Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Division et hiérarchisation du travail chez les étudiantes employées universitaires

Mutations de l'éducation supérieure

Le syn­di­ca­lisme uni­ver­si­taire qué­bé­cois s’est trans­formé au cours des dix der­nières années avec l’arrivée de quelque 25000 étu­diantes employées, prin­ci­pa­le­ment auxi­liaires de recherche et d’enseignement, réunies au sein de l’Alliance de la fonc­tion publique du Canada (AFPC-Québec). Cette syn­di­ca­li­sa­tion est signi­fi­ca­tive à plu­sieurs égards. Il s’agit sou­vent d’une pre­mière expé­rience syn­di­cale pour la majo­rité des membres et des mili­tantes. À cet égard, les syn­di­cats de tra­vailleuses et de tra­vailleurs étu­diantes sont une remar­quable école d’apprentissage du pou­voir qu’ont les tra­vailleuses et les tra­vailleurs orga­ni­sées. C’est au sein de ces syn­di­cats que la plu­part des mili­tantes abordent pour la pre­mière fois des ques­tions comme la négo­cia­tion de conven­tions col­lec­tives, les griefs, la santé et la sécu­rité au tra­vail, etc. L’influence des syn­di­cats de tra­vailleuses et de tra­vailleurs étu­diantes est éga­le­ment impor­tante au sein même des regrou­pe­ments syn­di­caux, comme en témoigne l’adoption à l’unanimité par le congrès de la Fédération des tra­vailleurs et des tra­vailleurs du Québec (FTQ) d’une motion pour la gra­tuité sco­laire lors de son congrès de 2010. En ce sens, le chan­ge­ment d’attitude de la FTQ à l’égard du mou­ve­ment étu­diant lors de la grève étu­diante de 2012, par rap­port à celle de 2005, reflète la pré­sence et l’activisme des étu­diantes syn­di­quées dans ses ins­tances[1].

La syn­di­ca­li­sa­tion des étu­diantes employées est éga­le­ment révé­la­trice des pro­fondes trans­for­ma­tions de l’université et de la condi­tion étu­diante. Elle témoigne de la prise de conscience des tra­vailleuses et tra­vailleurs étu­diantes qui forment un groupe par­ti­cu­lier qui se repré­sente comme tel, avec ses inté­rêts spé­ci­fiques. Les posi­tions de ces syn­di­cats, notam­ment en matière de défense de la pro­priété intel­lec­tuelle, démontrent éga­le­ment que ce groupe est conscient de la place cen­trale qu’occupe le fruit de son tra­vail au sein de l’université contem­po­raine, fruit qui ne lui appar­tient pas en raison de la struc­ture même de la divi­sion du tra­vail uni­ver­si­taire. La syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleuses et tra­vailleurs étu­diantes est ainsi révé­la­trice des trans­for­ma­tions glo­bales du tra­vail au sein de l’université qué­bé­coise au cours des der­nières décen­nies. L’analyse que nous pro- posons quant à la divi­sion du tra­vail dans l’université est inti­me­ment liée à notre expé­rience de mili­tants syn­di­caux étu­diants.

La com­pé­ti­tion pour le finan­ce­ment de la recherche

Une des carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales de l’université contem­po­raine est la place crois­sante qu’occupe la recherche sub­ven­tion­née (soit par des fonds publics, soit par des fonds privés), place occu­pée de plus en plus au détri­ment de l’enseignement. Il appert que la struc­ture actuelle du finan­ce­ment de la recherche contri­bue à un affai­blis­se­ment dan­ge­reux du rôle his­to­rique de l’université quant à la trans­mis­sion cri­tique du savoir (et des tra­di­tions intel­lec­tuelles propres aux diverses dis­ci­plines) et à sa par­ti­ci­pa­tion au patri­moine cultu­rel de la société. La recherche qui est valo­ri­sée et encou­ra­gée est celle qui est sub­ven­tion­née et les orga­nismes sub­ven­tion­naires pri­vi­lé­gient la recherche appli­quée, avec des résul­tats pré­vi­sibles et à moindres risques finan­ciers. Une enquête publiée en 2008 par la Fédération qué­bé­coise des pro­fes­seures et pro­fes­seurs d’université (FQPPU), menée auprès de 1 328 pro­fes­seures, révé­lait que « cette orien­ta­tion inquiète les répon­dants car plu­sieurs pensent qu’il est cou­rant de rédi­ger des demandes de sub­ven­tions afin de satis­faire les choix pré­éta­blis ou “les thé­ma­tiques à la mode” des orga­nismes sub­ven­tion­naires[2] ». Nous lais­sons à d’autres le soin d’étudier de manière plus appro­fon­die les consé­quences de ces muta­tions sur l’université en tant qu’institution. Quant à nous, nous explo­re­rons les effets de cette trans­for­ma­tion sur la divi­sion du tra­vail et sur les rela­tions non seule­ment de tra­vail, mais aussi entre pro­fes­seures et étu­diantes.

