Les luttes multiples dans le champ de l’itinérance

Du privé au politique

Intervention aux deuxièmes États généraux sur l’itinérance

Par Mis en ligne le 18 octobre 2010

Lorsqu’on parle de lutte sociale dans le milieu de l’itinérance, on ne doit pas la poser uni­que­ment en termes d’actions de visi­bi­lité sur le plan socio-poli­tique. Les luttes se mènent au quo­ti­dien autant dans l’intervention indi­vi­duelle que dans l’espace public ; autant dans les lieux de déci­sion comme en santé et ser­vices sociaux, la sécu­rité de revenu ou la sécu­rité publique. Tous ces espaces privés, publiques et poli­tiques sont des espaces de lutte entre les acteurs et entre dif­fé­rentes repré­sen­ta­tions et dif­fé­rents inté­rêts.

Il y a plu­sieurs années, pro­ba­ble­ment en 2002, j’avais eu l’occasion de faire une inter­ven­tion dans un col­loque du CRI dans laquelle j’avais choi­sie de cir­cons­crire le sujet de l’itinérance en m’inspirant du phi­lo­sophe Castoriadis qui défi­nis­sait les 3 espaces de la citoyen­neté : l’espace privée , l’espace publique, l’espace poli­tique. Dans ces trois espaces, je crois qu’il y a eu des luttes impor­tantes et que l’articulation de ces trois espaces donne le por­trait actuel de l’itinérance à Montréal et au Québec.

Il est impor­tant ici de parler d’articulation entre ces espaces. Normalement, un être humain a une vie intime, une vie publique et est ins­crit qu’il le veuille ou non dans l’espace poli­tique. C’est la même chose pour les hommes et les femmes vivant dans l’itinérance. J’affirme cette hypo­thèse qui peut sem­bler sim­pliste mais qui est impor­tante lorsqu’on cherche, par exemple, à dépo­li­ti­ser le phé­no­mène en expli­quant l’entrée dans le milieu de l’itinérance uni­que­ment par des fac­teurs indi­vi­duels et psy­cho­lo­gique. On cherche, de cette manière à placer en contra­dic­tion la réa­lité indi­vi­duelle et la réa­lité poli­tique alors que les solu­tions à l’itinérance se situent à la fois dans ces deux espaces. Et cet enjeu est très impor­tant aujourd’hui dans un contexte de domi­na­tion néo-libé­rale, dans lequel on cherche constam­ment à défi­nir ces phé­no­mènes sur le plan indi­vi­duel. J’en veux pour exemple, le phé­no­mène de la délin­quance en France qu’on cherche à expli­quer uni­que­ment par les rup­tures fami­liales ou encore le phé­no­mène du sui­cide au tra­vail, par­tout dans le monde, qu’on cherche à expli­quer par une inca­pa­cité à gérer le stress ou par des pro­blèmes de santé men­tale sans tenir compte des rap­ports à l’organisation du tra­vail.

Quand j’étais coor­don­na­teur du RAPSIM, je ten­tais faire com­prendre le phé­no­mène de l’itinérance par la méta­phore sui­vante : la réa­lité éco­no­mique pousse les per­sonnes sur le bord d’un pré­ci­pice et les rup­tures sur le plan rela­tion­nel poussent ces per­sonnes en bas du pré­ci­pice. J’ai entendu très sou­vent des per­sonnes fré­quen­tant, par exemple, l’Accueil Bonneau expli­quait qu’ils sont arri­vés dans la rue suite à une faillite et un divorce ou la perte d’un être cher.

Revenons aux trois espaces de la citoyen­neté. Je vais tenter ici une esquisse des chan­ge­ments qui se sont pro­duits dans le tra­vail de repré­sen­ta­tion, d’intervention et d’action sur l’itinérance, depuis disons une tren­taine d’années. Je vais tenter de faire res­sor­tir la série d’idéal-type de l’itinérance qui a suc­cédé depuis 30 ans. C’est très ambi­tieux mais il faut voir ma démarche comme une série d’hypothèse que je pro­pose et à partir des­quels nous pour­rons enta­mer une dis­cus­sion.

  1. 1. l’espace privé

Lorsque Castoriadis aborde la ques­tion de la citoyen­neté dans la sphère privée, il insiste d’abord et avant tout sur la ques­tion de l’autonomie. Il ne s’agit pas d’une condi­tion pour être accepté comme citoyen mais plutôt un objec­tif en matière d’intervention sociale afin de deve­nir un citoyen à part entière.

