Des résistances aux alternatives : mise en perspective historique de l’altermondialisme

Mis en ligne le 17 février 2008

Deux grandes ten­dances oppo­sées sont en action à l’échelle inter­na­tio­nale. La ten­dance qui domine aujourd’hui, à l’œuvre depuis 25 à 30 ans, consiste en la pour­suite de l’offensive capi­ta­liste néo­li­bé­rale et impé­ria­liste. Dans les der­nières années, cette ten­dance s’est expri­mée par le recours de plus en plus fré­quent à des guerres impé­ria­listes, notam­ment pour la conquête de champs pétro­liers, par l’augmentation de l’armement des grandes puis­sances, par le ren­for­ce­ment de l’ouverture com­mer­ciale des pays domi­nés, par la géné­ra­li­sa­tion des pri­va­ti­sa­tions, par une attaque sys­té­ma­tique contre les salaires et les méca­nismes de soli­da­rité col­lec­tive conquis par les tra­vailleurs. Tout cela fait partie du Consensus de Washington. Ces poli­tiques s’appliquent à la fois dans les pays les plus indus­tria­li­sés et dans les pays en déve­lop­pe­ment.

Par Éric TOUSSAINT

Une contre ten­dance, certes très faible à l’échelle mon­diale, se déve­loppe depuis la fin des années 1990. Celle-ci s’est expri­mée de plu­sieurs manières : l’élection de pré­si­dents prô­nant une rup­ture avec le néo­li­bé­ra­lisme (ce cycle a com­mencé avec l’élection de Hugo Chavez fin 1998) ou tout au moins un amé­na­ge­ment de celui-ci ; la sus­pen­sion du paie­ment de la dette exté­rieure publique due aux créan­ciers privés par l’Argentine à partir de fin décembre 2001 jusqu’à mars 2005 ; l’adoption de nou­velles consti­tu­tions démo­cra­tiques par des Assemblées consti­tuantes au Venezuela, en Bolivie et en Equateur ; le ren­for­ce­ment des liberté civiles et poli­tiques et une avan­cée dans la garan­tie des droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels ; le début de la récu­pé­ra­tion du contrôle de l’Etat sur de grandes entre­prises publiques (le pétrole véné­zué­lien – PDVSA [1]), sur les res­sources natu­relles (l’eau, le pétrole et le gaz natu­rel en Bolivie) et sur des ser­vices essen­tiels (production/​distribution de l’électricité et des télé­coms au Venezuela) ; la réduc­tion de l’isolement de Cuba ; l’échec de l’ALCA (le traité de libre com­merce que Washington vou­lait impo­ser à l’ensemble de l’Amérique) ; le début de l’ALBA (alter­na­tive boli­va­rienne des Amériques) et le déve­lop­pe­ment d’accords com­mer­ciaux et de troc entre le Venezuela, Cuba et la Bolivie… ; le ren­for­ce­ment de Petrocaribe qui permet à des pays de la Caraïbe non expor­ta­teurs de pétrole d’acheter le pétrole véné­zué­lien avec une réduc­tion de 40% par rap­port au prix du marché mon­dial ; la sortie de la Bolivie du CIRDI (le tri­bu­nal de la Banque mon­diale sur les inves­tis­se­ments) ; l’expulsion du repré­sen­tant per­ma­nent de la Banque mon­diale en Equateur ; l’annonce de la fin de la base états-unienne de Manta en Equateur prévue pour 2009 ; le lan­ce­ment de la Banque du Sud.

Cette contre ten­dance serait incon­ce­vable sans les puis­santes mobi­li­sa­tions popu­laires qui se sont oppo­sées en Amérique latine à l’offensive néo­li­bé­rale dès les années 1980 (avril 1985 à Saint Domingue, février 1989 à Caracas) à dif­fé­rents endroits de la pla­nète et qui ont explosé depuis de manière pério­dique. La survie de Cuba, malgré le blocus et les agres­sions de la part de Washington, a contri­bué éga­le­ment à la nais­sance de cette contre ten­dance car elle est un exemple vivant de la pos­si­bi­lité de tenir tête à la pre­mière puis­sance éco­no­mique et mili­taire mon­diale.

La résis­tance que ren­contre l’impérialisme en Irak, en Palestine et en Afghanistan joue éga­le­ment un rôle fon­da­men­tal car il est dif­fi­cile pour les Etats-Unis de réa­li­ser une inter­ven­tion mili­taire directe en Amérique latine [2] tant qu’il doit main­te­nir un très impor­tant corps expé­di­tion­naire au Moyen Orient et en Asie cen­trale.

Nous sommes à la veille de 2015, année au cours de laquelle doivent être atteints les timides Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) fixés par les Nations Unies en sep­tembre 2000 [3] : seule une poi­gnée d’années nous en sépare et le pano­rama qui se pré­sente est très inquié­tant.

Manifestement, les condi­tions de vie d’une partie signi­fi­ca­tive des popu­la­tions se dégradent, tant dans les pays les plus indus­tria­li­sés que dans les autres par­ties du monde. Cette dégra­da­tion porte sur les reve­nus, l’emploi, la santé, l’alimentation, l’environnement, l’éducation et l’accès à la culture. Elle concerne l’application des droits fon­da­men­taux des per­sonnes soit en tant qu’individus soit en tant que col­lec­ti­vi­tés. Les dégra­da­tions sont mani­festes au niveau des équi­libres éco­lo­giques, dans les rela­tions entre les États et les peuples, avec un recours à l’agression mili­taire de la part des grandes puis­sances. Les États-Unis ne sont pas les seuls agres­seurs, ils ont des alliés en Europe où plu­sieurs pays ont par­ti­cipé – ou par­ti­cipent acti­ve­ment encore – à l’agression contre l’Irak et l’Afghanistan. Sans oublier le ter­ro­risme d’État exercé par le gou­ver­ne­ment d’Israël notam­ment à l’égard du peuple pales­ti­nien et l’intervention des auto­ri­tés russes contre le peuple tchét­chène.

Des phé­no­mènes de bar­ba­rie s’expriment tous les jours sous nos yeux

Les mar­chan­dises, les ser­vices, les capi­taux et les infor­ma­tions cir­culent sans entrave à l’échelle pla­né­taire alors qu’on empêche les humains des pays appau­vris de se rendre dans les pays riches. Accorder aux capi­taux et aux mar­chan­dises la liberté totale de cir­cu­la­tion et la nier aux êtres humains consti­tue une expres­sion de la bar­ba­rie contem­po­raine.