Université et étu­diantes : une nou­velle rela­tion

Une double ten­dance pro­voque la crois­sance du tra­vail étu­diant. D’une part, la crainte sus­ci­tée par l’éventualité d’un endet­te­ment impor­tant incite for­te­ment les étu­diantes à tra­vailler de plus en plus pen­dant leurs études. Déjà, plus de 41 % des étu­diantes qui ont un emploi tra­vaillent plus de 20 heures par semaine[3]. C’est qu’entre 1978 et 2012, comme le démontre une publi­ca­tion récente de l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS), le nombre de semaines de tra­vail à temps plein au salaire mini­mum néces­saires pour le paie­ment des seuls frais de sco­la­rité est passé de 4 à 6,7[4]. La hausse de 75 % annon­cée par le gou­ver­ne­ment libé­ral aura pour effet, à terme, de faire passer ce nombre de semaines à 8,8 pour 2015 (en pré­voyant un taux horaire de 12 dol­lars). D’autre part, les orga­nismes sub­ven­tion­naires pré­cisent qu’une partie des sub­ven­tions octroyées (par­fois jusqu’à 70 %) doivent être dépen­sées sous forme de salaire pour des étu­diantes. Nous avons donc, d’un côté, des étu­diantes qui cherchent à réduire leur endet­te­ment (ou pour qui le sys­tème des prêts et bourses n’est pas adapté), et de l’autre, des orga­nismes qui cherchent à réduire au maxi­mum le coût des recherches qu’ils sub­ven­tionnent en embau­chant des étu­diantes dont le salaire est moindre que celui des pro­fes­sion­nelles de recherche.

Il en découle un dilemme bien par­ti­cu­lier pour les syn­di­cats de tra­vailleuses et de tra­vailleurs étu­diantes : doivent-ils pro­té­ger les condi­tions de tra­vail ou les condi­tions d’études ? Les conven­tions col­lec­tives de ces syn­di­cats sont géné­ra­le­ment dotées d’une clause limi­tant le nombre d’heures de tra­vail à 15 par semaine, ou 225 par ses­sion. Cherchant à aug­men­ter les reve­nus et à réduire endet­te­ment de leurs membres, les syn­di­cats étu­diants ont his­to­ri­que­ment cher­ché à abolir ces clauses limi­ta­tives. Seule l’Université du Québec en Outaouais permet aux étu­diantes de tra­vailler jusqu’à un maxi­mum de 40 heures par semaine[5]. Les recherches indiquent que les étu­diantes ont de plus en plus de dif­fi­culté à conci­lier tra­vail et études[6]. Cependant, et comme nous l’avons vu plus haut, une bonne partie des étu­diantes tra­vaillent déjà plus de 15 heures par semaine en moyenne. Pour plu­sieurs, l’accès à un emploi comme auxi­liaire de recherche ou d’enseignement, géné­ra­le­ment mieux rému­néré que le type de tra­vail étu­diant que l’on retrouve à l’extérieur de l’université, permet jus­te­ment de dimi­nuer le nombre d’heures glo­bales de tra­vail. Mentionnons que l’amélioration de la rému­né­ra­tion est jus­te­ment le fruit de la syn­di­ca­li­sa­tion des étu­diantes employées et des luttes menées. Avant la syn­di­ca­li­sa­tion, le taux horaire des auxi­liaires d’enseignement était à peine plus élevé que le salaire mini­mum. D’une négo­cia­tion à l’autre, les syn­di­cats locaux ont éga­le­ment fait des gains impor­tants. Dans sa seconde conven­tion, le Syndicat des étu­diantes employées de l’UQAM (SÉTUE-UQAM) a amé­lioré de presque 25 % la rému­né­ra­tion des cor­rec­trices et cor­rec­teurs de deuxième cycle, qui forment la plus grande partie de ses membres[7]. Par contre, la volonté d’abolition des règles limi­ta­tives quant au nombre d’heures de tra­vail est régu­liè­re­ment remise en ques­tion par les membres des syn­di­cats étu­diants et sus­cite un malaise. Selon cer­taines, l’abolition de ce genre de clause per­met­trait théo­ri­que­ment d’améliorer leurs reve­nus ou de dimi­nuer glo­ba­le­ment leurs heures de tra­vail. Pour d’autres membres, c’est la rela­tion même au sala­riat qui est remise en ques­tion.

