne­men­taux ; de lier éco­lo­gie et liber­tés. Ainsi, la rela­tion avec la crise géo­po­li­tique induit la néces­sité de prendre en compte les risques de conflits et de guerres et les inéga­li­tés entre les pays ; de lier éco­lo­gie et soli­da­rité inter­na­tio­nale.

Les pre­mières carac­té­ri­sa­tions, et dif­fé­ren­cia­tions, des réponses et des poli­tiques éco­lo­giques se défi­nissent dans la manière de lier éco­lo­gie et social, éco­lo­gie et liber­tés, éco­lo­gie et soli­da­rité inter­na­tio­nale.

Dans cha­cune des crises par­ti­cu­lières qui marquent les décli­nai­sons de la crise glo­bale, les impli­ca­tions de l’écologie sont consi­dé­rables. Ainsi des crises finan­cières, bour­sières, éco­no­miques, de l’emploi, éner­gé­tique, cli­ma­tique, immo­bi­lières, etc. La liai­son entre ces crises a déjà ses réper­cus­sions. L’approfondissement des inéga­li­tés et des dis­cri­mi­na­tions, dans chaque société et entre les pays, atteint un niveau cri­tique et se réper­cute sur l’intensification des conflits et des guerres et sur la crise des valeurs. Les ins­ti­tu­tions res­pon­sables de la régu­la­tion du sys­tème inter­na­tio­nal ont perdu leur légi­ti­mité. Une des tâches des mou­ve­ments éco­lo­gistes, en liai­son avec les autres mou­ve­ments, et par­ti­cu­liè­re­ment avec le mou­ve­ment de soli­da­rité inter­na­tio­nale, consiste à iden­ti­fier pour cha­cune de ces crises par­ti­cu­lières le rôle de l’écologie dans sa genèse et son appro­fon­dis­se­ment, et d’analyser les consé­quences de cha­cune de ces crises sur les réponses éco­lo­giques à la crise glo­bale.

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La crise cli­ma­tique occupe aujourd’hui une place par­ti­cu­lière, tant par ses consé­quences et son urgence que par l’importance de la prise de conscience des enjeux. Cette prise de conscience a dépassé les ins­tances et les milieux avisés pour gagner l’opinion publique et peser sur les gou­ver­ne­ments. Elle accroît la ten­dance de cer­taines asso­cia­tions à pri­vi­lé­gier les actions de lob­bying, d’expertise, de plai­doyer et d’influence sur les gou­ver­ne­ments. Cette action ne manque pas d’intérêt et peut donner des résul­tats à court ou moyen terme. Mais elle a aussi ses dan­gers. Le lob­bying et l’influence jouent dans les deux sens et peuvent ren­for­cer, au nom du réa­lisme, la ten­dance aux com­pro­mis majeurs. La confiance dans la volonté des gou­ver­ne­ments à chan­ger les choses, par­fois contre leurs inté­rêts a des limites. Dans la durée, seule la mobi­li­sa­tion et la déter­mi­na­tion des mou­ve­ments, leur capa­cité à lier les pro­po­si­tions aux résis­tances, peut conduire à modi­fier dura­ble­ment les poli­tiques.

La crise cli­ma­tique n’est pas la seule dimen­sion de la crise éco­lo­gique, même si elle est aujourd’hui pre­mière. Les autres ques­tions conservent leur impor­tance et leur urgence. Elles ouvrent des champs de réflexions et néces­sitent des déci­sions. Il en est ainsi de l’eau, de l’air, des sols, de l’énergie, des res­sources natu­relles, des matières pre­mières, de la bio­di­ver­sité, du nucléaire, des déchets, des pol­lu­tions urbaines, des risques indus­triels, etc. Chacune de ces ques­tions est liée à la crise cli­ma­tique, et la crise cli­ma­tique modi­fie les réponses à y appor­ter. A l’inverse, les pro­po­si­tions spé­ci­fiques ne sont pas com­plè­te­ment déter­mi­nées et subor­don­nées aux réponses à la crise cli­ma­tique. L’articulation des réponses de chaque dimen­sion spé­ci­fique avec la crise cli­ma­tique permet de com­plé­ter et d’enrichir la stra­té­gie pro­po­sée pour en faire une réponse éco­lo­gique glo­bale.