Dans l’espace privée, on pour­rait donc parler de l’absence d’autonomie sur le plan psy­cho­so­cial. Je pose ici l’hypothèse que cette absence d’autonomie sur le plan psy­cho­so­cial est déter­mi­née, selon les périodes de l’histoire par un ensemble de pro­blé­ma­tiques sociales qui sont domi­nantes durant cette période : l’alcoolisme, les pro­blèmes de santé men­tale, les rup­tures rela­tion­nelles sur le plan fami­lial. Je pose aussi l’hypothèse que durant ces courtes périodes de l’histoire, il y a une ten­dance à défi­nir la per­sonne iti­né­rante d’abord et avant par cette pro­blé­ma­tique qui cherche à le sin­gu­la­ri­ser sur le plan indi­vi­duel et le can­ton­ner dans l’espace privé.

Je vais donner ici un exemple très per­son­nel. En 2005 envi­ron, deux ans après avoir quitté le champ de l’itinérance pour me consa­crer à temps plein dans le champ syn­di­cal. Un soir, je parle à ma mère et lors de notre conver­sa­tion, elle parle assez lon­gue­ment de son grand père mater­nel que je n’avais jamais connu. J’avais entendu de lui à quelques reprises sur son amour déme­suré de l’alcool mais c’était tout. Lorsqu’il voyait quelqu’un ouvrir une bou­teille de vin, il se met­tait déjà à chan­ter. Or, lorsqu’elle me parle de son grand-père et de ses séjours dans des mai­sons de chambre entre­cou­pée de séjour chez elle puisque son père allait cher­cher son beau-père un peu par­tout dans la région pour le pro­té­ger, j’ai com­pris alors que mon arrière-grand père (Émilien dit le frisé) avait été iti­né­rant une bonne partie de sa vie. Lorsque, je lui ai dit, elle me regarde éton­née en disant « mais non, ton arrière-grand père ne dor­mait pas la rue, il vivait en chambre ou chez nous. » Lorsque je lui ai parlé de la défi­ni­tion d’une per­sonne iti­né­rante de 1987, elle était encore plus éton­née que moi d’apprendre que son grand-père avait été iti­né­rant. Comment se fait-il que je n’ai jamais su que mon arrière-grand père avait été iti­né­rant ? C’est que le récit qu’on m’avait fait à plu­sieurs reprises de mon arrière-grand père était qu’il était ivrogne avant d’être sdf. Cette notion est inté­grée dans le sens commun : la pro­blé­ma­tique indi­vi­duelle pré­cède la pro­blé­ma­tique sur le plan socio-éco­no­mique.

Si on regarde jus­te­ment ces dif­fé­rentes défi­ni­tions durant l’histoire récente de l’itinérance, on peut retrou­ver des traces concer­nant la suc­ces­sion de pro­blé­ma­tiques sur le plan indi­vi­duel. C’est-à-dire que selon les périodes, il y a une pro­blé­ma­tique qui domine le champ de la repré­sen­ta­tion de l’itinérance.

Lorsqu’en 1964, le terme iti­né­rant est apparu, il cher­chait à défi­nir ou décrire une caté­go­rie de pauvres habi­tant le centre-ville (on dit le bas de la ville dans la charte du RAPSIM), qui avaient iti­né­raire précis dans l’ensemble des refuges et des centres de jour du centre-ville. D’abord et avant tout, il s’agissait d’hommes alcoo­liques pro­ve­nant de régions éloi­gnées de Montréal. La domi­nante de l’alcoolisme se retrouve dans dif­fé­rents docu­ments comme les bul­le­tins du centre des ser­vices sociaux au milieu des années. La prio­rité en matière d’intervention était la dés­in­toxi­ca­tion pour les hommes alcoo­liques.

Plus tard, dans les années 80, si je me réfère, encore une fois, aux défi­ni­tions de l’itinérance, on voit tran­quille­ment appa­raitre la pro­blé­ma­tique de santé men­tale comme étant la pro­blé­ma­tique domi­nante avec l’alcoolisme dans le champ d’intervention de l’itinérance.

Rappelons-nous cette défi­ni­tion :

« Est une per­sonne iti­né­rante qui :

  • N’a pas d’adresse fixe ni l’assurance d’un loge­ment stable, sécu­ri­taire et salubre pour les jours à venir.
  • A un revenu très faible.
  • A une acces­si­bi­lité trop sou­vent dis­cri­mi­na­toire à son égard de la part des ser­vices publics.
  • Peut vivre des pro­blèmes occa­sion­nant une désor­ga­ni­sa­tion sociale, comme de santé men­tale, d’alcoolisme, de toxi­co­ma­nie ou de jeux com­pul­sifs «
  • Version actua­li­sée (Plan conjoint 1993) de la défi­ni­tion issue d’un rap­port pro­duit dans le cadre de l’Année inter­na­tio­nale du loge­ment de sans-abri (Comité des sans-abri de la ville de Montréal, 1987).