L’introduction de rela­tions sala­riales vient per­ver­tir la rela­tion professeure/​étu­diante, rela­tion qui ne devrait être qu’académique. Le sala­riat crée ainsi une double dépen­dance à l’endroit des pro­fes­seures qui assument éga­le­ment des fonc­tions d’employeurEs, en plus de contri­buer, dans cer­tains cas, à dépos­sé­der les employées du fruit de leur tra­vail (ce qui est encore plus mani­feste dans le sec­teur de la recherche). Cette double dépen­dance a par­fois des consé­quences dra­ma­tiques sur les études des membres qui vivent une situa­tion dif­fi­cile par rap- port à leurs rela­tions de tra­vail avec leur professeurE/​employeurE. Ce dilemme, inhé­rent aux syn­di­cats étu­diants, a été ana­lysé par Thomas Chiasson-LeBel dans un article publié en 2009 dans les Nouveaux Cahiers du socia­lisme[8] et conti­nue d’alimenter les débats au sein des ins­tances syn­di­cales. L’instauration de rela­tions sala­riales entre étu­diantes et ensei­gnantes vient créer une double-rela­tion professeure/​étudiante et employeurE/​employéE (géné­ra­le­ment, les direc­teurs et direc­trices de mémoire ou de thèse sont éga­le­ment celles et ceux qui offrent des contrats d’emploi, sur­tout en recherche). Comme l’écrivait Chiasson-LeBel, « en se syn­di­quant, les étu­diantes employées dans leurs uni­ver­si­tés ont d’abord et avant tout choisi d’améliorer leurs condi­tions de tra­vail[9] ». Cependant, les reven­di­ca­tions des syn­di­cats d’étudiantes employées en faveur de la gra­tuité sco­laire et en faveur d’un sys­tème de bourses d’études qui per­met­trait de cou­vrir l’essentiel des dépenses indiquent clai­re­ment que leurs membres sou­haitent mili­ter pour l’amélioration glo­bale du statut d’étudiante et pas uni­que­ment la situa­tion des étu­diantes employées. Nous reve­nons ainsi à ce que nous avons men­tionné pré­cé­dem­ment : le tra­vail sala­rié fai­sant main­te­nant partie inté­grante de la réa­lité des étudiantEs, ces der­nières et der­niers prennent les moyens mis à leur dis­po­si­tion (repré­sen­ta­tion syn­di­cale comme salariéEs selon le Code du tra­vail, repré­sen­ta­tion en asso­cia­tion étu­diante) non seule­ment pour amé­lio­rer leurs condi­tions de vie, mais éga­le­ment répondre à la trans­for­ma­tion de l’université.

