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Des mouvements de masse nécessaires pour sauver l’humanité

L’ÉCOSOCIALISME, UNE STRATÉGIE POUR NOTRE TEMPS - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 28 - Automne 2022

Entrevue avec David Camfield[1]

Par Donald Cuccioletta, rédacteur aux Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS)[1]

NCS – Dans le dernier paragraphe de la préface de votre livre, Future on Fire[2], Dharma Noor affirme et je cite : « Future on Fire est une lecture essentielle pour ceux et celles qui cherchent une façon d’effectuer [des] changements et de bâtir un monde plus juste. Camfield éclaire le territoire non exploré qui s’étend devant nous… il donne aussi aux lecteurs et lectrices une étoile polaire : réaliser l’écosocialisme ». Je vous demande d’abord, David, de donner une brève définition de ce que vous entendez par écosocialisme.

David Camfield – Bonne question ! Il est important d’être clair sur ce qu’on entend par écosocialisme parce que, de nos jours, on emploie régulièrement le terme pour désigner des choses fort différentes. Certaines personnes l’utilisent pour désigner une société dans laquelle l’État réglemente les entreprises privées et la société dans son ensemble dans l’intérêt de la justice sociale et écologique. À mon avis, une telle société serait toujours capitaliste. D’autres comprennent l’écosocialisme comme une société où l’État contrôle l’ensemble ou la majeure partie de l’économie et la planifie de manière à satisfaire les besoins humains et les objectifs écologiques. Ce n’est pas ce que j’entends non plus.

Par écosocialisme, j’entends une société fondée sur une planification hautement démocratique qui vise à répondre aux besoins humains d’une manière écologiquement rationnelle. Déterminée à réparer les dommages écologiques, cette société entretiendrait une relation tout à fait différente de celle qui prévaut aujourd’hui entre les humains et le reste de la nature. Ce serait également une société sans divisions de classe et sans pouvoir d’État, œuvrant à l’émancipation humaine. Ce type de société ne peut résulter que d’un long processus de reconstruction socioécologique planifié de façon démocratique. Une telle société est-elle possible ? On n’en sait trop rien ! Mais je crois qu’elle l’est, et je crois qu’il faut travailler à amorcer la transition vers cette société.

Je dois mentionner que mon livre ne traite pas en profondeur de l’écosocialisme ; il se concentre sur la façon de concevoir un programme d’urgence minimal en faveur de la justice climatique.

NCS – Dans le premier chapitre, intitulé « The Path We’re On » (« Le chemin que nous avons pris »), il est très clair que vous souhaitez que vos lectrices et lecteurs se sentent interpellés et prennent conscience que le temps ne joue pas en notre faveur.

D. C. – Oui, je pense que c’est vrai. Je pense que toute personne qui comprend les éléments fondamentaux de la science actuelle du climat reconnaît l’urgence de la situation.

NCS – Dans le premier chapitre, vous faites référence à Andreas Malm à propos de « l’objectif des deux degrés » et vous poursuivez en qualifiant le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations unies d’« étalon-or » des rapports scientifiques conservateurs. Le rapport du GIEC envoie-t-il un signal d’alarme ou est-ce un rapport modéré ?

D. C. – En ce qui concerne le rapport du GIEC de 2018, la réponse est peut-être l’un et l’autre. Je ne revendique pas une grande connaissance de la science du climat, mais je pense que ce que l’économiste politique Geoff Mann a écrit récemment est important : « Les modèles les plus sophistiqués de la science climatique décrivent une gamme de conditions environnementales possibles, façonnées par un éventail d’effets de seuil et de boucles de rétroaction interreliés mais mal compris, et il ne s’agit là que de systèmes non humains. Ces modèles sont comme des radeaux de complexité mathématique flottant sur des mers d’incertitude, même pour ce qui est des mesures aussi fondamentales que la relation entre les émissions et le changement de température de la planète ». Il n’est pas question ici de minimiser la menace, pas du tout. Il s’agit simplement de reconnaître la complexité et le caractère incertain des processus étudiés par la science du climat.

NCS – Comme vous le dites, certains scientifiques concluent que nous vivons une nouvelle ère géologique, l’anthropocène, que d’autres appellent le capitalocène. Que veulent-ils dire à votre avis ?