En Europe occi­den­tale et aux Etats-Unis, ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment répu­gnant, c’est le déni de jus­tice par rap­port aux deman­deurs d’asile.

Il est écoeu­rant d’entendre nombre de diri­geants poli­tiques, y com­pris à gauche, accré­di­ter l’idée selon laquelle on ne peut pas accueillir toute la misère du monde et donc que dans cette optique, il est fina­le­ment légi­time de refu­ser mas­si­ve­ment le droit d’asile dans les pays du Nord avant d’expulser de manière col­lec­tive les per­sonnes débou­tées de ce droit ou de leur inter­dire l’entrée du ter­ri­toire concerné. Pensons aux per­sonnes tuées par balles alors qu’elles vou­laient fran­chir les bar­rières de l’Union euro­péenne dans les enclaves espa­gnoles du Maroc en 2005. Pensons aux mil­liers de per­sonnes qui perdent la vie en essayant de fran­chir le détroit de Gibraltar ou de rejoindre les îles Canaries. Ce phé­no­mène n’est évi­dem­ment pas propre à l’Europe. On sait ce qui se passe à la fron­tière sud des États-Unis sur le Rio Grande.

Pendant ce temps, la concen­tra­tion de richesse au profit d’une infime mino­rité de la popu­la­tion mon­diale atteint des som­mets jamais égalés dans l’histoire de l’humanité. Quelques mil­liers de capi­ta­listes amé­ri­cains, euro­péens, chi­nois, indiens, afri­cains concentrent une for­tune supé­rieure au revenu annuel de la moitié des habi­tants de la pla­nète. C’est aussi de la bar­ba­rie.

Le fossé entre les pays riches et les pays appau­vris se creuse sans cesse. C’est inac­cep­table.

Ces formes de dégra­da­tion et ce déni de jus­tice ne pour­ront pas être résor­bés si le cours poli­tique n’est pas inversé

2015 cor­res­pond à la date butoir pour des objec­tifs du mil­lé­naire bien trop modestes et dont aucun ne touche à la racine des pro­blèmes : l’inégalité de la dis­tri­bu­tion de la richesse et la logique du profit privé. Dans de nom­breux pays, non seule­ment on ne se rap­proche pas des objec­tifs du Millénaire, mais on s’en éloigne. Le constat est tout à fait inquié­tant et, dès lors, il faut se deman­der si il existe des forces suf­fi­sam­ment puis­santes pour contre­car­rer la ten­dance his­to­rique en cours.

Cette ten­dance his­to­rique remonte à plus de trente ans, soit une géné­ra­tion humaine. Le coup d’État mili­taire de Pinochet au Chili, en 1973, a servi de labo­ra­toire pour la mise en place de poli­tiques néo­li­bé­rales qui se sont pro­gres­si­ve­ment géné­ra­li­sées à l’Europe occi­den­tale – avec Margaret Thatcher en 1979 –, à l’Amérique du Nord – pen­dant la pré­si­dence de Ronald Reagan de 1981 à 1988 – et au reste de la pla­nète avec notam­ment la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme en Russie et en Chine.

L’avènement de forces his­to­riques d’opposition

Y a-t-il des forces his­to­riques capables de contre­car­rer cette emprise pro­gres­sive du néo­li­bé­ra­lisme ? La réponse est oui. Si cer­tains en voient l’origine en 1999 avec la bataille de Seattle contre l’OMC, il semble plus appro­prié de consi­dé­rer plu­sieurs dates anté­rieures comme autant de jalons sur le chemin des résis­tances à la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale. L’année 1989 est impor­tante à ce titre : dans un pre­mier temps, elle a été perçue seule­ment comme l’année de la chute du mur de Berlin qui, bien sûr, revêt une impor­tance his­to­rique. La chute du mur cor­res­pon­dait à la fin de la cari­ca­ture de socia­lisme bureau­cra­tique sta­li­nien, une ver­sion tota­le­ment dévoyée du socia­lisme qui, lui, est un projet éman­ci­pa­teur. Mais 1989, c’est aussi l’énorme sou­lè­ve­ment popu­laire au Venezuela le 27 février contre l’application du plan d’ajustement concocté par le FMI et le régime en place. Les chan­ge­ments en cours depuis 10 ans au Venezuela ne peuvent être com­pris qu’en pre­nant en compte cette date de février 1989. L’année 1989, c’est aussi la com­mé­mo­ra­tion du bicen­te­naire de la Révolution fran­çaise et l’impressionnante mobi­li­sa­tion contre le G7 réuni cette année-là à Paris sous le signe de la lutte pour l’annulation de la dette du tiers-monde [4].

Deuxième grand jalon dans la montée des résis­tances au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral : 1994. Trois évé­ne­ments impor­tants ont eu lieu cette année-là :

1 – Le 1er jan­vier 1994, la rébel­lion zapa­tiste explose au Chiapas. Là s’exprime un acteur qui lut­tait depuis des siècles contre l’occupant espa­gnol et les régimes d’oppression qui lui ont suc­cédé. Ce peuple indi­gène (les Mayas) a mis en avant des reven­di­ca­tions fon­da­men­tales. Dans un lan­gage uni­ver­sel, il s’est adressé à l’ensemble de la pla­nète par la voix notam­ment du sous-com­man­dant Marcos. Cela dépasse lar­ge­ment sa per­sonne et ses carac­té­ris­tiques per­son­nelles. Il est devenu l’expression d’un mou­ve­ment plus pro­fond car les Indiens du Chiapas n’étaient pas seuls à mener ce combat : ceux d’Équateur s’étaient réunis notam­ment au sein de la Confédération des nations indi­gènes d’Équateur (la CONAIE). Et, en 2005, Evo Morales, indien aymara, diri­geant poli­tique et syn­di­cal, est le pre­mier leader indien à être élu pré­sident d’un pays d’Amérique latine[ [5].

