Des mots et des choses

Mis en ligne le 22 octobre 2007

11 octobre 2007

Par

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QUESTIONS QUI FACHENT. Une gauche authen­tique doit-elle se défi­nir comme anti­ca­pi­ta­liste ou anti­li­bé­rale ? L’antilibéralisme est au mieux un signi­fiant flot­tant dési­gnant un front du refus qui irait de la gauche révo­lu­tion­naire au paci­fisme théo­lo­gique.

L’antilibéralisme est un vaste titre. Aussi vaste et plu­riel que les libé­ra­lismes eux-mêmes. Il enve­loppe la gamme des résis­tances à la contre-réforme libé­rale appa­rues depuis l’insurrection zapa­tiste de 1994, les grèves de l’hiver 1995 et les mani­fes­ta­tions alter­mon­dia­listes de 1999 à Seattle. Il exprime un grand refus social et moral qui n’est pas (encore ?) par­venu à se doter de stra­té­gies poli­tiques réel­le­ment alter­na­tives. Mis en scène à l’échelle pla­né­taire par les forums sociaux, popu­la­risé par les livres impré­ca­teurs de Viviane Forrester ou de Naomi Klein, il est le moment – néces­saire sans aucun doute – du néga­tif : « Le monde n’est pas une mar­chan­dise, le monde n’est pas à vendre… » Un autre monde est néces­saire, mais lequel ? Et sur­tout : com­ment le rendre pos­sible ?

Ce « moment anti­li­bé­ral », marqué par le retour de la ques­tion sociale et l’irruption des mou­ve­ments sociaux (anciens ou « nou­veaux »), a permis de délé­gi­ti­mer le dis­cours libé­ral triom­phant au début des années 1990. Mais, des réponses à appor­ter à « la révo­lu­tion pas­sive » néo­li­bé­rale, le spectre est lar­ge­ment ouvert. Parler au sin­gu­lier d’un mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, comme s’il s’agissait d’un grand sujet sus­cep­tible de prendre le relais d’un pro­lé­ta­riat en voie d’extinction, est non seule­ment aven­tu­reux, mais erroné. Sur la « pla­nète alter », coha­bitent en effet – et c’est très bien ainsi à condi­tion de ne pas noyer les diver­gences réelles dans un consen­sus diplo­ma­tique – des oppo­sants radi­caux aux ins­ti­tu­tions comme la Banque mon­diale et l’OMC, et des par­ti­sans de leur amé­na­ge­ment ; des par­ti­sans du « oui » et du « non » au réfé­ren­dum sur le traité consti­tu­tion­nel euro­péen (TCE) ; ceux qui veulent huma­ni­ser la mar­chan­di­sa­tion du monde et ceux qui veulent en ren­ver­ser les idoles ; ceux qui gèrent les pri­va­ti­sa­tions et les réformes de la pro­tec­tion sociale, et ceux qui s’y opposent…

Tous anti­li­bé­raux ? Dans une cer­taine mesure et jusqu’à un cer­tain point. À dif­fé­rents degrés et dif­fé­rem­ment. Certains se satis­fe­raient de cor­ri­ger à la marge les excès du libé­ra­lisme ensau­vagé, sans remettre en cause sa matrice capi­ta­liste. D’autres veulent chan­ger radi­ca­le­ment de logi­ciel. Les lignes de par­tage ne relèvent pas, ou secon­dai­re­ment, de ques­tions lexi­cales (anti­li­bé­ra­lisme ou anti­ca­pi­ta­lisme), mais de poli­tiques concrètes. Lula et le Parti des tra­vailleurs, au Brésil, Rifundazione com­mu­niste, en Italie, ont été, depuis le début des Forums sociaux en 2001, deux piliers du mou­ve­ment alter en Amérique latine et en Europe. Le pre­mier est aujourd’hui un élève zélé, cité en exemple, du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal. Le second col­la­bore avec dis­ci­pline à la poli­tique bel­li­ciste et anti­so­ciale de Romano Prodi. Tous deux purgent leurs partis res­pec­tifs de leurs élus récal­ci­trants. Il est clair en Amérique latine que « l’antilibéralisme » de Chavez ou de Morales n’a pas le même sens, ni la même dyna­mique que celui de Lula ou de Kirchner.

L’antilibéralisme est donc au mieux un signi­fiant flot­tant pour dési­gner un front du refus allant de la gauche révo­lu­tion­naire aux uto­pies néo-key­né­siennes, du paci­fisme théo­lo­gique à l’anti-impérialisme mili­tant. Il peut être un levier uni­taire effi­cace pour des actions et des cam­pagnes pré­cises, contre la dette ou contre la guerre, contre la direc­tive Bolkenstein ou contre le traité consti­tu­tion­nel (encore que, sur ce point, le front se soit divisé). Il ne consti­tue pas en soi un projet poli­tique. C’est ce qu’a montré la divi­sion de la gauche radi­cale en France lors des élec­tions légis­la­tives et pré­si­den­tielle : la « vic­toire défen­sive » que repré­sente le « non » au réfé­ren­dum sur le TCE n’était pas méca­ni­que­ment conver­tible en dyna­mique offen­sive autour d’un pro­gramme et d’une stra­té­gie d’alliances.