D. C. – L’anthropocène désigne une époque de l’histoire géologique de la Terre qui succède à l’époque holocène, qui a débuté, elle, il y a environ 11 700 ans. Les scientifiques qui proposent de reconnaître l’anthropocène comme une époque s’appuient sur l’importance de l’empreinte humaine sur le système terrestre. Mais ce sont des chercheuses et des chercheurs politiquement radicaux qui ont proposé de parler plutôt de capitalocène pour mieux faire valoir que le capitalisme est responsable des changements et non l’humanité. Le sociologue Jason Moore emploie le terme capitalocène pour désigner tout autre chose, ce qui porte à confusion.

Je suis d’accord pour dire que le capitalisme est la cause de ces changements, mais je ne crois pas qu’il soit utile de proposer le concept de capitalocène. À mon avis, il vaut mieux tirer des leçons des avancées de la science des systèmes terrestres et proposer ensuite une explication matérialiste historique des causes qui font que ce mode particulier d’organisation humaine a eu un impact aussi marqué et aussi dévastateur sur la planète, un changement tel que de nombreux scientifiques militent en faveur du concept d’anthropocène.

NCS – Vous écrivez : « Why Are We On This Path ? » (« Pourquoi en sommes-nous là ? »). Peut-on se demander pourquoi les gouvernements ont failli à la tâche, alors que l’on connaît depuis des décennies l’enjeu des changements climatiques ?

D. C. – Il s’agit d’une question cruciale. Il est clair que nous nous dirigeons vers des hausses extrêmement dangereuses de la température de la planète (entre 2,7 et 3,1 degrés Celsius au-dessus des niveaux préindustriels d’ici 2100 selon le groupe Climate Action Tracker). Pourquoi ? Principalement en raison de la façon dont les combustibles fossiles sont si fondamentalement intégrés au fonctionnement de la société capitaliste. L’expression capitalisme fossile est vraiment appropriée.

Pourquoi alors les gouvernements ont-ils fait si peu pour réduire les émissions de gaz à effet de serre qui sont à l’origine des changements climatiques ? Principalement parce que les changements radicaux et rapides nécessaires pour réduire considérablement les émissions auraient un impact énorme sur les profits des grandes entreprises, qui crieraient au meurtre à la seule perspective de tels changements. Ça ne concerne pas seulement les entreprises qui extraient, raffinent, transportent et vendent des combustibles fossiles. On parle également des banques, des fonds d’investissement et d’autres entreprises qui investissent dans les énergies fossiles. Il y a aussi la question du coût de ces changements pour les États, mais je pense que le pouvoir du capital de même que les rapports entre les États et le capital expliquent pourquoi ces changements n’ont pas été entrepris.

NCS – Le Canada a généralement bonne réputation, mais qu’en est-il réellement lorsque nous parlons du Canada et de l’industrie des combustibles fossiles ?

D. C. – Il suffit de regarder l’ampleur des émissions de CO2 au Canada au cours des dernières décennies pour comprendre de quoi il retourne. Les émissions ont diminué dans de nombreux pays capitalistes avancés – nulle part de façon suffisante, mais même aux États-Unis, je crois qu’elles ont diminué de près de 8 % entre 1990 et 2020. Au Canada, les émissions ont augmenté de 20 % au cours de ces années. La déclaration de Justin Trudeau lors d’un discours prononcé il y a plusieurs années disant qu’« aucun pays ne laisserait dormir 173 milliards de barils de pétrole dans le sol » laisse planer peu de doutes. L’industrie des combustibles fossiles est très puissante au Canada. Mais il y n’a pas que le pouvoir de ces entreprises. Les personnes à la tête du gouvernement fédéral voient dans l’extraction des combustibles fossiles destinés à l’exportation une source importante de dynamisme pour l’économie canadienne, qui, à l’instar des autres économies dans le monde, a connu de faibles taux de croissance depuis 2008, au cours de ce que certains ont appelé la « Longue Dépression » (ici, je dois remercier Geoff McCormack et Todd Gordon pour leur analyse[3]).

NCS – Les sociaux-démocrates, y compris ceux du Canada, ont-ils vraiment combattu les changements climatiques ?