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L’urgence est de faire face aux dan­gers de la crise. Le pre­mier danger concerne la pau­vreté. Les sor­ties de crise habi­tuelle consistent à faire payer la crise aux pauvres, et d’abord aux dis­cri­mi­nés et aux colo­ni­sés. Le deuxième danger concerne la res­tric­tion des liber­tés et de la démo­cra­tie. Des poli­tiques de sortie de crise fon­dées sur des orien­ta­tions anti­so­ciales s’appuient en géné­ral sur les mesures de répres­sion, de cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, de péna­li­sa­tion de la soli­da­rité. Cette évo­lu­tion peut aller dans cer­taines régions vers des régimes auto­ri­taires et répres­sifs. Le troi­sième danger cible des pays qui seront mar­gi­na­li­sés et ruinés. Les risques de guerre sont aussi une issue clas­sique des grandes crises. Les formes de guerre ont changé avec la mili­ta­ri­sa­tion des socié­tés, l’apartheid global, la guerre des forts contre les faibles, la bana­li­sa­tion de la tor­ture. Chacun de ces dan­gers a ses consé­quences sur les ques­tions éco­lo­giques et cor­res­pond à des poli­tiques éco­lo­gistes spé­ci­fiques. Ainsi, les inéga­li­tés per­mettent de main­te­nir un niveau de consom­ma­tion pour les plus riches. De même que la désta­bi­li­sa­tion garan­tit aux pays riches l’accès aux res­sources natu­relles. La res­tric­tion des liber­tés peut prendre pour pré­texte l’urgence éco­lo­gique.

La pers­pec­tive est d’approfondir les oppor­tu­ni­tés ouvertes par la crise. Elles peuvent être iden­ti­fiées à partir de l’analyse des impasses de la période néo­li­bé­rale, des échecs du sovié­tisme, des limites du key­né­sia­nisme des « trente glo­rieuses », de la crise de la déco­lo­ni­sa­tion. Retenons six oppor­tu­ni­tés ouvertes par la crise. D’abord, la défaite idéo­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme favo­rise la montée en puis­sance de la régu­la­tion publique. Ensuite, la redis­tri­bu­tion des richesses et le retour du marché inté­rieur redonnent une pos­si­bi­lité de sta­bi­li­sa­tion et de garan­tie des reve­nus et de la pro­tec­tion sociale, de redé­ploie­ment des ser­vices publics. De même, l’urgence éco­lo­gique néces­site une muta­tion du mode de déve­lop­pe­ment social. Dans le même sens, la crise du modèle poli­tique de repré­sen­ta­tion ren­force la néces­sité de la démo­cra­tie sociale et de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et une nou­velle réflexion sur les pou­voirs. De plus, le rééqui­li­brage ente le Nord et le Sud ouvre une nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion et une nou­velle géo­po­li­tique du monde. Il s’accompagne d’une nou­velle urba­ni­sa­tion et des migra­tions qui sont les nou­velles formes du peu­ple­ment de la pla­nète. Enfin un sys­tème de régu­la­tion mon­diale per­met­tant de penser et de régu­ler la trans­for­ma­tion sociale à l’échelle de la pla­nète et ouvrant la pers­pec­tive d’une citoyen­neté mon­diale. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste est por­teur de ces oppor­tu­ni­tés.

Les oppor­tu­ni­tés n’offrent pas de solu­tion toute faite ; elles ouvrent la pos­si­bi­lité d’avenirs dif­fé­rents. La dimen­sion éco­lo­gique est au cœur de ces oppor­tu­ni­tés. Elle sert à qua­li­fier la cohé­rence des sor­ties pos­sibles ; elle y trouve aussi son sens. Elle s’inscrit dans les hori­zons à venir et modi­fie leur per­cep­tion. A court terme, il s’agit de répondre aux dan­gers ; l’urgence cli­ma­tique oblige à penser les dan­gers par rap­port au long terme. A moyen terme, les poli­tiques éco­no­miques et sociales ne peuvent être réser­vées aux ques­tions éco­no­miques. A long terme, la défi­ni­tion des alter­na­tives trouve avec l’impératif éco­lo­gique de nou­velles pers­pec­tives. Les variables éco­lo­giques, la consom­ma­tion durable, le capi­ta­lisme vert, les indus­tries vertes, l’investissement vert, l’emploi vert ne sont pas seule­ment des consé­quences des choix poli­tiques, ils sont aussi à la source de cer­tains de ces choix. Pour autant, aucune de ces variables ne conduit à des orien­ta­tions com­plè­te­ment défi­nies, elles deviennent aussi des variables d’ajustement et de déci­sion dans la défi­ni­tion des dif­fé­rentes issues pos­sibles à la crise.

