Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Division, indignation et fondation : le phénomène Occupons et la « décence ordinaire »

Bilan des luttes

Par Mis en ligne le 06 mars 2020

Voilà le monde qui vous attend si vous vous trou­vez un jour sans le sous.

Ce monde, je veux un jour l’explorer plus com­plè­te­ment. J’aimerais connaître des hommes comme Mario, Paddy ou Bill le men­diant non plus au hasard des ren­contres, mais inti­me­ment. J’aimerais com­prendre réel­le­ment ce qui se passe dans l’âme des plon­geurs,

des tri­mar­deurs et des dor­meurs de l’Embankment. Car j’ai conscience d’avoir tout au plus sou­levé un coin du voile dont se couvre la misère.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 1933

Bruce Bégout disait que « chaque ligne écrite par Orwell peut […] être lue comme une apo­lo­gie des gens ordi­naires », cher­chant à mettre en valeur « la fra­gi­lité du monde commun bafoué ». C’est en plon­geant dans la misère des« humbles et des simples[1] » qu’Orwell par­tage, de l’intérieur, l’expérience sen­sible du réel d’une majo­rité. La réflexion concerne notre propos, car dans les mots de Bégout, « ce monde [celui des « gens ordi­naires »] n’est pas sim­ple­ment à pré­ser­ver comme un ter­ri­toire menacé, mais il est aussi ce qui nous pré­serve contre la des­truc­tion de l’expérience com­mune et la “mobi­li­sa­tion géné­rale”. Ce que les formes tyran­niques du pou­voir moderne humi­lient, en effet, ce sont jus­te­ment ces valeurs ordi­naires des gens simples, à savoir ce qu’Orwell nomme la “décence ordi­naire” [common decency][2] ». Comment ces remarquent s’articulent- elles au phé­no­mène Occupons et à ses sujets, les indi­gnées ? Je sou­haite ici enta- mer une réflexion de fond sur le sens poli­tique du phé­no­mène en l’abordant sous le triple aspect de la divi­sion, de l’indignation et de la fon­da­tion.

Division

Quatre-vingt-quinze villes dans quatre-vingt-deux pays et six cents com­mu­nau­tés aux États-Unis résument en chiffres le phé­no­mène Occupons[3]. La mani­fes­ta­tion du sen­ti­ment d’indignation tra­duit, dans un pre­mier temps, un cri de désar­roi pro­ve­nant des voix de ceux et celles qui choi­sissent de lutter au lieu d’accepter leur statut de vic­times de la crise. Ce refus de subir pas­si­ve­ment l’op- pres­sion sys­té­mique causée par les domi­nants marque une rup­ture avec l’ordre établi. Le sou­lè­ve­ment des « gens ordi­naires » contre l’élite rend visible une divi­sion sociale, une brèche entre des posi­tions socio­po­li­tiques fon­ciè­re­ment anta­go­nistes. Cette divi­sion qui fonde à la fois la société et ses sujets est tou­jours pré­sente, mais pas néces­sai­re­ment visible[4]. En effet, lorsqu’une idéo­lo­gie atteint un degré d’hégémonie suf­fi­sant pour consti­tuer un « bloc his­to­rique[5] » – c’est-à-dire une inté­rio­ri­sa­tion de normes et pra­tiques par­ti­cu­lières au point de les confondre avec notre propre juge­ment – la divi­sion du social a ten­dance à deve­nir invi­sible, relé­guant à la marge ses quelques détrac­teurs et détrac­trices[6]. Cependant, le conflit ne peut s’éteindre. Il se revi­ta­lise ou se brouille selon la fer­veur poli­tique des socié­tés. Et ses moments les plus bruyants se donnent à voir à tra­vers des « évè­ne­ments [7]», c’est-à-dire une rup­ture avec l’ordre établi for­çant une inter­ro­ga­tion du réel.

