Droit à l’emploi ou revenu universel

Par Mis en ligne le 16 mai 2011

Depuis plu­sieurs années [1], toute une série de cou­rants et d’auteurs font de l’exigence d’un revenu uni­ver­sel le fon­de­ment incon­tour­nable d’un projet d’émancipation sociale. Reprenant à leur compte les thèses sur la fin du tra­vail, ils consi­dèrent que le plein emploi est hors d’atteinte. Or, cette théo­rie de la fin du tra­vail ne cor­res­pond pas à la réa­lité et les pro­jets de revenu uni­ver­sel sont au mieux ambi­gus. Une véri­table démarche de trans­for­ma­tion sociale doit au contraire être fondée sur l’affirmation du droit à l’emploi, une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail et une exten­sion du champ de la gra­tuité pour la satis­fac­tion des besoins sociaux. 

La pro­duc­ti­vité n’est pas la cause du chô­mage

Les pro­grès de la pro­duc­ti­vité seraient tels qu’il n’y aurait plus de tra­vail pour tout le monde, et la montée du chô­mage de masse semble suf­fire à la démons­tra­tion. Il s’agit pour­tant d’une idée fausse : depuis 30 ans, la pro­gres­sion de la pro­duc­ti­vité horaire du tra­vail ralen­tit, tandis que le taux de chô­mage aug­mente.

Il faut rai­son­ner sur long terme. En une heure de tra­vail on pro­duit en 2008 un volume de biens et de ser­vices 18 fois plus élevé qu’en 1890 : les pro­grès de la pro­duc­ti­vité horaire sont donc spec­ta­cu­laires. Cela n’a pas pour­tant empê­ché les emplois d’augmenter de 40% sur cette même période : ils sont passés de 18,3 à en 1890 à 25,8 mil­lions en 2008. Cette pro­gres­sion n’a été pos­sible qu’en raison d’une baisse du temps de tra­vail, qui a été à peu près divi­sée par deux, pas­sant de 2949 heures par an en 1890 à 1526 en 2008. Nous tra­vaillons donc à mi-temps par rap­port à la fin du XIXe siècle.

Si la durée du tra­vail était restée la même depuis 1890, l’emploi (à crois­sance du Pib inchan­gée) ne serait plus aujourd’hui que de 12 mil­lions, et le taux de chô­mage attein­drait 55% au lieu de 10% ! Ce scé­na­rio absurde d’économie-fiction permet de consta­ter que les gains de pro­duc­ti­vité ont été sur le long terme répar­tis en deux prin­ci­paux usages. Le pre­mier est l’accroissement du niveau de vie, puisque le Pib par tête a aug­menté de 1,9% par an entre 1890 et 2008, soit une mul­ti­pli­ca­tion par 9,7. Mais cette pro­gres­sion est infé­rieure à celle des gains de pro­duc­ti­vité horaire, ce qui signi­fie que ces der­niers ont été en grande partie affec­tés à la réduc­tion du temps de tra­vail, et donc à des créa­tions d’emplois qui ont empê­ché le taux de chô­mage d’exploser.

Derrière ces décom­po­si­tions comp­tables, il y a évi­dem­ment les lois de fonc­tion­ne­ment du sys­tème capi­ta­liste. Ce der­nier cherche à exploi­ter au maxi­mum la force de tra­vail en déve­lop­pant les capa­ci­tés pro­duc­tives de l’économie, mais il se heurte aux résis­tances sociales et à ses propres contra­dic­tions, puisqu’il lui faut une force de tra­vail en état de pro­duire, et des débou­chés.

En tout cas, il n’existe pas de lien direct entre pro­duc­ti­vité et chô­mage, et on peut le véri­fier plus pré­ci­sé­ment sur l’évolution des soixante der­nières années. Entre la fin de la deuxième guerre mon­diale et la réces­sion géné­ra­li­sée du milieu des années 1970, la pro­duc­ti­vité horaire croît en France à un rythme de 5,3%. Mais le taux de chô­mage fluc­tue alors autour de 2%. Après une courte période de tran­si­tion, on entre ensuite dans la phase néo­li­bé­rale : le taux de chô­mage aug­mente jusqu’à 10%, tandis que la pro­duc­ti­vité horaire ralen­tit ten­dan­ciel­le­ment et passe sous la barre des 2% par an. On véri­fie bien que la montée du chô­mage de masse ne peut pas s’expliquer par une accé­lé­ra­tion des gains de pro­duc­ti­vité.

Qu’en est-il du volume de tra­vail, autre­ment dit du nombre total d’heures tra­vaillées ? Il a baissé de 54,1 mil­liards d’heures en 1890 à 39,4 en 2008. Mais cette ten­dance n’est pas régu­lière, et on peut dis­tin­guer trois grandes phases au cours du der­nier demi-siècle : légère ten­dance à la hausse entre 1950 et 1974, recul brutal avec l’entrée en crise (de 42 à 39 mil­liards entre 1974 et 1983) et depuis de petites fluc­tua­tions, entre 35 et 40 mil­liards d’heures. Cela permet de réfu­ter l’argument selon lequel les 35 heures auraient été « mal­thu­siennes » : elles ont au contraire permis de créer des emplois sans rogner le volume de tra­vail, alors que celui-ci avait été lar­ge­ment érodé par l’entrée en crise et le tour­nant libé­ral qui l’a suivie au début des années 1980.

Ce bilan permet aussi d’éclairer les rela­tions entre crois­sance et emploi. A court terme, le lien est évident : il y a créa­tions d’emplois en phase de reprise, et des­truc­tions (ou moindres créa­tions) en phase de ralen­tis­se­ment. Mais cela conduit-il à des créa­tions nettes d’emplois sur le moyen terme ? Non, parce que la pro­duc­ti­vité horaire a tou­jours aug­menté en moyenne plus vite que le Pib (voir tableau 1). A l’échelle du siècle (1890-2008), la pro­duc­ti­vité horaire a aug­menté plus vite que le Pib (2,5%, contre 2,2%) et ce même rap­port est observé sur toutes les sous-périodes, que ce soit les « Trente glo­rieuses » (1950-1975) ou la phase néo­li­bé­rale (1980-2008).

La crois­sance s’accompagne donc tou­jours à moyen terme de gains de pro­duc­ti­vité équi­va­lents, ce qui veut dire que l’effet sur l’emploi de la crois­sance « nette » (Pib – pro­duc­ti­vité horaire) est voisin de zéro, voire néga­tif. C’est donc prin­ci­pa­le­ment la réduc­tion du temps de tra­vail qui permet de créer dura­ble­ment des emplois : de l’ordre de 0,7% sur cha­cune des sous-périodes. [2]

Pleine acti­vité plutôt que plein emploi ?

