Désordres planétaires

Par Mis en ligne le 07 août 2013

« Ce que chacun de nous fait à chaque instant sur chaque question concrète a son importance. Certains parlent d’« effet papillon » : le battement d’aile d’un papillon peut provoquer une tornade à l’autre bout de la planète. En ce sens, aujourd’hui, nous sommes tous de petits papillons. »

Immanuel Wallerstein

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Faire des pré­vi­sions de court terme (c’est-à-dire à un ou deux ans) relève de la gageure, tant sont nom­breuses les incer­ti­tudes du monde contem­po­rain et ses per­tur­ba­tions poli­tiques, éco­no­miques et cultu­relles. On peut tou­te­fois tenter de faire des hypo­thèses plau­sibles à moyen terme (une décen­nie ou plus), en com­bi­nant un cadre théo­rique opé­ra­tion­nel à une solide ana­lyse empi­rique des évo­lu­tions et contraintes exis­tantes.

Que sait-on du sys­tème-monde dans lequel nous vivons ? En pre­mier lieu, qu’il s’agit d’une éco­no­mie-monde capi­ta­liste, dont le prin­cipe de base est l’accumulation inces­sante du capi­tal. En deuxième lieu, qu’il s’agit d’un sys­tème ins­crit dans l’histoire et qui, comme tout sys­tème, a une vie – cela est vrai de l’univers dans sa tota­lité jusqu’au plus minus­cule des nano-sys­tèmes. Ce sys­tème naît et vit sa vie « nor­male », confor­mé­ment aux règles et aux struc­tures dont il s’est doté, puis, à un moment donné, il s’éloigne trop de son point d’équilibre et entre alors dans une crise struc­tu­relle. Enfin, en troi­sième lieu, nous savons que le sys­tème-monde actuel est un sys­tème pola­ri­sant dans lequel le fossé entre les Etats et au sein des Etats ne cesse d’augmenter.

Nous sommes actuel­le­ment en plein dans une crise de ce type, et ce depuis une qua­ran­taine d’années. Cela devrait conti­nuer encore vingt à qua­rante ans. C’est en moyenne le temps que dure une crise struc­tu­relle dans un sys­tème social his­to­rique. Lors d’une telle crise, le sys­tème bifurque : deux voies se pré­sentent alors pour mettre fin à la crise, et un « choix » col­lec­tif se mani­feste en faveur de l’une ou de l’autre.

Une crise struc­tu­relle se carac­té­rise essen­tiel­le­ment par une série de fluc­tua­tions chao­tiques et vio­lentes qui affectent tous les domaines – les mar­chés, les alliances géo­po­li­tiques, la sta­bi­lité des fron­tières éta­tiques, l’emploi, les dettes, les impôts. L’incertitude, y com­pris à court terme, devient chro­nique. Et l’incertitude tend à blo­quer les prises de déci­sion éco­no­miques, ce qui a pour consé­quence d’aggraver encore la situa­tion.

A moyen terme, on peut faire plu­sieurs anti­ci­pa­tions. Beaucoup d’Etats sont pris en étau – et vont conti­nuer à l’être – entre des reve­nus en baisse et des dépenses en hausse. La plu­part réagissent en dimi­nuant les dépenses. Et ce, de deux façons. La pre­mière consiste à réduire for­te­ment (voire à éli­mi­ner) les nom­breux dis­po­si­tifs de pro­tec­tion sociale mis en place au fil du temps pour aider les gens ordi­naires à faire face aux aléas de la vie. La seconde est de dimi­nuer les trans­ferts finan­ciers des Etats en direc­tion des enti­tés subor­don­nées – Etats fédé­rés dans le cas d’une fédé­ra­tion, et col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales. Cela tou­te­fois ne fait que repor­ter sur ces enti­tés subor­don­nées la néces­sité d’augmenter les impôts : si celles-ci estiment impos­sible de le faire, elles courent à la faillite, mena­çant par là même l’existence d’autres pro­tec­tions sociales (notam­ment les retraites).

Cette situa­tion a sur les Etats un effet immé­diat. D’une part, ils s’en trouvent affai­blis, au moment où se mul­ti­plient les mou­ve­ments séces­sion­nistes dans des régions qui, d’un point de vue éco­no­mique, jugent pré­fé­rable l’indépendance. Mais, dans le même temps, les Etats appa­raissent plus impor­tants que jamais, les popu­la­tions récla­mant auprès d’eux des poli­tiques pro­tec­tion­nistes (« pro­té­ger mes emplois, pas les vôtres »). Les fron­tières éta­tiques ont tou­jours bougé, mais elles sont vouées à bouger plus encore aujourd’hui. Parallèlement, les nou­velles orga­ni­sa­tions régio­nales qui regroupent des Etats déjà exis­tants (ou leurs enti­tés infra-éta­tiques) – comme l’Union euro­péenne (UE) et l’Union des nations sud-amé­ri­caines (Unasur) – vont conti­nuer à pros­pé­rer et à jouer un rôle géo­po­li­tique gran­dis­sant.