L’an 1994 marque donc l’explosion de la lutte d’un peuple natif qui remet en cause le traité de libre com­merce entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ainsi que la contre réforme agraire impo­sée par le pré­sident néo­li­bé­ral Carlos Salinas de Gortari[ [6]. L’armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale (EZLN) déclare la guerre au gou­ver­ne­ment mexi­cain de manière « paci­fique », sans effu­sion de sang. En sub­stance, l’EZLN affirme : « Nous nous sou­le­vons et pre­nons les armes mais nous sou­hai­tons ne pas nous en servir. » Ce n’est pas la der­nière expé­rience de gué­rilla du 20e siècle, mais plutôt la pre­mière expé­rience d’un type nou­veau de gué­rilla du 21e siècle.

2 – C’est aussi en 1994 qu’on « célèbre » le 50e anni­ver­saire de la fon­da­tion de la Banque mon­diale et du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI). L’événement est com­mé­moré par un énorme ras­sem­ble­ment de contes­ta­tion à Madrid. Cette mani­fes­ta­tion inti­tu­lée « Les Autres Voix de la Planète » a ins­piré plus tard des mou­ve­ments sociaux fran­çais qui, dans la mobi­li­sa­tion contre le G-7 à Lyon en 1996, ont mis en place des col­lec­tifs du même nom [7]. L’initiative espa­gnole réunis­sait des ONG, des mou­ve­ments comme « la pla­te­forme 0,7 » où des jeunes lut­taient pour que leur pays consacre 0,7 % du PIB à l’aide publique au déve­lop­pe­ment, le CADTM [8] et aussi des syn­di­cats, des mou­ve­ments fémi­nistes, des mou­ve­ments éco­lo­gistes. Déjà, à l’occasion de ce contre-sommet, s’alliaient toute une série de mou­ve­ments qui, plus tard, allaient se retrou­ver à Seattle en 1999, puis à Porto Alegre en 2001, etc.

3 – Troisième moment fort de 1994 : l’éclatement de la crise « Tequila » à nou­veau au Mexique. Il faut rap­pe­ler qu’en 1993-1994, on nous par­lait du miracle asia­tique, du miracle mexi­cain, du miracle tchèque pour les pays de l’Est. On par­lait des pays émer­gents et de leurs grands succès. La crise « Tequila » a secoué toute l’Amérique latine. C’est le début d’une grande crise finan­cière qui a frappé suc­ces­si­ve­ment l’Asie du Sud-Est en 1997-1998, la Russie en 1998, le Brésil en 1999, l’Argentine et la Turquie en 2000-2001. Si l’année 1989 marque le début d’une résis­tance mas­sive et tenace en Amérique latine contre les poli­tiques néo­li­bé­rales, 1994 consti­tue un tour­nant en termes d’expression de nou­velles formes de résis­tances, de nou­velles alliances et de la crise du modèle néo­li­bé­ral, et 1999 rend visible à l’échelle mon­diale et en temps réel la pos­si­bi­lité de lutter vic­to­rieu­se­ment contre l’OMC, un orga­nisme pla­né­taire qui sym­bo­lise la volonté de trans­for­mer toutes les rela­tions humaines en mar­chan­dises. Ces jalons s’insèrent dans un ensemble plus large de résis­tances ainsi que de recom­po­si­tion sociale et poli­tique.

De nou­velles résis­tances un peu par­tout

Au cours des années 1990, après une pre­mière période conduite par des Pinochet, Thatcher et autres Reagan, appa­raissent de nou­velles formes de résis­tances, à divers endroits de la pla­nète. Grâce à dif­fé­rents acteurs qui s’expriment alors, on com­mence à rem­plir le vide laissé par la crise du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel.

En construc­tion au 19e siècle, puis conso­lidé peu à peu, ce mou­ve­ment ouvrier a dominé la scène des luttes d’émancipation au cours du 20e siècle dans une majo­rité de pays de la pla­nète. Les luttes de la Résistance en Europe pen­dant la seconde guerre mon­diale et la Libération, les conquêtes qui ont suivi la vic­toire contre le nazisme et le fas­cisme étaient lar­ge­ment conduites par ce mou­ve­ment ouvrier appuyés par de forts bas­tions dans la classe ouvrière indus­trielle. Mis à mal par l’offensive néo­li­bé­rale des années 1970-1980, ce mou­ve­ment ouvrier entre en crise. Presque toutes les direc­tions des grandes orga­ni­sa­tions syn­di­cales sont tel­le­ment bureau­cra­ti­sées et adap­tées au sys­tème capi­ta­liste qu’elles agissent essen­tiel­le­ment comme un frein aux luttes et à la radi­ca­li­sa­tion. De nou­veaux syn­di­cats issus de scis­sions des grandes orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles naissent et jouent un rôle d’aiguillon mais ils peinent à se ren­for­cer car ces bureau­cra­ties leur opposent de puis­sants obs­tacles. A l’intérieur des grands syn­di­cats, des sec­teurs plus à gauche que la bureau­cra­tie cen­trale jouent aussi un rôle salu­taire. Ceci dit, bien qu’affaiblis et anes­thé­siés, les sala­riés du sec­teur public et du sec­teur privé se lancent pério­di­que­ment dans des luttes de grande ampleur. C’est le cas de l’Europe occi­den­tale où l’on connaît de grandes mobi­li­sa­tions sociales aux­quelles le mou­ve­ment syn­di­cal par­ti­cipe acti­ve­ment (Italie, France, Allemagne, Grèce, Portugal, Espagne…). C’est le cas de l’automne 1995 en France : les sala­riés sont entrés en mou­ve­ment et se sont débar­ras­sés du Premier ministre, Alain Juppé, ce qui, dans la lancée, a amené Lionel Jospin à reti­rer la France des négo­cia­tions jusque-là secrètes sur l’Accord mul­ti­la­té­ral sur l’investissement (AMI), fai­sant ainsi capo­ter un jalon impor­tant de l’offensive néo­li­bé­rale. C’est aussi le cas de plu­sieurs pays d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Nord.

On voit aussi surgir dans les années 1990 des acteurs qui étaient aupa­ra­vant dans l’ombre. C’est à l’échelle de la pla­nète que vont s’imposer les mou­ve­ments pay­sans : créa­tion du Mouvement des sans terre en 1984 au Brésil, créa­tion de l’organisation pay­sanne inter­na­tio­nale Via Campesina en 1992, émer­gence de la figure emblé­ma­tique de José Bové à partir de Seattle, ren­for­ce­ment du mou­ve­ment syn­di­cal des pro­duc­teurs de la feuille de coca dirigé par Evo Morales en Bolivie, nom­breuses luttes des mou­ve­ments pay­sans en Inde, en Corée du Sud et à d’autres endroits de la pla­nète.