L’écologie dans les issues stratégiques à la crise

Les issues à la crise ne sont pas pré­dé­ter­mi­nées. Le débat sur les orien­ta­tions stra­té­giques s’organise autour de trois pôles. Ces trois pôles que nous pro­po­sons de rete­nir sont celui d’un Green New-Deal, celui du mou­ve­ment syn­di­cal inter­na­tio­nal et celui du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. []

Nous lais­sons de côté les pro­po­si­tions du G20 sur­tout pré­oc­cu­pées par des consi­dé­ra­tions tac­tiques et atten­tistes Elles ne cri­tiquent d’aucune manière les poli­tiques éco­no­miques impo­sées, fiè­re­ment reven­di­quées et tou­jours mar­quées du sceau du néo­li­bé­ra­lisme. Or, il ne fait aucun doute que les dis­cours sur la sortie immi­nente de crise seront bien­tôt infir­més. La reprise bour­sière cache mal la crise éco­no­mique et le chô­mage. Le temps des crises struc­tu­relles est long. On peut se rap­pe­ler qu’en 1929, après la crise ouverte et la Grande dépres­sion de 1930, c’est en 1933 que le pro­gramme du New-Deal a été défini et adopté. Et qu’il a fallu attendre 1945 pour qu’il soit appli­qué, après une guerre mon­diale.

Le Green New-Deal, une refondation du système international.

Le pôle d’un Green New Deal est orga­nisé autour des ins­tances les plus ouvertes des Nations unies. Les recom­man­da­tions de la Commission Stiglitz s’y ins­crivent (« Recommandations de la Commission d’experts au pré­sident de l’Assemblée géné­rale des Nations unies sur la réforme du sys­tème moné­taire et finan­cier inter­na­tio­nal » -19 mars 2009- ) et sont confor­tées par deux rap­ports du sys­tème des Nations unies : celui de l’OIT qui pro­pose un plan mon­dial pour l’emploi (« Tendances mon­diales de l’emploi » (jan­vier 2009) ) et celui de la CNUCED qui pro­pose une réforme du com­merce mon­dial et des poli­tiques de déve­lop­pe­ment (« The global eco­no­mic crisis : Systemic Failures and Multilateral Remedies » -19 mars 2009- ).

Ces trois docu­ments sont por­teurs d’un pro­gramme réfor­ma­teur de l’économie mon­diale. Leur approche, qua­li­fiée de Green New Deal, pré­co­nise une régu­la­tion publique qui s’inspire de l’esprit ori­gi­nel de Bretton Woods et qui reprend à son compte quelques-uns des para­digmes key­né­siens adap­tés à une éco­no­mie ouverte plutôt qu’à une régu­la­tion natio­nale, et à la prise de conscience des limites éco­lo­giques. Le rap­port de l’OIT met l’accent sur la lutte contre le chô­mage, dont il pré­voit une explo­sion. Il pré­co­nise l’extension des sys­tèmes d’assurance et d’indemnisation des chô­meurs, la pro­mo­tion du tra­vail décent pour lutter contre la pré­ca­rité, des inves­tis­se­ments publics dans les infra­struc­tures et le loge­ment ainsi que dans les emplois verts (voir son rap­port « Emplois verts : Pour un tra­vail décent dans un monde durable, à faibles émis­sions de car­bone » -sep­tembre 2008 ).

Le mouvement syndical international, la situation des producteurs salariés et paysans.

Le mou­ve­ment syn­di­cal insiste sur la néces­sité d’en finir avec le modèle néo­li­bé­ral. Il consi­dère qu’une réponse radi­cale par les gou­ver­ne­ments est néces­saire. Ses recom­man­da­tions sont énon­cées dans la « Déclaration syn­di­cale inter­na­tio­nale pour le Sommet de Londres » (26 mars 2009) , laquelle com­plète une réflexion enga­gée depuis plu­sieurs mois par le TUAC sur la régle­men­ta­tion finan­cière (voir notam­ment « [] » -novembre 2008- ).