La thèse de la fin du tra­vail conduit logi­que­ment à cette conclu­sion : puisque le plein emploi est hors d’atteinte, il faut lui sub­sti­tuer une autre concep­tion de la société. Ce dis­cours se déploie depuis long­temps ; c’est par exemple en 1994 le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) qui invite « à s’interroger d’abord sur le sens du tra­vail dans la vie des hommes, à repen­ser le rap­port de l’homme au tra­vail et la vision que chacun se donne de sa place dans la société ». [3] A la logique de l’emploi sala­rié, le CJD oppose une « logique de l’activité » qui repose sur « l’intuition qu’il n’est aucune mesure, aucun plan anti-chô­mage qui puisse per­mettre aux entre­prises d’assurer le retour au plein emploi dans notre société ». On constate d’emblée que cette pos­ture dédouane l’entreprise de la fonc­tion d’offrir des emplois.

Cette dis­tinc­tion entre emploi et acti­vité reprend celle qu’André Gorz a pro­po­sée entre « tra­vail hété­ro­nome » et « tra­vail auto­nome ». [4] La sphère de l’hétéronomie regroupe « l’ensemble des acti­vi­tés spé­cia­li­sées que les indi­vi­dus ont à accom­plir comme des fonc­tions coor­don­nées de l’extérieur par une orga­ni­sa­tion pré­éta­blie » alors que celle de l’autonomie est celle de la liberté. Entre les deux, il existe une fron­tière infran­chis­sable qui ren­voie à un pos­tu­lat que Gorz a ramassé en une for­mule lapi­daire de ses Adieux au pro­lé­ta­riat [5]: « Contrairement à ce que pen­sait Marx, il est impos­sible que l’individu coïn­cide tota­le­ment avec son être social ». Autrement dit, l’émancipation du tra­vail dans le tra­vail est une utopie. Ce fata­lisme se retrouve chez Dominique Méda [6], pour qui « le tra­vail ne pourra plus être un lieu d’autonomie, parce que cette ratio­na­lité est construite autour de la mise en valeur du capi­tal et non de l’homme ».

La double nature du tra­vail se trans­forme ainsi en une sépa­ra­tion abso­lue entre tra­vail et hors tra­vail. Certes le tra­vail sala­rié est un rap­port d’exploitation, de domi­na­tion et d’aliénation et cer­taines de ses formes, y com­pris les plus « modernes», confinent à l’esclavage. Mais c’est en même temps un mode de recon­nais­sance sociale et un espace de réa­li­sa­tion. Ces deux facettes sont inéga­le­ment pré­sentes dans les situa­tions concrètes, mais aucune n’en est jamais absente, et c’est pour­quoi on ne peut pas les consi­dé­rer comme stric­te­ment sépa­rées. Dans Souffrance en France, Christophe Dejours va très loin, puisqu’il dresse un paral­lèle entre l’organisation capi­ta­liste du tra­vail et celle d’un camp de concen­tra­tion. [7] Mais il montre aussi qu’une grande partie des souf­frances au tra­vail ne pro­viennent pas tant de la situa­tion de dépen­dance elle-même mais du déchi­re­ment qu’elle implique par rap­port à une aspi­ra­tion pro­fonde à trou­ver plai­sir et dignité dans son tra­vail. D’autres études socio­lo­giques parlent de l’«implication para­doxale » des sala­riés qui ne sont pas mus seule­ment par le « bâton » (sanc­tions de tous ordres, menace du chô­mage) mais aussi par la « carotte » de la recon­nais­sance par ses pairs et de la satis­fac­tion tirée du « bel ouvrage ».

La perte de l’emploi et l’éloignement crois­sant à l’égard du tra­vail conduisent à un sen­ti­ment d’inutilité sociale chez ceux qui font partie de ce que Robert Castel appelle les « sur­nu­mé­raires ». [8] Seule une frange dis­pose de la force néces­saire pour uti­li­ser cette situa­tion afin de se réa­li­ser autre­ment. Mais la majo­rité des chô­meurs aspire à retrou­ver un emploi, et une bonne pro­por­tion d’entre eux y sont dis­po­sés, même si les emplois aux­quels ils accèdent sont par­ti­cu­liè­re­ment pré­caires et ne leur pro­curent pas tou­jours un revenu supé­rieur aux allo­ca­tions aux­quelles ils peuvent pré­tendre. Enfin, le déve­lop­pe­ment de l’activité des femmes est un autre symp­tôme de cette aspi­ra­tion contra­dic­toire. Il a conti­nué malgré la montée du chô­mage et en dépit des dis­cri­mi­na­tions aux­quelles se heurtent les femmes au tra­vail. Toute vision uni­la­té­rale est donc fausse, et il faut ren­voyer dos à dos les allé­go­ries du tra­vail d’une cer­taine tra­di­tion mar­xiste (dans sa ver­sion sta­li­nienne) et les hymnes à la libé­ra­tion en dehors du tra­vail théo­ri­sés notam­ment par André Gorz.

Si les deux faces du tra­vail sont indis­so­lu­ble­ment liées, il ne peut y avoir d’émancipation sociale sans libé­ra­tion au tra­vail. Mais si on pos­tule que cette der­nière est impos­sible, il devient logique d’en déduire que c’est à la péri­phé­rie du sala­riat que s’esquissent les rela­tions sociales de demain. Pour le cou­rant ins­piré par Negri, par exemple, les pré­caires, les chô­meurs ou encore les inter­mit­tents du spec­tacle, sont par nature por­teurs de trans­for­ma­tion sociale. C’est une idée avan­cée depuis très long­temps par André Gorz, dans ses Adieux au pro­lé­ta­riat, où il dési­gnait la « non-classe des non-tra­vailleurs » comme « le sujet social poten­tiel de l’abolition du tra­vail ». Gorz disait ne pas voir « com­ment un conduc­teur de train de lami­noir ou un ouvrier de raf­fi­ne­rie pour­raient ne pas être sala­riés ; com­ment leur pro­duit pour­rait être en rap­port immé­diat avec leur besoin ; com­ment ils pour­raient consi­dé­rer leur ins­tal­la­tion comme leur ins­tru­ment de tra­vail ; com­ment, au lieu de se sentir appar­te­nir à la raf­fi­ne­rie, au com­plexe sidé­rur­gique, ils pour­raient consi­dé­rer ces ins­tal­la­tions comme leur pro­priété ». C’est seule­ment en-dehors du tra­vail que les indi­vi­dus « exi­geants et cri­tiques » peuvent fonder une iden­tité sociale et un accom­plis­se­ment per­son­nel. Le fond de la pensée de Gorz repose sur un pes­si­misme de prin­cipe quant à la pos­si­bi­lité même « d’autogérer le pro­ces­sus social de pro­duc­tion dans son ensemble ».