Qui aurait ima­giné dans les années 1960 dans les pays les plus indus­tria­li­sés que des pay­sans allaient jouer un rôle d’aiguillon du nou­veau combat alter­mon­dia­liste ? Ce mou­ve­ment est devenu un acteur extrê­me­ment impor­tant dans la résis­tance à l’offensive néo­li­bé­rale et à la mar­chan­di­sa­tion du monde, au bre­ve­tage du vivant. Il a mis en avant des reven­di­ca­tions notam­ment autour des biens com­muns : l’eau, la terre, les semences… Ces reven­di­ca­tions ou ces valeurs ne sont pas nou­velles en soi mais le sont dans la manière de les pré­sen­ter parce que, clas­si­que­ment, les acquis de la Libération, le ren­for­ce­ment des ser­vices publics, ne pré­sen­taient pas la ques­tion des biens com­muns comme un objec­tif à atteindre. Si on avait ren­forcé l’accès à cer­tains biens com­muns dans l’après seconde guerre mon­diale, avec l’offensive néo­li­bé­rale, ils sont com­plè­te­ment mis à mal et on redé­couvre la néces­sité de les défendre, ou de les recon­qué­rir.

Il faut aussi prendre en compte les mou­ve­ments indi­gènes car on voit aussi des peuples indi­gènes repar­tir à l’offensive. En Bolivie, par exemple, des années 1940 aux années 1960, l’avant-garde du peuple boli­vien, ce sont les mineurs indiens et leurs syn­di­cats. Une grande partie des mines ayant été fer­mées dans les années 1980, ce sont les Indiens, notam­ment culti­va­teurs de coca, qui consti­tuent le mou­ve­ment à la fois paysan et indi­gène. On a vu les mineurs, retrai­tés ou ayant perdu leur emploi, faire front avec le mou­ve­ment indi­gène et paysan : une nou­velle alliance s’est mise en place.

On pour­rait aussi parler du mou­ve­ment des femmes relancé avec la Marche mon­diale des femmes en l’an 2000 ; de dif­fé­rents mou­ve­ments de jeunes qui ont connu une grande ampleur au début des années 2000 (Pérou [9], Mexique [10], Etats-Unis [11], Italie [12], Espagne [13], France [14], Grèce [15], Chili [16]…).

Il y a aussi dans les forces nou­velles les « nou­veaux pro­lé­taires » ou les nou­veaux exclus. La révolte des ban­lieues en France en novembre 2005 (qui a eu une légère exten­sion en Belgique et en Allemagne) et, à plus petite échelle fin novembre 2007, est la révolte des nou­veaux pro­lé­taires. Il ne s’agit pas tant de ceux qui sont exploi­tés en usine dans un contexte indus­triel, quoiqu’une partie d’entre eux le soient. Les jeunes des ban­lieues qui se sont sou­le­vés à l’automne 2005 sont des pro­lé­taires au plein sens du terme : ils ne sont pas pro­prié­taires de leur outil de tra­vail, ils doivent cher­cher à louer leurs bras et leur cer­veau pour vivre et sou­te­nir leur famille. Ils vivent dans des condi­tions pré­caires et sont sou­vent vic­times du racisme.

Un défi : la jonc­tion avec les rebelles

Les jeunes des ban­lieues sont une sorte de nou­veau pro­lé­ta­riat qui cherche et trouve des voies pour s’exprimer avec des modes d’action adé­quats. On peut regret­ter la forme que cette révolte a prise (des cen­taines ou des mil­liers de voi­tures indi­vi­duelles incen­diées), mais c’est un défi fon­da­men­tal pour les mou­ve­ments de citoyens orga­ni­sés, pour les mou­ve­ments syn­di­caux, de pou­voir faire la jonc­tion avec ce type de rébel­lion. Ce n’est pas facile mais, dans le cadre frag­menté que nous vivons, si cette jonc­tion ne se fait pas, on ne voit pas com­ment les acteurs qui dans les pays du Nord s’opposent à l’offensive néo­li­bé­rale pour­raient réel­le­ment vaincre. Dans les pays d’Europe occi­den­tale ou d’Amérique du Nord, ceux qui ont la chance d’avoir un emploi ou une retraite garan­tie et l’énergie pour se battre parce qu’ils sont encore en pleine santé (les gens qui attei­gnaient l’âge de la retraite il y a 40 ou 50 ans n’avaient pas les mêmes pos­si­bi­li­tés) doivent impul­ser une nou­velle alliance sociale. Si les sala­riés de 20 à 60 ans et retrai­tés dans les sec­teurs orga­ni­sés ne trouvent pas le moyen de faire ensemble la jonc­tion avec les sans voix, avec les nou­veaux pro­lé­taires, pour un puis­sant mou­ve­ment contes­ta­taire de remise en cause fon­da­men­tale de la société, il sera dif­fi­cile, dans les pays les plus indus­tria­li­sés, de réa­li­ser un chan­ge­ment radi­cal. En effet, tout chan­ge­ment a tou­jours lar­ge­ment dépendu de la jeune géné­ra­tion, celle qui est dans les écoles, dans les uni­ver­si­tés, celle qui est au chô­mage ou déjà au tra­vail. La jeu­nesse s’est expri­mée vic­to­rieu­se­ment en France dans le cadre du mou­ve­ment contre le CPE (contrat pre­mière embauche) du prin­temps 2006, mais elle s’exprime aussi dans les ban­lieues.

