Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Dongping Han, The Unknown Cultural Revolution. Life and Change in a Chinese Village, New York, Monthly Review, 2008

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 16 mars 2020

Les médias et les intel­lec­tuelles nous racontent que la Révolution cultu­relle (1966-1976) en Chine a été une sorte de « coup monté » par Mao pour conso­li­der son pou­voir et que cela a été fait sur le dos de jeunes braillards qui vou­laient tout casser et bru­ta­li­ser les pauvres gens. Cette ima­ge­rie domine le cinéma et la lit­té­ra­ture, où abondent des vic­times se retrou­vant dans un vil­lage sor­dide à ramas­ser la merde des cochons[1]. La même lec­ture est reprise dans les ana­lyses « savantes » sur la Chine d’aujourd’hui, qui expliquent que le pays est en voie de se « débar­ras­ser » de son utopie com­mu­niste en s’engageant soli­de­ment dans le capi­ta­lisme, seule voie de la moder­nité et du pro­grès.

Mais voilà qu’une nou­velle géné­ra­tion de recherches, essen­tiel­le­ment pro­duites par des Chinoises, vient contes­ter cette « fin de l’histoire ». Des dis­si­dentes entendent réexa­mi­ner la Révolution cultu­relle et les autres épi­sodes de révolte

dans la Chine du xxe siècle. Ces per­sonnes sont géné­ra­le­ment bran­chées sur les résis­tances popu­laires contem­po­raines, qu’il s’agisse de la ques­tion des droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses ou de la ques­tion de l’environnement. Cette dis­si­dence aborde éga­le­ment des ques­tions fon­da­men­tales : est-ce que l’avenir de la Chine est d’être confi­née au rôle d’« ate­lier du monde capi­ta­liste » ? Le pays est-il en train de deve­nir au contraire une super­puis­sance qui pourra confron­ter l’« empire décli­nant » (les États-Unis) ? Que reste-t-il de « socia­liste » dans cette Chine bour­don­nante de capi­ta­lisme ?[2]

L’ouvrage de Dongping Han s’inscrit dans cette mou­vance. Ce cher­cheur chi­nois concentre ses tra­vaux sur le comté de Jimo dans la pro­vince de Shandong, une région essen­tiel­le­ment rurale loca­li­sée à mi-chemin entre Beijing et Shanghai, où l’enracinement du Parti com­mu­niste est réel et his­to­rique. Dongping pro­vient lui-même d’une famille de pay­sans pauvres de Jimo et c’est en fin compte sa propre his­toire qu’il raconte.

Au tour­nant des années 1960, la grogne s’exprime un peu par­tout en Chine contre la « nou­velle bour­geoi­sie rouge » ins­tal­lée au pou­voir depuis une ving­taine d’années. Les pri­vi­lèges maté­riels de ce petit groupe sont consi­dé­rables aux yeux d’une popu­la­tion qui peine dur et qui com­mence à douter des pro­messes du Parti com­mu­niste chi­nois (PCC). Malgré les pro­grès réa­li­sés par la réforme agraire, d’importantes frac­tures sociales demeurent entre ruraux et urbains, entre classes, géné­ra­tions et genres. À Jimo, en tout cas, on se plaint beau­coup de la pau­vreté des infra­struc­tures, notam­ment de la pénu­rie d’écoles, qui relègue les enfants des classes popu­laires à l’ignorance.

Or, voilà que les jeunes de Jimo entendent un autre son de cloche. Des dazi­baos (affiches à grand carac­tère) sont pla­car­dés à Beijing et dans d’autres grandes villes, sur­tout dans les ins­ti­tu­tions sco­laires. On y pro­clame la néces­sité de

« bom­bar­der le quar­tier géné­ral », c’est-à-dire l’État, et on affirme que la lutte des classes non seule­ment n’est pas ter­mi­née, mais s’intensifie en Chine dite « socia­liste ». La dis­si­dence prend alors des pro­por­tions inédites puisqu’elle est appuyée par une partie de la direc­tion du PCC, dont Mao lui-même. Dans sa pre­mière phase (1966-67), le mou­ve­ment revêt une grande ampleur en frap­pant l’imagination des jeunes. À Jimo, les élèves et les étu­diantes se révoltent contre un sys­tème hié­rar­chique, encore axé sur le savoir livresque, décon­necté de la vie et de l’expérience des classes popu­laires. Ils mettent en place des orga­ni­sa­tions et des réseaux tota­le­ment indé­pen­dants du PCC. Ils sortent de leur pate­lin et vont ren­con­trer des jeunes de par­tout dans le pays lors de grands ras­sem­ble­ments à Beijing où, étran­ge­ment, il n’y a pas de dis­cours, mais seule- ment des mil­lions de jeunes qui se parlent. Mais ils ne font pas sim­ple­ment que parler. L’enseignement est réor­ga­nisé et, enfin, les jeunes des classes popu­laires y arrivent par mil­liers. L’État est obligé de répondre à cette demande expri­mée et visible.

