Dialogue entre un sociologue et un ouvrier

note de lecture

Par Mis en ligne le 12 juillet 2011
Compte-rendu. Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un socio­logue, de Christian Corouge et Michel Pialoux, Editions Agone (2011) 464 pages, 23 euros.

Comme le dit Michel Pialoux dans son bel avant-propos, l’image de Christian Corouge qui se com­pose tout au long de ces entre­tiens est celle d’un homme en porte à faux, ou comme il se carac­té­rise lui-même : « le cul entre deux chaises ».

A la fois ouvrier (OS chez Peugeot une bonne partie de sa car­rière) et intel­lec­tuel –par ses lec­tures, sa par­ti­ci­pa­tion à des films, des débats, des ate­liers photos– mili­tant mais cri­tique des partis et des syn­di­cats, en l’occurrence du PC qui l’exclut deux fois de suite ! et de la CGT dont il refu­sera de deve­nir per­ma­nent pour ne pas lâcher ceux de la chaîne, et on peut dire sans outrance, pour ne pas trahir sa classe.

Ce malaise continu, ce dédou­ble­ment épui­sant, il n’en sent l’accalmie que main­te­nant qu’il est retraité, le livre se ter­mi­nant non pas sur le mot de bon­heur mais sur celui de repos : « Mais tu vois, tu te contentes de peu fina­le­ment par rap­port à tous les rêves que t’as pu faire quand t’étais jeune…c’est plutôt reposant…je te le dis, le terme c’est repo­sant. C’est pas joyeux mais reposant. »

Un repos qui ne signe pas la fin des luttes, celles-ci menées vaillam­ment au détri­ment d’un corps harassé (le « mal aux mains » évoqué de façon récur­rente ici comme dans le film le Sang des autres, et autres dou­leurs et atteintes, l’ont conduit, sur avis médi­cal, à chan­ger de poste).

Dans les luttes et évé­ne­ments évo­qués, beau­coup étaient déjà pré­sents dans Grain de Sable sous le Capot, dont la grève de 1981.

Sur les condi­tions maté­rielles du tra­vail, rien de neuf donc, mais une insis­tance frap­pante sur la façon dont la vie de l’OS est sou­mise au chif­frage : cadences, horaires, salaires, vitesse de la pro­duc­tion, budget de l’entreprise et de ce qu’elle consent à lâcher pour l’amélioration de cer­tains postes…jusqu’aux comptes à véri­fier du syn­di­cat ! En dépendent le rythme de tra­vail, donc la santé, et les gains-dimi­nuables par les esti­ma­tions et cal­culs patro­naux à la baisse, et par les mises à pied répri­mant la contestation…Ce sont bien là les coor­don­nées du sys­tème capi­ta­liste : le temps de tra­vail dure­ment compté et le profit accu­mulé qui mesurent, règlent et aliènent la vie des exploi­tés et contre les­quels ceux-ci conti­nuent de se dres­ser et de résis­ter, y com­pris avec leurs capa­ci­tés créatrices :

Michel : « Au fond la vraie, la seule classe ouvrière, c’est vous les OS… » Christian : « A la limite c’est elle qui a été dépos­sé­dée de tous les moyens cultu­rels et de pro­duc­tion. Elle est inca­pable d’agir sur sa pro­duc­tion, elle est inca­pable de cal­cu­ler sa gamme de tra­vail, elle est inca­pable de cal­cu­ler les points en fonc­tion des heures de tra­vail parce qu’elle n’a jamais été à l’école. Mais elle est capable de tout inven­ter dans ces sys­tèmes de pro­duc­tion. Je t’ai raconté l’histoire des pinces, des outils que les mecs étaient capables d’inventer » (p. 367)

Domine dans ce livre la tona­lité phi­lo­so­phique : faits et évé­ne­ments nour­rissent conti­nû­ment l’interrogation exis­ten­tielle, relan­cée par les ques­tions de Michel Pialoux. Débouchant sur des cer­ti­tudes : telle la condam­na­tion de la course à la consom­ma­tion et à la pro­priété par le jeu des cré­dits, impul­sée par le sys­tème, et qui, des années durant, prive l’OS et sa famille de l’essentiel.

