Dominants et dominés à l’ombre du capitalisme contemporain

Mis en ligne le 07 mars 2008

Par Pierre Beaudet

Les tur­bu­lences actuelles sur les mar­chés finan­ciers mon­diaux sont géné­ra­le­ment décrites comme des effets des cycles éco­no­miques « nor­maux » qui évo­luent aux rythmes des modu­la­tions de croissance/​décroissance. En réa­lité, celles-ci révèlent des pro­ces­sus de plus grande enver­gure et pro­fon­deur à l’œuvre dans le cadre du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » qu’on appelle cou­ram­ment le néo­li­bé­ra­lisme. Sous l’égide de ce capi­ta­lisme contem­po­rain qui a pris forme dans les années 1970, on assiste en effet à une pro­fonde réor­ga­ni­sa­tion des rap­ports sociaux, éco­no­miques et poli­tiques à l’échelle mon­diale. Bien sûr, cette évo­lu­tion est « inégale » selon les ter­ri­toires où elle prend forme, en fonc­tion de forces spé­ci­fiques, dans une tem­po­ra­lité spé­ci­fique qui appar­tient à l’histoire, la culture, la poli­tique. La dif­fi­culté est donc de com­prendre la « ten­dance géné­rale » sans mettre de côté les réa­li­tés sociales sin­gu­lières qui modulent et même trans­forment, jusqu’à un cer­tain point, cette « tendance ».

« Crise » et transformation

Comment décrire cette « ten­dance » ? À un pre­mier niveau, le néo­li­bé­ra­lisme sape et détruit le mode de régu­la­tion anté­rieur, le key­né­sia­nisme, en bous­cu­lant les classes moyennes et popu­laires qui avaient fait partie du « grand com­pro­mis » key­né­sien. L’idée est de relan­cer l’accumulation du capi­tal en rédui­sant les coûts sala­riaux (directs et indi­rects) dans le « nord global ». Au-delà de cette réduc­tion, il faut « redis­ci­pli­ner » par la coer­ci­tion du marché (et des mesures poli­tiques qui l’accompagnent) ces classes deve­nues trop tur­bu­lentes et reven­di­ca­trices « mal­heu­reu­se­ment » imbues d’une culture des « droits » qui met des entraves à l’accumulation.

À un deuxième niveau, le néo­li­bé­ra­lisme incor­pore dans un nou­veau cycle d’accumulation une partie impor­tante du « sud global » qui était jusqu’à récem­ment dans une rela­tion d’extériorité rela­tive. Dans ce « nouvel espace», les classes moyennes et popu­laires n’ont pas le même rap­port de forces avec les domi­nants qui sont confiants, à des degrés divers, de leurs capa­ci­tés à impo­ser une régu­la­tion basée sur une sorte de key­né­sia­nisme « à la baisse», per­met­tant un cer­tain rehaus­se­ment des reve­nus sala­riaux d’une part, en échange d’une subor­di­na­tion aux « impé­ra­tifs » de l’accumulation.

De ce « trans­fert » qui est bien plus que géo­gra­phique espère le capi­tal « géné­rique», on fera d’une pierre deux coups. Briser le com­pro­mis key­né­sien coû­teux et tur­bu­lent d’une part, impo­ser aux classes en ques­tion de tra­vailler plus pour moins en se « resu­bor­don­nant » aux domi­nants. Relancer l’accumulation vers de « nou­veaux ter­ri­toires » d’autre part, là où les rap­ports sociaux sont pré­sen­te­ment struc­tu­rés de manière à redon­ner au capi­tal l’«avantage » perdu au fil du temps.

Les contradictions

Ce « projet » (qui n’est pas vrai­ment un) se déploit, comme nous l’avons dit plus haut, dans l’univers réel des rap­ports sociaux et des luttes sociales. Il n’apparaît pas comme un plan pré­éta­bli, il évolue selon plu­sieurs niveaux de forces. Évidemment, il se module selon les résis­tances des classes popu­laires et moyennes. Est-ce que les domi­nants peuvent « casser » ces classes, leur impo­ser des termes qui cor­res­pondent aux « impé­ra­tifs » du capi­tal ? Est-ce qu’au contraire, les classes popu­laires sont en mesure de blo­quer l’accumulation, l’entraver tout au moins ?