En un sens, cela tombe bien, puisque Gorz nous annon­çait aussi que « l’économie n’a plus besoin – et aura de moins en moins besoin – du tra­vail de tous et de toutes ». C’est aussi la thèse de cer­tains socio­logues, comme Roger Sue, qui cal­cu­lait que « le temps de tra­vail pour une jour­née moyenne en 1986, réparti sur la popu­la­tion âgée de 15 ans et plus, est de 2h31 (…) Il est des chiffres qui sont par eux-mêmes une véri­table révo­lu­tion ». [9] Mais ce calcul, par ailleurs absurde, n’implique en rien une perte de cen­tra­lité du tra­vail. Les temps sociaux ne sont pas sub­sti­tuables : la baisse du volume du tra­vail sala­rié ne signi­fie pas que les rap­ports sociaux capi­ta­listes s’effacent méca­ni­que­ment devant d’autres formes de lien social, libé­rées du joug sala­rial. L’oubli de ce point fon­da­men­tal rend pos­sible des conver­gences contre nature entre les cri­tiques du tra­vail et les nou­veaux pos­tu­lats patro­naux. Dans une annexe au rap­port Minc, Pierre Guillen, alors res­pon­sable de l’UIMM écri­vait par exemple que « La valeur tra­vail ne serait plus la seule digne d’intérêt de notre société » [10]. Dès 1982, Alain Minc [11] se réjouis­sait de cette heu­reuse coïn­ci­dence : « Concomitance, hasard heu­reux ou rela­tion de cause à effet : au moment même où le tra­vail pro­duc­tif clas­sique se raré­fie, il ne consti­tue plus une valeur exclu­sive. Le tra­vail s’étiole, au moment où la valeur tra­vail vacille ».

Dans la logique de ces ana­lyses, Gorz [12] esquisse un modèle social qui repose sur une décon­nexion entre revenu et tra­vail. Le sec­teur pro­duc­tif serait cen­tra­le­ment pla­ni­fié et consti­tue­rait « une sphère bien à part, clai­re­ment cir­cons­crite, dans laquelle pré­valent des conduites tech­niques tri­via­li­sées et hors de laquelle s’étend l’espace de l’autonomie com­plète ». Mais il y a là une contra­dic­tion : les déten­teurs des moyens de pro­duc­tion doivent perdre le contrôle sur les choix de pro­duc­tion, tandis que l’autogestion par les tra­vailleurs des « grands sys­tèmes » est décla­rée impos­sible. Qui est alors l’agent de cette pla­ni­fi­ca­tion ? Pour Gorz, ce seraient « les asso­cia­tions, les églises, les uni­ver­si­tés, les clubs et les mou­ve­ments se don­nant pour but non pas d’exercer sur la société le pou­voir d’Etat mais de sous­traire celle-ci à la prise de celui-là afin d’élargir l’espace de l’autonomie et de l’autodétermination, qui est aussi celui des rap­ports éthiques ».

La boucle est bou­clée, et le scep­ti­cisme de Gorz débouche sur un projet flou. Transports, loge­ment, pro­tec­tion sociale, édu­ca­tion, défense, droit du tra­vail, etc.: les choix fon­da­men­taux qui portent sur tous ces domaines ne peuvent être écla­tés en une myriade de micro-choix de proxi­mité ou de voi­si­nage. Qu’on le veuille ou non, ces choix sont par nature socia­li­sés et les pro­ces­sus déci­sion­nels cor­res­pon­dants doivent passer par un moment de cen­tra­li­sa­tion néces­saire pour syn­thé­ti­ser la déli­bé­ra­tion démo­cra­tique préa­lable. On ne peut en effet s’en remettre à une impal­pable dia­lec­tique Etat-société civile pour répondre à la ques­tion essen­tielle du mode de déci­sion et de ges­tion. On retrouve la cri­tique majeure que l’on peut adres­ser à la vision dua­liste de Gorz : renon­cer à la maî­trise sociale de la sphère hété­ro­nome, c’est accep­ter que sa logique domine les condi­tions d’existence dans la sphère auto­nome. On ne peut éla­bo­rer un projet social cohé­rent sur la base de pos­tu­lats aussi contra­dic­toires : l’un consis­tant à sou­li­gner la néces­sité d’une pla­ni­fi­ca­tion cen­trale, l’autre reve­nant à dire qu’une telle cen­tra­li­sa­tion est impos­sible, voire per­ni­cieuse.

Capitalisme cog­ni­tif ?

Le cou­rant « négriste » [13] pro­pose une ana­lyse com­plé­men­taire des évo­lu­tions du tra­vail. Il appelle « capi­ta­lisme cog­ni­tif » la forme contem­po­raine du capi­ta­lisme, qui suc­cé­de­rait au capi­ta­lisme mar­chand et au capi­ta­lisme indus­triel [14]. Cette nou­velle phase cor­res­pon­drait à la révo­lu­tion des « nou­velles tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion » qui trans­for­me­raient radi­ca­le­ment le tra­vail et l’ensemble du sys­tème éco­no­mique et social. Il serait notam­ment carac­té­risé, selon Claudio Vercellone, par « une nou­velle figure hégé­mo­nique du tra­vail, mar­quée par son carac­tère de plus en plus intel­lec­tuel et imma­té­riel [15]».

Les trans­for­ma­tions tech­niques invo­quées existent indé­nia­ble­ment mais elles ne conduisent pas à une montée en puis­sance du modèle cog­ni­tif qui suf­fi­rait à sup­plan­ter à terme le modèle actuel­le­ment domi­nant. Il y a long­temps que l’on dis­cute d’un nou­veau modèle de tra­vail, qu’on bap­ti­sait à l’époque « toyo­tisme » : on évo­quait alors la poly­va­lence et l’implication des tra­vailleurs comme sources nou­velles de pro­duc­ti­vité et de qua­lité. La réa­lité est toute dif­fé­rente : les contraintes que subissent les tra­vailleurs n’ont jamais été aussi pesantes, et les nou­velles tech­no­lo­gies sont mises à profit pour exer­cer un contrôle de plus en plus étroit et indi­vi­dua­lisé. Le pos­tu­lat de Vercellone, pour­tant essen­tiel, selon lequel on assis­te­rait à une « dis­so­lu­tion des lignes de par­tages entre capi­tal et tra­vail homo­gène ou entre qua­li­fiés et non qua­li­fiés » n’a donc aucun fon­de­ment empi­rique.

