Valleyfield, mémoires et résistances

Des enjeux urbains en mutation

Les enjeux pour le mouvement populaire

Par Mis en ligne le 27 mars 2020

À l’été 2017, Denis Lapointe, le pre­mier magis­trat de la ville annonce qu’il ne bri­guera pas le poste de maire qu’il occupe depuis 22 ans. Il affirme que « des jeunes ont leurs idées » et qu’il est normal de leur lais­ser la place pour qu’ils pour­suivent la crois­sance de la ville de Salaberry-de-Valleyfield. En face de lui s’ébauche un nou­veau projet, le Mouvement Renouveau Valleyfield. Mais rapi­de­ment, ce mou­ve­ment s’estompe, ses trois fon­da­teurs, Miguel Lemieux, Sébastien Poiré et Guillaume Massicotte, ayant décidé de faire cam­pagne comme can­di­dats indé­pen­dants. Néanmoins, on sent un cer­tain vent de chan­ge­ment. Plus de 25 per­sonnes déposent leur for­mu­laire de can­di­da­ture, ce qui est un nombre inédit, dont six femmes (une pre­mière !). Le 4 novembre 2017, le ver­dict tombe. Le conseil de ville fait peau neuve : un nou­veau maire, Miguel Lemieux, est élu, de même que cinq nou­veaux membres, deux femmes et trois élus de moins de 35 ans. Les élec­trices et les élec­teurs n’ont pour­tant montré la porte à aucun can­di­dat sor­tant. Le mot chan­ge­ment est sur toutes les lèvres : en réa­lité, il s’agit d’une muta­tion plutôt que d’une trans­for­ma­tion.

Le changement dans la continuité

Il n’est pas clair si cette élec­tion consti­tue un tour­nant his­to­rique où les femmes et les jeunes ont pris le pou­voir. En réa­lité, aucun ancien can­di­dat n’a été défait sur le siège qu’il occu­pait avant la cam­pagne. Les nou­velles et nou­veaux venus se sont insé­rés dans des sièges vides en raison du départ des conseillers des dis­tricts Grande-Île, Nitro, Champlain, La Baie ainsi qu’à la mairie. Ainsi, la pro­por­tion de nou­veaux élus est de 55,6 % (5/9) contre 41,7 % pour l’ensemble du Québec. En revanche, la pro­por­tion de femmes élues est de 22,2 % alors qu’elle est de 32,3 % pour l’ensemble du Québec[1]. Ce qui donne à penser que le vent de chan­ge­ment n’a pas encore eu lieu. D’ailleurs, le slogan du Mouvement Renouveau Valleyfield, n’était-il pas « L’alliance des géné­ra­tions » ! Notons éga­le­ment que tous les élu-e-s sont de Valleyfield, ce qui indique que la poli­tique muni­ci­pale est une affaire de proxi­mité.

Tableau 1

Répartition des élu-e-s selon le sexe et le type d’élu-e

Élection muni­ci­pale de novembre 2017 au Québec

Type d’élu-e Sexe Total (%)
Femmes (%) Hommes (%)
Nouveaux 1231 (37,3) 2 073 (62,7) 3304 (100,0)
Sortants 1332 (28,8) 3 292 (71,2) 4624 (100,0)
Total 2 563 (32,3) 5 365 (67,7) 7928 (100,0)

Source :Portrait sta­tis­tique des élec­tions muni­ci­pales, 2017

Alors que peut-il se passer ? Les nou­veaux élu-e-s pour­ront-ils réel­le­ment chan­ger la ville ? La ques­tion reste posée.

Le rêve de Jason Grenier

Jason Grenier a été élu au conseil muni­ci­pal de la ville de Salaberry-de-Valleyfield en 2017. Ce pro­fes­seur de phi­lo­so­phie du Collège de Valleyfield est un fils du pays, mais éga­le­ment un jeune qui veut réani­mer une ville un peu endor­mie[2].

P.S. – Qu’est-ce qui t’a amené sur la scène muni­ci­pale ?