Si la syn­di­ca­li­sa­tion des auxi­liaires de recherche a permis d’améliorer leurs condi­tions sala­riales[10], elle n’a cepen­dant pas encore permis d’avancées signi­fi­ca­tives quant à la recon­nais­sance de la pro­priété intel­lec­tuelle. Les dis­po­si­tions pré­vues à l’ensemble des conven­tions col­lec­tives des syn­di­cats d’auxiliaires de recherche réfèrent aux dis­po­si­tions pré­vues par les règle­ments internes des ins­ti­tu­tions. Celles-ci éta­blissent un cadre géné­ral qui n’est pas adapté à la réa­lité des auxi­liaires de recherche. À cet égard, la conven­tion col­lec­tive du Syndicat des étudiantEs employéEs de l’UQAM (SÉTUE) pré­voit qu’« un grief peut être formé essen­tiel­le­ment à l’égard du non-res­pect de la pro­cé­dure prévue à la poli­tique pour régler une mésen­tente dépo­sée selon cette poli­tique[11] ». Saisie d’un grief dans ce domaine, toute déci­sion de la Commission des rela­tions du tra­vail du Québec (CRT) n’aura donc qu’une portée limi­tée à la pro­cé­dure prévue à la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle et ne pourra sta­tuer sur le fond à l’issue de ladite pro­cé­dure. Cela vient sérieu­se­ment com­pli­quer la défense de la pro­priété intel­lec­tuelle des auxi­liaires de recherche. Les admi­nis­tra­tions uni­ver­si­taires sont demeu­rées inflexibles quant à toute avan­cée sur le plan de la pro­priété intel­lec­tuelle de ces per­sonnes. À titre de com­pa­rai­son, les conven­tions col­lec­tives des syn­di­cats de pro­fes­seures pré­voient jusqu’à la défi­ni­tion des mots « auteure » ou « rede­vance », pré­cisent le « droit d’auteure », etc.[12], et ne limitent pas la portée des griefs. L’absence de recours adap­tés au tra­vail sala­rié des auxi­liaires de recherche, d’une part, et une cer­taine culture d’appropriation de leur tra­vail par leurs supé­rieures hié­rar­chiques, d’autre part, pro­duisent une situa­tion para­doxale : aucun grief n’a été déposé en vertu des dis­po­si­tions pré­vues aux conven­tions col­lec­tives des auxi­liaires de recherche quant à la pro­priété intel­lec­tuelle, alors qu’un nombre impor­tant de ques­tions et de plaintes des auxi­liaires de recherche concernent jus­te­ment l’absence de contrôle sur le pro­duit de leurs recherches.

La ques­tion de la défense de la pro­priété intel­lec­tuelle dans les cas de recherches sub­ven­tion­nées par des entre­prises pri­vées est éga­le­ment révé­la­trice des trans­for­ma­tions de l’université et des rela­tions de tra­vail (tant pour les professeurEs que pour les pro­fes­sion­nelles et auxi­liaires de recherche). D’une part, les orga­nismes sub­ven­tion­naires défi­nissent de plus en plus l’objet des recherches. Nous avons vu un peu plus haut que bon nombre de pro­fes­seures modi­fient leurs recherches en fonc­tion des cri­tères des sub­ven­tions. Les pro­fes­seures, comme les profes- sion­nelles et auxi­liaires de recherche, se voient ainsi dépos­sé­dées de la tota­lité de la déter­mi­na­tion de leur sujet de tra­vail (tant en ce qui a trait à la concep­tua­li­sa­tion d’un objet de recherche, que dans ses condi­tions de réa­li­sa­tion – des pour­cen­tages précis sont alloués pour le sala­riat étu­diant, pour les dépla­ce­ments, etc. – et de son résul­tat final). La rela­tion entre l’entreprise, les admi­nis­tra­tions uni­ver­si­taires et les pro­fes­seures est à ce point com­plexe que chaque uni­ver­sité a créé des BLEUS (Bureaux de liai­son entre­prise-uni­ver­sité)[13]. Le coût de ce lourd appa­reil bureau­cra­tique (admi­nis­tra­teurs, avo­cates, cadres, etc.) est impor­tant. Selon une récente étude de l’IRIS, « les dépenses de ges­tion de la PI [pro­priété intel­lec­tuelle] (ges­tion des bre­vets) dans les uni­ver­si­tés cana­diennes, ainsi que des coûts de dépôt et les règle­ments de litiges juri­diques et de tran­sac­tions ont repré­senté 51 M$ alors que les reve­nus de ce sec­teur n’ont atteint que 53 M$ pour l’ensemble du pays[14] ». Comment expli­quer que l’institution uni­ver­si­taire se contente de si peu (deux mil­lions de dol­lars pour le Canada) tout en se déna­tu­rant pro­gres­si­ve­ment et de manière poten­tiel­le­ment irré­mé­diable ?

