Des interstices à la rupture

Esquisse d’une stratégie écosocialiste

Par Mis en ligne le 24 août 2014

Introduction

Apparu en force au début des années 2000, l’écosocialisme est un nou­veau cou­rant poli­tique opé­rant la syn­thèse entre un projet socia­liste débar­rassé de la logique pro­duc­ti­viste et une éco­lo­gie fon­ciè­re­ment anti­ca­pi­ta­liste. Alors que ses pre­miers théo­ri­ciens (James O’Connor, John Bellamy Foster, Joel Kovel, André Gorz, Michaël Löwy) s’attelèrent à pro­po­ser une relec­ture cri­tique et éco­lo­giste de Marx contre les dérives auto­ri­taires et pro­duc­ti­vistes des « mar­xistes tra­di­tion­nels » et du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant », une foule d’organisations radi­cales « rouges-vertes » euro­péennes (Parti de Gauche), scan­di­naves (Alliance de la Gauche verte nor­dique), latino-amé­ri­caines (Parti socia­lisme et liberté) et même qué­bé­coises (Réseau éco­so­cia­liste) tentent main­te­nant d’incarner ces idées à l’intérieur d’un vaste et com­plexe mou­ve­ment poli­tique.

Pourtant, l’écosocialisme pour­rait donner l’impression d’un mariage forcé, ou du moins d’une asso­cia­tion contin­gente entre le socia­lisme et l’écologie. Bien que ces deux cou­rants s’opposent à l’autonomisation de l’économie, à la pré­do­mi­nance de la quan­tité sur la qua­lité, au règne du profit sur les besoins humains et l’usage de l’environnement, tout se passe comme si d’anciennes idées révo­lu­tion­naires vou­laient se draper de vertus éco­lo­giques à cause de la conjonc­ture his­to­rique actuelle. Comment répondre à ce soup­çon que le « socia­lisme du XXIe siècle » ne serait que du vieux vin dans de nou­velles bou­teilles ? Y a-t-il une rela­tion néces­saire entre le rejet du capi­ta­lisme, la prise en charge col­lec­tive des besoins humains et la tran­si­tion éco­lo­gique ? En quoi l’écosocialisme dif­fère-t-il fon­da­men­ta­le­ment du capi­ta­lisme et du socia­lisme éta­tique, des­quels il essaie de se dis­so­cier ? Autrement dit, s’agit-il d’un simple chan­ge­ment de nom, ou d’un nou­veau projet de société pro­po­sant une véri­table rup­ture avec le modèle civi­li­sa­tion­nel de la société indus­trielle ?

Afin de répondre à ces ques­tions, nous ten­te­rons de défi­nir les grandes lignes du projet éco­so­cia­liste en fai­sant appel au magnum opus d’Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias (2010)[1]. Dans cet ouvrage, le socio­logue amé­ri­cain entre­prend un large tra­vail de recons­truc­tion théo­rique du mar­xisme, qui dépasse lar­ge­ment l’analyse de notions iso­lées comme l’exploitation, les classes sociales ou le maté­ria­lisme his­to­rique. Bien qu’il ait été d’abord asso­cié au cou­rant du « mar­xisme ana­ly­tique » (aux côtés de Gerald Cohen, Jon Elster, Philippe Van Parijs et John Roemer), Wright s’éloigne du for­ma­lisme et l’aridité concep­tuelle de ses com­pères, sans pour autant sacri­fier la clarté et la rigueur de son propos. Il délaisse ainsi les « que­relles sco­las­tiques » pour se consa­crer à l’élaboration d’une « vision synop­tique » per­met­tant de tracer les contours d’une société post-capi­ta­liste et l’évaluation des meilleurs moyens de la réa­li­ser.

Contrairement à ce que laisse sous-entendre son titre, cet ouvrage ne consiste pas à réper­to­rier une série d’utopies concrètes comme le budget par­ti­ci­pa­tif, le projet d’encyclopédie Wikipédia, le sys­tème coopé­ra­tif Mondragon ou le revenu de base incon­di­tion­nel ; Wright entend plutôt les repla­cer à l’intérieur d’un cadre théo­rique géné­ral qu’il nomme « science sociale de l’émancipation ». Celle-ci se divise en trois par­ties : 1) un diag­nos­tic cri­tique du capi­ta­lisme ; 2) une bous­sole de l’émancipation qui évalue les dif­fé­rentes alter­na­tives au sys­tème actuel ; 3) une théo­rie de la trans­for­ma­tion qui doit réper­to­rier non seule­ment les méca­nismes de repro­duc­tion sociale et leurs contra­dic­tions, mais les acteurs, stra­té­gies et luttes per­met­tant de bâtir une société post-capi­ta­liste.

Comme il est impos­sible de faire la syn­thèse d’une œuvre aussi riche et dense, nous uti­li­se­rons uni­que­ment les concepts et les argu­ments de Wright qui sont direc­te­ment liés aux thèmes éco­so­cia­listes. Cet article ne consiste donc pas à pro­po­ser un survol rapide de ce cou­rant poli­tique[2], mais à éclai­rer les débats théo­riques et stra­té­giques entou­rant l’articulation de la tran­si­tion éco­lo­gique à un projet d’émancipation sociale. Après avoir montré en quoi le capi­ta­lisme entraîne néces­sai­re­ment la des­truc­tion de l’environnement (et une série d’autres pro­blèmes qui seront trai­tés briè­ve­ment), nous mon­tre­rons que l’écosocialisme est inti­me­ment lié à l’impératif démo­cra­tique. Enfin, nous pren­drons nos dis­tances face à la posi­tion « réfor­miste » de Wright en sou­te­nant qu’une trans­for­ma­tion sociale ne peut faire l’économie d’une rup­ture défi­ni­tive avec le sys­tème capi­ta­liste.

Pourquoi le capi­ta­lisme est-il si des­truc­teur ?

Erik Olin Wright se dis­tingue de ses com­pères mar­xistes ; il n’hésite pas à ancrer sa cri­tique à l’intérieur d’une phi­lo­so­phie poli­tique nor­ma­tive, sans pour autant se limi­ter à l’analyse abs­traite de l’idée de jus­tice. L’idéal moral qu’il pro­pose, l’égalitarisme démo­cra­tique radi­cal, requiert que tous doivent avoir un accès égal aux res­sources maté­rielles et sociales néces­saires à une vie épa­nouie (jus­tice sociale), de même que la capa­cité de par­ti­ci­per de manière signi­fi­ca­tive aux déci­sions col­lec­tives qui affectent nos vies en tant qu’individus et membres d’une com­mu­nauté (jus­tice poli­tique). Sans nous attar­der aux jus­ti­fi­ca­tions théo­riques d’une telle concep­tion de la jus­tice, celle-ci permet à Wright de for­mu­ler pas moins de onze objec­tions fon­da­men­tales au capi­ta­lisme.

Par exemple, ce sys­tème éco­no­mique per­pé­tue des formes de souf­france non néces­saires, entrave l’universalisation des condi­tions maté­rielles de l’épanouissement humain, entraîne des défi­cits en matière de liberté indi­vi­duelle et d’autonomie, viole les prin­cipes libé­raux de jus­tice sociale, favo­rise la mar­chan­di­sa­tion des valeurs com­munes, ali­mente le mili­ta­risme et l’impérialisme, érode la com­mu­nauté et limite dras­ti­que­ment la démo­cra­tie[3]. La qua­lité et la force des argu­ments de Wright pour­raient presque convaincre n’importe quel rawl­sien, éga­li­ta­riste libé­ral ou démo­crate de deve­nir anti­ca­pi­ta­liste. Évidemment, il serait pos­sible de rétor­quer que malgré la per­sis­tance des inéga­li­tés sociales et des injus­tices cau­sées par ce sys­tème éco­no­mique, celui-ci demeure malgré tout le plus effi­cace. Or, c’est pré­ci­sé­ment là où le bât blesse : le capi­ta­lisme est non seule­ment injuste, mais inef­fi­cace et des­truc­teur pour la société et l’environnement.