D. C. – Bon nombre d’adeptes des partis sociaux-démocrates ont été et sont toujours engagé·e·s dans diverses actions en faveur de la justice climatique. Cependant, ces partis, comme le Nouveau Parti démocratique, n’exigent pas le type de changements qu’il faudrait pour nous rapprocher le plus près possible de la cible de zéro émission de gaz à effet de serre – et j’entends là un véritable zéro, non pas l’objectif trompeur et dangereux du « zéro net[4] ». Ils ne se situent pas non plus dans une perspective de lutte contre les injustices sociales à l’échelle mondiale. Croire qu’il est possible d’effectuer les changements nécessaires en élisant un parti plus à gauche et plus engagé dans la lutte pour la justice climatique, c’est oublier les obstacles que dresseraient le capital et les grands fonctionnaires de l’État devant un gouvernement qui voudrait appliquer un tel programme.

NCS – Comment les peuples autochtones sont-ils perçus dans la lutte pour les changements écologiques ? Sont-ils des leaders ?

D. C. – Les peuples autochtones jouent un rôle de premier plan dans cette lutte, sans aucun doute. Les émissions seraient même pires qu’elles ne le sont présentement si ce n’avait été de l’opposition déterminée des Autochtones aux projets liés aux combustibles fossiles, aux projets miniers et aux empiètements grandissants des grandes entreprises sur les forêts. Au Canada, l’opposition des chefs héréditaires des Wet’suwet’en au projet de gazoduc de Coastal GasLink destiné à alimenter le vaste projet de gaz naturel liquéfié de Kitimat est exemplaire. Je pense que la résistance autochtone internationale a aussi incité de nombreux non-Autochtones à remettre en question certains présupposés néfastes pour l’environnement et à se mobiliser pour la justice écologique dans son ensemble.

NCS – Certaines personnes qui luttent contre les changements climatiques continuent de voir la réforme du capitalisme comme une solution. Ne s’agit-il pas alors d’écocapitalisme ?

D. C. – Oui, beaucoup de gens pensent qu’il est possible de rendre le capitalisme écologiquement soutenable. Malheureusement, je pense que c’est une chimère : l’échelle et la vitesse de l’accumulation concurrentielle rendent le capitalisme intrinsèquement destructeur pour l’environnement.

NCS – Pour gagner cette bataille, ne devrions-nous pas nous ancrer dans les mouvements de masse, à l’échelle locale et internationale ?

D. C. – Certainement ! L’épigraphe de mon livre est empruntée à Naomi Klein : « Seuls les mouvements sociaux de masse peuvent nous sauver maintenant », et l’essentiel du livre consiste à démontrer pourquoi il en est ainsi.

NCS – Quand nous appuyons un New Deal vert, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une approche tactique et que la perspective stratégique visant à détruire le capitalisme demeure le but ultime, n’est-ce pas ?

D. C. – C’est précisément l’approche que je défends dans le livre. J’ajouterais qu’il faut utiliser de façon prudente l’expression « New Deal vert » et être attentif au contenu de chaque réforme portant cette étiquette : les mots peuvent être trompeurs.

Le type de programme d’urgence pour la justice climatique que je préconise dans Future on Fire correspond à ce que certains ont appelé un « New Deal vert radical ». Il doit comporter des mesures pour affaiblir l’emprise impérialiste du capitalisme sur le Sud – les pays soumis à l’impérialisme – et permettre à la majorité des habitants de la planète de consommer davantage d’énergie tout en réduisant leurs émissions de gaz à effet de serre. Cela signifie que l’abandon des énergies fossiles passera notamment par la réduction de la demande en énergie dans les pays riches.

Obtenir des réformes d’une telle ampleur en matière de justice climatique constituerait une victoire incroyable pour l’humanité ! Je pense également que pour effectuer ces changements, il faudra mobiliser un nombre considérable de personnes ayant des attentes élevées, ce qui rendra les changements radicaux beaucoup plus probables.