Une partie de la réponse se trouve dans le pro­ces­sus his­to­rique d’externalisation des coûts de pro­duc­tion, en par­ti­cu­lier pour les inves­tis­se­ments consi­dé­rés comme étant les plus ris­qués. Le cas des entre­prises minières est lar­ge­ment docu­menté à cet égard, notam­ment en ce qui a trait aux dom­mages envi­ronne- men­taux dont les coûts de res­tau­ra­tion sont pris en charge par le public. Dans le sec­teur de la recherche uni­ver­si­taire, nous assis­tons depuis une ving­taine d’an- nées à une réorien­ta­tion des sub­ven­tions de recherches. Comme nous l’avons vu pré­cé­dem­ment, les inves­tis­se­ments que néces­sitent la recherche et le déve­loppe- ment sont consi­dé­rés comme étant parmi les plus ris­qués. Ceci explique en partie l’allocation très pré­cise des fonds de recherche en vertu d’objectifs poin­tus à atteindre qui sont les plus sûrs pos­sible par rap­port aux inves­tis­se­ments. L’importance de ces sub­ven­tions de recherche par rap­port aux bud­gets internes des uni­ver­si­tés explique aussi en partie pour­quoi ces der­nières s’arriment de plus en plus au « marché ». Une autre partie de l’explication pro­vient de la colo­ni­sa­tion des conseils d’administration des uni­ver­si­tés par les repré­sen­tantes de l’indus- trie. Non seule­ment l’université adopte-t-elle les pra­tiques ges­tion­naires propres aux entre­prises pri­vées (comi­tés de véri­fi­ca­tion qui alour­dissent la bureau­cra­tie plutôt que de par­ti­ci­per à la ges­tion col­lé­giale de l’institution – assem­blées dépar­te­men­tales, comi­tés de pro­grammes – BLEUS, etc.), mais elle invite en son sein des repré­sen­tantes de l’industrie aux­quelles elle « vend » ses atouts : telle uni­ver­sité mise sur la recherche phar­ma­ceu­tique, telle autre mise sur la fores­te­rie, etc.[15]. L’université met éga­le­ment – et sur­tout – à la dis­po­si­tion des centres de recherches privés ou des entre­prises des res­sources maté­rielles acquises par du finan­ce­ment public : labo­ra­toires entiers, pro­fes­seures libé­rées de leurs charges d’enseignement, etc. L’accès aux auxi­liaires de recherche rému­né­rées au moyen du sala­riat étu­diant permet éga­le­ment aux entre­prises de dimi­nuer leurs coûts de main-d’œuvre et par­fois d’orienter car­ré­ment les sujets de recherche des étu­diantes (notam­ment dans le sec­teur bio­phar­ma­ceu­tique où des bourses d’études sont accor­dées en fonc­tion du sujet de recherche).

La divi­sion du tra­vail en ensei­gne­ment

Les char­gées de cours consti­tuent une main-d’œuvre bon marché et flexible pour les uni­ver­si­tés. Embauchées sous contrat à durée déter­mi­née, ces employées ne sont pas des per­ma­nentes, n’ont pas les avan­tages sociaux des pro­fes­seures et peuvent obte­nir une charge de cours à peine quelques jours avant le début d’une ses­sion. Le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés étant basé sur le nombre d’étudiantes (étu­diantes équi­va­lentes à temps plein, EETP), les uni­ver­si­tés cherchent à accroître ce nombre par dif­fé­rents stra­ta­gèmes. Notons la créa­tion de nou­veaux pro­grammes basés sur les « besoins du marché » (y com­pris aux cycles supé­rieurs par des maî­trises dites « pro­fes­sion­nelles »), la pres­sion accrue des admi­nis­tra­tions uni­ver­si­taires pour faci­li­ter le pas­sage direct du bac­ca­lau­réat au doc­to­rat (où le finan­ce­ment par étu­diant est plus géné­reux), ou encore l’accroissement du nombre d’étudiantes par cours. Cette der­nière méthode a un effet direct sur les condi­tions de tra­vail des pro­fes­seures et des char­gées de cours d’où le recours impor­tant aux auxi­liaires d’enseignement (cor­rec­tion, démons­tra­tion, moni­to­rat).