C’est ce qu’incarne le phé­no­mène Occupons : un moment de prise de dis- tance par rap­port à l’idéologie domi­nante qui nous permet d’en ques­tion­ner les fon­de­ments, les manières d’être dans le monde sur les­quelles nous bâtis­sons nos pen­sées et nos conduites. Cet évé­ne­ment peut se féli­ci­ter d’avoir (re)mis en relief un fossé abys­sal entre deux réa­li­tés, deux façons de per­ce­voir et de vivre le monde tota­le­ment aux anti­podes l’une de l’autre : l’imaginaire éli­tiste des finan­ciers et de leurs poli­ti­ciennes de ser­vice d’un côté, et l’imaginaire social de la vie quo­ti­dienne d’une majo­rité de la popu­la­tion sur la pla­nète. Ces deux manières d’exister dans le monde mettent en scène un conflit ori­gi­nel méri­tant une réflexion fon­da­men­tale sur la forme d’organisation poli­tique de nos socié­tés et sur les valeurs qui les régissent.

Indignation

Le sen­ti­ment latent d’indignation répandu dans la psyché d’une majo­rité favo­rise lar­ge­ment la mobi­li­sa­tion de masse. Les ins­ti­ga­teurs et ins­ti­ga­trices de ces mobi­li­sa­tions incarnent des élé­ments cata­ly­seurs d’un phé­no­mène en deve­nir, prêt à éclore à la lumière du jour. Profondément heur­tées maté­riel­le­ment et humi­liées psy­chi­que­ment, des indi­vi­dus en proie à l’angoisse et à la colère se déversent dans les rues, der­nier lieu sym­bo­lique d’un espace public commun. Se des­sine ainsi un élé­ment ras­sem­bleur : une souf­france col­lec­tive, un état d’esprit d’injustice géné­ra­li­sée, un sen­ti­ment d’avoir subi les consé­quences néfastes de gestes d’individus et d’institutions ayant ignoré les règles éthiques de la « décence ordi­naire ». Cette souf­france col­lec­tive se répand en ins­ti­tuant une sorte de sub­jec­ti­vité com­mune, qui inter­pelle une masse cri­tique fai­sant émer­ger une pos­ture col­lec­tive qui incite à l’action. En ce sens, souf­frir ensemble repré­sente le pre­mier pas vers une sub­jec­ti­va­tion poli­tique com­mune. Le pas- sage de l’indignation indi­vi­duelle à un mou­ve­ment col­lec­tif permet d’augmenter le degré de vita­lité de la divi­sion du social. C’est une expé­rience col­lec­tive fon­da­trice qui permet de contes­ter le réel, de remettre en ques­tion les pos­sibles poli­tiques.

Cette révolte se mani­feste sous des formes mul­tiples, sus­ci­tée par des causes indi­vi­duelles et col­lec­tives diverses. S’identifient au phé­no­mène Occupons plu- sieurs caté­go­ries de « gens ordi­naires[8] » : des chauf­feurs d’autobus, des sans-abri, des infir­mières, des étu­diantes, des intel­lec­tuelles, et même des ban­quiers et des vété­rans du Vietnam. Néanmoins, le sym­bole du contrôle du pou­voir à tra­vers la haute finance repré­sen­tée par Wall Street cana­lise l’insatisfaction d’individus aux allé­geances poli­tiques variées, par­fois oppo­sées. Le sym­bole choisi ras­semble néga­ti­ve­ment à tra­vers une même cible perçue comme l’origine sys­té­mique des pro­blèmes sociaux des 99 %. Bref, on retrouve une souf­france col­lec­tive aux sources variées, mais qui désigne un même cou­pable, res­pon­sable des misères de toutes.

Apolitisme

Ce regrou­pe­ment néga­tif, s’il est mobi­li­sa­teur par sa portée, court toute- fois le risque de glis­ser dans l’illusion de l’apolitisme, comme si, sou­dai­ne­ment, l’idéologie s’évaporait. C’est alors qu’apparaissent des dis­cours se pré­sen­tant comme « neutres », trans­cen­dant le cli­vage gauche/​droite. En réa­lité, cette sup­po­sée neu­tra­lité nor­ma­tive n’incarne rien d’autre que l’idéal phi­lo­so­phique libé­ral théo­risé par John Rawls : une coexis­tence paci­fique de points de vue incom­men­su­rables, gérés par des ins­ti­tu­tions pré­ten­du­ment neutres, mais en réa­lité indu­bi­ta­ble­ment libé­rales. C’est le projet phi­lo­so­phique de régler la vio­lence poten­tielle des idées en bali­sant le champ dis­cur­sif et pra­tique sur lequel elles s’affrontent.