J.G. – J’ai fait mes classes de mili­tan­tisme à partir de 2005 sur­tout dans le mou­ve­ment étu­diant. Je regar­dais com­ment m’insérer dans une dyna­mique poli­tique, et ce qui m’apparaissait le plus près de mes valeurs était Québec soli­daire (QS). Par ailleurs, je trou­vais, et je trouve encore, que la gauche au Québec boude le ter­rain muni­ci­pal. Quand je suis revenu à Valleyfield après mes études à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), j’ai eu la chance d’entrer au cégep. À partir de cette base d’observation et de mes valeurs, j’ai constaté que la muni­ci­pa­lité était dans une large mesure pas­sive, inerte, menée par un maire que tout le monde aimait, mais qui n’était plus outillé pour gérer les affaires de la ville face à de nou­veaux défis de plus en plus urgents. Il faut cepen­dant dire que ce maire n’a jamais été mêlé à des affaires de cor­rup­tion comme cela s’est vu ailleurs au Québec.

P.S. – Tu as donc décidé de faire le saut…

J.G. – Lors des élec­tions de 2017, le maire sor­tant ne se repré­sen­tait pas. Le conseil muni­ci­pal est com­posé d’individus (il n’y a pas de partis muni­ci­paux comme tels). Quelques nou­velles figures sont appa­rues sur la scène, dont l’ex-conseiller du député péquiste sor­tant. Miguel Lemieux, qui avait appris bien des choses pen­dant les 12 années où il a été atta­ché poli­tique du député Guy Leclerc. Il avait aussi des idées pour revi­ta­li­ser la ville, ouvrir les portes, dépous­sié­rer le « Old Boy’s club ». Miguel Lemieux a fina­le­ment été élu (contre deux autres can­di­dats dont l’un était plus près de l’esta­blish­ment local). Parmi les huit postes à pour­voir, il y avait aussi quelques autres can­di­dats allu­més. Bref, j’ai tenté ma chance et, dans mon quar­tier, le fameux Nitro qui, comme son nom l’indique, longe l’immense com­plexe indus­triel de General Dynamics (ancien­ne­ment Expro), j’ai reçu 77 % des votes.

P.S. – Quel était ton projet ? Qu’est-ce que tu pen­sais chan­ger ?

J.G. – Dès le début, j’ai insisté sur la néces­sité de recons­truire la par­ti­ci­pa­tion citoyenne. Dans les années pré­cé­dentes, des élus muni­ci­paux proches du mou­ve­ment syn­di­cal, très puis­sant à Valleyfield, avaient voulu aller dans ce sens, mais au fil du temps cette idée que les citoyens et les citoyennes peuvent jouer un rôle autre que d’aller voter tous les quatre ans s’est perdue. Au Québec, le mandat tra­di­tion­nel de la ville est de gérer la voirie (ce qui veut dire le dénei­ge­ment), la col­lecte des déchets, l’approvisionnement en eau. Mais ici, il y a tou­jours eu un cer­tain « sup­plé­ment », qui s’est accen­tué au fur et à mesure que les gou­ver­ne­ments (néo)libéraux ont voulu « déver­ser » vers les enti­tés urbaines d’autres res­pon­sa­bi­li­tés, notam­ment dans le domaine social et cultu­rel. Avec tout cela, je me suis dit qu’on pour­rait relan­cer des acti­vi­tés et des inter­ven­tions dans les quar­tiers, en tenant compte des anciens et des nou­veaux besoins, notam­ment ceux liés aux enjeux envi­ron­ne­men­taux qui, de toute évi­dence, se posent avec plus d’acuité main­te­nant.

P.S. – Quels sont ces enjeux envi­ron­ne­men­taux jus­te­ment ?

J.G. – Valleyfield a une his­toire assez sombre avec les grandes indus­tries qui ont déversé sur nos terres et dans le fleuve des quan­ti­tés invrai­sem­blables de déchets, sans aucun contrôle ni res­pon­sa­bi­lité. Ces der­nières années, les entre­prises, sous la pres­sion de l’opinion publique et des syn­di­cats, ont appris à faire atten­tion, bien qu’on observe ici et là toutes sortes d’abus. Il faut donc être vigi­lant. Cependant, on voit aujourd’hui à tra­vers l’impact des chan­ge­ments cli­ma­tiques une autre pro­blé­ma­tique : celle de l’érosion des berges et de la satu­ra­tion en eau du sous-sol, ce qui fait que plu­sieurs sec­teurs sont inon­dés ou du moins mena­cés. C’est évident que la muni­ci­pa­lité doit être plus active sur ce ter­rain, en dépit de ces capa­ci­tés limi­tées.