Ce nombre crois­sant d’auxiliaires d’enseignement, consé­quence de la dimi­nu­tion des tâches d’enseignement des pro­fes­seures, a par­fois des effets inat­ten­dus. À cet égard, le cas de l’UQAM fait figure d’exemple. Alors que s’amorçait une révi­sion de la Politique d’évaluation des ensei­gne­ments, le SÉTUE a appris que l’Association étu­diante du sec­teur des sciences (AESS) sou­hai­tait inclure l’évaluation non seule­ment des pro­fes­seures et des char­gées de cours, mais éga­le­ment des démons­tra­teurs et des démons­tra­trices (qui forment une partie impor­tante des auxi­liaires d’enseignement dans le sec­teur des sciences). Bien que com­pre­nant la posi­tion de l’AESS (les démons­tra­teurs et démons­tra­trices sont très pré­sentes dans la for­ma­tion des étu­diantes), le SÉTUE s’y est for­melle- ment opposé. Sur le strict plan des rela­tions de tra­vail, le syn­di­cat affir­mait que « les démons­tra­teurs et démons­tra­trices n’ont aucune res­pon­sa­bi­lité ni auto­no­mie dans l’enseignement selon [la] conven­tion col­lec­tive : ils et elles ont un rôle d’animation sous la super­vi­sion de la per­sonne res­pon­sable de l’enseignement du cours[16] ». Ensuite, le syn­di­cat indi­quait que « l’évaluation [des ensei­gne­ments] par­ti­cipe d’une res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive[17] » et pro­po­sait de ren­for­cer le rôle des comi­tés de pro­grammes et des assem­blées dépar­te­men­tales plutôt que de trans­fé­rer l’évaluation des ensei­gne­ments au sein des vices-rec­to­rats au Soutien aca­dé­mique et à la Vie étu­diante.

La divi­sion du tra­vail uni­ver­si­taire a comme consé­quence que les pro­fes­seures dis­pensent l’enseignement, mais que la majo­rité des exa­mens et tra­vaux sont cor­ri­gés par des étu­diantes employées comme cor­rec­trices et cor­rec­teurs. Une partie non négli­geable des litiges entre les syn­di­cats d’auxiliaires d’enseignement et les employeurs uni­ver­si­taires concerne par ailleurs la rému­né­ra­tion des cor­rec­teurs et des cor­rec­trices qui se font pro­po­ser des contrats qui sous-estiment le nombre d’heures néces­saires à la réa­li­sa­tion des tâches de cor­rec­tion. Cette rému­né­ra­tion inadé­quate est géné­ra­le­ment le résul­tat de bud­gets dépar­te­men­taux insuf­fi­sants pour les auxi­liaires d’enseignement, mais éga­le­ment la consé­quence d’un éloigne- ment des tâches de cor­rec­tion de la part des pro­fes­seures qui peuvent avoir de la dif­fi­culté à mesu­rer l’ampleur du tra­vail demandé. Plusieurs cor­rec­trices et cor- rec­teurs craignent de deman­der une pro­lon­ga­tion de contrat ou même de dépo­ser un grief dans ces cas. Les syn­di­cats de tra­vailleurs et tra­vailleuses étu­diantes ont recensé de nom­breux litiges où des dépar­te­ments refu­saient des pro­lon­ga­tions de contrats aux cor­rec­trices et cor­rec­teurs en pré­tex­tant un manque de fonds. La rému­né­ra­tion pour ce type de tra­vail est sou­vent incom­plète ou pro­vient par­fois des fonds dis­cré­tion­naires de pro­fes­seures, consé­quence des bud­gets inadé­quats qui ne pré­voient sou­vent pas de pro­lon­ga­tions de contrats de cor­rec­tion.

Conclusion

L’importance des syn­di­cats de char­gées de cours et la syn­di­ca­li­sa­tion somme toute rapide des auxi­liaires de recherche et d’enseignement au Québec témoignent des trans­for­ma­tions impor­tantes de l’université qué­bé­coise au cours des 30 der­nières années. Si par leur syn­di­ca­li­sa­tion les char­gées de cours et les auxi­liaires de recherche et d’enseignement ont avant tout voulu amé­lio­rer leurs condi­tions de tra­vail, ces tra­vailleuses et tra­vailleurs remettent en ques­tion aussi la place et la valo­ri­sa­tion d’un ensei­gne­ment de plus en plus dis­pensé dans des condi­tions de tra­vail pré­caires.