Pour com­prendre cette défaillance struc­tu­relle, il faut d’abord défi­nir briè­ve­ment le capi­ta­lisme. Celui-ci est une manière par­ti­cu­lière d’organiser l’activité éco­no­mique d’une société, carac­té­ri­sée par une struc­ture de classe et un mode de coor­di­na­tion éco­no­mique spé­ci­fique. La pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion amène la divi­sion de la société entre les pro­prié­taires et leurs repré­sen­tants (capi­ta­listes) et ceux qui doivent vendre leur force de tra­vail (pro­lé­taires), tandis que l’allocation des res­sources s’effectue prin­ci­pa­le­ment à tra­vers des échanges volon­taires décen­tra­li­sés entre par­ties pri­vées, c’est-à-dire le marché. Ces deux carac­té­ris­tiques génèrent une dyna­mique com­pé­ti­tive entre des entre­prises qui doivent constam­ment inno­ver, bais­ser leurs coûts de pro­duc­tion et aug­men­ter leur pro­duc­ti­vité pour maxi­mi­ser leurs pro­fits et assu­rer leur survie.

Sur le plan envi­ron­ne­men­tal, cette pres­sion com­pé­ti­tive amène les firmes capi­ta­listes à dépla­cer les coûts réels de leur pro­duc­tion et ses risques sur autrui. Ces dom­mages sans com­pen­sa­tion, en termes de pol­lu­tion, de santé publique et de sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources natu­relles, repré­sentent des « exter­na­li­tés néga­tives » qui sont sys­té­ma­ti­que­ment géné­rées par le marché. Il ne s’agit pas ici d’accuser les moti­va­tions égoïstes des entre­prises, mais de consta­ter les effets glo­baux d’une dyna­mique struc­tu­relle.

« Des indi­vi­dus peuvent pol­luer l’environnement en jetant une canette par la fenêtre de leur voi­ture parce qu’il s’agit d’un moyen peu coû­teux de s’en débar­ras­ser s’ils sont indif­fé­rents à l’impact néga­tif de leur geste sur les autres ; mais il n’y a pas de fortes pres­sions qui les poussent à agir ainsi. Les firmes capi­ta­listes font face à des pres­sions com­pé­ti­tives pour réduire leurs coûts, et le fait d’externaliser ces coûts sur l’environnement est une bonne manière d’y par­ve­nir. Cette pres­sion ne peut pas être contrée par le marché lui-même ; cela néces­site une forme d’intervention non-capi­ta­liste de l’État ou de forces sociales orga­ni­sées[4]. »

À cette exter­na­li­sa­tion des coûts s’ajoute une sous-éva­lua­tion des res­sources non renou­ve­lables par le marché. La valeur de ces res­sources pour les géné­ra­tions futures n’est tout sim­ple­ment pas prise en compte par la dyna­mique de l’offre et la demande, car l’horizon tem­po­rel de la ratio­na­lité capi­ta­liste relève du court terme et des coûts de pro­duc­tion actuels. Il s’en suit une allo­ca­tion lar­ge­ment défi­ciente des res­sources natu­relles du point de vue de la ratio­na­lité éco­lo­gique, sociale et éco­no­mique à long terme. L’exploitation mas­sive des hydro­car­bures non-conven­tion­nels, la sur­pêche, la défo­res­ta­tion pour l’élevage bovin inten­sif sont dif­fé­rents exemples de l’incapacité du marché et des entre­prises capi­ta­listes à s’autoréguler.

Enfin, le pro­grès tech­no­lo­gique consti­tue une ten­dance inhé­rente au procès de pro­duc­tion capi­ta­liste parce qu’il permet l’augmentation de la pro­duc­ti­vité et l’accumulation du capi­tal. En théo­rie, l’accroissement de la pro­duc­ti­vité peut mener à deux choses : 1) la pro­duc­tion d’une même quan­tité de biens avec moins d’intrants (en termes de temps, argent, res­sources, éner­gie); 2) la pro­duc­tion d’un plus grand nombre de biens avec le même nombre d’intrants. Le prin­ci­pal pro­blème du capi­ta­lisme est qu’il trans­forme chaque gain pro­duc­tif en nombre crois­sant de mar­chan­dises à consom­mer au lieu d’élargir la sphère du temps libre. Le but est d’accroître la pro­duc­tion totale et d’assurer la crois­sance éco­no­mique, géné­ra­le­ment cal­cu­lée par l’échange des biens et ser­vices sur le marché natio­nal (pro­duit inté­rieur brut).

Le « pro­duc­ti­visme » ne doit pas être confondu avec la recherche de la pro­duc­ti­vité ; il s’agit plutôt d’un sys­tème d’organisation éco­no­mique dans lequel la pro­duc­tion est donnée comme objec­tif pre­mier. La sur­pro­duc­tion doit être vali­dée par la sur­con­som­ma­tion, qui est rendue pos­sible par la créa­tion arti­fi­cielle des besoins, des finan­ce­ments mas­sifs en publi­cité et d’autres stra­té­gies de mar­ke­ting. La logique mar­chande et capi­ta­liste amène donc une culture où la consom­ma­tion devient étroi­te­ment asso­ciée à la satis­fac­tion indi­vi­duelle. Ce biais « consu­mé­riste » n’est pas un résul­tat for­tuit mais un fon­de­ment du capi­ta­lisme avancé, qui contri­bue à son tour à la sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources natu­relles et la des­truc­tion de l’environnement. L’écosocialiste André Gorz résume de manière syn­thé­tique ce pro­ces­sus de ren­ver­se­ment où l’économie ne sert plus à satis­faire les besoins humains, mais à servir les besoins du capi­tal.

« En éli­mi­nant le pou­voir des pro­duc­teurs directs dans et sur la pro­duc­tion, le capi­tal a fina­le­ment pu éman­ci­per la pro­duc­tion vis-à-vis des besoins res­sen­tis et sélec­tion­ner ou créer les besoins, ainsi que la manière de les satis­faire, en fonc­tion du cri­tère de la plus grande ren­ta­bi­lité. La pro­duc­tion est ainsi deve­nue, avant tout, un moyen pour le capi­tal de s’accroître ; elle est avant tout au ser­vice des « besoins » du capi­tal et ce n’est que dans la mesure où le capi­tal a besoin de consom­ma­teurs pour ses pro­duits que la pro­duc­tion est aussi au ser­vice de besoins humains. Ces besoins, tou­te­fois, ne sont plus des besoins ou des désirs « natu­rels », spon­ta­né­ment éprou­vés, ce sont des besoins et des désirs pro­duits en fonc­tion des besoins de ren­ta­bi­lité du capi­tal. Le capi­tal se sert des besoins qu’il sert en vue de son propre accrois­se­ment, lequel demande en retour la crois­sance des besoins. Le modèle de consom­ma­tion du capi­ta­lisme déve­loppé résulte ainsi de l’exigence propre au capi­tal de créer le plus grand nombre pos­sible de besoins et de les satis­faire par le plus grand flux pos­sible de mar­chan­dises. La recherche de l’efficacité maxi­male dans la mise en valeur du capi­tal exige ainsi l’inefficacité maxi­male dans la cou­ver­ture des besoins : le gas­pillage maxi­mum[5]. »

Évidemment, la solu­tion à la catas­trophe éco­lo­gique capi­ta­liste ne peut se limi­ter à un mode de vie basé sur la sim­pli­cité volon­taire, la cri­tique cultu­relle du capi­ta­lisme ou la consta­ta­tion que la crois­sance infi­nie est impos­sible dans un monde fini. Bien qu’une partie impor­tante de la popu­la­tion serait prête à accep­ter l’idée que l’organisation de notre société repose sur un mode de pro­duc­tion non sou­te­nable, Frederic Jameson rap­pelle qu’il « est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capi­ta­lisme ». Le fata­lisme for­mulé par la célèbre phrase de Margaret Thatcher – there is no alter­na­tive – conti­nue d’exercer son hégé­mo­nie alors qu’il devient abso­lu­ment néces­saire d’envisager une alter­na­tive radi­cale.