Rappelons ici que le RAPSIM avait du mener une petite bataille afin d’ajouter le terme « peut vivre » au lieu de vit des pro­blèmes occasionnant……C’est donc dire com­ment cet amal­game –pro­blème de santé indi­vi­duel et iti­né­rance- était fort à l’époque.

Par ailleurs, On a eu droit d’ailleurs durant les années 90 à une série d’amalgame de double, triple et multi-pro­blé­ma­tiques afin de cher­cher, soi-disant, à mieux cerner le profil iti­né­rant. C’est une hypo­thèse que nous pour­rions véri­fier par le biais de la recherche éven­tuel­le­ment, mais je crois qu’il y aurait une cor­ré­la­tion à faire le statut de la pro­fes­sion médi­cale en regard à la pro­blé­ma­tique qui était inves­ti­guée. C’est-à-dire qu’à partir des années 50, le mou­ve­ment des Alcooliques Anonymes a tra­vaillé très fort pour faire recon­naitre l’alcoolisme comme une mala­die ce qui a ajouté, par la suite, un capi­tal sym­bo­lique sup­plé­men­taire aux méde­cins et pro­fes­sion­nels inter­ve­nant dans le domaine de l’alcoolisme et de la toxi­co­ma­nie. Par la suite, dans les années 80 et 90, la psy­chia­trie a obtenu un statut plus avan­ta­geux grâce au sup­port de la science pou­vant expli­quer un peu mieux les causes et les consé­quences de la « mala­die men­tale ».

En l’an 2000, j’ai l’intuition que ce recours à la psy­chia­trie pour expli­quer le défi­cit d’autonomie s’est ame­nuisé d’une manière impor­tante. On aura plutôt recours à des expli­ca­tions psy­cho­so­ciales pour expli­quer ce défi­cit d’autonomie de la per­sonne iti­né­rante. C’est-à-dire qu’il y a ten­ta­tive de faire la conju­gai­son entre la réa­lité indi­vi­duelle et la réa­lité sociale qui l’entoure.

Les sans-abris sont des per­sonnes du fait des pro­blèmes finan­ciers ou de bar­rières sociales, se trouvent dans l’impossibilité d’accéder ou de le conser­ver. Il s’agit aussi de per­sonnes qui ne peuvent conser­ver un loge­ment car elles sont inca­pables de mener une vie tota­le­ment indé­pen­dante.

Ces per­sonnes ont besoin d’un accom­pa­gne­ment sans pour autant être pla­cées dans des ins­ti­tu­tions spé­cia­li­sées. (Madrid 1995)

D’autres défi­ni­tions comme celle de Michel Simard insis­tant d’une manière claire sur la ques­tion de la rup­ture sociale ou fami­liale (ou les deux) ont été impor­tantes au Québec et apportent une contri­bu­tion posi­tive autant dans l’espace privée que poli­tique en regard à l’itinérance. C’est-à-dire que ces contri­bu­tions empêchent le réduc­tion­nisme indi­vi­dua­liste de l’itinérance.

Un glis­se­ment crois­sant et quasi continu d’individus vul­né­ra­bi­li­sés, vers les zones de rup­ture sociale : la rue, les refuges, les héber­ge­ments d’urgence et, ulti­me­ment, les pri­sons. C’est l’ampleur de ce dépla­ce­ment vers les lieux de la rup­ture, dans une société, qui par ailleurs, est loin d’être pauvre, qui est très pré­oc­cu­pant. (Michel Simard, Le Havre, Trois-Rivières, 2008)

Pouvons- nous croire que la psy­chia­trie ou la méde­cine en géné­ral va renon­cer à enva­hir encore une fois le champ de l’itinérance ? Rien n’est moins sûr. Dans l’allocution pro­non­cée par l’honorable Micheal Kirby, pré­sident de la Commission de la santé men­tale du Canada à l’occasion du forum Collaboration for change, inti­tulé la mala­die men­tale chez les sans-abri : vaincre l’obstacle, ce der­nier affirme :

« La mala­die men­tale n’est pas syno­nyme d’itinérance, quoique les deux soient de plus en plus reliées. Le quart des véri­tables sans-abri, voire jusqu’à la moitié, ont une mala­die men­tale. La pro­por­tion est encore plus élevée dans cer­tains groupes. Par exemple, selon le Toronto Homeless Task Force, 75% des femmes sans-abri ont une mala­die men­tale. »

Il pour­suit :

« La mala­die men­tale et l’itinérance sont toutes deux des pro­blèmes extrê­me­ment com­plexes en soi, qui, réunis, sont pra­ti­que­ment indis­so­ciales.

