Dix ans après la “Bataille de Seattle”

Par , Mis en ligne le 18 décembre 2009

Il y a 10 ans, le monde entier décou­vrait avec sur­prise les mani­fes­ta­tions de Seattle contre la ren­contre minis­té­rielle de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC). Ces “jour­nées qui ont ému le monde” ont marqué l’émergence de ce qui allait être qua­li­fié comme le “mou­ve­ment anti-mon­dia­li­sa­tion” . Elles ont inau­guré un nou­veau cycle inter­na­tio­nal de mobi­li­sa­tions axées sur la cri­tique la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale.

Avant Seattle

Seattle n’a pas surgi du néant. Les évé­ne­ment de novembre 1999 ont repré­senté, dans une cer­taine mesure, le sommet de tout un pro­ces­sus de ges­ta­tion et de déve­lop­pe­ment de luttes et de résis­tances contre la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste ini­tiées à partir du milieu des années ’90, avec comme acte de nais­sance sym­bo­lique le sou­lè­ve­ment zapa­tiste du 1er novembre 1994.

Depuis la deuxième moitié des années ’90, une série de cam­pagnes inter­na­tio­nales, de mobi­li­sa­tions et de ren­contres – en arti­cu­la­tion avec des luttes signi­fi­ca­tives à l’échelle de cer­tains Etats – ont peu à peu mis en réseau un ensemble d’organisations et d’initiatives, dont la soli­dité et l’expérience ira en crois­sant. Rendue visible à Seattle pour l’ensemble de l’opinion publique, la cri­tique de la glo­ba­li­sa­tion venait donc pour­tant de loin.

La “bataille de Seattle”

Les mobi­li­sa­tions de Seattle, où ont convergé un vaste spectre d’organisations et de réseaux de dif­fé­rents pays et des Etats-Unis, ont repré­senté un “avant et un après” dans la tra­jec­toire du mou­ve­ment.

Le mélange entre la sur­prise causée par un rejet aussi affirmé qu’inespéré contre les fon­de­ments du capi­ta­lisme global au cœur même de la “bête”, le radi­ca­lisme des formes de la mobi­li­sa­tion (par­ti­cu­liè­re­ment le blo­cage de la ses­sion inau­gu­rale du sommet) et l’échec final des négo­cia­tions offi­cielles, tout cela explique l’énorme impact pro­vo­qué par la “bataille de Seattle”.

L’explosion du mou­ve­ment

Seattle a été le point de départ d’une période de crois­sance rapide du mou­ve­ment, et cela jusqu’aux mobi­li­sa­tions contre le G8 à Gênes en juillet 2001 et les atten­tats du 11 sep­tembre à New-York.

Ce furent des années de déve­lop­pe­ment linéaire, semi-spon­tané et en “pilo­tage auto­ma­tique” du mou­ve­ment. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes se sont iden­ti­fiées avec ces mobi­li­sa­tions et une grande diver­sité de col­lec­tifs de toute la pla­nète ont eu la sen­sa­tion de faire partie d’un même mou­ve­ment, de par­ta­ger les mêmes objec­tifs et de se sentir comme par­ti­ci­pants d’un combat commun. Il sem­blait que de plus en plus de sec­teurs com­men­çaient à voir leurs pro­blèmes concrets à partir d’un point de vue global et à les per­ce­voir, bien que de manière impré­cise et dif­fuse, comme fai­sant partie d’un pro­ces­sus plus vaste. Le mou­ve­ment “anti-mon­dia­li­sa­tion” s’est rapi­de­ment confi­guré comme un mou­ve­ment por­teur d’un rejet com­plet de la logique de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, syn­thé­tisé par ses slo­gans les plus connus tels que “Le monde n’est pas à vendre”, “Mondialisons la résis­tance” et “Un autre monde est pos­sible”.

Après le 11 Septembre

La mobi­li­sa­tion à Gênes et les atten­tats du 11 sep­tembre à New-York ont bru­ta­le­ment inau­guré une nou­velle phase dans la tra­jec­toire du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Au cours des pre­miers mois consé­cu­tifs au 11 Septembre, il a com­mencé a donner des signes d’essouflement et de perte de cen­tra­lité poli­tique et média­tique.

Cependant, cette situa­tion de déso­rien­ta­tion et d’incertitude ini­tiale s’est rapi­de­ment dis­si­pée et le mou­ve­ment à pu récu­pé­rer à nou­veau une cer­taine capa­cité d’initiative à la faveur de la crise en Argentine et du scan­dale d’Enron. En jan­vier 2002, le succès du 2e Forum social mon­dial de Porto Alegre démon­trait que, loin d’avoir dis­paru, le mou­ve­ment se pour­sui­vait avec vigueur.