Le capi­ta­lisme contem­po­rain se carac­té­rise en réa­lité par une dua­lité dans la dyna­mique de l’emploi. Les effec­tifs employés croissent en effet par les deux bouts : d’un côté, les effec­tifs des « tra­vailleurs cog­ni­tifs » aug­mentent rapi­de­ment, mais la masse des emplois créés se retrouvent dans les emplois peu qua­li­fiés du com­merce et des ser­vices aux per­sonnes. Cette struc­ture est par­ti­cu­liè­re­ment nette aux Etats-Unis qui devraient pour­tant être la terre d’élection de ce nou­veau capi­ta­lisme. L’étude concrète du capi­ta­lisme contem­po­rain montre clai­re­ment qu’il est indis­so­cia­ble­ment néo-tay­lo­rien et « cog­ni­tif » [16]. A l’échelle mon­diale, c’est même la figure de l’exploité clas­sique qui domine et, dans les pays avan­cés, la mobi­li­sa­tion par le capi­tal du savoir des sala­riés s’accompagne d’un retour aux formes les plus clas­siques d’exploitation, avec inten­si­fi­ca­tion du tra­vail et même allon­ge­ment de sa durée.

La thèse du capi­ta­lisme cog­ni­tif va encore plus loin en annon­çant la mort de la théo­rie de la valeur, qui devrait être rem­pla­cée par une théo­rie de la « valeur savoir » parce que, comme l’écrit Negri : « le tra­vailleur, aujourd’hui, n’a plus besoin d’instruments de tra­vail (c’est-à-dire de capi­tal fixe) qui soient mis à sa dis­po­si­tion par le capi­tal. Le capi­tal fixe le plus impor­tant, celui qui déter­mine les dif­fé­ren­tiels de pro­duc­ti­vité, désor­mais se trouve dans le cer­veau des gens qui tra­vaillent : c’est la machine-outil que chacun d’entre nous porte en lui. C’est cela la nou­veauté abso­lu­ment essen­tielle de la vie pro­duc­tive aujourd’hui ». [17]

On ne voit pas ce que cette thèse pour­rait appor­ter à la com­pré­hen­sion de la crise actuelle. Elle doit de toute manière être reje­tée parce que la « valeur savoir » n’existe tout sim­ple­ment pas dans le champ des rap­ports sociaux capi­ta­listes : le capi­ta­lisme intègre le savoir des tra­vailleurs à sa puis­sance pro­duc­tive, comme il l’a tou­jours fait ; la loi de la valeur conti­nue à jouer, avec une bru­ta­lité et une exten­sion renou­ve­lée « grâce » à la mar­chan­di­sa­tion mon­dia­li­sée ; c’est le fon­de­ment d’une crise sys­té­mique sans pré­cé­dent, et non l’ouverture d’une nou­velle phase. Enfin, la montée des reve­nus finan­ciers s’explique par une aug­men­ta­tion de l’exploitation et une cap­ta­tion de plus-value, et non par la décou­verte d’une nou­velle manière de mettre en valeur le capi­tal ; ce sont deux choses qui n’ont rien à voir, et que l’on ne peut confondre qu’en aban­don­nant toute théo­rie de la valeur.

Le bilan du cou­rant négriste est donc très néga­tif [18]. Sur le plan théo­rique, ses éla­bo­ra­tions ont été balayées par la crise, car elles ne four­nissent aucune clé à sa com­pré­hen­sion. Le capi­ta­lisme contem­po­rain est assez clas­sique dans sa furie d’exploitation, et la connais­sance des sala­riés n’est qu’un moyen parmi d’autres d’extraire de la plus-value à son profit. Pour se convaincre de cette impasse théo­rique, il suffit de lire la réponse de Frédéric Lordon à une ques­tion de Yann Moulier Boutang : « Ce que je crois com­prendre, c’est que, d’après toi, la finance serait le moyen de faire prendre des bifur­ca­tions dési­rables au capi­ta­lisme, de finan­cer un capi­ta­lisme cog­ni­tif (celui de tes idéaux, car le vrai…) ou un capi­ta­lisme vert. Malheureusement, je crois que tu prends pour argent comp­tant la pro­messe de la finance amé­ri­caine qui pré­tend que la finance de marché est le seul ins­tru­ment de finan­ce­ment de l’innovation (…) Mais je pense qu’historiquement, y com­pris au regard de l’histoire récente, la thèse selon laquelle le finan­ce­ment de l’innovation radi­cale est le mieux assuré par les formes amé­ri­caines est tout sim­ple­ment fausse. » [19]

Sur le plan pra­tique, ce cou­rant avance trois reven­di­ca­tions qui font office de pro­gramme : citoyen­neté glo­bale, revenu mini­mum uni­ver­sel, et réap­pro­pria­tion des nou­veaux moyens de pro­duc­tion. Mais ces mots d’ordre oscil­lent, pour reprendre une for­mule cruelle de Slavoj Zizek, « entre la vacuité for­melle et la radi­ca­li­sa­tion impos­sible ». [20] Cette vacuité est illus­trée par une récente prise de posi­tion de Moulier Boutang qui, pour domes­ti­quer la finance de marché, se borne à pro­po­ser « une refonte théo­rique de la comp­ta­bi­lité de l’activité éco­no­mique » et une accé­lé­ra­tion du « tour­nant fédé­ra­liste que s’apprête à prendre l’Union euro­péenne ». Ce par­ti­san enthou­siaste du « oui » au moment du réfé­ren­dum euro­péen n’a appa­rem­ment rien vu du tour­nant vers l’austérité. Au niveau mili­tant, cette approche a nourri depuis plu­sieurs années un cou­rant qui cherche à oppo­ser, au sein des mou­ve­ments de chô­meurs et de pré­caires, la lutte pour le droit à l’emploi, consi­dé­rée comme « tra­vailliste», et la bonne reven­di­ca­tion : celle d’un revenu uni­ver­sel.

Le revenu uni­ver­sel, et com­ment le finan­cer

Les thèses sur la fin du tra­vail conduisent logi­que­ment à l’idée que le revenu doit être indé­pen­dant de l’emploi. Mais, comme c’est le tra­vail qui crée la richesse ensuite dis­tri­buée sous forme de reve­nus, la ques­tion se pose : com­ment vont s’articuler la répar­ti­tion du revenu et celle du tra­vail social ? Or, les tenants d’un revenu garanti incon­di­tion­nel n’y répondent pas vrai­ment.