NCS – Il semble que beaucoup de personnes aient perdu espoir, qu’elles croient que nous sommes intervenus trop tard et qu’il n’y a plus rien à espérer. Pourtant, dans la quatrième partie de votre livre, vous affirmez : « Even a Ravaged Planet is Worth Fighting For » (« Il vaut la peine de lutter, même pour une planète dévastée »). Donnez un peu d’espoir à ceux et celles qui n’en ont pas.

D. C. – Je vais faire de mon mieux. Commençons par réfléchir à ce qu’affirme le climatologue Michael Mann : « Aujourd’hui, le catastrophisme constitue sans doute une plus grande menace pour l’action climatique que le déni pur et simple. En effet, si le réchauffement catastrophique de la planète est vraiment inéluctable et que nous ne pouvons rien faire pour l’éviter, pourquoi devrions-nous agir ? Le catastrophisme conduit potentiellement à la même inaction que le déni pur et simple de la menace ». Ainsi, dire « Il est trop tard, il n’y a plus d’espoir » incite aisément à ne rien faire. Nous devons plutôt prendre la mesure des dangers auxquels nous devons faire face et agir collectivement pour la justice climatique.

Deuxièmement, il ne s’agit pas de choisir entre limiter le réchauffement à 2 °C ou abandonner la lutte. La différence entre, disons, 2,5 °C et 3 °C correspond à des millions de vies humaines. Nous devons viser une transition équitable qui limite le réchauffement à 1,5 °C, sans entretenir d’illusions quant à nos chances d’y arriver. Si cette limite s’avérait impossible à atteindre en raison du volume des émissions, nous devrions redoubler d’efforts dans la lutte pour une transition juste et une adaptation équitable aux effets du réchauffement de la planète.

Troisièmement, grande est l’incertitude quant à l’ampleur des changements climatiques à venir et plus encore quant à l’avenir des sociétés humaines. Les crises sociales et écologiques pourraient provoquer diverses formes de révolte dans les années à venir. Peut-être pourrions-nous dire que la porte n’est pas fermée à toute possibilité de libération. Elle est encore entrouverte, alors passons-y la main et forçons-la à s’ouvrir. Je ne crois pas qu’il soit impossible d’obtenir de vastes réformes en matière de justice climatique. Je ne crois pas que l’écosocialisme soit impossible. Nos chances sont minces, sans aucun doute, mais les enjeux sont exceptionnellement élevés. Que pouvons-nous faire alors, jouer ? C’est ce que Daniel Bensaïd appelle « le pari mélancolique ».

Enfin, je pense que Terry Eagleton l’exprime magnifiquement bien dans son livre Hope without Optimism[5] : « Il est irrationnel d’espérer l’impossible, mais pas le très improbable […] peut-être n’y a-t-il pas d’espoir; mais à moins que nous n’agissions comme s’il y en avait, cette possibilité risque fort de devenir une certitude ».


  1. David Camfield est professeur à l’Université du Manitoba où il enseigne les « Labour Studies » (Études sur le travail et le mouvement ouvrier).
  2. David Camfield, Future on Fire. Capitalism and the Politics of Climate Change, Halifax, Fernwood Publishing/PM Press, 2022.
  3. Geoff McCormack et Todd Gordon, « Flagging profitability and the oil frontier. State power, the world market, and settler-colonial capitalism in Canada », Historical Materialism, vol. 28, n° 4, 2020, p. 25-66.
  4. NDLR. Le concept de « zéro net » qui prévaut dans les conférences internationales sur le climat ainsi qu’au niveau des politiques gouvernementales est considéré par plusieurs écologistes comme étant profondément trompeur car il postule que l’on peut atteindre la neutralité carbone en développant des mécanismes compensatoires qui contrebalanceraient les émissions de gaz à effet de serre. Or l’efficacité de ces mécanismes est souvent non prouvée, ou carrément surévaluée, de telle sorte que l’effort pour réduire les émissions de GES, notamment en coupant drastiquement dans les énergies fossiles, est insuffisant pour atteindre une réelle carboneutralité. Voir Maik Marahrens, Why Net Zero and Offsets won’t solve the climate crisis, Greenpeace International, 4 juin 2021, <www.greenpeace.org/international/story/48180/why-net-zero-offsets-wont-solve-climate-crisis/>.
  5. Terry Eagleton, Hope without Optimism, New York, University of Virginia Press, 2015.

 

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