L’alternative éco­so­cia­liste

Cette tâche est d’autant plus urgente que le prin­ci­pal adver­saire his­to­rique du capi­ta­lisme – le « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » des régimes sovié­tiques et chi­nois, s’est avéré une piètre alter­na­tive sur le plan humain et envi­ron­ne­men­tal. Cela est pro­ba­ble­ment dû au fait que le socia­lisme fut d’abord conçu comme une oppo­si­tion binaire au capi­ta­lisme, rem­pla­çant la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et le marché par la pro­priété éta­tique et la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée. L’originalité de la pers­pec­tive de Wright est de sortir de cette vision dua­liste (marché vs État) pour épou­ser une concep­tion tri­par­tite de la société, formée de la sphère éco­no­mique, poli­tique et asso­cia­tive.

Chaque domaine cor­res­pond à une forme par­ti­cu­lière de pou­voir : le pou­voir éco­no­mique est basé sur le contrôle des res­sources éco­no­miques, le pou­voir éta­tique sur la créa­tion et le ren­for­ce­ment des lois sur un ter­ri­toire, et le pou­voir social sur la capa­cité de mobi­li­ser les gens pour des actions col­lec­tives volon­taires et coopé­ra­tives. De manière syn­thé­tique, nous pou­vons influen­cer les gens en les ache­tant, en les for­çant ou en les per­sua­dant. Bien que chaque société com­prenne ces trois types de pou­voir à dif­fé­rents degrés, nous pou­vons dis­tin­guer trois struc­tures éco­no­miques en fonc­tion de la forme domi­nante de pou­voir diri­geant l’activité éco­no­mique :

  1. Le capi­ta­lisme est défini par la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, qui permet le contrôle des inves­tis­se­ments, de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion par l’exercice du pou­voir éco­no­mique.
  2. L’éta­tisme est carac­té­risé par la pro­priété éta­tique des moyens de pro­duc­tion, l’allocation et l’usage de res­sources pour dif­fé­rents objec­tifs sociaux étant réa­li­sés à tra­vers une forme de méca­nisme admi­nis­tra­tif d’État.
  3. Le socia­lisme est une struc­ture éco­no­mique défi­nie par la pro­priété sociale des moyens de pro­duc­tion, l’allocation et l’usage des res­sources étant effec­tué par le pou­voir social au sein de la société civile. Cette der­nière ne doit pas être conçue comme un simple espace d’activité, de socia­bi­lité et de com­mu­ni­ca­tion, mais aussi comme un espace de pou­voir réel. La pro­priété sociale ren­voie à la pro­priété col­lec­tive d’un bien par tous les membres d’une unité sociale quel­conque, qu’il s’agisse d’un kib­boutz ou d’une coopé­ra­tive de soli­da­rité par exemple.

Cette grille d’analyse permet de penser à nou­veau frais l’impératif démo­cra­tique. Dans son sens poli­tique, la démo­cra­tie peut être conçue comme la subor­di­na­tion du pou­voir éta­tique au pou­voir social. L’expression du « gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple et pour le peuple » ne signi­fie donc pas le gou­ver­ne­ment par des élites choi­sies pério­di­que­ment par l’agrégation de pré­fé­rences d’individus ato­mi­sés, mais le gou­ver­ne­ment du peuple col­lec­ti­ve­ment orga­nisé sous diverses formes : partis, syn­di­cats, coopé­ra­tives, orga­ni­sa­tions citoyennes, asso­cia­tions de quar­tier, etc. « La démo­cra­tie est donc, en soi, un prin­cipe pro­fon­dé­ment socia­liste. Si démo­cra­tie est le nom donné à la subor­di­na­tion du pou­voir éta­tique au pou­voir social, socia­lisme est celui de la subor­di­na­tion du pou­voir éco­no­mique au pou­voir social[6]. » Wright reprend ainsi l’idée de Jean Jaurès, qui rap­pelle que « la Révolution a fait les Français rois dans la cité, mais les a laissé serfs dans l’entreprise. » Pour le dire autre­ment, le socia­lisme est la pour­suite de la révo­lu­tion démo­cra­tique dans la sphère éco­no­mique.

Quel rap­port peut-il y avoir entre la démo­cra­ti­sa­tion de l’économie et l’écologie ? Pourquoi le socia­lisme serait-il moins des­truc­teur pour l’environnement que le capi­ta­lisme et l’étatisme ? Selon Wright, ces deux sys­tèmes éco­no­miques sont inca­pables d’effectuer une déli­bé­ra­tion publique large sur les ten­sions entre le niveau de consom­ma­tion actuel, la crois­sance éco­no­mique et la pro­tec­tion de l’environnement, et ne pos­sèdent pas de méca­nismes démo­cra­tiques capables de tra­duire ces déli­bé­ra­tions sous forme de poli­tiques publiques effec­tives. Cette situa­tion est par­ti­cu­liè­re­ment vraie dans le cas des régimes sovié­tiques et éta­tistes, où ni l’État ni l’économie n’étaient sous contrôle démo­cra­tique. Pour ce qui est des pays capi­ta­listes dotés d’une démo­cra­tie libé­rale, la pré­sence d’un espace public permet une déli­bé­ra­tion sur les enjeux envi­ron­ne­men­taux, et la mobi­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux peuvent contraindre, en partie, cer­taines pra­tiques des­truc­trices du sys­tème éco­no­mique.

Néanmoins, la régu­la­tion sociale et éco­lo­gique des déci­sions éco­no­miques est extrê­me­ment limi­tée dans une société capi­ta­liste parce qu’elle est, par défi­ni­tion, contrô­lée par ceux qui exercent le contrôle des res­sources éco­no­miques. De plus, le capi­ta­lisme limite sub­stan­tiel­le­ment la démo­cra­tie et érode la com­mu­nauté, c’est-à-dire les liens de soli­da­rité, de réci­pro­cité et de coopé­ra­tion néces­saires à une société civile vivante. Autrement dit, cette struc­ture éco­no­mique ne fait pas qu’augmenter la souf­france, les inéga­li­tés sociales et la des­truc­tion de l’environnement ; elle neu­tra­lise les méca­nismes par les­quels ces consé­quences néga­tives pour­raient être miti­gées.

Cela implique que la ratio­na­lité éco­lo­gique ne pourra deve­nir plei­ne­ment effec­tive dans une société domi­née par la logique mar­chande et l’impératif d’accumulation. Le déve­lop­pe­ment durable est au mieux un vœu pieux, au pire un ersatz de chan­ge­ment qui ser­vira à relan­cer l’économie capi­ta­liste sur une base éco-effi­ciente, mais pri­son­nière des rênes du pro­duc­ti­visme et du consu­mé­risme. Une société réel­le­ment éco­lo­gique sup­pose le contrôle démo­cra­tique de la pro­duc­tion, la dis­tri­bu­tion et l’usage des res­sources, soit une éco­no­mie diri­gée par le pou­voir social orga­nisé. À quoi res­sem­ble­rait un tel type de société, et com­ment peut-on y par­ve­nir ?