À une autre échelle, le capi­tal n’est pas un espace « lisse ». Les « domi­nants » ne sont pas un groupe homo­gène. Selon les rap­ports de forces qui pré­valent ici et là, ils ont des stra­té­gies diverses et dans une cer­taine mesure, ils s’opposent les uns aux autres dans la logique de l’accumulation qui est basée ulti­me­ment sur la com­pé­ti­tion. Dans le monde actuel, ces affron­te­ments entre les domi­nants prennent de l’ampleur. Dans un sens, l’implosion de l’URSS a « libéré » ces forces cen­tri­fuges qui étaient limi­tées aupa­ra­vant par la néces­sité de « conte­nir » la « menace ». Ces forces cen­tri­fuges s’expriment au sein de la « triade » (États-Unis, Union euro­péenne et Japon). Et aussi de plus en plus, entre cette « triade » et les forces « émer­gentes » qui prennent forme autour de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Russie post­so­vié­tique. Qui va réel­le­ment domi­ner le nou­veau cycle de l’accumulation ? Quelle sorte d’architecture post­key­né­sienne et post-ONU peut être mise en place pour gérer les contra­dic­tions au profit d’un consen­sus durable entre les dominants ?

Ce sont de ces ques­tions fon­da­men­tales qu’émerge la crise. Celle-ci appa­raît dans un pro­ces­sus de des­truc­tion de l’ancien monde (pas encore tout à fait mort) et de recons­truc­tion d’un nou­veau monde (pas encore né). Entre ces deux mou­ve­ments des­cen­dant et ascen­dant se glissent des frac­tures, des conflits, du désordre, du chaos. De cette crise res­sortent non seule­ment des affron­te­ments, mais aussi des « options», des bifur­ca­tions. Celles-ci en retour sont à la fois des causes et des consé­quences de la crise : elles sont des causes parce qu’elles orientent ou réorientent les rap­ports de forces dans des direc­tions contra­dic­toires ; elles sont des consé­quences parce qu’elles sont des ten­ta­tives de réponses à cette crise.

Les dominés devant le choc

Pendant une assez longue période essen­tiel­le­ment après la deuxième guerre mon­diale, les classes subal­ternes dans plu­sieurs pays du monde ont trans­formé les rap­ports de force exis­tants à leur avan­tage. Dans le « nord global», elles ont imposé un com­pro­mis social per­met­tant l’incorporation de la majo­rité dans un espace social régulé et pro­tégé (jusqu’à un cer­tain point) et où cette pro­tec­tion a été trans­fé­rée dans un nouvel uni­vers juri­dique et poli­tique avec des « droits » consé­quents, et éga­le­ment des « devoirs » dont le pre­mier et le plus impor­tant était celui de « res­pec­ter » le mode de domi­na­tion en ques­tion. Dans l’évolution sub­sé­quente des révo­lu­tions et des guerres en Russie et en Europe cen­trale, ce com­pro­mis a pris une autre forme, le « sovié­tisme», qui per­met­tait éga­le­ment aux domi­nés d’améliorer leurs condi­tions de vie. Enfin dans le « tiers-monde», les révo­lu­tions asia­tiques et l’indépendance de plu­sieurs colo­nies ont débou­ché sur de grandes trans­for­ma­tions au béné­fice des classes popu­laires. Or comme on sait aujourd’hui, cet ancien monde est en train de se dissoudre.

Dans le nord global, le pro­ces­sus prend plu­sieurs formes dont la des­truc­tion accé­lé­rée depuis quelques temps de la classe ouvrière indus­trielle, qui était à la fois le centre et le pilier du com­pro­mis key­né­sien et du pro­lé­ta­riat (caté­go­rie plus vaste regrou­pant l’ensemble des couches sociales subor­don­nées à l’accumulation). Cette classe ouvrière (cen­trale à l’accumulation mais non majo­ri­taire dans les classes popu­laires) est dis­lo­quée par les restruc­tu­ra­tions basées sur la sous-contrac­tua­li­sa­tion, la délo­ca­li­sa­tion et l’émergence de nou­velles formes de contrôle patro­nal. À la place de celle-ci émergent de « nou­velles » arti­cu­la­tions sociales seg­men­tées, pour sim­pli­fier, en deux « familles ». D’une part, une masse crois­sante de pro­lé­taires non-qua­li­fiés, pré­caires, mobiles, cor­véables, dans un uni­vers de droits res­treints. D’autre part, une couche pro­lé­ta­rienne mino­ri­taire mais stra­té­gique, occu­pant des fonc­tions indis­pen­sables dans le pro­ces­sus d’accumulation actuel par­fois dési­gné de « capi­ta­lisme cog­ni­tif ». Ces dites « classes moyennes » sont vastes et amal­gament des réa­li­tés diverses : tech­ni­ciens de haut niveau, scien­ti­fiques pro­lé­ta­ri­sés mis direc­te­ment au ser­vice de l’accumulation, mani­pu­la­teurs des flux de com­mu­ni­ca­tion et de culture, etc.