En peu de temps, face à la stra­té­gie de “guerre glo­bale per­ma­nente” menée par l’administration Bush, la dénon­cia­tion de la guerre et de l’impérialisme ont pris une place cen­trale dans les acti­vi­tés d’un mou­ve­ment jusqu’alors centré sur les ques­tions sociales et éco­no­miques. La guerre en Irak a déclen­ché une des plus impor­tantes mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales contre la guerre de l’histoire avec comme point d’orgue la jour­née mon­diale du 15 février 2003, qui a amené le jour­nal The New York Times (17/02/05) à affir­mer qu’il “existe deux super­puis­sances pla­né­taires, les Etats-Unis et l’opinion publique mon­diale”.

Perte de cen­tra­lité

A partir de la fin 2003 et de 2004 une nou­velle étape com­mence avec une perte de visi­bi­lité des mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales “anti-mon­dia­li­sa­tion”, et de la capa­cité du mou­ve­ment à agglu­ti­ner de nou­velles forces, ame­nant une situa­tion de plus grande dis­per­sion, de régio­na­li­sa­tion et de “natio­na­li­sa­tion” des luttes sociales. L’image d’un mou­ve­ment inter­na­tio­nal coor­donné, qui agis­sait comme un pôle d’attraction et un réfé­rent sym­bo­lique, dis­pa­rais­sait. A partir de cette période ont com­mencé à domi­ner les ten­dances à la frag­men­ta­tion et à la dis­per­sion.

Depuis lors, bien que le contexte géné­ral a été marqué par l’augmentation des résis­tances, ces der­nières ont été très inégales à tra­vers le monde et ont connues des dif­fi­cul­tés impor­tantes en Europe et aux Etats-Unis, avec un carac­tère défen­sif accen­tué et très peu de vic­toires à la clé per­met­tant de modi­fier le rap­ports de forces de manière solide. En Amérique latine, par contre, le modèle d’accumulation néo­li­bé­ral a connu une crise pro­fonde, fai­sant de ce conti­nent, dix ans après Seattle, le prin­ci­pal bas­tion de la résis­tance.

De “l’anti-mondialisation” à l’anticapitalisme

L’éclatement de la Grande crise de 2008, avec l’effondrement de Wall Street et la crise finan­cière et ban­caire, a ouvert un nouvel espace pour les résis­tances à la glo­ba­li­sa­tion. Malgré la rhé­to­rique gran­di­lo­quente des som­mets du G20 de Washington, Londres et Pittsburg, les mesures adop­tées depuis un an ont avant tout cher­ché à faire payer les frais de la crise aux sec­teurs popu­laires et à béton­ner les fon­de­ments du sys­tème éco­no­mique domi­nant, sans mener aucun chan­ge­ment fon­da­men­tal – au-delà de la cor­rec­tion appor­tée à cer­tains “excès” néga­tifs du point de vue du fonc­tion­ne­ment de ce sys­tème lui-même.

L’incapacité à arra­cher des chan­ge­ments impor­tants dans les poli­tiques domi­nantes s’explique fon­da­men­ta­le­ment par la fai­blesse des réac­tions col­lec­tives. Le déca­lage entre le malaise social et le dis­cré­dit du modèle éco­no­mique actuel d’une part et leur tra­duc­tion sur le ter­rain de la mobi­li­sa­tion sociale saute aux yeux.

La crise met donc en avant le double défi de réno­ver les pers­pec­tives stra­té­giques du mou­ve­ment et de donner une réponse à la montée du rejet du sys­tème éco­no­mique domi­nant, mais aussi de résoudre cette dif­fi­culté à lancer la pro­tes­ta­tion sociale. “Changer le monde” s’avère ainsi une tâche bien plus dif­fi­cile que ce qu’avait ima­giné bon nombre des mani­fes­tants de Seattle.

Continuer à axer la cri­tique sur le ter­rain de l’antinéolibéralisme ne suffit plus. Passer à l’étape d’un anti­ca­pit­laisme consé­quent appa­raît aujourd’hui comme un déve­lop­pe­ment stra­té­gique néces­saire pour avan­cer vers cet “autre monde pos­sible” dont le mou­ve­ment “anti-mon­dia­li­sa­tion” a fait sa réfé­rence prin­ci­pale.

Josep Maria Antentas et Esther Vivas

* Artícle publié dans Altermundo-Galicia Hoxe, 29/11/09, tra­duit de l’espagnol pour le site www​.lcr​-lagauche​.be

* Josep Maria Antentas et Esther Vivas sont membres de Izquierda Anticapitalista (Gauche anti­ca­pi­ta­liste, Etat espa­gnol) et auteurs de “Resistencias Globales. De Seattle a la crisis de Wall Street” (Editorial Popular, 2009)


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