D’entrée de jeu, Wright sou­ligne que le capi­ta­lisme, l’étatisme et le socia­lisme repré­sentent des modèles qui ne peuvent être par­fai­te­ment actua­li­sés dans la réa­lité. Des formes pures comme le tota­li­ta­risme (hyper-éta­tisme), le capi­ta­lisme liber­ta­rien et le com­mu­nisme (une société sans État et dans laquelle l’économie est plei­ne­ment absor­bée par l’activité coopé­ra­tive d’individus libre­ment asso­ciés) ne sont pas viables, car la société civile (réci­pro­cité), l’État (redis­tri­bu­tion) et le marché (échange) ne peuvent être com­plè­te­ment éli­mi­nés. Une éco­no­mie concrète est tou­jours une struc­ture hybride com­bi­nant dif­fé­rents types de pou­voir dans laquelle l’un des pôles demeure pré­do­mi­nant. La typo­lo­gie de Wright pré­sente ainsi des variables per­met­tant de déter­mi­ner si une société est plus ou moins capi­ta­liste, éta­tiste ou socia­liste en fonc­tion des rela­tions dyna­miques entre ces dif­fé­rentes sphères. Pour rendre intel­li­gible la plu­ra­lité des confi­gu­ra­tions de pou­voir et les che­mins de l’émancipation sociale, nous ferons appel à des sché­mas per­met­tant de visua­li­ser ces arti­cu­la­tions.

Économie capi­ta­liste :

economie-capitaliste

Dans la confi­gu­ra­tion capi­ta­liste, les fonc­tion­naires du capi­tal (A) et l’économie de marché (1) contrôle la majeure partie des inves­tis­se­ments, la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des biens et ser­vices. Une cer­taine place est réser­vée pour l’économie sociale (2), les entre­prises publiques (3) et la démo­cra­tie (4), mais l’État (B) et la société civile (C) res­tent subor­don­nées au pou­voir du capi­tal, que ce soit par les orga­ni­sa­tions patro­nales et le contrôle des médias de masse (5), ou l’influence des prin­ci­paux partis poli­tiques et les lob­bies (6).

Pour ren­ver­ser cette struc­ture éco­no­mique, le socia­lisme éta­tiste pri­vi­lé­gia la prise du pou­voir d’État par un parti révo­lu­tion­naire repré­sen­tant démo­cra­ti­que­ment la classe ouvrière. Celui-ci devait natio­na­li­ser les moyens de pro­duc­tion et orga­ni­ser l’économie par une pla­ni­fi­ca­tion éta­tique, tout en lais­sant une large place au pou­voir des tra­vailleurs asso­ciés sous forme de conseils (ou soviets). Malheureusement, l’expérience his­to­rique s’avéra contraire au modèle théo­rique ; que ce soit à cause de la concen­tra­tion pou­voir au sein du parti ou des mul­tiples contraintes his­to­riques de la révo­lu­tion, les partis com­mu­nistes subor­don­nèrent le pou­voir de la société civile et abou­tirent à une pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée et bureau­cra­tique de l’économie. La révo­lu­tion débou­cha ainsi sur un éta­tisme auto­ri­taire sous la ban­nière idéo­lo­gique du socia­lisme.

Socialisme éta­tiste :

socialisme-etatique

Étatisme auto­ri­taire :

etatisme-autoritaire

La prin­ci­pale alter­na­tive his­to­rique au socia­lisme révo­lu­tion­naire est repré­sen­tée par la social-démo­cra­tie. Celle-ci pré­co­nise la régu­la­tion éta­tique de l’économie, que ce soit par le contrôle envi­ron­ne­men­tal, des normes de sécu­rité au tra­vail, le salaire mini­mum, l’assurance-chômage, etc. La social-démo­cra­tie est géné­ra­le­ment asso­ciée au néo-cor­po­ra­tisme, soit un arran­ge­ment tri­par­tite entre les syn­di­cats, les orga­ni­sa­tions patro­nales et l’État-providence qui négo­cient les rela­tions de tra­vail et gèrent ensemble l’économie natio­nale. Dans la mesure où ces asso­cia­tions sont démo­cra­tiques et repré­sen­ta­tives des inté­rêts de la société civile, que les déci­sions pro­cèdent d’une déli­bé­ra­tion ouverte et non d’une mani­pu­la­tion par les élites éco­no­miques et poli­tiques, nous pou­vons affir­mer que la social-démo­cra­tie permet un réel ren­for­ce­ment du pou­voir social. Or, les limites de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, la pré­do­mi­nance des inté­rêts éco­no­miques, la bureau­cra­ti­sa­tion des syn­di­cats et l’impératif d’accumulation réduisent consi­dé­ra­ble­ment la portée des mou­ve­ments sociaux et ins­tru­men­ta­lisent la régu­la­tion éta­tique de l’économie en faveur du capi­tal. C’est pour­quoi la social-démo­cra­tie s’est avérée un frein tem­po­raire à l’exploitation capi­ta­liste, mais a été inca­pable de ren­ver­ser le pou­voir de classe et d’instaurer une véri­table démo­cra­tie, notam­ment dans la sphère éco­no­mique.

Social-démo­cra­tie :

social-democratie

Régulation éta­tique capi­ta­liste :

regulation-etatique-capitaliste

Enfin, une troi­sième voie consiste à redon­ner les lettres de noblesse à la société civile en met­tant l’accent sur l’économie sociale, la créa­tion de fonds de soli­da­rité (FTQ), la repré­sen­ta­tion des tra­vailleurs sur les conseils d’administration des entre­prises, la pro­mo­tion de coopé­ra­tives, le com­merce équi­table, etc. Que nous appe­lions cette pers­pec­tive « capi­ta­lisme social », « troi­sième voie » ou « social-libé­ra­lisme », celle-ci a pour prin­ci­pale carac­té­ris­tique l’absence d’une impli­ca­tion directe de l’État (bien que celui-ci demeure en arrière-plan). C’est une raison pour laquelle les adeptes du conser­va­tisme et du libre marché appré­cient éga­le­ment la l’autorégulation des entre­prises et les ini­tia­tives de l’économie sociale qui ne menacent pas l’ordre établi. Comme ces acti­vi­tés occupent une place mar­gi­nale dans l’économie qui reste en majeure partie contrô­lée par des firmes capi­ta­listes, leur pou­voir demeure rela­ti­ve­ment limité. Néanmoins, lorsque la société civile se mobi­lise en faveur d’une véri­table démo­cra­tie éco­no­mique qui vise à subor­don­ner le pou­voir du capi­tal aux mou­ve­ments sociaux, cette pers­pec­tive pose un véri­table défi à l’idéologie néo­li­bé­rale.

