Du printemps arabe au printemps québécois

Par Mis en ligne le 23 mars 2012

2011 fut l’année de l’indignation et de la révolte. Tout à com­mencé en Tunisie avec l’immolation de Mohamed Bouazizi. Le jeune homme est devenu le sym­bole d’une géné­ra­tion sacri­fiée, bafouée, condam­née à l’exclusion sociale, peu importe ses com­pé­tences ou ses diplômes, pour la seule raison de ne pas faire partie du sérail. Le prin­temps arabe était né et un vent de révolte ébranla les auto­cra­ties de la région, empor­tant quelques dic­ta­teurs (Ben Ali, Moubarak, Kadhafi), désta­bi­li­sant des régimes (Yémen, Jordanie, Bahreïn, Koweït) et pous­sant de nom­breux autres à concé­der des réformes (Maroc, Algérie, Oman, Arabie Saoudite). Le pro­ces­sus est tou­jours vivant au moment d’écrire ces lignes, notam­ment en Syrie. Les images de ces peuples arabes désta­bi­li­sant leurs oli­gar­chies ont fait le tour du monde. Au point où cer­tains, au Nord, ont com­mencé à se dire que s’ils sont capables dans le monde arabe de ren­ver­ser des dic­ta­tures éta­blies par la force des armes, alors pour­quoi ne pour­rions nous pas ren­ver­ser chez nous la dic­ta­ture des banques et des mar­chés finan­ciers qui impose à tous, au nom de la sacro-sainte lutte au défi­cit, de payer tou­jours plus pour des ser­vices tou­jours moindres ?

Les pre­miers Indignés sont appa­rus en Espagne, alors que le pays se trou­vait en cam­pagne élec­to­rale muni­ci­pale et s’était vu imposé de pro­fondes mesures d’austérité. Le ter­rain était donc pro­pice pour un débat de fonds sur les limites réelles de la démo­cra­tie dans ce pays for­te­ment touché par la crise éco­no­mique, subis­sant les dik­tats des mar­chés finan­ciers , mais aussi où la jeu­nesse est frap­pée de plein fouet par le chô­mage (46% des jeunes y sont au chô­mage) et s’installe dans une situa­tion de pré­ca­riat. S’inspirant des occu­pa­tions spon­ta­nées des places publiques dans le monde arabe, dont le sym­bole demeure la place Tahrir, au Caire, les Indignés entendent démon­trer leur déter­mi­na­tion à reje­ter des élites diri­geantes qui ont, à leur yeux, perdu toute légi­ti­mité, et sur­tout à être eux-mêmes des arti­sans du chan­ge­ment. L’initiative fait des émules et le mou­ve­ment se répand en Europe (Portugal, France, Grèce, Grande-Bretagne, Italie, Belgique…) et au-delà (notam­ment en Israël).

Le mou­ve­ment s’est pro­longé en Amérique du Nord, à partir de New York, autour de l’initiative Occupy Wall Street. Le mou­ve­ment cible spé­ci­fi­que­ment le pou­voir cor­ro­sif des grandes banques et des entre­prises mul­ti­na­tio­nales sur les pro­ces­sus démo­cra­tiques, ainsi que le rôle joué par Wall Street dans l’effondrement éco­no­mique mon­dial qui a causé la pire réces­sion depuis des géné­ra­tions. Le mou­ve­ment se reven­dique expli­ci­te­ment des révoltes arabes et entend s’attaquer au 1% des per­sonnes les plus riches qui dictent les lois d’une éco­no­mie mon­diale injuste qui hypo­thèque notre avenir à tous. Le mou­ve­ment s’est ensuite pro­pagé à plus de 100 villes amé­ri­caines, mais aussi au Canada (Vancouver, Toronto, Ottawa, Montréal). À Montréal, le mou­ve­ment Occupons Montréal s’est ins­tallé au Square Victoria, en plein quar­tier finan­cier, durant plu­sieurs semaines. Même après avoir été délogé par les auto­ri­tés muni­ci­pales, le mou­ve­ment n’en conti­nue pas moins d’exister, de publier son jour­nal 99%, de tenir des assem­blées popu­laires, et d’appeler à des mobi­li­sa­tions en liens avec des luttes sociales en cours.