S’il n’existe aucune contre­par­tie à ce revenu et que son niveau est décent, alors une frac­tion de la popu­la­tion déci­dera logi­que­ment de ne pas tra­vailler à moins de pos­tu­ler un degré de conscience sociale qui ne peut être qu’un abou­tis­se­ment sou­hai­table mais qu’il serait dan­ge­reux de poser en préa­lable. Pour convaincre une partie des béné­fi­ciaires de revenu garanti de tra­vailler, il faudra leur offrir une rému­né­ra­tion plus élevée. Et, de toute manière, il faut se deman­der quel méca­nisme social per­met­tra alors de dési­gner ceux qui doivent occu­per l’un ou l’autre de ces sta­tuts ? Qui en déci­dera : les pro­prié­taires privés du capi­tal, les col­lec­tifs de citoyens, une déli­bé­ra­tion d’ensemble de la société ? Si on ne répond pas à ces ques­tions, on admet qu’une société dua­liste est iné­luc­table, avec, d’un côté, les exclus du tra­vail tou­chant le revenu garanti et, de l’autre, une couche de sala­riés dis­po­sant d’un emploi et à ce titre d’un revenu supé­rieur. Dans une telle société, tout nou­veau gain de pro­duc­ti­vité aurait pour effet de réduire encore le nombre d’emplois et ne ferait qu’aggraver ce dua­lisme.

Dans une société du temps libre, au contraire, les gains de pro­duc­ti­vité seraient affec­tés en prio­rité à la réduc­tion du temps de tra­vail selon le prin­cipe « tra­vailler moins pour tra­vailler tous » qui fonde une société éga­li­taire. La reven­di­ca­tion d’un emploi pour tous est donc la seule base pos­sible d’un socia­lisme démo­cra­tique fondée sur un prin­cipe d’échange géné­ra­lisé entre la société et l’individu : l’apport de l’individu à la société fonde la réa­lité des droits dont il dis­pose.

Un débat simi­laire porte sur la reven­di­ca­tion d’un revenu garanti égal à celui du salaire mini­mum. Elle sou­lève immé­dia­te­ment cette objec­tion : si on avait la garan­tie de rece­voir le Smic sans tra­vailler, plus per­sonne n’accepterait d’occuper un emploi à ce niveau de rému­né­ra­tion. La seule réponse consiste à dire que les employeurs seraient alors obli­gés d’offrir des salaires plus attrac­tifs. Mais cela revient à admettre qu’un dif­fé­ren­tiel est dif­fi­ci­le­ment évi­table ; il est donc contra­dic­toire de reven­di­quer un revenu garanti égal au Smic si on pense qu’aucun sala­rié n’accepterait dans ces condi­tions de tra­vailler pour le Smic. La reven­di­ca­tion logique devrait défi­nir un niveau de salaire mini­mum auquel serait indexé (par exemple à 75%) un niveau de revenu garanti.

Il faut en tout état de cause expli­quer d’où pro­vient ce fameux revenu garanti, com­ment il est financé. Les par­ti­sans du revenu uni­ver­sel ne devraient pas pou­voir récu­ser cette demande en se réfu­giant dans un uto­pisme flou, parce que le niveau de ce revenu est pré­ci­sé­ment ce qui dis­tingue les pro­jets néo­li­bé­raux (un revenu mini­mum comme « filet de sécu­rité») et les pro­jets véri­ta­ble­ment alter­na­tifs. Si le niveau du revenu est suf­fi­sam­ment élevé pour n’être pas une simple aumône, il faut alors dire quelle est la répar­ti­tion du revenu natio­nal com­pa­tible avec cette garan­tie de revenu.

On trouve peu de réponses à cette ques­tion pour­tant légi­time, à l’exception des cal­culs pro­po­sés par René Passet [21] dans L’illusion néo-libé­rale, repris ensuite par Vercellone. La pro­po­si­tion de Passet était que « tout Français de plus de vingt ans béné­fi­cie d’une allo­ca­tion annuelle égale au seuil de pau­vreté et tout indi­vidu de moins de vingt ans d’un revenu égal à la moitié de celui-ci ». A l’époque (en 2000) cette allo­ca­tion était éva­luée à 500 euros par mois, ce qui repré­sen­te­rait aujourd’hui, compte tenu de l’inflation, un peu moins de 600 euros : c’est peu ! Le mon­tant total repré­sen­tait, selon Passet, envi­ron un quart du Pib. Pour finan­cer cette somme, il pro­po­sait de recy­cler « les éco­no­mies décou­lant de la sup­pres­sion de la partie du sys­tème de pro­tec­tion actuel avec laquelle la garan­tie de revenu ferait double emploi ; essen­tiel­le­ment, selon la clas­si­fi­ca­tion fran­çaise, les allo­ca­tions de mater­nité-famille, emploi, vieillesse-survie, mais non santé-mala­die, qui serait main­te­nue ». Cela per­met­trait de cou­vrir envi­ron les trois quarts des sommes à trou­ver, et le reste pour­rait être étalé dans le temps en redis­tri­buant la nou­velle valeur créée par la crois­sance.

Ce projet est pro­fon­dé­ment cri­ti­quable, pour plu­sieurs rai­sons. D’abord, la réponse consis­tant à dire « on étale dans le temps » fait tomber la muraille de Chine que l’on pré­ten­dait éta­blir entre la ver­sion « sub­ver­sive » du revenu garanti et une ver­sion néo-libé­rale à 300 euros par mois. A ce compte-là, la prime pour l’emploi pour­rait être consi­dé­rée comme un pre­mier pas vers un revenu uni­ver­sel. Or, il s’agit en réa­lité d’un dis­po­si­tif per­vers qui revient à admettre le dis­cours patro­nal sur le mon­tant « exces­sif » des bas salaires et à ren­voyer sur l’Etat la res­pon­sa­bi­lité de « com­plé­ter » des salaires insuf­fi­sants pour vivre. C’est, avec les allé­ge­ments de coti­sa­tions, le meilleur moyen de tirer vers le bas toute la hié­rar­chie sala­riale.