Économie sociale et coopé­ra­tive :

economie-sociale-et-cooperative

Capitalisme social :

capitalisme-social

Face aux impasses du mar­xisme révo­lu­tion­naire, la social-démo­cra­tie et la troi­sième voie, qui abou­tirent toutes au ren­for­ce­ment du capi­ta­lisme et/​ou de l’étatisme, le socia­lisme par­ti­ci­pa­tif repré­sente pro­ba­ble­ment la meilleure pers­pec­tive d’émancipation sociale. Dans ce modèle, l’État et la société civile orga­nisent conjoin­te­ment la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des biens et ser­vices, le pre­mier jouant un rôle actif dans la coor­di­na­tion des grands pro­jets et infra­struc­tures : sec­teurs stra­té­giques, finance, trans­ports, etc. Cette approche dif­fère du socia­lisme éta­tiste parce que le pou­voir social ne se limite pas au contrôle démo­cra­tique des ins­ti­tu­tions éta­tiques, mais par­ti­cipe direc­te­ment aux acti­vi­tés pro­duc­tives à tra­vers l’extension de l’économie sociale et l’autogestion. Le budget par­ti­ci­pa­tif de Porto Alegre repré­sente un exemple concret de socia­lisme par­ti­ci­pa­tif : les citoyens ras­sem­blés dans les assem­blées de quar­tier débattent des prio­ri­tés bud­gé­taires, pro­posent des pro­jets et choi­sissent des délé­gués pour le conseil muni­ci­pal du budget qui doit coor­don­ner l’ensemble des pro­po­si­tions. Ce budget est adopté sous un mode de coges­tion, don­nant à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive son sens authen­tique ; non pas une consul­ta­tion, mais une com­bi­nai­son de repré­sen­ta­tion et de démo­cra­tie directe.

Socialisme par­ti­ci­pa­tif :

socialisme-participatif

Dans ce schéma, nous sup­po­sons que la com­bi­nai­son de l’économie sociale et l’État par le biais de la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique neu­tra­lise com­plè­te­ment le pou­voir éco­no­mique, c’est-à-dire l’organisation des acti­vi­tés éco­no­miques par la logique mar­chande et les classes domi­nantes. Cela néces­site évi­dem­ment de rem­pla­cer la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion par la pro­priété éta­tique et sociale, cette der­nière devant jouer un rôle pré­do­mi­nant afin de ne pas som­brer dans une forme d’étatisme auto­ri­taire. De plus, nous avons vu plus haut que la ratio­na­lité éco­lo­gique dépend direc­te­ment du degré de démo­cra­ti­sa­tion de l’économie. C’est pour­quoi l’écosocialisme ne peut être appa­renté au socia­lisme éta­tiste issu de la tra­di­tion mar­xiste révo­lu­tion­naire, mais doit abso­lu­ment prendre la forme d’un socia­lisme démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tif. Comme l’instauration d’une telle struc­ture éco­no­mique n’a jamais été expé­ri­men­tée à grande échelle et qu’elle sup­pose de mul­tiples chan­ge­ments, cela ne peut se faire sans une réflexion préa­lable sur les stra­té­gies per­met­tant de mettre en œuvre une véri­table trans­for­ma­tion sociale.

Trois formes de trans­for­ma­tion

Wright envi­sage trois grandes logiques de trans­for­ma­tion visant à lutter contre le pou­voir capi­ta­liste et construire une alter­na­tive socioé­co­no­mique. La pre­mière stra­té­gie consiste à créer une rup­ture avec les ins­ti­tu­tions et les struc­tures sociales actuelles grâce à l’organisation poli­tique des classes oppri­mées et la saisie du pou­voir d’État. Il s’agit en quelque sorte de confron­ter la bour­geoi­sie à tra­vers la trans­for­ma­tion rapide des ins­ti­tu­tions poli­tiques et éco­no­miques afin de neu­tra­li­ser l’adversaire et réor­ga­ni­ser la pro­duc­tion sur de nou­velles bases. Ce scé­na­rio, asso­cié à la tra­di­tion du mar­xisme révo­lu­tion­naire (léni­nisme, trots­kysme, maoïsme, etc.), peut être contrasté avec celui de la pers­pec­tive anar­chiste qui pri­vi­lé­gie la construc­tion d’alternatives à l’extérieur de l’État. Cette stra­té­gie pré­fère ren­for­cer le pou­voir social à l’intérieur de la société actuelle à tra­vers les expé­ri­men­ta­tions col­lec­tives de divers mou­ve­ments sociaux. Enfin, l’approche sym­bio­tique consiste à uti­li­ser les ins­ti­tu­tions éta­tiques afin d’améliorer les condi­tions maté­rielles des tra­vailleurs et groupes sociaux, même si ces réformes néces­sitent par­fois un « com­pro­mis de classe ». Cette voie social-démo­crate cherche à mieux dis­tri­buer la richesse et étendre le pou­voir de la société civile en résol­vant des pro­blèmes pra­tiques.

Rupture

Interstices

Symbiose

Tradition poli­tique Marxisme révo­lu­tion­naire Anarchisme Social-démo­cra­tie
Acteurs col­lec­tifs Classes orga­ni­sées en partis poli­tiques Mouvements sociaux Coalitions de forces sociales et ouvrières
Rapport à l’État Attaquer l’État Construire des alter­na­tives à l’extérieur de l’État Utiliser l’État
Rapport à la classe capi­ta­liste Confronter la bour­geoi­sie Ignorer la bour­geoi­sie Collaborer avec la bour­geoi­sie

Il faut sou­li­gner que ces trois pers­pec­tives de trans­for­ma­tion sociale ne repré­sentent pas des idéo­lo­gies mutuel­le­ment exclu­sives, mais des stra­té­gies pou­vant être com­bi­nées selon les conjonc­tures. Une manière de reje­ter une approche uni­di­men­sion­nelle consiste à mon­trer les limites de chaque logique lorsqu’elles sont prises de manière isolée. Par exemple, la stra­té­gie de rup­ture s’est avérée un échec his­to­rique quant à la réa­li­sa­tion d’une société socia­liste, éco­lo­gique et démo­cra­tique, abou­tis­sant chaque fois à une forme d’étatisme auto­ri­taire. La créa­tion d’interstices permet certes de créer des poches d’autonomie et des alter­na­tives à petite échelle, mais elle est géné­ra­le­ment inca­pable de détruire les rela­tions de pou­voir capi­ta­listes. Enfin, la social-démo­cra­tie a permis de réduire la pau­vreté et les inéga­li­tés sociales, mais elle s’est butée à des limites struc­tu­relles lorsqu’elle a tenté de remettre en ques­tion le pou­voir du capi­tal.

Devant ce constat, devons-nous conclure qu’il est impos­sible de dépas­ser le capi­ta­lisme et que nous devons nous rési­gner à rendre ce sys­tème « plus humain » ? Évidemment, il serait facile de sim­ple­ment extra­po­ler les expé­riences pas­sées dans le futur en écar­tant toute réflexion sur les stra­té­gies nous per­met­tant d’agir lorsque les cir­cons­tances his­to­riques se pré­sen­te­ront. Les uto­pies concrètes, comme le sou­ligne l’écosocialiste Joel Kovel[7]pré­fi­gurent dès main­te­nant des alter­na­tives qui pour­ront se dis­sé­mi­ner dans le champ social et donner l’impulsion du chan­ge­ment. Que ce soit par des coopé­ra­tives de soli­da­rité, des mon­naies locales, des fidu­cies fon­cières com­mu­nau­taires ou l’agriculture urbaine, la créa­tion d’interstices pour­rait être com­bi­née à des réformes radi­cales per­met­tant d’élargir le domaine du pou­voir social.