Le mou­ve­ment syn­di­cal ins­crit ses reven­di­ca­tions de court et moyen terme dans une pers­pec­tive expli­cite de déve­lop­pe­ment durable. Il s’agit de tra­vailler non seule­ment à enrayer la crise au plus vite, mais aussi à orga­ni­ser une éco­no­mie mon­diale « verdie », plus juste et plus sou­te­nable pour les géné­ra­tions futures. Il pré­co­nise un plan inter­na­tio­nal de relance et de crois­sance durable coor­donné, qui recoupe, en les pré­ci­sant, une partie des pro­po­si­tions du plan de l’OIT et arti­cule très court et moyen termes : inves­tis­se­ments mas­sifs pour l’emploi dans le déve­lop­pe­ment d’infrastructures sti­mu­lant la crois­sance de la demande et la pro­duc­ti­vité de moyen terme ainsi que dans le sou­tien aux bas reve­nus, poli­tiques actives du marché du tra­vail, déve­lop­pe­ment des filets de sécu­rité sociale, inves­tis­se­ment dans une « éco­no­mie verte » visant une crois­sance à faible émis­sion de car­bone, déve­lop­pe­ment de l’accès aux res­sources et ren­for­ce­ment des marges de manœuvre poli­tiques per­met­tant aux éco­no­mies émer­gentes et en déve­lop­pe­ment de pour­suivre des stra­té­gies anti-cycliques.

Le mou­ve­ment paysan ins­crit aussi ses reven­di­ca­tions dans le court et moyen terme. A titre d’illustration, dans sa « Déclaration de Maputo » [], le mou­ve­ment paysan inter­na­tio­nal Via Campesina affirme la conver­gence de plu­sieurs crises : ali­men­taire, cli­ma­tique, éner­gé­tique et finan­cière, qui trouvent leurs ori­gine com­mune dans la déré­gu­la­tion éco­no­mique. Il prône la sou­ve­rai­neté ali­men­taire comme l’une des réponses essen­tielles à ces quatre crises. Basée notam­ment sur la pro­mo­tion de cir­cuits locaux de pro­duc­tion et de consom­ma­tion (qui permet de lutter contre l’émission des gaz à effets de serre géné­rée par le trans­port des ali­ments sur grande dis­tance et l’agriculture indus­tria­li­sée), et la lutte pour la terre, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire se fonde sur « le chan­ge­ment de modèle pro­duc­tif vers une pro­duc­tion agro-éco­lo­gique et durable, sans pes­ti­cides et sans OGM et fondée sur les connais­sances pay­sannes et indi­gènes. Comme prin­cipe géné­ral, la sou­ve­rai­neté ali­men­taire se construit à partir de nos expé­riences concrètes au plan local, c’est-à-dire du local au natio­nal ». Ces reven­di­ca­tions pay­sannes réin­ter­rogent uti­le­ment le lien entre les dif­fé­rentes crises actuelles, entre agri­cul­ture et indus­trie, sala­riat indus­triel et petites pro­duc­teurs, ancrage d’alternatives locales et exi­gences mon­diales. On retrouve là un point de la réflexion du syn­di­ca­lisme inter­na­tio­nal par rap­port aux enjeux cli­ma­tiques et éco­lo­giques. Les posi­tions du mou­ve­ment syn­di­cal de sala­riés et des mou­ve­ments pay­sans ouvrent les pers­pec­tives d’une alliance fon­da­men­tale, celle des pro­duc­teurs.

Le pôle altermondialiste, des pistes alternatives au système dominant.

Il regroupe ceux qui consi­dèrent que la régu­la­tion n’est pas une réponse suf­fi­sante à la crise. Il est formé par ceux qui estiment qu’une réponse radi­cale à la crise néces­site une rup­ture avec le sys­tème domi­nant, le capi­ta­lisme, et qui ins­crivent leur action dans la durée, ce qui influe sur les actions à court terme à mener d’urgence. Comme les deux autres pôles du débat, il ne s’agit pas d’un bloc homo­gène mais d’une situa­tion dans le débat stra­té­gique qui recouvre des posi­tions et des appré­cia­tions dif­fé­rentes sur les oppor­tu­ni­tés et sur les alliances.

