Dette et migration

Mis en ligne le 20 novembre 2009

Certains pays riches ont consi­dé­ra­ble­ment pro­fité d’une main d’œuvre bon marché grâce à l’immigration tant légale qu’irrégulière. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai lors de l’apogée du sec­teur de la construc­tion en Espagne. Cette main d’œuvre, appe­lée à la res­cousse dans les années 1970-80, a pro­vo­qué une forte crois­sance des grandes entre­prises du sec­teur, sans pour autant amé­lio­rer les condi­tions de vie des tra­vailleurs. Maintenant que la construc­tion est au ralenti et que la crise s’approfondie, des mil­liers d’ouvriers sont licen­ciés. Jusqu’en mars 2009, les com­pa­gnies de la construc­tion, qui avaient engrangé plus de 15 mil­liards de béné­fices en 2007 et 2008, ont énor­mé­ment licen­cié. Ce sont quelques 449 600 nou­veaux chô­meurs en un an (pre­mier tri­mestre 2008 au pre­mier tri­mestre 2009) qui sont venus gros­sir les rangs des 743 700 chô­meurs de la construc­tion. |1|

Conséquence de la crise, le nombre de chô­meurs en Espagne a doublé en un an pas­sant d’un peu plus de deux mil­lions au pre­mier tri­mestre 2008 à plus de quatre mil­lions un an plus tard |2|. Disposant d’une réserve de main-d’œuvre plus que néces­saire, les pays euro­péens tentent doré­na­vant de frei­ner l’arrivée de migrants par le ren­for­ce­ment des contrôles migra­toires et l’augmentation de la répres­sion, en vue de faci­li­ter leur dépor­ta­tion. La hon­teuse « direc­tive retour », adop­tée par les 27 pays de l’Union Européenne en juin 2008, pré­voit la pos­si­bi­lité d’incarcérer dans des centres de réten­tions jusqu’à 18 mois, et sans aucune forme de procès, des migrants sans papiers avant leur expul­sion. La France avait déjà voté la loi Hortefeux en 2007 ren­dant les condi­tions d’immigrations plus dif­fi­ciles et intro­dui­sant la pos­si­bi­lité de pra­ti­quer des tests ADN pour véri­fier les liens de filia­tion. Suivant le même mou­ve­ment, l’Espagne vient d’adopter une troi­sième réforme légis­la­tive de sa contro­ver­sée « ley de extra­n­je­ria » qui aug­mente de 50 à 60 jours le temps légal de déten­tion des sans papiers et cri­mi­na­lise les per­sonnes aidant au séjour d’étrangers par des amendes allant jusqu’à 10 000 euros.

Le retour pose de nom­breux pro­blèmes dont celui de reve­nir humi­lié et sans espoir dans un pays frappé de plein fouet par la dette, celle-ci pro­vo­quant une hémor­ra­gie finan­cière, qui, asphyxiant les ser­vices publics vitaux, encou­rage de nou­veaux départs : la boucle est ainsi bou­clée. La cause du phé­no­mène réside bien dans la pau­vreté struc­tu­relle encou­ra­geant l’exode et non dans nos poli­tiques d’accueil et d’expulsion.

Nous savons que les pays riches, par l’entremise de leurs mul­ti­na­tio­nales pillent les res­sources des pays injus­te­ment appe­lés « pays pauvres ». Une fois la plus-value réa­li­sée sur le dos des tra­vailleurs, ces mêmes mul­ti­na­tio­nales peuvent expor­ter leurs béné­fices vers les mai­sons mères situées la plu­part du temps au nord indus­tria­lisé. En 2008, ces mul­ti­na­tio­nales implan­tées au Sud ont rapa­trié 298 mil­liards de dol­lars de béné­fices au Nord. Il ne res­tera pour le pays dit « pauvre », qu’une maigre part de la richesse extraite de son sol avec laquelle il devra rem­bour­ser une dette dont il est devenu l’esclave éco­no­mique. En effet, lorsque l’on com­pare les flux d’argent entrants des­ti­nés en nou­veaux prêts et dons avec les capi­taux sor­tants en rem­bour­se­ments du capi­tal et inté­rêts, il y a bien un envoi de capi­taux vers les sup­po­sés créan­ciers du Nord. Cela entraine une réelle hémor­ra­gie finan­cière que nous appe­lons « trans­fert net de la dette » |3| : les pays du Sud ont ainsi des­tiné 18,9 mil­liards de dol­lars aux pays riches, en ce qui concerne la dette exté­rieure publique en 2007. Il faut sou­li­gner que pour aider leurs familles res­tées dans ces pays sai­gnés aux quatre veines par la dette, les immi­grés envoient plus du double de la « géné­reuse » Aide publique au déve­lop­pe­ment (APD). APD aux pays du Sud qui, soit dit en pas­sant, n’atteint même pas les 0,7 % du RNB promis en 1970. Les immi­grés ont ainsi envoyés 251 mil­liards de dol­lars en 2007 dans leurs pays d’origines, com­pa­rés aux 104 mil­liards de dol­lars d’APD. Les pays en déve­lop­pe­ment (PED), ont rem­boursé (ser­vice de la dette publique interne et exté­rieure) le chiffre hal­lu­ci­nant de 800 mil­liards de dol­lars à leurs créan­ciers en 2007, ce qui cor­res­pond à la somme cal­cu­lée par dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions de l’ONU néces­saire à la satis­fac­tion des besoins humains fon­da­men­taux pour toute la pla­nète pen­dant dix ans. Cette somme fara­mi­neuse, au lieu de la des­ti­ner à l’éradication de la pau­vreté, va direc­te­ment aux créan­ciers. Les États des­tinent donc une part de leur budget, sou­vent beau­coup plus impor­tante, au rem­bour­se­ment de la dette que pour leurs ser­vices publics de santé ou d’éducation |4|. Enfin, le piège de la dette ne serait pas com­plet si nous n’ajoutions les condi­tions qui accom­pagnent ces prêts. Ces condi­tions, dénom­mées « Plans d’ajustement struc­tu­rel » (PAS), dictent les poli­tiques éco­no­miques du pays endetté, sous la super­vi­sion du FMI, lui déro­bant ainsi toute sou­ve­rai­neté. Les ajus­te­ments impo­sés tendent à sup­pri­mer les sub­ven­tions aux pro­duits de pre­mière néces­sité entrai­nant des émeutes dites « de la faim » et pres­crivent, entres autres, les pri­va­ti­sa­tions qui abou­tissent à l’augmentation iné­luc­table des tarifs. Dans un tel contexte, il parait dif­fi­cile de sur­vivre dans ces pays pillés dits « en déve­lop­pe­ment » et la popu­la­tion fuit la pau­vreté struc­tu­relle à la recherche de meilleures condi­tions de vie.