Selon Wright, comme une révo­lu­tion n’est pas à l’ordre du jour à court et moyen terme, la meilleure stra­té­gie serait donc d’intégrer les stra­té­gies inter­sti­tielles et sym­bio­tiques afin d’approfondir les com­po­santes socia­listes à l’intérieur d’une struc­ture capi­ta­liste hybride. Bien que nous soyons d’accord avec l’idée d’articuler dif­fé­rentes stra­té­gies afin de construire les bases d’une société post­ca­pi­ta­liste, nous croyons que l’abandon de l’idéal révo­lu­tion­naire par Wright ampute le projet socia­liste d’une com­po­sante essen­tielle, à savoir le ren­ver­se­ment du pou­voir de classe. Cela témoigne de sa pers­pec­tive réfor­miste qui pour­rait être qua­li­fiée de « social-démo­crate liber­taire », parce qu’elle com­bine des élé­ments des deux pers­pec­tives tout en répu­diant une rup­ture sys­té­mique sous pré­texte qu’elle serait poten­tiel­le­ment anti­dé­mo­cra­tique. Après avoir exposé les limites de l’approche réfor­miste à l’aide des argu­ments de Wright, nous essaye­rons de réfu­ter ses objec­tions concer­nant la rup­ture à partir de la ques­tion éco­lo­gique, en mon­trant que l’écosocia­lisme permet de radi­ca­li­ser le projet des uto­pies concrètes.

Tout d’abord, si nous regar­dons les rela­tions entre les inté­rêts des capi­ta­listes et le pou­voir des tra­vailleurs, ceux-ci sont géné­ra­le­ment oppo­sés à la manière d’un jeu à somme nulle ; plus la classe bour­geoise est puis­sante, plus la classe ouvrière est domi­née. Or, l’expérience de la social-démo­cra­tie montre qu’un com­pro­mis de classe posi­tif est pos­sible, c’est-à-dire qu’une col­la­bo­ra­tion entre le capi­tal et le tra­vail permet d’assurer leur béné­fice mutuel, un sys­tème social stable, une crois­sance éco­no­mique sou­te­nue et une cer­taine redis­tri­bu­tion de la richesse. Cependant, cette situa­tion gagnant-gagnant est bornée par une limite struc­tu­relle consti­tuée par le sys­tème des droits de pro­priété capi­ta­listes.

Par exemple, le plan Meidner visant à socia­li­ser pro­gres­si­ve­ment les pro­fits des entre­prises par des fonds sala­riaux gérés par les syn­di­cats a pro­vo­qué une oppo­si­tion farouche des orga­ni­sa­tions patro­nales vers la fin des années 1970 en Suède[8]. Ce projet mani­feste sans doute le point ultime que pou­vait atteindre la social-démo­cra­tie sans mena­cer direc­te­ment les entre­prises pri­vées d’une socia­li­sa­tion de l’économie en cati­mini. La démo­cra­tie indus­trielle et le néo-cor­po­ra­tisme ne peuvent donc pas dépas­ser le seuil du socia­lisme démo­cra­tique, dans lequel les pra­tiques asso­cia­tives des tra­vailleurs et la société civile per­mettent de neu­tra­li­ser com­plè­te­ment le pou­voir éco­no­mique.

Par ailleurs, la social-démo­cra­tie ne peut pas consti­tuer une alter­na­tive durable au capi­ta­lisme, pour la simple et bonne raison que ce modèle sup­pose une crois­sance éco­no­mique sou­te­nue. Son âge d’or cor­res­pond à la période des Trente Glorieuses, mar­quée par l’augmentation sub­stan­tielle du niveau de vie, la société de consom­ma­tion, le pétrole à bon marché, l’étalement urbain, etc. Si on accepte la thèse qu’il n’est pas pos­sible d’opérer le décou­plage maté­riel de l’économie, c’est-à-dire la crois­sance et les consé­quences envi­ron­ne­men­tales du déve­lop­pe­ment, et qu’il n’est pas pos­sible de sub­sti­tuer le capi­tal natu­rel par du capi­tal arti­fi­ciel (com­pen­sa­tion des res­sources non renou­ve­lables par un fonds des géné­ra­tions ou des gains de pro­duc­ti­vité), alors il faut conclure que le déve­lop­pe­ment éco­no­mique (qu’il soit linéaire ou expo­nen­tiel) est à long terme fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec la pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes. Ce rai­son­ne­ment implique le rejet de l’idée de la crois­sance maté­rielle infi­nie, qu’elle soit basée sur un modèle éco­no­mique inéga­li­taire (capi­ta­lisme libé­ral) ou éga­li­taire (social-démo­cra­tie).

Il ne s’agit pas de reje­ter toute approche sym­bio­tique en bloc, car des réformes sont néces­saires pour ren­for­cer le pou­voir social, créer des alter­na­tives et pré­pa­rer une éven­tuelle rup­ture avec le sys­tème capi­ta­liste. Cependant, elle est insuf­fi­sante pour ins­tau­rer pro­gres­si­ve­ment une société plei­ne­ment démo­cra­tique, éga­li­taire et éco­lo­gique, l’impératif d’accumulation res­tant un réqui­sit de l’État social et du main­tien de la col­la­bo­ra­tion entre capi­ta­listes et tra­vailleurs. Si nous pre­nons au sérieux les limites de la crois­sance mar­quées par les fron­tières pla­né­taires (chan­ge­ments cli­ma­tiques, aci­di­fi­ca­tion des océans, réduc­tion de la couche d’ozone, cycles de nitro­gène et de phos­phore, eau potable, perte de bio­di­ver­sité, usage des terres, pol­lu­tion chi­mique)[9], alors nous devons inévi­ta­ble­ment inclure le pré­fixe éco- au projet socia­liste.

Une ques­tion de rup­ture

La prin­ci­pale raison pour laquelle Wright reste scep­tique face à une éven­tuelle rup­ture avec le sys­tème capi­ta­liste réside dans la manière d’effectuer celle-ci. Si nous devons conqué­rir le pou­voir d’État et ins­tau­rer la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat afin de ren­ver­ser le capi­ta­lisme, il y a bien des chances que cette stra­té­gie abou­tisse à un éta­tisme auto­ri­taire qui risque de se pro­lon­ger indé­fi­ni­ment. La dégé­né­res­cence auto­ri­taire de la révo­lu­tion russe ne vient donc pas d’une bureau­cra­ti­sa­tion ulté­rieure du régime sovié­tique et des dérives sta­li­niennes, mais semble ins­crite dès le début à l’intérieur de la pers­pec­tive léni­niste :

« L’État est l’organisation spé­ciale d’un pou­voir ; c’est l’organisation de la vio­lence des­ti­née à mater une cer­taine classe. Quelle est donc la classe que le pro­lé­ta­riat doit mater ? Evidemment la seule classe des exploi­teurs, c’est-à-dire la bour­geoi­sie. Les tra­vailleurs n’ont besoin de l’État que pour répri­mer la résis­tance des exploi­teurs : or, diri­ger cette répres­sion, la réa­li­ser pra­ti­que­ment, il n’y a que le pro­lé­ta­riat qui puisse le faire, en tant que seule classe révo­lu­tion­naire jusqu’au bout, seule classe capable d’unir tous les tra­vailleurs et tous les exploi­tés dans la lutte contre la bour­geoi­sie, en vue de la chas­ser tota­le­ment du pou­voir[10]. »

Si nous tirons la leçon his­to­rique du socia­lisme éta­tiste, c’est-à-dire que la forme clas­sique d’une révo­lu­tion sous la forme d’un assaut violent contre l’État ne permet pas de mettre en place un socia­lisme éga­li­taire et démo­cra­tique, alors la seule issue pour une rup­ture consiste à se placer sur le ter­rain ins­ti­tu­tion­nel de la démo­cra­tie libé­rale. Cela ne veut pas dire qu’il faille som­brer dans le par­le­men­ta­risme en pen­sant que tout se joue essen­tiel­le­ment sur la scène élec­to­rale, car l’investissement des ins­ti­tu­tions éta­tiques peut faci­le­ment être com­biné à des actions extra-par­le­men­taires au sein des sphères asso­cia­tives et éco­no­miques : mobi­li­sa­tions de masse, grève géné­rale, déso­béis­sance civile, etc. Néanmoins, l’abandon de la stra­té­gie de la lutte armée implique qu’une rup­ture démo­cra­tique néces­site une large adhé­sion popu­laire à un projet poli­tique visant à trans­for­mer radi­ca­le­ment les ins­ti­tu­tions poli­tiques et éco­no­miques pour implan­ter un régime éco­so­cia­liste.