Inspirés par le mou­ve­ment étu­diant et sou­te­nus par la force du mou­ve­ment syn­di­cal, les syn­di­cats de tra­vailleuses et de tra­vailleurs étu­diantes posent égale- ment la ques­tion de la condi­tion étu­diante. D’une part, le sala­riat les main­tient dans une condi­tion de dépen­dance finan­cière auprès d’une ins­ti­tu­tion dont la prin­ci­pale rela­tion devrait être de nature aca­dé­mique. Leur syn­di­cat est un outil pour faire valoir leurs droits en tant que tra­vailleuses et tra­vailleurs. D’autre part, le syn­di­ca­lisme étu­diant permet de faire porter la voix étu­diante auprès des autres tra­vailleuses et tra­vailleurs et d’apporter au sein des ins­tances syn­di­cales les ques­tions qui animent les auxi­liaires de recherche et d’enseignement : la dépen­dance qui découle du sala­riat, la ques­tion des frais de sco­la­rité, etc. Le chan­ge­ment d’attitude de la FTQ par rap­port au mou­ve­ment étu­diant entre la grève étu­diante de 2005 et celle de 2012 est éga­le­ment expli­qué par la pré­sence d’un impor­tant contin­gent d’étudiantes syn­di­quées. La syn­di­ca­li­sa­tion des étu­diantes employées pose éga­le­ment les bases d’une soli­da­rité d’égal à égal avec les autres tra­vailleuses et tra­vailleurs uni­ver­si­taires : les pro­fes­seures, les char­gées de cours, les pro­fes­sion­nelles de recherche et les employées de sou­tien. Ces syn­di­cats de tra­vailleuses et tra­vailleurs étu­diants per­mettent aussi d’agir sur le plan du tra­vail avec leurs supé­rieures hié­rar­chiques. La Table des par­te­naires uni­ver­si­taires (TPU)[18] en est un bon exemple : elle réunit en front inter­syn­di­cal des asso­cia­tions étu­diantes, des syn­di­cats de tra­vailleuses et de tra­vailleurs étu­diantes, des char­gées de cours et des pro­fes­seures. La TPU demande d’ailleurs depuis 2009 la tenue d’États géné­raux qui per­met­traient de déga­ger des orien­ta­tions com­munes, notam­ment sur la ques­tion de l’organisation du tra­vail : par un finan­ce­ment adé­quat du sec­teur de l’enseignement, par une réha­bi­li­ta­tion de la recherche fon­da­men­tale, par un sys­tème de bourses per­met­tant de déli­vrer les étudiantEs de la dépen­dance sala­riale, etc.[19] Notons aussi la col­la­bo­ra­tion entre auxi­liaires de recherche et pro­fes­sion­nelles de recherche au sein du Conseil qué­bé­cois des syn­di­cats uni­ver­si­taires (CQSU), le regrou­pe­ment des syn­di­cats uni­ver­si­taires au sein de l’AFPC-Québec. La syn­di­ca­li­sa­tion des dif­fé­rents corps d’emplois uni­ver­si­taires permet ainsi, non sans cer­taines dif­fi­cul­tés, de dépas­ser les hié­rar­chies et les contraintes du tra­vail pour éta­blir des bases de dis­cus­sions entre tra­vailleuses et tra­vailleurs qui sou­haitent redon­ner un sens, toutes ensemble, à une ins­ti­tu­tion uni­ver­si­taire qui leur échappe de plus en plus.