De mul­tiples secousses révo­lu­tion­naires ont ébranlé le monde depuis le 18e siècle

De grands bou­le­ver­se­ments révo­lu­tion­naires ont eu lieu à dif­fé­rents endroits de la pla­nète aux 18e et 19e siècles. Les révo­lu­tions de la fin du 18e siècle en France, aux Etats-Unis et à Haïti ont eu des réper­cus­sions inter­na­tio­nales consi­dé­rables et durables, notam­ment en Amérique latine où se déve­loppent au début du 19e siècle les guerres d’indépendance. En 1848, des explo­sions révo­lu­tion­naires éclatent dans plu­sieurs pays euro­péens. Trois ans plus tard, c’est au tour de la Chine. En 1851 débute la rébel­lion des Taiping contre la dynas­tie Qing. « Dès les pre­miers jours, ils pro­cé­dèrent à une redis­tri­bu­tion des terres, éman­ci­pant les femmes et prô­nant des formes de com­mu­nauté dans les­quelles cer­tains com­men­ta­teurs ont voulu voir ulté­rieu­re­ment une forme de socia­lisme autoch­tone », sou­ligne l’historien Christopher Bayly [17]. Quelques années plus tard éclate, en 1857, en Inde, la rébel­lion contre l’occupant bri­tan­nique. Initiée par la muti­ne­rie des Cipayes, ces sol­dats autoch­tones au sein de l’armée du Bengale de la Cie des Indes orien­tales, elle dure deux ans et prend des formes radi­cales. Alors que les gou­ver­ne­ments euro­péens s’entendent pour répri­mer la vague révo­lu­tion­naire en Europe, alors que Londres écrase la rébel­lion en Inde et que Londres et Washington pro­posent au pou­voir chi­nois de l’aider à venir à bout de la révolte des Taiping, du côté des peuples, il n’y a encore aucune orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale capable de mettre en rela­tion ces luttes afin de les ren­for­cer.

Un peu avant le prin­temps 1848 au cours duquel se déve­loppe une vraie dyna­mique euro­péenne de révo­lu­tion, Karl Marx avait lancé « un spectre hante l’Europe », il par­lait du com­mu­nisme. Avec Friedrich Engels et dif­fé­rentes forces poli­tiques, il se lance dans la créa­tion de l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs. Quatre inter­na­tio­nales sont créées entre la seconde moitié du 19e siècle et la pre­mière moitié du 20e [18].

Au 20e siècle, les révo­lu­tions ont secoué la Russie en 1905 et en 1917, le Mexique de 1910 à 1917, l’Allemagne (1918-1923), l’Italie (1918-1919), l’Espagne (1936-1939) la Chine (1949), Cuba (1959), l’Algérie (1954-1962), le Nicaragua (1979), etc. L’offensive néo­li­bé­rale et la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme dans l’ex-bloc sovié­tique et en Chine ont for­te­ment réduit la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. Mais les foyers de résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme et au capi­ta­lisme n’avaient pas dis­paru. A partir des années 1990 émerge un mou­ve­ment de résis­tance qui réus­sit à s’internationaliser.

Le pro­ces­sus du Forum social mon­dial

La nou­velle alliance qui émerge s’exprime en partie par le pro­ces­sus du Forum social mon­dial qui a des carac­té­ris­tiques nou­velles par rap­port aux orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales de gauche des périodes pré­cé­dentes de l’Histoire. Il est net­te­ment moins radi­cal que les quatre inter­na­tio­nales qui se sont suc­cédé aux 19e et 20e siècle. Le trau­ma­tisme laissé par la dégé­né­res­cence bureau­cra­tique des expé­riences du socia­lisme du 20e siècle, du goulag à la res­tau­ra­tion du capi­ta­lisme dans le bloc du « socia­lisme réel », y est pour beau­coup. La force de l’offensive capi­ta­liste est aussi à prendre en compte.

Le Forum social mon­dial est un jalon dans la consti­tu­tion d’un vaste mou­ve­ment de résis­tance inter­na­tio­nale qui est en pleine évo­lu­tion. Ce mou­ve­ment est hété­ro­clite et n’a pas d’épicentre. Toutes les com­po­santes de la résis­tance mul­ti­forme ne se recon­naissent pas néces­sai­re­ment dans le Forum social mon­dial.

Le FSM n’a rien de mira­cu­leux

Ceci dit, il ne faut pas ana­ly­ser le Forum social mon­dial uni­que­ment sous ses aspects nova­teurs et posi­tifs, car il a des limites de plus en plus évi­dentes. D’abord, comme indi­qué plus haut, il ne repré­sente pas l’ensemble des mou­ve­ments de résis­tance glo­bale. Deux exemples : les zapa­tistes du Mexique n’en font pas partie, les luttes de résis­tance en Chine n’ont pas de lien avec le FSM. Ensuite, la notion de stra­té­gie alter­na­tive n’en est qu’à ses débuts et le vieux débat entre réfor­ma­teurs et révo­lu­tion­naires n’est pas clos. Faut-il rompre avec le sys­tème ou seule­ment l’aménager et reve­nir à des méca­nismes de régu­la­tion avec un capi­ta­lisme plus civi­lisé ? Ce débat est tou­jours bien pré­sent et il va sûre­ment reprendre vigueur. Il peut divi­ser le mou­ve­ment, qui est actuel­le­ment l’expression d’une alliance entre dif­fé­rents mou­ve­ments plus ou moins radi­caux sur la base d’une charte de prin­cipes [19]. En géné­ral, ces mou­ve­ments sont d’accord sur une série de reven­di­ca­tions de base qui vont de la taxe Tobin à l’annulation de la dette du tiers-monde en pas­sant par la lutte contre les para­dis fis­caux, le refus du patriar­cat, la volonté de paix et de désar­me­ment, le droit à la diver­sité sexuelle… Mais s’il y a accord pour se battre ensemble sur ces reven­di­ca­tions, com­ment atteindre ces objec­tifs, sans parler d’objectifs plus fon­da­men­taux et radi­caux ? Cet autre monde pos­sible, que nous appe­lons de nos vœux et qu’on vou­drait très vite réa­li­ser pour que les jeunes géné­ra­tions puissent le vivre réel­le­ment (pas sim­ple­ment en rêver ou en pro­cla­mer le désir), quel est-il ? Des débats stra­té­giques doivent être menés à ce sujet. Il faut à la fois débattre de l’alternative et des moyens d’y arri­ver. On ne peut pas en faire l’économie.

Une évo­lu­tion néga­tive est en train d’hypothéquer l’avenir du FSM. Le succès ren­con­tré par les dif­fé­rentes réunions mon­diales, qui ont réuni chaque fois plu­sieurs dizaines de mil­liers de par­ti­ci­pants et de délé­gués (et dans cer­tains cas plus de 100 000 par­ti­ci­pants comme à Mumbai en 2004 et à Porto Alegre en 2005), a trans­formé une partie de ses pro­ta­go­nistes en orga­ni­sa­teurs d’évènements et en col­lec­teurs de fonds. Leur vision de l’alternative se limite lar­ge­ment à l’humanisation de la mon­dia­li­sa­tion. Les mou­ve­ments sociaux et les cam­pagnes inter­na­tio­nales elles-mêmes, tra­ver­sées par les débats entre radi­caux et modé­rés, n’arrivent pas à peser suf­fi­sam­ment sur l’avenir du FSM. La mon­tagne risque d’accoucher d’une souris et le Forum Social mon­dial risque de s’enliser dans l’organisation d’une suc­ces­sion de réunions.