Néanmoins, cette pers­pec­tive se bute à un obs­tacle de taille, soit un « creux de tran­si­tion » (tran­si­tion trough) lié au bou­le­ver­se­ment éco­no­mique occa­sionné par une révo­lu­tion. Wright reprend ici les tra­vaux du mar­xiste polo­nais Adam Przeworski afin de repré­sen­ter la tra­jec­toire his­to­rique des inté­rêts maté­riels de la popu­la­tion dans le cadre d’une éven­tuelle tran­si­tion socia­liste. En pre­nant pour hypo­thèses que les condi­tions de vie demeurent rela­ti­ve­ment stables dans le cadre du capi­ta­lisme avancé, et qu’un parti de gauche radi­cal prenne le pou­voir démo­cra­ti­que­ment sans géné­rer une oppo­si­tion contre-révo­lu­tion­naire vio­lente de la part de la bour­geoi­sie (à la manière du coup d’État au Chili en 1973), il s’agit d’envisager l’évolution dyna­mique des inté­rêts maté­riels d’une per­sonne moyenne à tra­vers le temps. Trois scé­na­rios sont dès lors envi­sa­geables.

Trajectoires des inté­rêts maté­riels dans une rup­ture socia­liste[11]

trajectoire-socialisme

La vision fan­tai­siste prédit qu’une rup­ture avec le capi­ta­lisme amé­lio­rera immé­dia­te­ment le bien-être de la majo­rité de la popu­la­tion sans pro­vo­quer de bou­le­ver­se­ment majeur. La vision pes­si­miste géné­ra­le­ment endos­sée par les anti­so­cia­listes pré­voit que le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme mènera à un effon­dre­ment éco­no­mique ou au mieux à un niveau de vie très infé­rieur à la situa­tion actuelle. Enfin, la vision opti­miste recon­naît qu’une rup­ture pro­vo­que­rait des per­tur­ba­tions éco­no­miques impor­tantes au niveau des chaînes logis­tiques, sys­tèmes de dis­tri­bu­tion, de prix et de crédit, fuite des capi­taux, etc. Néanmoins, cette secousse momen­ta­née du mode de pro­duc­tion serait éven­tuel­le­ment sur­mon­tée par de nou­veaux méca­nismes de coor­di­na­tion, d’incitatifs, de normes et d’institutions capables de faire fonc­tion­ner une éco­no­mie éco­so­cia­liste beau­coup plus per­for­mante que le capi­ta­lisme.

Le nerf de la guerre consiste à main­te­nir l’adhésion popu­laire durant le creux de tran­si­tion afin d’éviter un éven­tuel retour au sys­tème capi­ta­liste si cette période s’avère trop longue. Une rup­ture socia­liste sous des condi­tions démo­cra­tiques est d’autant plus incer­taine qu’elle néces­si­te­rait une large coa­li­tion entre les classes défa­vo­ri­sées (groupes exclus, pré­caires, tra­vailleurs) et les classes moyennes dont le niveau de vie est géné­ra­le­ment plus élevé, ces der­nières ris­quant de reti­rer leur appui dans le cas d’un bou­le­ver­se­ment trop sévère et pro­longé. Wright conclut donc qu’un gou­ver­ne­ment socia­liste démo­cra­ti­que­ment élu sera auto­ma­ti­que­ment défait lors des pro­chaines élec­tions, ou devra recou­rir à des moyens non démo­cra­tiques pour pour­suivre la révo­lu­tion. En d’autres termes, nous avons le choix entre une rup­ture démo­cra­tique mais insuf­fi­sante, ou une rup­ture déci­sive mais poten­tiel­le­ment auto­ri­taire ; une démo­cra­tie sans socia­lisme nous gar­dant pri­son­nier du capi­ta­lisme, ou un socia­lisme sans démo­cra­tie nous menant à l’étatisme.

Cet argu­ment pré­sume que les condi­tions maté­rielles des classes non domi­nantes sous le capi­ta­lisme res­te­ront rela­ti­ve­ment stables à tra­vers le temps. Or, une inten­si­fi­ca­tion de la crise du capi­ta­lisme pour­rait dégra­der la qua­lité de vie de la popu­la­tion et ainsi réduire consi­dé­ra­ble­ment le creux de tran­si­tion, ren­dant ainsi une rup­ture socia­liste beau­coup plus sou­hai­table et béné­fique du strict point de vue des inté­rêts maté­riels. Cette idée ren­voie évi­dem­ment au diag­nos­tic mar­xiste de la non-sou­te­na­bi­lité à long terme du sys­tème capi­ta­liste qui, en vertu de ses contra­dic­tions internes, est voué à détruire ses propres condi­tions de pos­si­bi­lité. Wright rejette cette hypo­thèse sous pré­texte qu’elle repose sur l’idée (lar­ge­ment cri­ti­quée) de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit et que la pré­dic­tion de l’effondrement du capi­ta­lisme s’est avérée fausse sur le plan his­to­rique.

Il est pos­sible de contour­ner cet argu­ment en mon­trant que le point d’achoppement du sys­tème capi­ta­liste ne sera pas la contra­dic­tion entre les rela­tions de pro­duc­tion et les forces pro­duc­tives (capital/​travail), mais celle entre le sys­tème de pro­duc­tion et les condi­tions de pro­duc­tion (capital/​nature). Cette seconde contra­dic­tion du capi­ta­lisme, théo­ri­sée par James O’ Connor[12], montre que les condi­tions de pro­duc­tion (terre, eau, éner­gie, sys­tème d’éducation, infra­struc­tures de trans­port, etc.) tendent à se dégra­der ou à être sur­ex­ploi­tées par le sys­tème éco­no­mique, fai­sant ainsi aug­men­ter les coûts de pro­duc­tion et mena­çant même les condi­tions d’existence de la vie sur Terre. Le mur éco­lo­gique, situé autour de 2025-2030 selon les pré­dic­tions du Club de Rome (dont les don­nées ont été cor­ro­bo­rées depuis les trente der­nières années)[13], repré­sente l’horizon tem­po­rel auquel l’humanité doit faire face pour modi­fier radi­ca­le­ment son modèle de déve­lop­pe­ment.

Il ne s’agit pas ici de pré­dire pré­ci­sé­ment le moment de l’effondrement du sys­tème éco­no­mique, ni même d’affirmer que le capi­ta­lisme s’écroulera spon­ta­né­ment par lui-même du fait des limites natu­relles de la crois­sance. Ce déter­mi­nisme his­to­rique fort, visant à défi­nir la tra­jec­toire tem­po­relle du sys­tème éco­no­mique mon­dial, peut tout de même lais­ser place à un « maté­ria­lisme éco­lo­gique » pre­nant au sérieux la « rup­ture méta­bo­lique » (meta­bo­lic rift) entre l’humain et la nature ini­tiée par l’émergence du capi­ta­lisme indus­triel[14]. Cette pers­pec­tive permet d’anticiper l’intensification sys­té­mique de nom­breuses crises (ali­men­taires, éner­gé­tiques, sociales, poli­tiques, cli­ma­tiques, mili­taires, finan­cières, etc.) ren­dant le sys­tème éco­no­mique de plus en plus vul­né­rable. La thèse éco­so­cia­liste affirme que le capi­ta­lisme est non seule­ment indé­si­rable du point de vue de la jus­tice sociale, poli­tique et envi­ron­ne­men­tale, mais qu’il détruit ses condi­tions maté­rielles de repro­duc­tion à moyen et long terme.