Selon l’agence des Nations Unies pour les réfu­giés (UNHCR), il y aurait sur les quelques 200 mil­lions de migrants, 67 mil­lions de per­sonnes obli­gées de fuir leur foyer (migra­tion forcée) en 2008 |5|. La plus grande partie des dépla­cés ou réfu­giés sont des consé­quences de conflits armés (26 mil­lions) ou de désastres natu­rels (25 mil­lions). Contrairement à une idée reçue, les réfu­giés se déplacent majo­ri­tai­re­ment dans leur propre pays ou vers un autre pays du sud voisin et non en Europe |6|. Le pays qui a le plus accueilli de réfu­giés est le Pakistan avec 1 780 900 per­sonnes en 2008. Les pays euro­péens arrivent bien après avec l’Allemagne à la qua­trième place (582 700 refu­giés) |7|. L’Europe n’est pas le refuge de la misère du monde comme se plaise à le dire cer­tains pour jus­ti­fier la poli­tique migra­toire en cours. Rappelons que la France a expulsé 23 200 « étran­gers » ou sans papier en 2007 et plus de 29 000 en 2008 |8|. L’Espagne reçoit une pres­sion constante des membres de l’Union euro­péenne pour frei­ner l’arrivée d’embarcations depuis l’Afrique. Frontex, est l’organisme de sur­veillance des fron­tières exté­rieures de l’Union euro­péenne, créé en 2005, chargé de réa­li­ser des acti­vi­tés d’ « inter­cep­tion » et « dévia­tion » sur les côtes d’Afrique occi­den­tale. Est-ce pour réduire les sta­tis­tiques alar­mantes de l’immigration que Frontex a vu son budget explo­ser, pas­sant de 6 à 35 mil­lions d’euros en trois ans |9| ? Certaines ONG, ne pou­vant sur­veiller toutes les opé­ra­tions de Frontex en mer, s’inquiètent de pos­sibles exac­tions aux droits de l’homme.

L’Espagne des­tine quelques 700 mil­lions d’euros à l’aide au déve­lop­pe­ment de l’Afrique occi­den­tale |10|, mais cette assis­tance est condi­tion­née à l’adoption d’accords de réad­mis­sion. En clair, l’Espagne aug­mente son aide publique au déve­lop­pe­ment (APD) en échange d’un accord de prin­cipe sur l’accueil d’immigrés expul­sés. Encore une mesure comp­ta­bi­li­sée dans l’APD bien qu’elle n’aide aucu­ne­ment au déve­lop­pe­ment dudit pays. Un des points d’entrée de l’Espagne et de l’Union euro­péenne, les îles Canaries, ont reçu une grande quan­tité de migrants par mer durant les der­nières années depuis l’Afrique occi­den­tale et sep­ten­trio­nale : plus de 30 000 seule­ment en 2006. Ce chiffre inclu plus d’un mil­lier de mineurs non accom­pa­gnés, venant du Sénégal, Maroc, Mali, Mauritanie et autres pays d’Afrique sub­sa­ha­rienne. Bien que ces chiffres aient légè­re­ment baissé en 2007 (serait-ce dû à l’augmentation des expul­sions des opé­ra­tions Frontex ?), on peut craindre le pire avec les consé­quences de la crise ali­men­taire et finan­cière. On estime entre 400 et 1 000 par an le nombre de per­sonnes, vic­times invi­sibles, qui meurent dans ces tra­jets.

Comme nous l’avons vu à Ceuta et Melilla en 2005 |11|, ce n’est pas en construi­sant des murs pour for­ti­fier notre riche Europe que l’on arrê­tera la pres­sion migra­toire pour échap­per à des condi­tions de vie indignes. Les can­di­dats à l’émigration dans l’espoir de sauver leur famille restée sur place conti­nue­ront à affluer aux portes des pays occi­den­taux tant que nous n’aurons pas résolu le pro­blème de la pau­vreté. La solu­tion à l’émigration ne réside donc pas dans le contrôle des fron­tières et la répres­sion allant jusqu’à la dépor­ta­tion, mais bien dans le res­pect de la dignité humaine au Nord comme au Sud.

Jérôme DUVAL
CADTM
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