  1. Voir à ce sujet Alexandre Leduc, Correction syn­di­cale. Pour une his­toire du syn­di­ca­lisme uni­ver­si­taire à l’AFPC, Montréal, AFPC-Québec, sep­tembre 2010, < http://amuremc- gill​.files​.word​press​.com/​2​0​1​1​/​0​2​/​c​o​r​r​e​c​t​i​o​n​-​s​y​n​d​i​c​a​l​e​-​2​1.pdf >.
  2. Nathalie Dyke et Frédéric Deschenaux, Enquête sur le corps pro­fes­so­ral qué­bé­cois. Faits saillants et ques­tions, Fédération qué­bé­coise des pro­fes­seures et pro­fes­seurs d’université, 18 avril 2012, p. 28, < www​.fqppu​.org/​a​s​s​e​t​s​/​f​i​l​e​s​/​t​h​e​m​e​s​/​c​o​r​p​s​_​p​r​o​f​e​s​s​o​r​a​l​/​r​a​p​port_ ccp_dyke_deschenaux_novembre_2008.pdf >.
  3. FEUQ, Le tra­vail rému­néré et les études uni­ver­si­taires. Une nou­velle norme de la vie uni- ver­si­taire, 18 avril 2012, < http://​feuq​.qc​.ca/​I​M​G​/​p​d​f​/​c​a​s​p​_​-​_​s​a​v​o​i​e​_​-​_​r​e​c​h​e​r​c​h​e​_-_11 12_-_travail_etudiant_-_fr.pdf >.
  4. Eric Martin et Simon Tremblay-Pepin, Faut-il vrai­ment aug­men­ter les frais de sco­la­rité ? Huit argu­ments trom­peurs sur la hausse, Institut de recherche et d’informations socio-éco- nomiques, 18 avril 2012, p. 13, < www​.iris​-recherche​.qc​.ca/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2011/ 11/brochure-faut-il-vraiment-augmenter.pdf >,
  5. Convention col­lec­tive de tra­vail entre l’Université du Québec en Outaouais et le Syndicat des étu­diants et étu­diantes salarié(e)s de l’Université du Québec en Outaouais (SEESUQO), sec­tion locale 75100 de l’Alliance de la Fonction publique du Canada FTQ, Période du 18 décembre 2008 au 31 décembre 2011, article 6.01, p. 3, < www​.see​suqo​.org/​f​i​c​hier/ CC_SEESUQO_2008.pdf >.
  6. FEUQ, Le tra­vail rému­néré et les études uni­ver­si­taires. Une nou­velle norme de la vie uni­ver­si­taire, sec­tion 3.2 p. 15-16, 18 avril 2012, < http://​feuq​.qc​.ca/​I​M​G​/​p​d​f​/​casp_-_savoie_-_recherche_-_1112_-_travail_etudiant_-_fr.pdf >.
  7. SÉTUE-UQAM, Quels sont les nou­veaux taux horaires ?, 11 mai 2012, < www​.setue​.org/ sites/default/files/Rattrapage_salarial_quels_sont_les_nouveaux_taux_horaire_.pdf >.
  8. Thomas Chiasson-Lebel, « Luttes de classes dans l’université. L’aventure du syn­di­ca­lisme des assis­tantes de recherche et d’enseignement », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 1, 2009, p. 201-214.
  9. Ibid., p. 209.
  10. À titre d’exemple, les négo­cia­tions col­lec­tives au SÉTUE-UQAM en 2009 ont permis un rat­tra­page sala­rial de plus de 30 % pour les auxi­liaires de recherche et d’enseignement, rejoi­gnant ainsi le taux de leurs col­lègues de l’Université de Montréal.
  11. Convention col­lec­tive inter­ve­nue entre l’Université du Québec à Montréal (employeur) et l’Alliance de la fonc­tion publique du Canada (AFPC)/Syndicat des étu­diant-es employé-es de l’UQAM-FTQ Unité 1 (syn­di­cat) en vigueur du 1er juin 2009 au 31 décembre 2013, article 19.01, 18 avril 2012, p. 26, < www​.setue​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​C​o​n​v​e​n​t​i​o​n​_col- lective_2009_Unité_1_1.pdf >.
  12. À titre d’exemple, voir Convention col­lec­tive entre l’Université du Québec à Montréal et le Syndicat des pro­fes­seurs et pro­fes­seures de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ-CSN) du 1er avril 2009 au 31 mai 2013, article 17, 18 avril 2012, p. 106, < www.spuq.uqam. ca/documents/x_documents/1_convention_collective_professeurs.pdf >.
  13. Pierre Lebuis, « La pro­priété intel­lec­tuelle à l’université. Quand j’ai les BLEUS », À bâbord !, hors série, avril 2009, p. 21.
  14. Eric Martin et Maxime Ouellet, La gou­ver­nance des uni­ver­si­tés dans l’économie du savoir, Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques, Montréal, novembre 2010, p. 14.
  15. . Ibid., p. 18.
  16. Syndicat des étu­diantes employées de l’UQAM, Avis du Syndicat des étu­diantes employées de l’UQAM sur la révi­sion de la Politique n° 23 d’évaluation des ensei­gne­ments, 3 avril 2012.
  17. Ibid.
  18. Sur ce thème, voir l’article de Marie Blais, « La Table des par­te­naires uni­ver­si­taires : une résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme en ensei­gne­ment supé­rieur », Nouveaux Cahiers du socia- lisme, n°8, août 2012.
  19. Voir Manifeste de l’université qué­bé­coise, Table des par­te­naires uni­ver­si­taires, 15 mai 2012, < www​.uni​ver​si​te​que​be​coise​.org/​?​p​a​g​e​_​id=65 >.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.