Évidemment, la non-sou­te­na­bi­lité éco­lo­gique et sociale du capi­ta­lisme n’implique pas ipso facto l’émergence d’une classe consciente capable de ren­ver­ser le sys­tème par une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire, et ne prédit que cette rup­ture mènera néces­sai­re­ment au socia­lisme puis à une société sans classes et sans État (com­mu­nisme). Si ces dif­fé­rentes com­po­santes consti­tuaient la pré­dic­tion his­to­rique du mar­xisme clas­sique[15], les ques­tions rela­tives au sujet révo­lu­tion­naire, à la prise du pou­voir ou à la forme géné­rale d’une société post­ca­pi­ta­liste res­tent encore ouvertes. L’écosocialisme doit se dépar­tir de la concep­tion téléo­lo­gique de l’histoire du mar­xisme tra­di­tion­nel, sans pour autant aban­don­ner la néces­sité d’une rup­ture compte tenu des contraintes éco­lo­giques et de la tra­jec­toire géné­rale du sys­tème éco­no­mique mon­dial à l’aube du XXIe siècle. La néces­sité n’est pas d’ordre des­crip­tif mais pres­crip­tif ; la rup­ture ne va peut-être pas se pro­duire, mais elle doit sur­ve­nir pour assu­rer les condi­tions de repro­duc­tion de la vie humaine et de l’environnement.

Conclusion

Enfin, la tâche émi­nente d’une stra­té­gie éco­so­cia­liste consiste à exa­mi­ner de plus près les ins­ti­tu­tions per­met­tant de démo­cra­ti­ser l’économie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la société actuelle. Ces inter­stices doivent ensuite être liés à réformes radi­cales, tels le revenu de base incon­di­tion­nel, la gra­tuité des trans­ports col­lec­tifs et d’autres mesures sym­bio­tiques capables de modi­fier les rap­ports de forces et la dyna­mique de classes à l’intérieur du sys­tème capi­ta­liste. Si Wright consi­dère que les uto­pies concrètes et le ren­for­ce­ment de la social-démo­cra­tie consti­tuent l’horizon des luttes anti­ca­pi­ta­listes à court et moyen terme, il faut néan­moins arti­cu­ler ces stra­té­gies par­tielles à l’objectif d’une rup­ture sys­té­mique, et donc d’une révo­lu­tion. Celle-ci est rendue néces­saire non à cause d’une pré­dic­tion de l’effondrement immi­nent de ce sys­tème par le jeu de ses contra­dic­tions internes, mais à cause de l’ultime contra­dic­tion externe repré­sen­tée par les limites éco­lo­giques de la crois­sance.

Or, la ques­tion est de savoir com­ment nous pou­vons opérer une rup­ture démo­cra­tique, c’est-à-dire une trans­for­ma­tion glo­bale des ins­ti­tu­tions éta­tiques et éco­no­miques qui ne tom­be­rait pas dans les dérives auto­ri­taires du socia­lisme du XXe siècle. L’écosocialisme ne peut être dis­so­cié d’une pers­pec­tive de démo­cra­tie radi­cale, et il ne pourra sans doute naître qu’en conso­li­dant le pou­voir social par une sorte de « socia­lisme par en bas[16] ». Cette pers­pec­tive ne doit pas pour autant se conten­ter d’expériences locales auto­gé­rées, mais poser sérieu­se­ment le pro­blème du pou­voir, et donc du rap­port à l’État.

Une stra­té­gie éco­so­cia­liste sup­pose que l’intensification de la crise du capi­ta­lisme dégra­dera pro­gres­si­ve­ment les condi­tions maté­rielles de la majo­rité de la popu­la­tion, et réduira donc le « creux de tran­si­tion » d’une éven­tuelle rup­ture socioé­co­no­mique. Évidemment, la dégra­da­tion des condi­tions de vie n’est pas suf­fi­sante pour pos­tu­ler l’adhésion auto­ma­tique d’une majo­rité popu­laire à un projet de trans­for­ma­tion radi­cale des rap­ports sociaux. Pour cela, il faut qu’un ensemble de condi­tions soient réunies, dont l’existence d’un projet poli­tique cohé­rent, c’est-à-dire une alter­na­tive dési­rable, viable et attei­gnable, capable de saisir la balle de la tran­si­tion éco­lo­gique au bond de l’histoire afin de réa­li­ser une véri­table éman­ci­pa­tion sociale.

[1] Erik Olin Wright, Envisioning Real Utopias, Verso, London, 2010

[2] En guise d’introduction, nous sug­gé­rons l’ouvrage péda­go­gique, inci­sif et concis de Michael Löwy, Écosocialisme. L’alternative radi­cale à la catas­trophe éco­lo­gique capi­ta­liste, Mille et une nuits, Paris, 2011.

[3] Envisioning Real Utopias, p. 34-85

[4] Ibid., p.69

[5] André Gorz, « L’écologie poli­tique entre exper­to­cra­tie et auto­li­mi­ta­tion », Écologica, Galilée, Paris, 2008

[6] Erik Olin Wright, En quête d’une bous­sole de l’émancipation. Vers une alter­na­tive socia­liste, Contretemps
http://www.contretemps.eu/interventions/en-quête-dune-boussole-émancipation-vers-alternative-socialiste-0

[7] Joel Kovel, The Enemy of Nature : The End of Capitalism or the End of the World?, Zed Books, London, 2002

[8] Rudolf Meidner, Why did the Swedish Model Fail?, Socialist Register, 1993
http://​socia​lis​tre​gis​ter​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​s​r​v​/​a​r​t​i​c​l​e​/​v​i​e​w​/​5​6​3​0​/​2​5​2​8​#​.​U​k​w​u​o​h​a3KXo

[9] Johan Rockström, Will Steffen et al., « Planetary Boundaries : Exploring the Safe Operating Space for Humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, 2009

[10] Vladimir Ilitch Lénine, L’État et la révo­lu­tion, Les clas­siques des sciences sociales, UQAC, 1917, p. 33
http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​l​e​n​i​n​e​/​E​t​a​t​_​e​t​_​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n​/​l​e​n​i​n​e​_​E​t​a​t​_​e​t​_​r​e​v​o​l​u​t​i​o​n.pdf

[11] Envisioning real uto­pias, p. 314

[12] James O’ Connor, Natural Causes : Essays in Ecological Marxism, The Guilford Press, New York, 1998

[13] Dennis Meadows et al., Les limites à la crois­sance, Écosociété, Montréal, 2013

[14] John Bellamy Foster, Marx éco­lo­giste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011

[15] Pour voir une recons­truc­tion com­plète et élé­gante de cette théo­rie, voir Envisioning Real Utopias, p. 89-109

[16] Cette expres­sion a été for­mu­lée pour la pre­mière fois par Hal Draper dans The Two Souls of Socialism, New Politics, vol. 5, n° 1, 1966, p. 57-84.
http://​www​.anu​.edu​.au/​p​o​l​s​c​i​/​m​a​r​x​/​c​o​n​t​e​m​p​/​p​a​m​s​e​t​c​/​t​w​o​s​o​u​l​s​/​t​w​o​s​o​u​l​s.htm

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