Plus encore, à Jimo comme dans d’innombrables lieux, le pou­voir vacille. La bureau­cra­tie du Parti/​État est sur la défen­sive. Les pay­sannes et les pauvres de la ville enva­hissent les réunions du conseil muni­ci­pal et des ins­tances de direc­tion des entre­prises et des ins­ti­tu­tions. La parole est libé­rée, ce qui pro­voque de très dures cri­tiques contre les pri­vi­lèges, le men­songe, le mépris. Là où la lutte est plus intense, on décrète l’abolition, pure­ment et sim­ple­ment, des struc­tures du parti et de la muni­ci­pa­lité pour ins­tau­rer la « Commune » comme à Shanghai. Cette réfé­rence à la Commune de Paris n’est pas for­tuite. Le nou­veau lieu de pou­voir est conçu comme une assem­blée citoyenne libre où l’exercice des man­dats exé­cu­tifs et légis­la­tifs est soumis à la dis­cus­sion et où les élues sont révo­cables en tout temps et rému­né­rées au même salaire (et condi­tions) que ceux et celles qui les élisent.

À Jimo, explique Dongping, l’atmosphère change tota­le­ment. Plus encore, ce chan­ge­ment de pou­voir abou­tit à une réelle crois­sance éco­no­mique, ce qui réfute l’idée (bien enra­ci­née) que la mobi­li­sa­tion et la coopé­ra­tion sont incom­pa­tibles avec le « déve­lop­pe­ment » (que seule­ment la concur­rence et l’appât du gain peuvent sus­ci­ter). Les pay­sannes, aidés par des jeunes, amé­nagent de nou­velles capa­ci­tés pro­duc­tives. La mise en place de petites entre­prises plus ou moins auto- gérées permet de déve­lop­per les com­pé­tences. Et enfin, les enfants des pauvres sont à l’école ! On est à des années-lumière des récits misé­ra­bi­listes dans les­quels les pauvres jeunes uni­ver­si­taires sont « contraintes » de vivre avec les pay­sannes. Mais cette montée des luttes s’épuise vers la fin des années 1960. Ici et là, la Révolution cultu­relle s’enlise dans des contra­dic­tions entre diverses fac­tions. Les bureau­crates clament que le pays se dirige vers le chaos. L’armée s’agite et, fina­le­ment, une sorte de com­pro­mis inter­vient entre les tenantes de la Révolution cultu­relle et le PCC pour reve­nir à un cer­tain ordre. Pourtant des acquis demeurent. À Jimo, les bureau­crates ne peuvent plus être aussi arro­gants. Ils doivent faire atten­tion à ne pas exhi­ber leurs pri­vi­lèges. Les jeunes res­tent chauf­fées à bloc et reven­diquent.

Dix ans plus tard, ce com­pro­mis est épuisé et c’est le retour (avec un grand R) des bureau­crates qui pro­fitent de la dis­pa­ri­tion de Mao et de l’avènement du « règne » de Deng Xiaoping et de ses suc­ces­seurs. L’« ordre » repose sur un projet de déve­lop­pe­ment qui pola­rise à nou­veau la société. Des mil­liers d’écoles rurales sont fer­mées, y com­pris à Jimo. L’enseignement tra­di­tion­nel est réta­bli, au pro- fit d’une petite élite, dont la majeure partie pro­vient de cette bureau­cra­tie. Les entre­prises coopé­ra­tives sont liqui­dées ou pri­va­ti­sées. On encou­rage les couches popu­laires et pauvres à migrer vers les grands centres urbains de la côte où elles consti­tuent un nou­veau pro­lé­ta­riat soumis à une exploi­ta­tion sau­vage.

Est-ce la fin de l’histoire ? Selon Dongping, plu­sieurs jeunes qui ont été l’épine dor­sale de la Révolution cultu­relle res­tent actifs, du moins à l’échelle locale. Ce sont les ding zihu, ceux et celles qui consti­tuent des obs­tacles à l’ordre établi. Il donne l’exemple de ses anciens amis Lan Chengwu et Liu Zhiyuan,

qui conti­nuent de défier les auto­ri­tés. Ils s’opposent à l’accaparement des terres pour de soi-disant pro­jets éco­no­miques. Ils insistent pour que le PCC rende des comptes. Grâce à Internet, ils sont en lien avec d’autres dis­si­dentes un peu par- tout dans le pays. Cette Chine invi­sible, qui ne fait pas la man­chette contrai­re­ment aux « exploits » éco­no­miques mis de l’avant par le régime, est à la fois héri­tière de la Révolution cultu­relle et por­teuse d’une géné­ra­tion de nou­veaux mou­ve­ments sociaux qui construisent le pays d’aujourd’hui et de demain.


  1. Voir Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chi­noise, Paris, Gallimard, 2000.
  2. Les sites « dis­si­dents » sur la Chine sont nom­breux. Voir notam­ment en anglais New Perspectives on Globalized China, < http://​labour​china​.univie​.ac​.at/ > ; China Study Group, < http://​chi​nas​tu​dy​group​.net/ > ; et en fran­çais Extrême Asie, < http://daniellesa- bai​.word​press​.com/​c​hine/ >.

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