Mais sur­tout le recy­clage des reve­nus sociaux n’est pas accep­table. Le droit à un revenu garanti s’échangerait en effet contre la sup­pres­sion de pans entiers de la Sécurité sociale (chô­mage, allo­ca­tions fami­liales et retraites). Il équi­vau­drait à un énorme trans­fert au détri­ment des retrai­tés et des chô­meurs : après la réforme, toutes les pen­sions et les allo­ca­tions chô­mage se situe­raient au niveau du seuil de pau­vreté. Les retrai­tés reçoivent aujourd’hui envi­ron 13% du Pib sous forme de pen­sions. Avec la réforme pro­po­sée, ils ne tou­che­raient plus que l’allocation uni­ver­selle, et la pen­sion reçue serait en moyenne divi­sée par deux. C’est donc un trans­fert de près de 100 mil­liards d’euros de l’époque qui serait ainsi opéré. Seuls les retrai­tés béné­fi­ciant d’autres res­sources que leur pen­sion dis­po­se­raient d’un revenu dépas­sant le seuil de pau­vreté. On voit mal com­ment un tel projet pour­rait être repris en compte par le mou­ve­ment social, tant il se situe aux anti­podes des aspi­ra­tions por­tées par les mobi­li­sa­tions récentes.

Au sein du mou­ve­ment des chô­meurs, les par­ti­sans de cette posi­tion auraient bien du mal à la défendre, si seule­ment ils quit­taient le ter­rain du dis­cours abs­trait. Le projet Passet-Vercellone, le seul exer­cice chif­fré dis­po­nible, ramè­ne­rait en effet toutes les allo­ca­tions-chô­mage au seuil de pau­vreté. Quant aux moins de 20 ans, ils per­ce­vraient une demi-allo­ca­tion, sans que l’on sache si leurs parents pour­raient l’utiliser à leur guise, ou s’il s’agit d’un livret d’épargne dont le jeune pourra dis­po­ser le jour de ses vingt ans. Au total, il s’agit au fond de répar­tir dif­fé­rem­ment la même masse sala­riale glo­bale (coti­sa­tions incluses) sans que soit remis en cause le par­tage entre salaires et pro­fits.

Enfin la place des femmes dans tous ces pro­jets est pro­fon­dé­ment ambi­guë. Il est d’ailleurs frap­pant de consta­ter com­bien la lit­té­ra­ture sur le revenu uni­ver­sel n’introduit pra­ti­que­ment jamais la dimen­sion de genre et ne réflé­chit pas aux les spé­ci­fi­ci­tés du tra­vail des femmes. Ce n’est sans doute pas par hasard : la ques­tion du droit à l’emploi des femmes fait appa­raître de manière par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible les contra­dic­tions des thèses sur le revenu garanti. Si le tra­vail sala­rié n’est rien d’autre qu’un escla­vage, alors les femmes devraient d’abord se féli­ci­ter d’en être écar­tées et exiger ensuite un revenu garanti comme contre­par­tie de leur acti­vité sociale. Mais com­ment ne pas voir que ce rai­son­ne­ment heurte de plein front les aspi­ra­tions éga­li­taires des femmes en matière d’emploi ? Leur verser une allo­ca­tion pour que, ou parce qu’elles ne tra­vaillent pas, voilà un projet qui n’est pas spé­cia­le­ment pro­gres­siste : « de l’allocation uni­ver­selle au salaire mater­nel, il n’y a qu’un pas à ne pas fran­chir», comme l’écrivaient Anne Eydoux et Rachel Silvera [22].

Fondamentalement, les pro­jets de revenu uni­ver­sel reposent sur un flou absolu quant à cette ques­tion de bon sens : d’où vient la richesse ainsi dis­tri­buée ? Encore une fois, cette ques­tion n’est pas celle d’un éco­no­miste rabat-joie, car les rares réponses dis­po­nibles, comme on vient de le voir, débouchent sur des arran­ge­ments sociaux inac­cep­tables.

Cela n’implique en aucune manière d’abandonner la reven­di­ca­tion d’un revenu décent. Il n’y a évi­dem­ment pas de dis­cus­sion sur l’urgence d’une aug­men­ta­tion des minima sociaux visant à assu­rer aux chô­meurs et aux pré­caires une telle garan­tie, ici et main­te­nant. Mais cela n’implique pas d’ériger l’allocation uni­ver­selle en colonne ver­té­brale d’un projet alter­na­tif, et la lutte des chô­meurs ne confère pas une légi­ti­mité supé­rieure à cette pers­pec­tive, à moins de nier l’aspiration en faveur du droit à l’emploi dont elle est por­teuse. En décon­si­dé­rant comme « tra­vailliste » l’exigence du retour à un nou­veau plein emploi assi­milé à l’emploi pré­caire forcé, cette pos­ture fait obs­tacle à l’émergence d’un projet global uni­fiant l’ensemble des tra­vailleurs, sala­riés ou chô­meurs. Et ce projet est par nature por­teur d’une pro­fonde remise en cause de l’actuelle répar­ti­tion de l’ensemble des reve­nus.

Enfin, le grand point faible des pro­jets de revenu uni­ver­sel est qu’ils visent à étendre le champ de la mar­chan­dise, puisqu’ils pro­posent un revenu sous forme moné­taire. Le « carac­tère liquide de ce revenu, donc non affecté » est ainsi clai­re­ment affirmé par Yann Moulier Boutang [23]. Ce point de vue peut être consi­déré comme réac­tion­naire puisqu’il équi­vaut à une véri­table déso­cia­li­sa­tion. Tout pro­grès social passe en effet par un degré de socia­li­sa­tion accru : les fameux « pré­lè­ve­ments obli­ga­toires » qui consti­tuent la cible des néo­li­bé­raux recouvrent par exemple l’éducation et la santé, l’une et l’autre en prin­cipe gra­tuites. Un projet pro­gres­siste vise­rait au contraire à réta­blir et à étendre le champ de la gra­tuité, à élar­gir les droits sociaux garan­tis sous forme de libre mise à dis­po­si­tion des ser­vices cor­res­pon­dants. Les tenants du revenu uni­ver­sel pro­posent aux « mul­ti­tudes » de faire marche arrière, avec l’instauration d’un revenu moné­taire et indi­vi­dua­lisé, et cette pers­pec­tive se sub­sti­tue de fait à la mobi­li­sa­tion pour une réduc­tion radi­cale du temps de tra­vail. Aux approxi­ma­tions théo­riques, ils ajoutent ainsi une orien­ta­tion stra­té­gique qui a pour effet de déser­ter le cœur des rap­ports d’exploitation.

La recon­nais­sance effec­tive des droits sociaux passe par la mise à dis­po­si­tion de manière gra­tuite de biens com­muns, comme la santé, et non par la dis­tri­bu­tion de reve­nus qui s’y sub­sti­tue­raient. Dans le cas du loge­ment, quelles sont les solu­tions réel­le­ment pro­gres­sistes : une poli­tique de muni­ci­pa­li­sa­tion des sols et de construc­tion de loge­ments sociaux, ou l’augmentation des allo­ca­tions loge­ment ?