Il est porté par les mou­ve­ments sociaux et citoyens, asso­cia­tions, syn­di­cats et réseaux dont plus de 300 ont signé au Forum Social Mondial des pro­po­si­tions que l’on trou­vera dans la Déclaration de Bélem du 1er février 2009 « Pour un nou­veau sys­tème éco­no­mique et social. Mettons la finance à sa place ! » , décla­ra­tion que plu­sieurs ATTAC du monde ont appro­fon­die dans le « Document de réfé­rence. Pour un nou­veau modèle éco­no­mique et social. Mettons la finance à sa place » (26 mars 2009) . Il est aussi porté par plu­sieurs mou­ve­ments qui ont rédigé, éga­le­ment à Belem, le 1er février 2009, des décla­ra­tions sur plu­sieurs ques­tions, notam­ment la décla­ra­tion de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux, la décla­ra­tion des peuples indi­gènes, la décla­ra­tion des femmes, la décla­ra­tion pour les droits des migrants .

Les pro­po­si­tions dis­cu­tées à Bélem esquissent des alter­na­tives qui doivent être avan­cées dès main­te­nant. Celles de la pre­mière décla­ra­tion concernent le rôle pré­do­mi­nant à attri­buer aux Nations unies dans la régle­men­ta­tion du sys­tème inter­na­tio­nal, la socia­li­sa­tion du sys­tème ban­caire, le contrôle strict des mou­ve­ments de capi­taux, l’évolution des formes de pro­priété, la néces­sité de lier les reve­nus au tra­vail. Elles rejoignent la com­mis­sion Stiglitz et le pôle syn­di­cal inter­na­tio­nal sur la créa­tion de mon­naie de réserve régio­nale. Mais elles des­sinent une pers­pec­tive de démo­cra­ti­sa­tion radi­cale de l’économie. Elles res­tent pour autant éva­sives sur les formes de l’implication citoyenne et civile dans la régu­la­tion et sur les impli­ca­tions radi­cales d’une prise en compte des contraintes éco­lo­giques. Mais elles se pro­longent dans les dis­cus­sions actuelles qui explorent une démarche radi­ca­le­ment alter­na­tive, celle de « la pros­pé­rité sans la crois­sance » (Sustainable Development Commission UK, « Prosperity without growth ? The tran­si­tion to a sus­tai­nable eco­nomy » -30 mars 2009- ). Le carac­tère ins­ti­tu­tion­nel de cette der­nière réflexion, très avan­cée dans la mise en dis­cus­sion du rap­port entre crois­sance, déve­lop­pe­ment et contraintes éco­lo­giques, en ren­force consi­dé­ra­ble­ment la légi­ti­mité, dans la mesure où elle démontre la pro­gres­sion des pro­po­si­tions défen­dues par les socié­tés civiles et les mou­ve­ments sociaux, éco­lo­gistes et citoyens. Elle ouvre la réflexion sur le concept de pros­pé­rité, met en cause le consu­mé­risme et insiste sur la néces­saire prise en compte des limites éco­lo­giques en amont des choix de poli­tiques éco­no­miques.

La Conférence de Copenhague sou­lève des ques­tions déter­mi­nantes. Au-delà, l’enjeu de l’issue de la crise, pour le 21ème siècle, c’est la défi­ni­tion d’un nou­veau projet d’émancipation. Après le projet natio­nal et la sou­ve­rai­neté popu­laire des Lumières, après le projet de libé­ra­tion sociale du com­mu­nisme, il faut défi­nir un projet qui asso­cie la libé­ra­tion sociale et la ques­tion éco­lo­gique, à une pensée des liber­tés et à l’impératif de la paix. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste se pré­sente comme un pro­lon­ge­ment et un renou­vel­le­ment des trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents : le mou­ve­ment de la déco­lo­ni­sa­tion ; le mou­ve­ment des luttes ouvrières et sociales ; le mou­ve­ment des luttes pour la démo­cra­tie et les liber­tés à partir des années 1960-70. La prise en charge du para­digme éco­lo­gique intro­duit là une rup­ture par rap­port aux séquences pré­cé­dentes ; il contraint à inno­ver. Il ne s’agit pas de rem­pla­cer un modèle unique par un autre modèle unique. Il s’agit de chan­ger les com­por­te­ments indi­vi­duels et col­lec­tifs. La soli­da­rité, dans ses dif­fé­rentes concep­tions, est le fon­de­ment des valeurs de réfé­rence : soli­da­rité éco­lo­gique, soli­da­rité sociale, soli­da­rité poli­tique, soli­da­rité inter­na­tio­nale.

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