Mais aussi sur des doutes : essen­tiel­le­ment autour de la notion de culture –que Corouge cri­tique et reven­dique pour­tant non comme une fin mais comme un ins­tru­ment de luci­dité, de pro­grès, et comme une arme poli­tique. Ce qui est au coeur du lien à la fois étroit et conflic­tuel qu’il entre­tient avec le socio­logue et qui nous vaut de la part de celui-ci, au cha­pitre VIII, « Relations avec les intel­lec­tuels », le cou­ra­geux compte-rendu d’une soirée hou­leuse à trois : Corouge, son maître à penser des années 70, Pol Cèbe, et lui-même : « Et puis la culture c’est quoi ? Culture en plus c’est un mot con…Plus je vieillis, plus je pense que c’est con d’en parler. Ce que j’ai fait avec Bruno (Muel) par exemple, c’est tout sauf de la culture…je trouve que c’est un boulot intel­li­gent mais…qu’on n’a rien prouvé. Bruno a bien filmé, les textes sont bien dits, y a un mon­tage par­fait. Mais non y a rien d’original quoi, je veux dire, là-dedans. » (p. 427-8).

Pourtant il recon­naît com­bien les livres, le cinéma, la photo qu’il pra­tique régu­liè­re­ment sont impor­tants : « Si on parle d’accès à la culture, je conti­nue à le reven­di­quer très fort. Je pense que tout homme qu’il soit mili­tant, qu’il soit OS…professionnel, il a besoin de s’alimenter le cer­veau. Seule une for­ma­tion intel­lec­tuelle, je ne dis pas impor­tante au niveau du diplôme, mais l’apprentissage de la lec­ture, la décou­verte des autres, la décou­verte du beau, du pas beau, de la pein­ture, du théâtre, la façon de s’exprimer en public, c’est l’essentiel. La chose la plus impor­tante ce n’est pas tant le capi­tal culturel…c’est l’emploi que tu peux en faire. Les patrons ne se sont jamais trom­pés : les gosses de cadre, sou­vent on leur apprend à faire du théâtre, ce qui n’est jamais fait dans les CET,…les LEP [1] ».

Pour lui la culture sert sur­tout à donner la force de prendre la parole –ce qui est déci­sif du côté des domi­nés– ceux-ci pré­fé­rant sou­vent s’en remettre et se sou­mettre aux mots d’ordre et ver­sions des res­pon­sables syn­di­caux, ou rester muets devant le dis­cours patronal.

L’humour des regrets de Corouge quant au beau lan­gage, l’académique –le propre pour lui des uni­ver­si­taires et des nantis (mais on s’aperçoit que Michel lui-même dans cette conjonc­ture et ce dia­logue sait y faire des entorses, et dis­pose donc comme chacun(e) de plu­sieurs registres de dis­cours) est que c’est ce lan­gage parlé écrit, déjà appré­cié chez Durand dans Grain de Sable sous le capot, qui fait pour le lec­teur la force émou­vante des propos ! Ou plutôt que les deux sont inex­tri­ca­ble­ment liés : la langue, véhé­mente, celle d’une classe en révolte, est la révolte en acte contre la ségré­ga­tion de classe, et c’est l’appartenance au peuple qui permet de la manier mieux qu’aucun écri­vain bour­geois ne sau­rait le faire !

Nous sor­tons de ces presque cinq cents pages de témoi­gnages, ques­tions et réflexions, à la fois for­ti­fiés dans notre convic­tion que la classe ouvrière, malgré les chan­ge­ments tech­niques et éco­no­miques (comme le rap­pellent Christian et Michel la divi­sion OS-pro­fes­sion­nels est désor­mais rem­pla­cée dans les entre­prises par celle des pré­caires et des « stables »), existe for­te­ment dans ses dif­fi­cul­tés, sa « mal-vie », mais aussi sa conscience poli­tique et ses luttes y com­pris cultu­relles, et que c’est à ses côtés, quels que soient nos des­tins per­son­nels, que nous sommes et que nous devons rester.

Publié par Mouvements, le 11 juillet 2011. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​D​i​a​l​o​g​u​e​-​e​n​t​r​e​-​u​n​-​s​o​c​i​o​l​o​g​u​e​-​e​t​-​u​n​.html

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