Dans l’introduction de Libéralisme poli­tique, Rawls pro­pose une dis­tinc­tion entre une « doc­trine com­pré­hen­sive » et une « doc­trine poli­tique[9] ». La pre­mière pré­sente une vision totale du monde qui com­prend une hié­rar­chie rigide de valeurs, menant géné­ra­le­ment à des conflits inso­lubles et poten­tiel­le­ment vio­lents, lorsqu’elle est confron­tée à d’autres doc­trines du même type. Ces anta­go­nismes peuvent abou­tir, par exemple, aux guerres de reli­gion ou aux guerres natio­na­listes. En revanche, une doc­trine poli­tique est beau­coup plus « modeste ». Elle se pré­sente comme un ensemble d’éléments qui forment des « condi­tions mini­males de citoyen­neté par­ta­gée ». Cela a pour effet de créer un cadre fixe de dia­logue à l’intérieur duquel un lan­gage poli­tique déter­miné se déploie. Ce lan­gage poli­tique fait en sorte que le débat prend place à l’intérieur de para­mètres nor­ma­tifs bien défi­nis, mais pas expli­cites, fil­trant tout point de vue qui ose­rait pré­sen­ter une vision exis­ten­tielle du monde et donc sortir du « dia­logue citoyen ». L’un des objec­tifs de la doc­trine poli­tique rawl­sienne est donc de per­mettre que des doc­trines com­pré­hen­sives puissent par- tager un même espace commun de manière paci­fique. L’espace social est dès lors neu­tra­lisé par une vision du poli­tique qui n’a d’autre pré­ten­tion nor­ma­tive que de gérer des dif­fé­rends. La doc­trine poli­tique se pré­sente ainsi comme un type de nor­ma­ti­vité faible par rap­port à des visions du monde aux nor­ma­ti­vi­tés robustes.

Quel est l’effet d’une telle approche sur le poli­tique ? Masquer ou ame­nui­ser les indis­pen­sables réflexions de fond sur les diver­gences poli­tiques sub­stan­tiel- les quant à la façon d’entrevoir notre rap­port à l’autre et à la société. En d’autres mots, der­rière la pré­ten­due absence de nor­ma­ti­vité forte prônée au nom de la liberté d’expression indi­vi­duelle et du res­pect de la diver­sité d’opinion, s’immisce en sour­dine la nor­ma­ti­vité d’un faux plu­ra­lisme puisqu’il ne sert qu’à esqui­ver des débats poli­tiques essen­tiels et des plus pres­sants, notam­ment pour la gauche contem­po­raine. Le prin­cipe même de l’indignation, à savoir celui d’élever notre parole et nos actes pour dénon­cer et lutter contre un ordre établi, lequel est régi par un sys­tème de sens qui exploite notre condi­tion subal­terne, se voit d’emblée adouci et ramolli au nom de cette logique de l’apolitisme.

Fondation

L’état d’esprit de révolte géné­ra­li­sée devant l’injustice struc­tu­relle cata­ly­sée par la place déme­su­rée de la haute finance dans nos vies devrait nous invi­ter à une réflexion plus pro­fonde sur les valeurs mêmes qui régissent nos socié­tés, sur les normes inter­na­li­sées deve­nues invi­sibles, car pro­fon­dé­ment enra­ci­nées dans le quo­ti­dien des gens. Le dépas­se­ment de soi, le bien-être per­son­nel, le bon­heur indi­vi­duel se révèlent alors pour ce qu’ils sont : des prin­cipes nor­ma­tifs régis­sant nos vies, mais aucu­ne­ment natu­rels ou allant de soi. Des ques­tions comme le sacri­fice per­son­nel au nom d’une idée qui nous dépasse deviennent sou­daine- ment légi­times d’être pen­sées et dis­cu­tées.