De la néces­sité à la liberté

A la fin du Capital (livre III, chap. 48), Marx éta­blit une dia­lec­tique entre liberté et néces­sité qui n’est pas une simple jux­ta­po­si­tion : pour qu’advienne le « royaume de la liberté», il faut que les prin­cipes de fonc­tion­ne­ment du tra­vail néces­saire aient été bou­le­ver­sés. On ne peut être libéré de l’asservissement du sala­riat seule­ment à mi-temps : être exploité, contraint à un tra­vail aliéné, ne serait-ce que deux heures par jour, c’est être asservi le reste du temps. Tout projet d’abandonner à ses maîtres actuels la sphère du tra­vail sala­rié pour se libé­rer en dehors du tra­vail, est par consé­quent un mirage. Le temps libéré ne peut deve­nir un temps libre que si sa logique réus­sit à conta­mi­ner l’organisation du tra­vail dans tous ses aspects.

Les chô­meurs, les pré­caires, les exclus ne sont évi­dem­ment pas plus libres parce qu’il sont moins long­temps sala­riés que les autres tra­vailleurs. Marx le dit très clai­re­ment : « la condi­tion essen­tielle de cet épa­nouis­se­ment est la réduc­tion de la jour­née de tra­vail ». Mais celle-ci ne peut acqué­rir un contenu éman­ci­pa­teur que si le temps de tra­vail est lui-même libéré du joug capi­ta­liste.

Dans Les luttes de classes en France, Marx écrit aussi que « le droit au tra­vail est au sens bour­geois un contre­sens, un désir vain, pitoyable » [24]. Cette affir­ma­tion devrait plaire aux contemp­teurs du « tra­vaillisme», mais Marx ajoute immé­dia­te­ment ceci, qui change tout : « der­rière le droit au tra­vail, il y a le pou­voir sur le capi­tal, der­rière le pou­voir sur le capi­tal, l’appropriation des moyens de pro­duc­tion, leur subor­di­na­tion à la classe ouvrière asso­ciée, c’est-à-dire la sup­pres­sion du sala­riat, du capi­tal et de leurs rap­ports réci­proques ». Cette phrase de Marx esquisse une démarche tran­si­toire autour de la réduc­tion du temps de tra­vail, qui est aujourd’hui d’une grande actua­lité.

Le combat pour une réduc­tion mas­sive du temps de tra­vail s’appuie en effet sur des exi­gences élé­men­taires, d’ailleurs cer­ti­fiées par le droit bour­geois (un emploi et des condi­tions d’existence décentes), mais il s’oppose fron­ta­le­ment au capi­ta­lisme contem­po­rain qui fonc­tionne plus que jamais à l’exclusion. Aujourd’hui une répar­ti­tion éga­li­taire des heures de tra­vail condui­rait à une durée heb­do­ma­daire de l’ordre de 30 heures, qui pour­rait bais­ser encore par sup­pres­sion des emplois inutiles rendus néces­saires par la non-gra­tuité des ser­vices publics ou par la crois­sance des dépenses liées à une concur­rence impro­duc­tive. Le niveau de vie serait amé­lioré prin­ci­pa­le­ment par l’extension des droits sociaux (droit à l’emploi, à la santé, au loge­ment, etc.) assu­rée par un finan­ce­ment socia­lisé (gra­tuité ou quasi-gra­tuité).

La réduc­tion du temps de tra­vail et l’interdiction des licen­cie­ments posent donc concrè­te­ment la ques­tion d’une démar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail qui se heurte immé­dia­te­ment à deux obs­tacles : la répar­ti­tion des richesses et le droit de pro­priété. Sa mise en œuvre passe en effet par une contes­ta­tion pra­tique des rap­ports sociaux à l’intérieur même des entre­prises sous forme d’un contrôle exercé par les sala­riés sur les embauches, les condi­tions et l’organisation du tra­vail. Elle s’appuie dans le même temps sur la garan­tie de res­sources des tra­vailleurs et la conti­nuité du revenu, qui implique un chan­ge­ment radi­cal dans la dis­tri­bu­tion des richesses pro­duites. Il s’agit donc d’articuler la libé­ra­tion du temps et la trans­for­ma­tion du tra­vail, plutôt que d’opposer la reven­di­ca­tion d’un revenu garanti à celle de nou­veau plein emploi.

La démarche stra­té­gique pour­rait alors être la sui­vante : affir­ma­tion conjointe du droit à l’emploi et à la conti­nuité de revenu ; contes­ta­tion de l’actuelle répar­ti­tion des richesses ; exi­gence d’une baisse du temps de tra­vail avec embauches pro­por­tion­nelles ; contrôle sur l’embauche ; refus du pou­voir patro­nal sur l’emploi et les condi­tions de tra­vail ; démar­chan­di­sa­tion de la force de tra­vail ; remise en cause de la pro­priété privée.

L’enclenchement d’un tel schéma stra­té­gique passe par la recherche de formes d’organisation pre­nant en compte les fac­teurs de frac­tion­ne­ment du sala­riat (salariés/​chômeurs, grosses boî­tes/­sous-trai­tants, public/​privé, hommes/​femmes, mise en concur­rence des sala­riés à tra­vers la mon­dia­li­sa­tion).

Cette stra­té­gie de trans­for­ma­tion sociale est en fin de compte por­teuse d’une dia­lec­tique appa­rem­ment para­doxale. Il s’agit en somme de géné­ra­li­ser le droit à l’accès au sala­riat, mais les moda­li­tés mêmes de cette géné­ra­li­sa­tion, et les méthodes pour par­ve­nir à cet objec­tif, portent en creux le dépas­se­ment du rap­port sala­rial capi­ta­liste. Pour avan­cer vers le plein emploi, il faut impo­ser aux patrons une norme de réduc­tion du temps de tra­vail, le contrôle sur les embauches, les cadences et les horaires, autre­ment dit enclen­cher un pro­ces­sus de dépé­ris­se­ment du marché du tra­vail et de socia­li­sa­tion de l’emploi. La lutte pour l’abolition du chô­mage tend alors à se trans­for­mer en un mou­ve­ment d’abolition pra­tique du sala­riat.

Notes

1. Cet article Michel Husson paraî­tra dans les Cahiers de l’émancipation et est sur le site de l’auteur. Celui-ci indique qu’il reprend et actua­lise le texte paru dans Travail, cri­tique du tra­vail, éman­ci­pa­tion, Cahiers de cri­tique com­mu­niste, Syllepse, 2006.