« De toute évi­dence, loger les sans-abri et les malades men­taux s’inscrit dans les règles de la morale et de la méde­cine. »

Plus sim­ple­ment, je dirais que loger les sans-abri s’inscrit dans le prin­cipe inalié­nable de la jus­tice sociale.

Je crois que nous avons un défi de pro­po­ser une défi­ni­tion propre au sujet iti­né­rant et qui ne passe pas par une pro­blé­ma­tique indi­vi­duelle pré­cé­dant la réa­lité sociale et poli­tique, ce qui amène aussi une défi­ni­tion expli­ca­tive de l’itinérance. « Il est iti­né­rant parce qu’il souffre de pro­blème de santé men­tale ou parce qu’il boit trop. Rarement, on regarde l’équation dans le sens inverse : il a des pro­blèmes de santé men­tale parce qu’il est dans la rue…….Nous devrions être en mesure de com­prendre les consé­quences de la vie iti­né­rante sur l’espace intime du sujet.

  1. 2. Espace public

Depuis tou­jours, la per­sonne iti­né­rante a posée pro­blème dans l’occupation de l’espace public. Depuis tou­jours, éga­le­ment, la pré­sence des orga­ni­sa­tions, asso­cia­tions ou orga­nismes inter­ve­nant auprès des clo­chards, sans-abri, per­sonnes iti­né­rantes ou sans-domi­cile fixe a posée pro­blèmes tout autant.

Je me rap­pelle ici deux épi­sodes disons par­ti­cu­lier en regard à la ques­tion de la pré­sence des groupes inter­ve­nant auprès de per­sonnes mar­gi­na­li­sées dans les années 90.

En 1996, j’assiste à une réunion du conseil d’administration du CLSC centre-ville, qui devien­dra plus tard mon employeur. Un groupe de citoyen inter­vient au conseil d’administration pour dénon­cer le démé­na­ge­ment de cactus au sein du clsc. Cactus n’a pas le choix de s’y ins­tal­ler car per­sonne ne veut leur louer un local. Un repor­ter de quatre-sai­sons est pré­sent. Il inter­pelle un résident et ce der­nier explique qu’il ne com­prend pas pour­quoi l’État finance des groupes qui viennent à des gens qui vont mourir de toute façon.

En 1998, après l’explosion de l’Accueil Bonneau qui avait causé morts, bles­sures et de nom­breux trau­ma­tismes à plu­sieurs per­sonnes iti­né­rantes et inter­ve­nants, un groupe de citoyen s’est formé cher­chant à pro­fi­ter de l’occasion afin d’exiger à que ce refuge y étant ins­tallé depuis 1912 démé­nage à l’extérieur du Vieux Montréal.

On pour­rait qua­li­fier ces évé­ne­ments de vio­lence sym­bo­lique. Et pour­tant, non­obs­tant les groupes membres du RAPSIM et des mili­tant-es de la gauche sociale, je n’ai entendu per­sonne du monde poli­tique s’indigner de ces propos.

Mais aupa­ra­vant, plu­sieurs évé­ne­ments ont eu lieu et qui ont été déter­mi­nants plus tard sur le plan dans la mesure où ces évé­ne­ments ont obligé, d’une bonne ou d’une mau­vaise manière, les acteurs poli­tiques à inter­ve­nir.

Dans un pre­mier temps, je parle de la fer­me­ture de Dernier Recours. Rappelons briè­ve­ment cette contro­verse. Dernier Recours fait parti des recom­man­da­tions du comité consul­ta­tif de la ville de Montréal sur la ques­tion de l’itinérance lors de l’année inter­na­tio­nale des sans-abri en 1987, à savoir la créa­tion d’un centre d’accueil et de réfé­rence pour les sans-abri. La Ville de Montréal s’empare de la recom­man­da­tion et injecte une somme appré­ciable en com­pa­gnie du MSSS pour ouvrir ce centre qui se situait au sous-sol du CLSC des Faubourgs, site Sanguinet, aujourd’hui. Très rapi­de­ment, la situa­tion devient incon­trô­lable dans la mesure où on ne croit pas néces­saire d’embaucher des inter­ve­nants ou des inter­ve­nantes puisqu’il s’agit d’un centre de réfé­rence. Or, le centre était ouvert 24 heures par jour et 7 jours semaine. Ce centre devient rapi­de­ment le car­re­four de toute la mar­gi­na­lité du centre-ville de Montréal et bien évi­dem­ment la com­mu­nauté rési­den­tielle com­mence à se plaindre d’une manière de plus en plus véhé­mente avec les années. Les pro­blèmes externes et internes s’accumulent. A l’interne, la direc­tion fait de la fuite en avant et refuse d’embaucher du per­son­nel d’intervention et pré­fère plutôt aler­ter les médias sur le soi-disant sous-finan­ce­ment de l’organisme. Pendant ce temps, on ignore des pro­blèmes de santé public et de sécu­rité peut sus­ci­ter. Le CLSC met sur pied une équipe en sup­port à Dernier Recours qui devien­dra ce qu’on appelle aujourd’hui l’équipe iti­né­rance du CLSC. Sur le plan de la sécu­rité publique, lors de la der­nière année de Dernier Recours, le nombre d’interventions poli­cières se chiffre à près de 6 par jour.