Naturellement, des dif­fi­cul­tés sur­gissent lorsque vient le temps de regrou­per posi­ti­ve­ment les mobi­li­sées. Divisées sur les dif­fé­rentes façons de penser une société juste, les occu­pantes expriment leur opi­nion propre qui ne coïn­cide pas tou­jours avec celle des autres. Des consen­sus sont néan­moins atteints et se sont tra­duits par la mise en place d’assemblées géné­rales, l’impression de jour­naux comme The Occupied Wall Street Journal et Tidal. Occupy Theory, Occupy Stra- tegy[10], des for­ma­tions sur le fonc­tion­ne­ment de l’économie, la créa­tion d’équipes médi­cales, de cui­sines et de librai­ries et, dans le cas de New York, la for­mu­la­tion de valeurs fon­da­trices ins­crites dans la Déclaration de l’occupation de la métro- pole amé­ri­caine. L’évincement de la plu­part des cam­pe­ments a déplacé la fougue des occu­pantes vers des mou­ve­ments aux cibles spé­ci­fiques. Des actions comme

« Occupy Black Friday[11] », « Occupy Our Homes » consis­tant à se réap­pro­prier leurs mai­sons par les pro­prié­taires pré­cé­dem­ment expul­sées pour n’avoir pas rem­boursé leurs hypo­thèques, « Occupy SEC » (Securities and Exchange Com- mis­sion) met­tant de la pres­sion sur le gen­darme finan­cier de Wall Street pour l’application de la « Volker Rule » et « Occupy Our Colleges[12] » pro­tes­tant contre les coupes bud­gé­taires sup­plé­men­taires dans le finan­ce­ment public des col­lèges, ont été cou­ron­nées de succès.

Quant aux pro­tes­ta­tions sous forme de cam­pe­ment, plutôt que de pro­po­ser une liste de demandes spé­ci­fiques, les occu­pantes ont choisi d’investir un espace public en édi­fiant une micro­so­ciété qui inter­roge les normes et les valeurs sur les­quelles reposent les rap­ports sociaux actuels. La forme cam­pe­ment donne une visi­bi­lité publique et esthé­tique aux mani­fes­tantes en met­tant en valeur le quo­ti­dien des gens ordi­naires : des rap­ports humains fondés sur une décence ordi­naire qui com­po­se­rait déjà, selon Orwell, la réa­lité d’une majo­rité d’individus. Autrement dit, par-delà leurs diver­gences, pour une impor­tante partie des occu­pantes, l’objectif consiste à essayer de valo­ri­ser et de mettre en branle un autre type de com­mu­nauté que celle des diri­geantes : une com­mu­nauté qui réflé­chit sur elle-même, qui ques­tionne ses prin­cipes, ses valeurs et ses ins­ti­tu­tions, qui s’oriente par une sorte de morale du sens commun et pro­pose d’autres manières de faire société.

Enfin, pour reve­nir à la Déclaration de la ville de New York[13], celle-ci expli­cite luci­de­ment la notion de la divi­sion sociale : il y a un nous (« us ») et un eux (« they »). Comme le sou­ligne Gilles Labelle, le ton solen­nel du pré­am­bule se situe sur « le ter­rain de la fon­da­tion »[14], vou­lant dire par là « qu’il ne sera pas ques­tion dans ce qui suit de griefs et de reven­di­ca­tions qui concernent des ques­tions par­ti­cu­lières, ponc­tuelles ; c’est de l’institution de la société consi­dé­rée dans son ensemble, des socles sur les­quels elle repose et qui lui confèrent son sens dont il sera ques­tion[15] ». En ce sens, la Déclaration contient une pro­po­si­tion de refon­der la société sur des prin­cipes et des pra­tiques autres que ceux de l’idéologie libé­rale domi­nante[16]. L’enjeu concerne le rejet d’une manière d’habiter le monde déter­mi­née par l’avarice du pou­voir et de la richesse, qui mine la démo­cra­tie et insulte le sens commun. Les griefs for­mu­lés dans la Déclaration relèvent de pro­blèmes sociaux et poli­tiques qui dépassent lar­ge­ment l’actualité. Ils attaquent le cœur des normes qui régissent nos conduites dans nos socié­tés contem­po­raines. Ces griefs ont en commun de mon­trer qu’un cer­tain sens commun de ce qui est accep­table et ce qui ne l’est pas a été aban­donné. Ce sens commun nous est donné par le sen­ti­ment même d’indignation qui inter­pelle une masse cri­tique. Il se donne à voir dans « [un] réel [qui] est avant tout ordi­naire, car le quo­ti­dien en consti­tue le noyau[17] ». En fili­grane on peut y lire un désir de res­tau­rer une cer­taine « décence ordi­naire » ou des « vertus humaines de base[18] » que l’on retrouve dans la vie quo­ti­dienne et qui consti­tuent peut-être le der- nier refuge de l’universel. À cet égard, la décence ordi­naire serait ce « sen­ti­ment spon­tané d’indignation qui nous met en garde contre une mau­vaise action[19] ». Cette der­nière, dans les mots de Bégout, serait repé­rable par « une dignité ordi­naire, un sens vis­cé­ral de l’égalité, de la sim­pli­cité, de la soli­da­rité[20] » : une sorte d’humilité à l’état pur.