D’un côté comme de l’autre, les domi­nés se retrouvent ato­mi­sés, désor­ga­ni­sés, en perte d’identité puisque les anciennes formes de socia­li­sa­tion et de rela­tion au tra­vail, au capi­tal et au pou­voir (partis social-démo­crates, syn­di­cats, asso­cia­tions, etc.) ne cor­res­pondent plus aux réa­li­tés actuelles. Pour les opti­mistes (Toni Negri par exemple), de cette nou­velle « mul­ti­tude » appa­raît un nouvel « anti­ca­pi­ta­lisme » plus radi­cal. Pour les pes­si­mistes, la perte de sens causée par la dis­lo­ca­tion enlève aux domi­nés, du moins pour une cer­taine période, la capa­cité de résis­ter réellement.

Prolétaires et peuples dans le sud global

La chose prend une allure radi­ca­le­ment dif­fé­rente dans l’autre partie du monde. La seg­men­ta­tion se pré­sente comme suit. D’une part, l’accélération de l’accumulation via le trans­fert d’une partie consi­dé­rable de la pro­duc­tion crée, élar­git, ren­force une « nou­velle » classe ouvrière œuvrant dans des condi­tions pré-key­né­siennes (du point de vue sala­rial notam­ment). Celle-ci « gagne » rela­ti­ve­ment à son statut anté­rieur et accroît, d’une manière rela­tive, son rap­port de force dans un pro­ces­sus lent et molé­cu­laire. Autour de ce noyau ouvrier se recom­pose une vaste « classe moyenne » qui occupe des fonc­tions inter­mé­diaires stra­té­giques et qui acquiert une force poli­tique consi­dé­rable, notam­ment en rap­ports avec les anciennes classes domi­nantes dans le sud global. Enfin à l’«extérieur » se main­tient une mul­ti­tude misé­rable, à la fois inépui­sable réser­voir de main d’œuvre et force de « rete­nue » contre les couches ouvrières et moyennes.

Les domi­nants espèrent (rêvent) de main­te­nir ce mode actuel en évi­tant de recréer les condi­tions du com­pro­mis key­né­sien. La coer­ci­tion et la vio­lence demeurent indis­pen­sables pour conte­nir les ardeurs des classes popu­laires au moment où celles-ci prennent confiance de leurs forces. Mais l’expérience his­to­rique démontre que cela n’est pas suf­fi­sant. Pour éviter cette « impasse», les domi­nants dans le sud global misent sur au moins deux pro­ces­sus. D’abord, ils peuvent conti­nuer à élar­gir l’accumulation post­key­né­sienne en main­te­nant la mobi­lité du capi­tal (faci­li­tée par les nou­veaux pro­ces­sus tech­niques). Le pro­lé­ta­riat chi­nois est « menacé», par exemple, parce que le capi­tal est libre de se dépla­cer « ailleurs » (il y a deux autres mil­liards d’habitants en Asie).

Ensuite, les domi­nants du sud uti­lisent, en partie jus­te­ment, le fait qu’il faut se battre contre les domi­nants du nord : la « nation » doit regrou­per, avec des sacri­fices, l’ensemble des caté­go­ries sociales, pour résis­ter aux assauts de l’extérieur. Cet argu­ment est véri­dique : la Chine, l’Inde et le Brésil, notam­ment, doivent se ren­for­cer pour impo­ser de nou­velles régu­la­tions à la triade, d’où le blo­cage des négo­cia­tions de l’OMC pour ouvrir le « marché mon­dial ». Les domi­nants du sud global veulent l’ouvrir, mais à leurs condi­tions, et non sur le mode de la subor­di­na­tion totale au nord global. De cela émerge un néo­na­tio­na­lisme poli­ti­que­ment conser­va­teur et socia­le­ment régres­sif. Le néo­li­bé­ra­lisme « sau­vage » ou « à visage humain » s’articule autour d’un bloc social ample qui subor­donne les domi­nés dans un nou­veau cadre hégémonique.

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