Face è la crise

Dix propositions pour prospérer sans croissance

Pour un programme de gauche, radicale et écologiste

Par Mis en ligne le 16 septembre 2016

giorgos-kallis-300x174On assiste à l’avènement en Europe, de l’Espagne à la Catalogne, de la Grèce à la Slovénie et à la Croatie, d’une gauche nou­velle dont la nou­veauté tient non seule­ment aux idées mais aussi au jeune âge de ses membres. Cette gauche sera-t-elle aussi une gauche verte et pro­po­sera-t-elle un modèle coopé­ra­tif alter­na­tif pour l’économie ins­pi­rée des idées de la décrois­sance ?
Ou, à l’instar de la nou­velle gauche d’Amérique latine, condi­tion­née par les exi­gences du capi­ta­lisme global, cette nou­velle gauche repro­duira-t-elle la logique expan­sion­niste du capi­ta­lisme en se bor­nant à sub­sti­tuer les socié­tés mul­ti­na­tio­nales par des socié­tés natio­nales, répar­tis­sant un peu mieux les miettes entre la popu­lace ?
Comme contri­bu­tion à ce débat, nous pré­sen­tons ci-après dix pro­po­si­tions, ins­pi­rées par la décrois­sance, que nous avons rédi­gées pour le contexte espa­gnol. Néanmoins, moyen­nant cer­taines modi­fi­ca­tions et adap­ta­tions, elles sont appli­cables à d’autres contextes et per­ti­nentes pour les partis de la gauche radi­cale, ainsi que les for­ma­tions éco­lo­gistes par­tout en Europe.

1. Audit citoyen de la dette. Une éco­no­mie ne peut être contrainte de croître pour répa­rer des dettes accu­mu­lées qui ont elles­mêmes contri­bué à une crois­sance fic­tive dans le passé. Il est essen­tiel non seule­ment de restruc­tu­rer mais aussi d’annuler une partie de ces dettes.

2. Partage du tra­vail. Réduction de la semaine de tra­vail à 32 heures. Ceci devra être agencé de telle sorte que les pertes de salaire résul­tant de la réduc­tion du temps de tra­vail ne se réper­cutent que sur la tranche de reve­nus des 10% les plus riches.

3. Revenu de base et revenu maxi­mum. Fixation d’un socle de revenu mini­mum d’entre 400 et 600 euros par mois pour tous les rési­dents espa­gnols, dis­po­nible sans contraintes ou sti­pu­la­tion. Le revenu maxi­mum d’une per­sonne – revenu du tra­vail aussi bien que du capi­tal – ne peut dépas­ser une valeur égale à plus de trente fois le revenu de base (12 000-18 000 euros par mois).

4. Réforme fis­cale verte. Mise en œuvre d’un sys­tème de comp­ta­bi­lité visant à trans­for­mer, à terme, le sys­tème fiscal d’un régime essen­tiel­le­ment basé sur le tra­vail à un régime basé sur l’utilisation d’énergie et de res­sources.

5. Arrêter les sub­ven­tions et les inves­tis­se­ments des­ti­nés à des acti­vi­tés hau­te­ment pol­luantes en aiguillant les fonds publics libé­rés vers une pro­duc­tion res­pec­tueuse de l’environnement.

6. Pour une société alter­na­tive, soli­daire. Soutenir au moyen de sub­ven­tions, d’exonérations fis­cales et de légis­la­tions, le sec­teur éco­no­mique coopé­ra­tif à but non lucra­tif flo­ris­sant en Espagne et inclure les réseaux ali­men­taires alter­na­tifs, les coopé­ra­tives et les réseaux dédiés aux soins de santé de base, les coopé­ra­tives s’occupant de loge­ments par­ta­gés et d’enseignement, de même que les artistes et autres pro­fes­sion­nels.

7. Optimiser l’utilisation des espaces et immeubles. Arrêter la construc­tion de nou­veaux loge­ments et réno­ver le parc de loge­ment exis­tant tout en faci­li­tant la pleine occu­pa­tion des loge­ments dis­po­nibles avec taxes dis­sua­sives sur les rési­dences à l’abandon, vides et secon­daires.

8. Réduction de la publi­cité. Etablissement de cri­tères très res­tric­tifs en matière d’autorisation de la dif­fu­sion publi­ci­taire dans les espaces publics, par­tant de l’exemple de la ville de Grenoble. Mise sur pied de com­mis­sions char­gées du contrôle quan­ti­ta­tif et qua­li­ta­tif de la publi­cité auto­ri­sée dans les médias de masse.

9. Etablissement de limites envi­ron­ne­men­tales. Fixation de pla­fonds abso­lus et dégres­sifs sur le total des émis­sions de CO2 auto­ri­sées pour l’Espagne et la quan­tité totale des res­sources maté­rielles qu’elle uti­lise, y com­pris les émis­sions et les maté­riaux inter­ve­nant dans les pro­duits impor­tés, qui pro­viennent sou­vent des pays du Sud.

10.Abolition du recours au PIB en tant qu’indicateur de pro­grès éco­no­mique. Si le PIB est un indi­ca­teur trom­peur, nous devrions arrê­ter de l’utiliser et nous mettre à la recherche de nou­veaux indices de pros­pé­rité.

Ces pro­po­si­tions sont com­plé­men­taires et doivent être mises en œuvre de façon concer­tée. A titre d’exemple, la fixa­tion de pla­fonds envi­ron­ne­men­taux pour­rait réduire la crois­sance et géné­rer de l’emploi, cepen­dant que le par­tage du tra­vail avec un revenu de base garanti aura pour effet de décou­pler la créa­tion d’emplois et la sécu­rité sociale de la crois­sance éco­no­mique.

La réaf­fec­ta­tion des inves­tis­se­ments des acti­vi­tés conven­tion­nelles vers des acti­vi­tés vertes et la réforme du sys­tème de taxa­tion per­met­tront de garan­tir l’émergence d’une éco­no­mie plus res­pec­tueuse de l’environnement ; par ailleurs, le fait de cesser d’évaluer l’économie en termes de PIB et de recou­rir aux indices de pros­pé­rité assu­rera que cette tran­si­tion soit comp­tée comme un succès plutôt qu’un échec. Enfin, la réforme de la taxa­tion et la régle­men­ta­tion publi­ci­taire contri­bue­ront à un relâ­che­ment de la concur­rence posi­tion­nelle et rédui­ront le sen­ti­ment de frus­tra­tion que peut engen­drer l’absence de crois­sance. L’investissement dans les biens publics et les infra­struc­tures par­ta­gées contri­buera à accroître la pros­pé­rité sans crois­sance.

Nous ne nous atten­dons pas à voir les partis de gauche faire de la décrois­sance leur « ban­nière ». Nous com­pre­nons la dif­fi­culté que peut sup­po­ser le fait de devoir confron­ter, sou­dain, un bon sens pro­fon­dé­ment ancré. Mais nous atten­dons, néan­moins, de la part des partis de gauche qu’ils prennent des pas dans la bonne direc­tion et mettent en œuvre de bonnes poli­tiques, telles que celles que nous pro­po­sons, et ce, indé­pen­dam­ment de leur inci­dence sur la crois­sance. Pas facile, certes, mais depuis quand une gauche qui se veut radi­cale opte-t-elle pour des solu­tions de faci­lité.

Giorgos Kallis est Professeur d’économie éco­lo­gique à l’université auto­nome de Barcelone 16 février 2015 (avec le Group Recherche et Decroissance, UAB)

Traduit par Salman Yunus.
Liberation, Paris, 16 février 2015

Note des NCS

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