Ne nous trom­pons pas, l’exercice d’édification des cam­pe­ments est des plus labo­rieux, caco­pho­nique et frus­trant, menant par­fois à des diver­gences poli- tiques dif­fi­ci­le­ment récon­ci­liables. Il n’en demeure pas moins que ce pro­ces­sus d’appropriation d’un espace public afin de le trans­for­mer en véri­table agora grecque – une assem­blée pour s’exprimer et déli­bé­rer publi­que­ment infuse au phé­no­mène un sens poli­tique pro­fond. Il attire l’attention média­tique sur des pro­blèmes jusque-là invi­sibles et force un débat sur ce qui était autre­fois inima­gi­nable. À tra­vers une remise en ques­tion des règles du jeu actuelles, il permet une inter­ro­ga­tion sérieuse et plus large sur nos modes de vie et nos com­por­te­ments indi­vi­duels. Cette expé­rience en soi est déjà un accom­plis­se­ment impor­tant du phé­no­mène Occupons.

Être enrobé par l’idéologie, c’est croire que la réa­lité est immé­dia­te­ment acces­sible. Qu’elle est donnée en soi, immuable ! Que l’on peut saisir le réel une fois pour toutes, sans l’interroger constam­ment. Et la remise en ques­tion se pré­sente ici sous la forme du vécu quo­ti­dien de ceux et celles qui la réflé­chissent et en prennent acte. Maurice Merleau-Ponty disait qu’on ne peut sépa­rer le fond de la forme, ou le contenu du conte­nant. Il citait alors le célèbre peintre Cézanne qui affir­mait, à contre-cou­rant de son temps, « qu’à mesure qu’on peint, on des­sine[21] », c’est-à-dire que les cou­leurs, autant que le dessin, se pré­sentent simul­ta­né­ment à nos sens pour com­po­ser un tout. C’est sur cette « praxis de la pein­ture », c’est-à-dire cette indis­so­cia­bi­lité entre notre vécu quo­ti­dien (la forme, le conte­nant) et les normes qui le régissent (le fond, le contenu), que le phé­no­mène Occupons nous a forcés à réflé­chir : ce sens commun popu­laire qui se mani­feste peut-être dans le sen­ti­ment ras­sem­bleur d’une « décence ordi­naire ». Comme écri­vait Orwell : « Mon prin­ci­pal motif d’espoir pour l’avenir tient au fait que les gens ordi­naires sont tou­jours restés fidèles à leur code moral[22]. »