Finalement, une opé­ra­tion de syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses de Dernier Recours, puisqu’on avait com­mencé à embau­cher des aidants natu­rels conju­gués au per­son­nel de sou­tien, a offert sur un pla­teau d’argent à la direc­tion pour mettre fin aux opé­ra­tions de cet orga­nisme.

L’été 91 a été le moment d’une scène quasi-sur­réa­liste dans le centre –ville de Montréal. Sur la rue Sanguinet, entre Ste-Catherine et René Lévesque, il y avait un ter­rain vacant occupé main­te­nant par le Pavillon Alexandre de Sève de l’Uqam. Or, pen­dant les négo­cia­tions entre la direc­tion et le nou­veau syn­di­cat pour une pre­mière conven­tion col­lec­tive, la direc­tion décrète un lock-out. Or, durant l’été, une cen­taine d’itinérants se ras­semblent à tous les jours sur le ter­rain vacant pour vivre comme à Dernier Recours. Les médias se jettent sur l’événement et on com­mente quo­ti­dien­ne­ment l’événement jusqu’à la fer­me­ture finale à la fin de l’été.

On en pro­fite alors pour reprendre le finan­ce­ment accordé à Dernier Recours par Le MSSS et la Ville de Montréal et le redis­tri­buer à plu­sieurs groupes com­mu­nau­taire ayant , grosso mode, la même mis­sion. Nous sommes en 1992, c’est la nou­velle réforme en santé et ser­vices sociaux et on vise alors à mettre sur pied un plan régio­nal d’organisation des ser­vices dans la plu­part des sec­teurs des ser­vices sociaux. Il est plau­sible de croire que s’il n’y avait pas eu la contro­verse autour de Dernier Recours, il n’y aurait pas eu de projet de PROS en iti­né­rance à Montréal.

Durant la même période, ma pre­mière acti­vité au RAPSIM a été d’organiser une fête au Parc Lafontaine, une sorte de off fes­ti­val en paral­lèle au 350e anni­ver­saire de la Ville de Montréal qui avait causé de nom­breuses arres­ta­tions d’itinérants et har­cè­le­ment poli­cier.

Mais les périodes les plus dif­fi­ciles ont cer­tai­ne­ment été les périodes esti­vales de 1998, 1999 et 2000. L’été 1998 a été la période où la police com­mu­nau­taire a inter­venu les plus mas­si­ve­ment dans le centre-ville de Montréal, ce qui per­met­tait de récol­ter l’information per­ti­nente sur les jeunes de la rue qui a permis, par la suite, une opé­ra­tion net­toyage sans pré­cé­dent au Parc Émilie Gamelin. Durant cette opé­ra­tion, une bonne cen­taine de jeunes avaient arrê­tés et menot­tés sur le sol et plu­sieurs dizaines avaient été arrê­tés pour pos­ses­sion de drogue.

Cette période a été très dif­fi­cile et nous étions peu nom­breux à inter­ve­nir sur cet enjeu. Il y a avait une crainte, tout à fait fondée, de dénon­cer les poli­ciers et les com­mer­çants sur leur agis­se­ment. D’autant plus que les rési­dents com­men­çaient à s’organiser sur une base per­ma­nente avec la créa­tion de l’association des rési­dents des Faubourgs qui avait orga­nisé une mani­fes­ta­tion au mois de juin 2000. Nous avions alors créé une asso­cia­tion qui s’appelait l’Association contre la cri­mi­na­li­sa­tion de la pau­vreté et nous avions alors répondu par une contre-mani­fes­ta­tion avant la leur. Dans la mesure où nous étions beau­coup plus nom­breux que l’association des rési­dents, nous avons consi­déré cet évé­ne­ment comme une vic­toire.