D’où peut venir le chan­ge­ment ?

Parmi les forces qui agissent vers le chan­ge­ment, des mou­ve­ments de résis­tance s’expriment dans tous les sec­teurs géo­gra­phiques de la pla­nète, même dans un pays qui est, pour le moment, tout à fait à la marge du pro­ces­sus des forums sociaux : la Chine. Ce pays est en train de connaître des luttes sociales extrê­me­ment impor­tantes. Elles ne sont pas sans rap­pe­ler la fin du 19e et le début du 20e siècle. Face à un capi­ta­lisme sau­vage, y émergent des formes de résis­tances ouvrières ou cita­dines qui évoquent ce qu’on a connu en Europe et aux Amériques il y a un siècle. Une dif­fé­rence fon­da­men­tale rendra peut-être très dif­fi­cile la nais­sance d’un projet révo­lu­tion­naire en Chine : le socia­lisme et le com­mu­nisme sont vic­times d’un ter­rible dis­cré­dit car c’est en leur nom que les auto­ri­tés chi­noises ont dirigé le pays jusqu’à aujourd’hui. Le dis­cré­dit porté sur le socia­lisme est ter­rible, la perte de repères est évi­dente et le dégoût pour la poli­tique risque d’être durable.

En fait, le chan­ge­ment tant sou­haité peut venir de n’importe quel endroit de la pla­nète.

Le Venezuela, la Bolivie et l’Equateur : acteurs de chan­ge­ment

Mais si on parle de chan­ge­ment de type révo­lu­tion­naire, le Sud semble à l’heure actuelle être un cadre plus pro­pice que le Nord. Ce qui, aujourd’hui, est le plus nova­teur et pour­rait nous rap­pro­cher de grands chan­ge­ments, ce sont les expé­riences véné­zué­lienne, boli­vienne et plus récem­ment équa­to­rienne. Bien sûr, il ne faut pas les idéa­li­ser et garder un esprit cri­tique. Les dérives sont pos­sibles, le risque de ne pas aller vers une véri­table redis­tri­bu­tion de la richesse guette ces expé­riences qui sont sou­mises à de très fortes résis­tances des capi­ta­listes à l’intérieur et à l’extérieur, sans parler des pres­sions des gou­ver­ne­ments de pays les plus indus­tria­li­sés et de leurs alliés dans la région (les régimes d’Alvaro Uribe en Colombie et d’Alan Garcia au Pérou). Ces trois expé­riences ne se réduisent pas au rôle d’Hugo Chavez, d’Evo Morales ou de Rafael Correa, bien que ces trois figures soient extrê­me­ment impor­tantes. Elles jouent jusqu’ici un rôle posi­tif dans le pro­ces­sus et elles sont l’expression de puis­sants mou­ve­ments en cours dans leurs pays. Mais Evo Morales ne serait pas là sans les grandes mobi­li­sa­tions de Cochabamba d’avril 2000 contre la pri­va­ti­sa­tion de l’eau et le mou­ve­ment de plus grande ampleur encore de jan­vier et février 2003 contre la pri­va­ti­sa­tion du gaz natu­rel. Chavez n’aurait pas accédé à la pré­si­dence en 1998 s’il n’y avait pas eu l’énorme émeute anti-FMI de 1989 et la puis­sante résis­tance des Vénézuéliens. Rafael Correa n’aurait pas été élu sans les dix années de luttes qui ont pré­cédé et qui ont abouti à la chute de quatre pré­si­dents de droite [20].

Ces trois pays donnent l’exemple parce que le mou­ve­ment y a trouvé une expres­sion du côté gou­ver­ne­men­tal. Les trois gou­ver­ne­ments ont repris l’initiative du point de vue des biens com­muns : la Bolivie a repris le contrôle sur le gaz, le pétrole et l’eau, le Venezuela a assuré le contrôle public sur la pro­duc­tion pétro­lière et a mis les reve­nus du pétrole au ser­vice d’un nou­veau projet social dans le cadre d’une redis­tri­bu­tion à l’échelle régio­nale. Le Venezuela a signé des accords avec les pays non expor­ta­teurs de pétrole de la région et leur vend le pétrole à un prix infé­rieur à celui du marché mon­dial. Par ailleurs, Cuba, dont 20 000 méde­cins tra­vaillent volon­tai­re­ment au Venezuela pour four­nir des soins de santé gra­tuits à la popu­la­tion, a déve­loppé avec ce pays et la Bolivie des rela­tions de coopé­ra­tion tout à fait inté­res­santes. Il s’agit d’une cer­taine forme de troc entre des pays dotés de capa­ci­tés dif­fé­rentes, d’histoires dif­fé­rentes et de modèles poli­tiques dif­fé­rents. L’Equateur est en pleine réforme consti­tu­tion­nelle, cela peut débou­cher sur une avan­cée signi­fi­ca­tive de la démo­cra­tie poli­tique de ce pays. Par ailleurs, le pré­sident équa­to­rien a affirmé à plu­sieurs reprises une volonté de remettre en cause le paie­ment de dettes illé­gi­times et a mis en place une com­mis­sion d’audit inté­gral de la dette publique interne et externe.

L’expérience actuelle vécue dans ces trois pays andins ne manque vrai­ment pas d’intérêt. La réfé­rence au combat de Simon Bolivar [21] marque la volonté de relier l’expérience actuelle aux expé­riences révo­lu­tion­naires anté­rieures en l’enracinant dans la réa­lité latino-amé­ri­caine. On note aussi une volonté mar­quée de reven­di­quer les luttes d’émancipation menées pas les peuples indi­gènes notam­ment la rébel­lion diri­gée par Tupac Amaru [22] ainsi que celle qui a eu à sa tête Tupac Katari [23]. Enfin l’apport des Africains à la richesse cultu­relle de pays comme le Venezuela, la Bolivie [24] et l’Equateur est aussi de plus en plus sou­li­gné.