  1. Bruce Bégout, De la décence ordi­naire, Paris, Allia, 2008, p. 7-10.
  2. 2. Ibid., p. 12-13.
  3. Ilyse Hogue, « Occupy is dead ! Long live Occupy ! », The Nation, 2 avril 2012.
  4. Toute société s’institue dans un rap­port à une nor­ma­ti­vité, à un « Souverain Bien », ééc­cr­rii– vait Aristote dans La poli­tique (Paris, Librairie phi­lo­so­phique J. Vrin, 1995, p. 21-28). Nous pou­vons inter­pré­ter cette nor­ma­ti­vité en tant qu’elle se pré­sente sous la forme d’une Loi, d’un ordre sym­bo­lique, comme un ensemble de média­tions qui nous per- mettent de saisir le réel. Ainsi com­prise, la Loi est néces­sai­re­ment pré­sente, mais contin- gente. La Loi, syno­nyme d’autorité sous forme de normes, mœurs et ins­ti­tu­tions, porte en elle la poten­tia­lité de sa contes­ta­tion. Elle est donc au fon­de­ment d’une divi­sion sociale puisqu’il n’y a jamais d’accord total sur les ques­tions fon­da­men­tales, telles que la concep­tion de la « vie bonne » ou d’un régime juste. Voir Claude Lefort et Marcel Gauchet, « Sur la démo­cra­tie : le poli­tique et l’institution du social », Textures, n° 2-3, 1971, p. 7-78.
  5. Voir Robert W. Cox, Production, Power, and World Order. Social Forces in the Making of History, New York, Columbia University Press, 1987.
  6. Cette fron­tière qui se brouille entre des sys­tèmes de valeurs dif­fé­rents tend, sinon à camou­fler, du moins à rendre confus ou affai­blir le conflit social. Ce « sys­tème d’évi- dences sen­sibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les décou- pages qui y défi­nissent les places et les parts res­pec­tives » consti­tue ce que Rancière appelle le « par­tage du sen­sible » (Jacques Rancière, Le par­tage du sen­sible, Paris, La Fabrique, 2000, p. 12).
  7. Voir, par exemple, Alain Badiou, L’éthique, Éditions Hatier, Paris, 1993.
  8. Nous enten­dons par « gens ordi­naires » ceux et celles n’ayant pas encore perdu la ccaap­paa– cité empa­thique de se connec­ter à la réa­lité d’une majo­rité de la popu­la­tion mon­diale.
  9. John Rawls, Libéralisme poli­tique, Paris, PUF, 2006.
  10. Voir < www​.occu​pied​wall​st​jour​nal​.com > et < www​.occu​py​theory​.org >.
  11. Des mani­fes­tantes dégui­sées en zombis ont envahi plu­sieurs maga­sins à grande sur­face dans le but de sen­si­bi­li­ser les gens à l’aliénation pro­vo­quée par la consom­ma­tion de masse.
  12. D’autres exemples dans le domaine de l’éducation sont le « Peoples’ University » et « OccupyCUNY », tous deux se pré­sen­tant comme des lieux d’apprentissage et de for- mation d’esprits libé­rés de la colo­ni­sa­tion du monde par le fétiche de la mar­chan­dise.
  13. La ver­sion fran­çaise du texte est dis­po­nible à l’adresse sui­vante : < http://www.nycga. net/​resources/​declaration/​>.
  14. Gilles Labelle, « S’indigner », Argument, à paraître.
  15. Ibid.
  16. Par exemple, le deuxième para­graphe se lit comme suit : « Comme un seul peuple uni, nous recon­nais­sons les faits : que l’avenir de la race humaine néces­site la coopé­ra­tion de ses membres ; que notre sys­tème doit pro­té­ger nos droits, et que s’il y a cor­rup­tion de ce sys­tème, il appar­tient aux indi­vi­dus de pro­té­ger leurs droits et ceux de leurs voi­sins ; qu’un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique tient son pou­voir du peuple, mais que les firmes ne demandent pas le consente- ment de per­sonne pour exploi­ter les gens comme la Terre ; et qu’aucune vraie démo­cra­tie n’est acces­sible quand le pro­ces­sus est déter­miné par les pou­voirs éco­no­miques. Nous venons vers vous à un moment où les firmes, qui placent le profit avant les per­sonnes, leur inté­rêt avant la jus­tice et l’oppression avant l’égalité, dirigent nos gou­ver­ne­ments. Nous nous sommes ras­sem­blés ici dans le calme, comme c’est notre droit, pour que ces faits soient publics ». Nous sou­li­gnons.
  17. Bégout, op. cit., p. 8.
  18. Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, Paris, Gallimard, 2007, p.135.
  19. 6. Ibid., p. 28.
  20. 7. Ibid., p. 16.
  21. Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens, Paris, Gallimard, 1996, p. 20.
  22. Georges Orwell, Essais, articles, lettres, quatre volumes, (éd. par S. Orwell et I. Angus), tra­duc­tion par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun, Paris, Ivréa, 1995-2001, p. 663, dans Bégout, op. cit., p. 12.

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