Durant la même période, un nouvel acteur vient dis­crè­te­ment s’immiscer dans le champ de l’itinérance : la Commission des droits de la per­sonne. Deux juristes par­ti­cipent aux ren­contres du RAPSIM du RSI (car des pro­blèmes de judi­cia­ri­sa­tion se posent ailleurs à Québec et Drummondville) et len­te­ment mais sûre­ment vont construire le dos­sier qui va mener plu­sieurs années plus tard au sai­sis­sant rap­port de la Commission des droits de la per­sonne qui est une aide pré­cieuse pour ceux et celles qui défendent les droits des per­sonnes iti­né­rantes.

Il faut dire, par ailleurs, que le milieu de la recherche a été très utile en pro­dui­sant une ana­lyse et une partie du dis­cours des mili­tants et des mili­tantes inter­ve­nant en faveur de la défense des droits des per­sonnes iti­né­rantes. On n’a qu’à lire les pre­mier cha­pitres du rap­port de la com­mis­sion des droits de la per­sonne pour se rendre compte que plu­sieurs études du CRI ont été uti­lisé pour faire le por­trait de l’itinérance et décrire les enjeux sociaux autour de la judi­cia­ri­sa­tion de l’itinérance.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous n’avons pas assisté à des évé­ne­ments dis­gra­cieux comme les « jour­nées de la honte » au mois de mars 2000 depuis très long­temps. Mais la situa­tion est encore fra­gile, il me semble. Nous l’avons vu cet été avec la petite contro­verse entou­rant le démé­na­ge­ment du Refuge des Jeunes. Il faut être vigi­lant et je crois que le RAPSIM l’est éga­le­ment.

Il faut être vigi­lant car le choc réel entre la norme et la mar­gi­na­lité va demeu­rer. Il est impen­sable ou très dif­fi­cile de penser, pour les citoyens-nes es per­sonnes iti­né­rantes vont uti­li­ser l’espace public comme un espace privé. Certains cher­cheurs l’avaient très bien décrit, il y a presque vingt ans. La chambre, c’est le refuge, la cui­sine c’est le centre de jour, dans l’après-midi, on y demeure pour rester au salon et on uti­lise l’espace public pour aller tra­vailler, c’est-à-dire aller men­dier. Mais la rue peut être uti­li­sée pour rem­plir l’ensemble des fonc­tions ; dormir, manger, se repo­ser, tra­vailler……

Car les rési­dents-es sont mieux orga­ni­sés encore que dans le passé. Ce qui est très posi­tif puisque ces rési­dents ont des pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques axées sur la qua­lité de vie. Mais la vie iti­né­rante peut deve­nir faci­le­ment une nui­sance dans l’environnement. Ce n’est pas parce que nous sommes éco­lo­gistes que nous sommes pour la jus­tice sociale. Mais les deux aspects peuvent se conju­guer et la gauche du 21 e siècle est en voie de redé­fi­nir sur des bases. Mais en atten­dant, je crois que le « syn­drome pas ma cour » est encore pré­sent mais d’une manière plus civi­li­sés qu’auparavant.

  1. 3. L’espace poli­tique

Lors d’une entre­vue que j’avais réa­li­sée à Tommy Chouinard en juin 2000, je disais essen­tiel­le­ment deux choses :

  • Les poli­ti­ciens s’intéressent plus ou moins au phé­no­mène de l’itinérance sauf lorsque c’est payant d’instrumentaliser cette pro­blé­ma­tique.
  • Nous défen­dons un sujet absent. Il fau­drait faire un effort pour mobi­li­ser les per­sonnes iti­né­rantes.

Par défi­ni­tion, je pense qu’une per­sonne iti­né­rante est en fuite active comme l’immigrant ou le roma­ni­chel si on pense à un sujet d’actualité. Je me sou­viens après une réunion du comité de coor­di­na­tion du réseau soli­da­rité iti­né­rance en 1998, nous fai­sions la conver­sa­tion autour d’une bière plu­sieurs membres ensemble. Un moment la dis­cus­sion a porté sur une per­sonne iti­né­rante. En peu de temps, nous avons com­pris que cette per­sonne était connue par les inter­ve­nants de Québec, Drummondville et Montréal.

Penser l’itinérance de cette manière est un enjeu pour le tra­vail dans l’espace privé, public et bien sûr dans l’espace poli­tique. Il est dif­fi­cile pour la norme poli­tique de recon­naitre la mobi­lité géo­gra­phique, cette fuite des ins­ti­tu­tions de la part de per­sonnes mar­gi­na­li­sées. Difficile aussi d’appuyer des pra­tiques qui leur viennent en sup­port. En 1996, lors de la contro­verse autour du démé­na­ge­ment de Cactus, un citoyen opposé au projet avait dit « Lorsque j’étais jeune, j’étais un hippie, On ne m’a pas déroulé un tapis rouge pour autant. » C’est de cette manière, qu’il conce­vait un site d’échange de seringues, un pri­vi­lège qu’on accorde aux mar­gi­naux. Et je crois que plu­sieurs le voient ainsi.