Les rela­tions entre les divers pôles de puis­sance géo­po­li­tique vont connaître une plus grande insta­bi­lité, dans la mesure où aucun de ces pôles ne sera plus en mesure de dicter les règles du jeu inter­na­tio­nal. Les Etats-Unis sont désor­mais un ancien colosse hégé­mo­nique aux pieds d’argile, tou­jours assez puis­sant tou­te­fois pour pro­vo­quer des dégâts par ses erre­ments. La Chine semble jouir d’une posi­tion plus assu­rée en tant qu’économie émer­gente, mais elle est moins forte qu’elle-même et les autres le croient. L’Europe occi­den­tale et la Russie vont se rap­pro­cher, mais jusqu’à quel point ? Voilà la grande ques­tion ins­crite à l’ordre du jour d’un côté comme de l’autre. Quant à l’Inde, la façon dont elle compte uti­li­ser ses cartes est loin d’être déci­dée. Tout cela conduit au fait que lorsqu’une une guerre civile éclate comme en Syrie actuel­le­ment, les actions des inter­ve­nants exté­rieurs s’annulent mutuel­le­ment, et les conflits internes se trans­forment irré­sis­ti­ble­ment en affron­te­ments fra­tri­cides entre groupes iden­ti­taires.

Je me per­met­trai de répé­ter ici la posi­tion qui est la mienne depuis long­temps. D’ici dix ans, nous aurons été les témoins de recom­po­si­tions de grande ampleur. L’une sera la créa­tion d’une struc­ture confé­dé­rale qui regrou­pera le Japon, la Chine (réuni­fiée) et la Corée (réuni­fiée). La deuxième sera l’alliance géo­po­li­tique entre cette struc­ture confé­dé­rale et les Etats-Unis. La troi­sième, une alliance de fait entre l’Union euro­péenne et la Russie. La qua­trième, une pro­li­fé­ra­tion nucléaire à grande échelle. La cin­quième, un pro­tec­tion­nisme géné­ra­lisé. La sixième, une défla­tion géné­ra­li­sée à l’échelle du monde, qui pren­dra la forme soit d’une réduc­tion nomi­nale des prix, soit d’une infla­tion galo­pante, les consé­quences de l’une ou de l’autre étant les mêmes.

Pour le plus grand nombre, ces pers­pec­tives sont, natu­rel­le­ment, loin d’être réjouis­santes. Le chô­mage dans le monde va aug­men­ter, et non bais­ser. Les gens ordi­naires vont payer un très lourd tribut. Toutefois, les popu­la­tions ont déjà mani­festé leur volonté de riposte sous de mul­tiples formes, et cette résis­tance popu­laire va aller crois­sant. Nous allons connaître une grande bataille poli­tique dont l’enjeu sera l’avenir du monde.

Les nantis d’aujourd’hui ne vont pas rester les bras croi­sés. Ils vont vite com­prendre que leur avenir n’est pas garanti dans le cadre du sys­tème capi­ta­liste exis­tant. Ils vont donc s’efforcer de mettre en place un autre sys­tème, fondé non plus sur le rôle cen­tral du marché, mais sur une com­bi­nai­son de force brute et de ruse. Leur prin­ci­pal objec­tif sera de veiller à ce que le nou­veau sys­tème garan­tisse la péren­nité des trois grandes carac­té­ris­tiques du sys­tème actuel : hié­rar­chie, exploi­ta­tion et pola­ri­sa­tion.

En face, dans le monde entier, des mou­ve­ments popu­laires vont cher­cher à forger un nou­veau sys­tème his­to­rique, rela­ti­ve­ment démo­cra­tique et éga­li­taire – un type de sys­tème qui n’a jamais existé. Il est qua­si­ment impos­sible de pré­dire le type d’institutions que le monde va engen­drer dans ce cadre. Nous en sau­rons plus sur un tel sys­tème au fil de sa construc­tion dans les décen­nies à venir.

Qui l’emportera dans cette bataille ? Nul ne peut le dire. Ce sera le résul­tat d’une infi­nité de nano-actions par une infi­nité de nano-acteurs lors d’une infi­nité de nano-moments. A un moment donné, la ten­sion fera bas­cu­ler défi­ni­ti­ve­ment la balance en faveur de l’une des deux solu­tions alter­na­tives. De là naît l’espérance. Ce que chacun de nous fait à chaque ins­tant sur chaque ques­tion concrète a son impor­tance. Certains parlent d’« effet papillon » : le bat­te­ment d’aile d’un papillon peut pro­vo­quer une tor­nade à l’autre bout de la pla­nète. En ce sens, aujourd’hui, nous sommes tous de petits papillons.

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