Pousser le cours de l’histoire en faveur de l’émancipation des oppri­més

D’où peuvent donc venir les forces capables d’inverser le cours des trente der­nières années ? Des expé­riences exem­plaires comme celles du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur vont se com­bi­ner aux mobi­li­sa­tions en Amérique du Nord, en Europe, en Afrique et en Asie. Cette conjonc­tion des forces du vieux monde avec celles du nou­veau monde pour­rait pro­duire un véri­table tour­nant du cours de l’histoire. Ceci dit, rien n’est garanti. D’où l’importance pour chacun d’entre nous de prendre sa part dans l’action citoyenne.

Vers le socia­lisme du 21e siècle

Il n’est pas néces­saire de croire à l’effondrement du capi­ta­lisme ou à la vic­toire d’un projet révo­lu­tion­naire pour agir au quo­ti­dien et résis­ter face aux dénis de jus­tice. Dans l’Histoire, il n’y a rien d’inéluctable. Le capi­ta­lisme ne s’écroulera pas de lui-même. Même si une nou­velle grande expé­rience révo­lu­tion­naire n’est peut-être pas pour demain, il est rai­son­nable d’imaginer qu’on va repar­tir vers des expé­riences de type socia­liste en conju­guant la liberté et l’égalité. Cette idée ne fait pas du tout l’unanimité dans le mou­ve­ment, dans le Forum social mon­dial…, mais nom­breux sont ceux qui consi­dèrent qu’il faut réin­ven­ter le socia­lisme au 21e siècle.

Par-delà les expé­riences trau­ma­ti­santes du 20e siècle, par-delà la figure hideuse du sta­li­nisme, de ce qui s’est passé en Chine ou au Cambodge avec Pol Pot, il faut renouer avec le projet socia­liste éman­ci­pa­teur du 19e siècle et les valeurs révo­lu­tion­naires du 18e siècle et au-delà, car les luttes d’émancipation des oppri­més jalonnent l’histoire de l’humanité, de Spartacus aux luttes d’aujourd’hui en pas­sant par Tupac Amaru et les rebelles afro-des­cen­dants au Brésil menés par Zumbi. Il faut prendre en compte les apports nou­veaux de mul­tiples acteurs et de nou­velles reven­di­ca­tions et insé­rer le tout dans la réa­lité du 21e siècle. Le socia­lisme du 21e siècle, c’est l’union libre des pro­duc­teurs, c’est l’égalité homme/​femme, c’est un projet inter­na­tio­nal, une fédé­ra­tion de pays et de régions dans le cadre de grandes enti­tés conti­nen­tales et dans le res­pect des textes majeurs, des pactes inter­na­tio­naux comme la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme de 1948, le Pacte inter­na­tio­nal rela­tif aux droits sociaux, éco­no­miques et cultu­rels de 1966, une série d’instruments pour la défi­ni­tion des droits dans le cadre inter­na­tio­nal et uni­ver­sel qui avaient été écrits et acquis lors de révo­lu­tions pré­cé­dentes. La réa­li­sa­tion de ces droits fon­da­men­taux ne pourra se faire que dans la mise en pra­tique créa­tive d’un nou­veau modèle de socia­lisme au 21e siècle. Le 21e siècle a encore plus de neuf décen­nies à vivre…