C’est un défi donc de pro­mou­voir un dis­po­si­tif de poli­tiques sociales et de pro­grammes favo­ri­sant la défense des droits et je dirais, plus par­ti­cu­liè­re­ment, la sécu­rité sur le plan éco­no­mique et social des per­sonnes iti­né­rantes. J’avais beau­coup aimé un livre d’Angela Davis) (Les gou­lags de la démo­cra­tie, 2006 qui disait qu’elle était d’accord avec les élé­ments autour de la sécu­rité des amé­ri­cains et des amé­ri­caines mais qu’il fal­lait sur­tout parler de la sécu­rité ali­men­taire, dans le domaine du loge­ment et du revenu pour les mil­lions d’américains et d’américaines vivant dans la pau­vreté.

C’est dans ce sens que nous avions com­mencé à tra­vailler une plate-forme poli­tique au Réseau Solidarité iti­né­rance sur les axes du revenu mini­mum garanti, de l’accès aux ser­vices de santé et des ser­vices et celui du déve­lop­pe­ment du loge­ment social avec sup­port com­mu­nau­taire. C’est avec ces axes d’action que nous avions l’intention de cher­cher à influen­cer le pou­voir poli­tique. Ces axes ont été conso­li­dés par la suite et on a rajouté, avec raison, la ques­tion de la for­ma­tion et édu­ca­tion qui sont essen­tielles lors des Premiers états géné­raux.

Qu’en est-il de ces axes aujourd’hui ? Sans faire une éva­lua­tion sys­té­ma­tique de chacun des axes , je vais tirer quand même les conclu­sions qui devraient s’imposer à mon avis :

Le revenu mini­mum garanti : Nous étions très témé­raires de vou­loir s’engager sur cette piste. Le revenu mini­mum garanti se vou­lait une manière de faire le débat sur la ques­tion fon­da­men­tale de la sécu­rité du revenu et aussi de faire le débat sur la ques­tion de l’économie sociale. On nous seri­nait tel­le­ment les oreilles sur la ques­tion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et de l’employabilité que nous avons pris le tau­reau par les cornes en affir­mant la néces­sité d’un revenu incon­di­tion­nel. Dans l’ensemble des luttes que la gauche qué­bé­coise doit mener, à mon avis, car dans celle là que nous avons connu le plus de reculs. Georges Campeau expli­quait récem­ment que le niveau d’aide sociale qui était de 507.00$ par mois en 1989 est main­te­nant de 564$ par mois, alors qu’il devrait s’élever à 822$ par mois s’il avait été plei­ne­ment indexé. (NCS, numéro trois). Cette semaine, Ban Ki-Moon exhor­tait les diri­geants à en faire davan­tage pour enrayer la pau­vreté. Je crois que nous devrons faire la même chose auprès de nos gou­ver­ne­ments. Devons-nous revoir notre projet de revenu incon­di­tion­nel ? Je crois que le prin­cipe de l’inconditionnalité est fon­da­men­tal mais on peut appli­quer ce prin­cipe de rehaus­se­ment de l’ensemble des pro­grammes sociaux. C’est donc une lutte à revoir.

Dans le domaine de l’accessibilité aux ser­vices de santé et des ser­vices sociaux, je ne crois pas qu’il y ait une nette amé­lio­ra­tion mais il n’y a pas eu de régres­sion non plus. Et dans un contexte de réor­ga­ni­sa­tion per­ma­nente du réseau de la santé et des ser­vices sociaux, c’est une vic­toire de n’avoir rien perdu. Si je com­pare la situa­tion actuelle à celle des années 96-97, au moment du virage ambu­la­toire, j’ai l’intuition que la réor­ga­ni­sa­tion des ser­vices n’a pas affecté la pres­ta­tion des ser­vices aux per­sonnes iti­né­rantes de Montréal. En ce qui concerne les régions, je ne suis pas en mesure de me pro­non­cer et j’écouterai vos com­men­taires.