2. Pour une démons­tra­tion plus détaillée, voir : Michel Husson, « Et si la crois­sance ne créait pas d’emplois ?», note hus­so­net n°23, octobre 2010,

3. Centre des Jeunes Dirigeants, « L’illusion du plein emploi», Futuribles n°183, jan­vier 1994.

4. André Gorz, Métamorphoses du tra­vail. Quête du sens, Galilée, 1989.

5. André Gorz, Adieux au pro­lé­ta­riat, Le Seuil, 1981.

6. Dominique Méda, Le tra­vail. Une valeur en voie de dis­pa­ri­tion, Aubier, 1995.

7. Christophe Dejours, Souffrance en France, Le Seuil, 1998.

8. Robert Castel, Les méta­mor­phoses de la ques­tion sociale, Fayard, 1995.

9. Roger Sue, Temps et ordre social, PUF, 1994.

10. Pierre Guillen, « Le tra­vail indif­fé­ren­cié», annexe au rap­port Minc, La France de l’an 2000, Odile Jacob, 1994. Pour un flo­ri­lège sai­sis­sant des propos de Guillen, voir : Christian Barsoc, « Comment un patron abolit le chô­mage», Rouge n°1616, 14 décembre 1994,

11. Alain Minc, L’après-crise est com­men­cée, Gallimard, 1982.

12. André Gorz, Métamorphoses du tra­vail, déjà cité.

13. par réfé­rence aux tra­vaux d’Antonio Negri. Voir notam­ment : Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Exils, 2000. En anglais : Empire, Harvard University Press, 2000.

14. pour une cri­tique d’ensemble, voir Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le capi­ta­lisme cog­ni­tif ?», Critique com­mu­niste n°169-170.

15. Claudio Vercellone (dir.), Sommes-nous sortis du capi­ta­lisme indus­triel ?, La Dispute, 2003.

16. voir Thomas Coutrot, Critique de l’organisation du tra­vail, La décou­verte, 2002.

17. Antonio Negri, Exil, Mille et une nuits, 1998.

18. voir Daniel Bensaïd, « Plèbes, classes, mul­ti­tudes : cri­tique de Michael Hardt et Antonio Negri » dans : Une radi­ca­lité joyeu­se­ment mélan­co­lique, Textuel, 2010.

19. Frédéric Lordon, « Finance : La société prise en otage», La Revue Internationale des Livres et des Idées, n°8, 2010.

20. Slavoj Zizek, « Have Michael Hardt and Antonio Negri Rewritten the Communist Manifesto For the Twenty-First Century?», Rethinking Marxism, n°3/4 2001.

21. René Passet, L’illusion néo-libé­rale, Fayard, 2000.

22. Anne Eydoux et Rachel Silvera, « De l’allocation uni­ver­selle au salaire mater­nel, il n’y a qu’un pas à ne pas fran­chir», dans Appel des éco­no­mistes pour sortir de la pensée unique, Le bel avenir du contrat de tra­vail, Syros, 2000.

23. Yann Moulier Boutang, « L’autre glo­ba­li­sa­tion : le revenu d’existence incon­di­tion­nel, indi­vi­duel et sub­stan­tiel», Multitudes n°8, 2002.

24. Karl Marx, Les luttes de classes en France, 1850.

Une réponse à “Droit à l’emploi ou revenu universel”

  1. Biloo dit :

    Attention cet article est bourré d’amalgames et d’ommissions sur le concept de revenu uni­ver­sel.

    Elle sou­lève immé­dia­te­ment cette objec­tion : si on avait la garan­tie de rece­voir le Smic sans tra­vailler, plus per­sonne n’accepterait d’occuper un emploi à ce niveau de rému­né­ra­tion. La seule réponse consiste à dire que les employeurs seraient alors obli­gés d’offrir des salaires plus attrac­tifs. Mais cela revient à admettre qu’un dif­fé­ren­tiel est dif­fi­ci­le­ment évi­table ; il est donc contra­dic­toire de reven­di­quer un revenu garanti égal au Smic si on pense qu’aucun sala­rié n’accepterait dans ces condi­tions de tra­vailler pour le Smic.

    La pre­mière tient au fait que le revenu uni­ver­sel est à la base cumu­lable avec les autres sources de reve­nus. Ce qui est dit dans l’article est dont com­plè­te­ment faux. Les salaires n’ont pas é être plus attrac­tif puisque si le revenu uni­ver­sel à la valeur du SMIC, la prer­sonne tra­vaillant au SMIC tou­chera donc 2 SMIC. Tout revenu vient s’additionner au revenu uni­ver­sel. la seule consé­quence serait sur les condi­tions et le temps de tra­vail. « dois je vrai­ment sup­por­ter ce tra­vail, ou puis je tra­vailler moins de temps dans la semaine ? »

    Les amal­games sui­vant sont nom­breux et les citer tous revien­drait à réécrire une grande partie de cet article.

    Néanmoins l’idée de revenu uni­ver­sel n’est pas contra­dic­toire avec l’idée de la réduc­tion du temps de tra­vail. Elle est même inti­me­ment liée. Comme je l’ai montré ci dessus, « dois je conti­nuer de tra­vailler aussi long­temps et dans ces condi­tions ? ou puis je me satis­faire de moins d’argent et plus de temps ? »

    Le résul­tat des deux pro­cé­dés est le même, la dif­fé­rence tient au fait de savoir qui sou­tien­dra l’effort éco­no­mique de la réduc­tion du temps de tra­vail. En rédui­sant le temps de tra­vail, sans tou­cher au niveau du salaire men­suel, le salaire horaire va aug­men­ter de facto. Et le tra­vail en France est déjà trop cher pour les entre­prises (elles ne délo­ca­lisent pas pour le plai­sir) Le revenu uni­ver­sel permet de bas­cu­ler le coût du tra­vail sur la richesse du pays, donc sur le tra­vail lui même.

    Cet article est dan­ge­reux dans le sens ou il attri­bue des donnée au prin­cipe du revenu uni­ver­sel qui ne lui appar­tiennent pas. Ces propos ne sont pas socia­listes, ils sont tra­vaillistes. Le tra­vail n’est pas le but de l’homme, le but c’est de vivre. Le tra­vail n’apporte qu’une pos­si­bi­lité d’améliorer son quo­ti­dient. C’est la phi­lo­so­phie du revenu uni­ver­sel, et c’est bien plus socia­liste. En celà, cet article est tra­vailliste et non pas socia­liste. Très très gros amal­game…