Notes[1] La direc­tion de l’entreprise publique Pétrole du Venezuela SA-PDVSA créée lors de la natio­na­li­sa­tion du pétrole véné­zué­lien dans les années 1970 avait pro­gres­si­ve­ment favo­risé les inté­rêts privés et Washington (dans la mesure où une grande partie des béné­fices étaient décla­rés aux Etats-Unis par les filiales de PDVSA pré­sentes dans ce pays) jusqu’au moment où le gou­ver­ne­ment de Hugo Chavez a repris les choses en main à partir de 2001-2002.[2] Cela n’empêche pas Washington et plu­sieurs gou­ver­ne­ments euro­péens de cher­cher à désta­bi­li­ser les gou­ver­ne­ments boli­vien, véné­zué­lien et équa­to­rien notam­ment en sou­te­nant les sec­teurs capi­ta­listes qui dans ces pays cherchent à pro­vo­quer la séces­sion de ter­ri­toires riches : la bour­geoi­sie blanche de Santa Cruz en Bolivie, de Guayaquil en Equateur, de Zulia au Venezuela. Cette stra­té­gie de la ten­sion est à suivre de très près car elle peut gagner de l’ampleur. La plu­part des médias tendent à pré­sen­ter la volonté de séces­sion de ces ter­ri­toires les plus riches comme l’exercice d’un droit démo­cra­tique du peuple alors que cette action est menée par des sec­teurs mino­ri­taires qui s’opposent aux réformes sociales car elles menacent leurs pri­vi­lèges et leur contrôle sur le pou­voir et l’argent. [3] Pour une pré­sen­ta­tion cri­tique des OMD, voir Damien Millet et Eric Toussaint, 60 Questions 60 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mon­diale, CADTM-Syllepse, à paraître durant l’été 2008. [4] Les mobi­li­sa­tions contre le G7 à Paris et pour l’annulation de la dette se sont faites dans le cadre de la cam­pagne « ça suffat comme ci » – à la base de la nais­sance du CADTM. [5] A vrai dire, Evo Morales a un pré­dé­ces­seur : Bénito Juarez pré­sident mexi­cain dans les années 1860 qui a répu­dié la dette publique exté­rieure, ce qui lui a valu l’intervention des armées euro­péennes qui ont porté au pou­voir l’empereur Maximilien d’Autriche. [6] Appuyé par la Banque mon­diale et le FMI, celui-ci avait obtenu du congrès mexi­cain qu’il réforme la consti­tu­tion mexi­caine afin de pri­va­ti­ser les biens com­mu­naux (appe­lés en espa­gnol « el ejido ») [7] Ce qui a ins­piré au Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) le nom de sa revue Les Autres Voix de la pla­nète. [8] Voir le dos­sier du CADTM dédié au contre sommet in CADTM-GRESEA, Banque mon­diale, FMI, Organisation mon­diale du Commerce : ça suffit !, Périodique tri­mes­triel du CADTM, 3e tri­mestre 1995, p. 42 à 74. [9] Les luttes étu­diantes au Pérou ont abouti à la chute du dic­ta­teur Alberto Fujimori en novembre 2000. [10] Grève à l’université UNAM à Mexico à partir d’avril 1999, pour une durée de 10 mois. [11] Luttes étu­diantes dans les campus sur des thèmes de société et forte par­ti­ci­pa­tion aux mobi­li­sa­tions anti­glo­ba­li­sa­tion et anti­guerre. [12] Participation mas­sive de jeunes aux mobi­li­sa­tions anti glo­ba­li­sa­tion et anti guerre de 2000 à 2004. [13] arti­ci­pa­tion mas­sive de jeunes aux mobi­li­sa­tions anti glo­ba­li­sa­tion et anti guerre de 2000 à 2004. [14] Luttes des étu­diants contre le contrat de pre­mier emploi et dif­fé­rentes réformes uni­ver­si­taires. Luttes des jeunes des ban­lieues. [15] Luttes des étu­diants en 2006 – 2007 contre la pri­va­ti­sa­tion de l’université. [16] Luttes des lycéens, sur­nom­més les pin­gouins, contre le projet de réforme du gou­ver­ne­ment socia­liste de Bachelet en 2006. [17] BAYLY, C.A., (2004), La nais­sance du monde moderne (1780-1914), Les Editions de l’Atelier/Editions Ouvrières, Paris, 2007, 862 pages, p. 245. La rébel­lion des Taiping et la répres­sion firent, selon Bayly, 20 mil­lions de morts. La Chine comp­tait 450 mil­lions d’habitants en 1850. [18] L’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs (AIT), connue comme 1re Internationale, est fondée en 1864 notam­ment par Karl Marx et Friedrich Engels. S’y retrouvent des col­lec­ti­vistes dits « anti-auto­ri­taires » (le cou­rant inter­na­tio­nal de Michel Bakounine), des col­lec­ti­vistes (mar­xistes), des mutuel­listes (par­ti­sans de Pierre-Joseph Proudhon),… Collaborent ensemble des mili­tants poli­tiques, syn­di­ca­listes et coopé­ra­ti­vistes. La 1re Internationale éclate après l’échec de la Commune de Paris de 1871. Dans ses sta­tuts de 1864 (rédi­gés par Karl Marx), l’AIT affirme que « l’émancipation des tra­vailleurs doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes ». La 2e Internationale fut fondée, à l’initiative notam­ment de F. Engels en 1889. Influencée au départ par les idées mar­xistes, elle évolue pro­gres­si­ve­ment vers des posi­tions modé­rées. Un point de non retour est atteint lorsque les partis de la 2e Internationale prennent des posi­tions anta­go­niques en août 1914 lors du déclen­che­ment de la pre­mière guerre mon­diale. La 2e Internationale existe encore aujourd’hui sous le nom d’Internationale socia­liste, elle ras­semble les prin­ci­paux partis socia­listes allant du SPD alle­mand au PSOE espa­gnol en pas­sant par le parti du pré­sident tuni­sien Ben Ali (voir sur le site offi­ciel de l’Internationale Socialiste http://​www​.socia​lis​tin​ter​na​tio​nal​.org/​m​a​p​s​/​f​r​e​n​c​h​/​f​a​f​r​i​c​a.htm ), le Parti tra­vailliste d’Israël, l’Union Civique Radicale en Argentine ou le FSLN au Nicaragua, le PS fran­çais. La 3e Internationale fondée par Lénine en 1919 devient pro­gres­si­ve­ment un ins­tru­ment de la poli­tique exté­rieure du régime sta­li­nien et est dis­soute par Joseph Staline en 1943 (voir http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​K​o​m​i​ntern ). La 4e Internationale a été fondée en 1938 en France par Léon Trotsky suite à la dégé­né­res­cence bureau­cra­tique dic­ta­to­riale du régime sovié­tique et à l’incapacité de la 3e Internationale de lutter effi­ca­ce­ment contre le fas­cisme et le fran­quisme. Actives dans les résis­tances à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, plu­sieurs orga­ni­sa­tions et cou­rants inter­na­tio­naux se reven­diquent de la 4e Internationale (http://fr.wikipedia.org/wiki/Quatri%C3%A8me_Internationale voir éga­le­ment http://fr.wikipedia.org/wiki/IV%C3%A8me_Internationale_-_Secr%C3%A9tariat_unifi%C3%A9 et www​.inpre​cor​.org/ ). [19] Voir www​.forum​so​cial​mun​dial​.org​.br/​m​a​i​n.php ?cd_language=3&id_menu=4 [20] Abdalá Bucaram en février 1997, Jamil Mahuad en jan­vier 2000, Gustavo Noboa en jan­vier 2003, Lucio Gutiérrez en avril 2005. [21] Simón Bolívar (1783-1830) a été un des pre­miers à tenter d’unifier les pays d’Amérique latine afin d’en faire une seule et même nation indé­pen­dante. Après de longues luttes, il réus­sit à libé­rer le Venezuela, la Colombie, l’Équateur, le Pérou et la Bolivie de la domi­na­tion espa­gnole. Étant consi­déré comme un véri­table héros, son nom se trouve rat­ta­ché à bien des lieux dans toute l’Amérique latine. [22] Au 16e siècle, Túpac Amaru, inca que­chua, et ses par­ti­sans com­bat­tirent sans relâche les conquis­ta­dors. Capturé par l’armée espa­gnole et condamné à mort, il fut écar­telé sur la grande place de Cuzco, le 24 sep­tembre 1572. [23] úpac Katari, indien aymara (1750-1781) a mis sur pied une armée de 40.000 com­bat­tants qui a marché sur La Paz en 1781. Les auto­ri­tés colo­niales ont mis deux ans à venir à bout du sou­lè­ve­ment qui béné­fi­ciait d’un très large sou­tien parmi la popu­la­tion indienne. Les occu­pants espa­gnols l’ont exé­cuté par écar­tè­le­ment. Avant sa mort, il aurait dit « a mi solo me mata­réis, pero mañana vol­veré y seré mil­lones” (vous me tuerez mais je revien­drai incarné en mul­ti­tudes). Sa figure a ins­piré les luttes sociales boli­viennes de ces der­nières années. [24] Voir la pro­po­si­tion de consti­tu­tion adop­tée par l’assemblée consti­tuante en décembre 2007.
Source : Europe soli­daire sans fron­tières – 8 février 2008

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