Cependant, la nou­velle orga­ni­sa­tion des ser­vices de santé et des ser­vices sociaux axée, soi-disant sur une plus grande effi­ca­cité, sur les objec­tifs mesu­rables sur l’évaluation sta­tis­tique et sur la sanc­tion des inter­ve­nants risque, à mon avis, d’affecter la pres­ta­tion des ser­vices aux per­sonnes iti­né­rantes. Au CSSS Jeanne Mance, on a effec­tué des com­pres­sions bud­gé­taire de 7,5 mil­lions$ en effec­tuant une éva­lua­tion sta­tis­tique et en effec­tuant une dis­tinc­tion entre les ser­vices et les acti­vi­tés com­mu­nau­taires. On cherche éga­le­ment à extraire des ser­vices régu­liers ce qui n’est pas mesu­rable comme les acti­vi­tés com­mu­nau­taires de pré­ven­tion. Dans ce sens, les ser­vices aux per­sonnes iti­né­rantes ne sont pas mesu­rables comme d’autres ser­vices plus spé­cia­li­sés sur le plan tech­no­lo­gique. Là aussi, il faut être vigi­lant.

Sur le plan du loge­ment social avec sup­port com­mu­nau­taire, il y a eu des gains très impor­tants sur le plan quan­ti­ta­tif. Grâce à Accès-logis et IPAC, un nombre impor­tant de loge­ment a été créé pour amé­lio­rer la sécu­rité des per­sonnes iti­né­rantes. Ce qui n’est pas rien. Je dirais qu’il y a eu un chan­ge­ment de para­digme en ce qui concerne le loge­ment. Avant au début des années 90, j’entendais sou­vent des inter­ve­nants parler d’une per­sonne qui n’était pas prête à vivre en loge­ment et qui devait faire l’étape du refuge au loge­ment en pas­sant par l’hébergement à court et moyen terme. Je pense que ce par­cours de tran­si­tion n’est plus vrai­ment per­ti­nent aujourd’hui et que le droit au loge­ment, en l’occurrence au loge­ment social avec sup­port com­mu­nau­taire l’emporte sur ces dis­po­si­tifs d’intervention. Tout le monde a droit à un loge­ment et s’il n’est pas prêt , il aura droit à un sup­port selon leurs besoins.

J’insiste sur le droit au loge­ment social car j’entends depuis quelques mois des propos qui me heurtent pro­fon­dé­ment et je crois que le projet Chez soi est res­pon­sable de ces héré­sies en quelque sorte. Par exemple, j’entends dire que le loge­ment privé est pré­fé­rable au loge­ment social .J’entends dire que les per­sonnes iti­né­rantes pré­fèrent le loge­ment privé au loge­ment social, donc que les reven­di­ca­tions du RAPSIM devraient être révi­sées. Ces propos partent d’un pro­fond mal­en­tendu, sinon un pré­jugé. Si la repré­sen­ta­tion qu’on se fait du loge­ment social ce sont de petits loge­ments vétustes froid l’hiver et chaud l’hiver , il est pos­sible qu’on puisse dire que le loge­ment privé soit pré­fé­rable. Or, ce n’est pas le cas. Et je crois qu’il est inac­cep­table de voir des déci­deurs et des cher­cheurs déva­lo­ri­ser d’une manière aussi claire des pra­tiques sociales qui ont été sup­porté par le pou­voir public et qui viennent en aide aux per­sonnes vul­né­rables de notre société.

  • 4. Conclusion :

Je ne vou­drais pas ter­mi­ner sur une note néga­tive. Il y a certes des pré­oc­cu­pa­tions que nous pou­vons par­ta­ger ensemble sur la médi­ca­li­sa­tion de l’itinérance, les pos­si­bi­li­tés de répres­sions contre la vie iti­né­rante dans l’espace public et une néces­sité de remettre des reven­di­ca­tions en avant plan comme la lutte à la pau­vreté, pour un accès aux ser­vices de santé et des ser­vices sociaux ainsi que du droit au loge­ment social. Je pense que si il y a eu des avan­cées sur l’ensemble de ces enjeux c’est qu’il y a eu une mobi­li­sa­tion d’intervenants-es et de mili­tants par­tout dans la pro­vince. Une mobi­li­sa­tion au quo­ti­dien sur les ques­tions rela­tives à la repré­sen­ta­tion de la per­sonne iti­né­rante ainsi qu’à la défense de ces droits sur le plan social et poli­tique. C’est grâce à cette mobi­li­sa­tion que nous avons eu droit au rap­port de la Commission des affaires sociales qui reprend une très bonne partie des reven­di­ca­tions du RSI et c’est grâce aussi à cette mobi­li­sa­tion des inter­ve­nants-es et des mili­tants-es que nous avons eu droit au rap­port de la Commission des droits de la per­sonne qui don­nait raison à tous ceux et celles qui ont dénoncé pen­dant des années la judi­cia­ri­sa­tion de l’itinérance à Montréal ou ailleurs au Québec.

Les commentaires sont fermés.