Ainsi, tout au long de l’année 2011, au Maghreb, en Europe, en Amérique du Nord des gens se sont levés pour dire qu’ils ne sou­hai­taient plus vivre dans un monde d’injustice et de cor­rup­tion où le pou­voir est acca­paré par quelques-uns au détri­ment du plus grand nombre. Certains ont pris pour cible leurs dic­ta­teurs, d’autres leurs gou­ver­ne­ments, d’autres encore les bourses et la finance inter­na­tio­nale, mais tous ont dénoncé le pou­voir exor­bi­tant de l’oligarchie, ce 1% qui ne cesse d’exploiter les humains et les res­sources pour leur unique profit. Révoltés arabes, indi­gnés euro­péens ou occu­pants amé­ri­cains, tous se sont ras­sem­blés der­rière le même mes­sage d’espoir : Un autre monde est pos­sible ! Ne pas tenir compte de ce contexte mon­dial dans l’analyse de la mobi­li­sa­tion monstre des étu­diantes et étu­diants qué­bé­cois ce 22 mars serait faire preuve d’une dan­ge­reuse myopie.

Si la jeu­nesse est l’avenir d’une société, l’éducation est sa force pour construire une société juste, durable et soli­daire. Pourtant, dans un monde aux prises avec une crise éco­no­mique et éco­lo­gique causée par des poli­tiques à courte vue dic­tées par une oli­gar­chie finan­cière qui ne se pré­oc­cupe que de son profit à court terme, le Québec ne conçoit sa jeu­nesse que comme une simple res­source exploi­table. La recherche du profit à tout prix et la col­lu­sion avec le monde des affaires est devenu la marque de com­merce du gou­ver­ne­ment Charest. Cela fait des années que cela dure. Les PPP, le mont-Orford, les gaz de schistes, Malartic, le plan Nord… autant de pro­jets visant l’exploitation de nos res­sources col­lec­tives par des inté­rêts privés, et à leur profit. Nous voilà reve­nus à l’ère Duplessis.

Mais l’éducation n’est pas une mar­chan­dise. C’est un droit, notam­ment consa­cré par la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’Homme de 1948. Et si la terre ne dit mot lorsqu’on l’éventre pour en tirer les mine­rais tant convoi­tés par les mar­chés mon­diaux, la jeu­nesse étu­diante elle, sait s’indigner et faire entendre sa voix. Ce n’est pas aux jeunes étu­diants de payer la dette du Québec. Plutôt que de dis­tri­buer des mil­lions à des entre­prises mul­ti­na­tio­nales qui délo­ca­li­se­ront leurs acti­vi­tés dès qu’elle flai­re­ront de meilleurs pro­fits ailleurs, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois devrait inves­tir dans sa jeu­nesse, seule garante de notre avenir commun. Un débat de société est plus que jamais néces­saire, et le mutisme du gou­ver­ne­ment ne l’encourage pas. Dans quelle société vou­lons-nous vivre ? Dans un monde où le savoir et les connais­sances deviennent essen­tiels, com­ment sou­hai­tons-nous les par­ta­ger ici, chez nous ? Quelle avenir sou­hai­tons-nous pour nos enfants et quelle société allons-nous leur léguer en héri­tage ?

L’obstination bornée du gou­ver­ne­ment du Québec à ne pas vou­loir entendre sa jeu­nesse semble faire naître au Québec une pro­fonde aspi­ra­tion au chan­ge­ment. La grève étu­diante pour­rait ainsi deve­nir le cata­ly­seur d’un mou­ve­ment social plus global, nour­rit d’indignation envers nos élites poli­tiques arro­gantes qui ont, après près de 10 années pas­sées au pou­voir, visi­ble­ment perdu tout sens de l’intérêt géné­ral. Nous sommes mûrs pour un prin­temps qué­bé­cois ! Nous avons besoin d’une nou­velle Révolution tran­quille afin de construire un projet de société nova­teur et porté vers l’avenir. Le droit à l’éducation pour tous en serait l’une des pierres fon­da­trices. À l’instar des slo­gans enten­dus dans les rues arabes, erhal ! (dégage !), il est tant de dire au gou­ver­ne­ment Charest envoye à maison ! et de construire ensemble le Québec de demain.

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