Les ques­tions pro­po­sées par Politis sont pour la plu­part for­mu­lées en termes de défi­ni­tions. Une gauche authen­tique doit-elle se défi­nir comme anti­ca­pi­ta­liste ou anti­li­bé­rale ? Comment se défi­nit-elle par rap­port à l’économie de marché ? La manie de la défi­ni­tion est carac­té­ris­tique du goût fran­çais de la raison clas­si­fi­ca­toire et de sa manie du ran­ge­ment. La défi­ni­tion fixe et immo­bi­lise. La déter­mi­na­tion dia­lec­tique met au contraire l’accent sur le deve­nir et la dyna­mique. Antilibéralisme ou anti­ca­pi­ta­lisme ? Ce n’est pas une ques­tion d’étiquette ou de définition,mais d’orientation ; pas une ques­tion de cata­logue de mesures et de reven­di­ca­tions pour dépliant élec­to­ral, mais d’intervention per­met­tant d’évaluer, à l’épreuve de la pra­tique, les alliances et les com­pro­mis qui rap­prochent du but recher­ché, et ceux qui leur tournent le dos.

Une poli­tique de rup­ture avec le des­po­tisme ano­nyme des mar­chés exige aujourd’hui que la logique du bien commun, du ser­vice public, de la soli­da­rité l’emporte sur celle du profit à tout prix, du calcul égoïste et de la concur­rence de tous contre tous. Elle exige pour cela d’oser des incur­sions éner­giques dans le sanc­tuaire de la pro­priété privée (y com­pris la pro­priété immo­bi­lière et fon­cière, qui joue un rôle clé dans les ques­tions éco­lo­giques comme dans celles de l’urbanisation et du loge­ment). Elle exige une oppo­si­tion intran­si­geante à la guerre de recon­quête colo­niale, à l’économie d’armement, aux pactes mili­taires impé­ria­listes. Elle passe par une rup­ture avec le carcan des cri­tères de conver­gences et du pacte de sta­bi­lité euro­péens, par une nuit du 4 Août fiscal, etc. Une lutte réso­lue sur ces objec­tifs est rigou­reu­se­ment contra­dic­toire avec des coa­li­tions par­le­men­taires et gou­ver­ne­men­tales avec Blair ou Schröder hier, Prodi ou Royal aujourd’hui, sous peine de rendre la fron­tière entre la gauche et la droite poreuse au point que les trans­fuges puissent désor­mais la tra­ver­ser (dans les deux sens !) sans avoir le moins du monde le sen­ti­ment de se renier. La ques­tion des alliances n’est pas la pro­thèse tech­nique ou le simple pro­lon­ge­ment ins­tru­men­tal d’un pro­gramme visant à chan­ger le monde. Elle en est partie inté­grante.

Des mis­sions de ser­vice public peuvent-elles être confiées au privé ? En 1977, Michel Rocard avait (agréa­ble­ment) sur­pris un par­terre de patrons en décla­rant que les logiques de régu­la­tion – plan ou marché – sont glo­bales, et qu’on ne biaise pas avec le marché. C’était parler franc et vrai. Tellement vrai qu’une fois la gauche par­ve­nue aux affaires, Laurent Fabius fut le pre­mier Premier ministre à jouer à fond la libre cir­cu­la­tion des capi­taux ; et Pierre Bérégovoy, « le pre­mier arti­san de la dés­in­ter­mé­dia­tion ban­caire » [1] . Il ne s’agit pas d’abolir tous les rap­ports mar­chands, mais de savoir qui doit l’emporter, de la sou­ve­rai­neté démo­cra­tique (du pou­voir popu­laire consti­tuant) ou du fétiche auto­mate des mar­chés. La ques­tion ne se réduit pas à la part d’appropriation sociale auto­gé­rée des moyens de pro­duc­tion, de com­mu­ni­ca­tion et d’échange. Elle implique tout autant une poli­tique fis­cale, un contrôle poli­tique de l’outil moné­taire, une redé­fi­ni­tion des ser­vices publics, une réorien­ta­tion du com­merce exté­rieur. Que, dans un tel cadre, des mis­sions de ser­vice public puissent être délé­guées à des opé­ra­teurs privés n’est pas une ques­tion de prin­cipe, si elles sont enca­drées par des légis­la­tions fis­cales et sociales contrai­gnantes. En outre, les formes d’appropriation sociale peuvent être très variées, de l’entreprise publique à la coopé­ra­tive auto­gé­rée. Mais, ici encore, la ques­tion cru­ciale est celle des rap­ports de forces sociaux et poli­tiques, et du pou­voir réel de déci­sion.

Pour aller à la racine des choses, un anti­li­bé­ra­lisme radi­cal doit s’attaquer au disque dur du capi­tal, rendre le droit à l’existence (au loge­ment, à la santé, à l’éducation, à l’emploi) oppo­sable au droit de pro­priété. Elle doit oppo­ser à la pri­va­ti­sa­tion et à la mar­chan­di­sa­tion du monde une poli­tique de soli­da­rité sociale, de démar­chan­di­sa­tion et de gra­tuité. Dès lors, la dis­tinc­tion for­melle entre anti­li­bé­ra­lisme et anti­ca­pi­ta­lisme s’estompe : c’est en résis­tant à l’irrésistible que l’on devient révo­lu­tion­naire sans for­cé­ment le savoir.

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