P.S. – Quelles sont les réa­li­sa­tions du conseil muni­ci­pal dont tu fais partie après deux ans au pou­voir ?

J.G. – Il a fallu mettre de l’ordre dans les finances et être davan­tage proac­tif pour démar­cher des entre­prises. Cela a été fait, et on en voit les résul­tats puisque de nou­velles entre­prises sont en train de s’installer, ce qui com­pense en partie les graves pertes d’emplois sur­ve­nues depuis 15 ans chez les beaux « fleu­rons » de la ville[3]. On a main­te­nant un sys­tème qui permet une pla­ni­fi­ca­tion finan­cière rela­ti­ve­ment trans­pa­rente, alors que l’ancien sys­tème était plutôt opaque et peu orga­nisé. Ce qui nous permet d’envisager de nou­veaux pro­jets d’infrastructure, notam­ment sur le plan de la ges­tion de l’eau.

P.S. – Qu’est-ce qu’on a fait concrè­te­ment ?

J.G. – Je m’efforce d’implanter de nou­veaux pro­jets et, j’oserais dire, une nou­velle culture, à com­men­cer dans mon quar­tier. Les gens doivent se mettre ensemble et repen­ser leur amé­na­ge­ment, regar­der du côté de l’agriculture urbaine, s’éloigner des modèles d’aménagement tra­di­tion­nels avec beau­coup d’asphalte et de gazon trop vert, bourré de pro­duits chi­miques, repen­ser aussi la ges­tion et la col­lecte des déchets. Un beau projet citoyen est en cours, les Incroyables comes­tibles du Suroît, une idée amor­cée en Angleterre et qui, chez nous, a permis l’expansion des jar­dins pota­gers domes­tiques dans des ter­rains publics inoc­cu­pés[4]. Parallèlement, il faut amé­lio­rer et aug­men­ter les pistes cyclables, encou­ra­ger les éta­blis­se­ments sco­laires (écoles et cégep) à ouvrir des pro­grammes de for­ma­tion en envi­ron­ne­ment et en déve­lop­pe­ment durable. La muni­ci­pa­lité n’est pas le maître d’œuvre en matière d’éducation, mais elle peut faci­li­ter la tran­si­tion, par exemple, en ren­dant dis­po­nibles des infra­struc­tures. Une autre voie est celle de la mise en place d’un sys­tème de com­mu­ni­ca­tion acces­sible à tout le monde, avec des infor­ma­tions en ligne bien expli­quées et actua­li­sées sur les pro­blèmes, les défis, les ini­tia­tives en cours. C’est à une petite échelle ce qui se fait dans des villes dyna­miques comme Barcelone notam­ment. Autre chan­tier : il faut revi­ta­li­ser le trans­port public, ce qui n’est pas une tâche facile sur un ter­ri­toire aussi étendu que Valleyfield.

P.S. – Il doit bien y avoir de l’opposition à ce projet de « verdir » Valleyfield ?

J.G. – On ne peut pas dire que la vision tra­di­tion­nelle des grands pro­jets, des grandes infra­struc­tures rou­tières et de la construc­tion de rési­dences de luxe soit dis­pa­rue. On voit des rési­dences haut de gamme pour per­sonnes ainées, des condos et autres pro­jets à la fois inac­ces­sibles pour la majo­rité des gens et peu res­pec­tueux de l’environnement. Le projet de relo­ca­li­sa­tion du marché public dans une volonté de revi­ta­li­sa­tion du quar­tier cen­tral n’a pas passé, bien qu’il soit à nou­veau en dis­cus­sion. Sur la ques­tion du trans­port public, la Ville a de la dif­fi­culté à s’assurer la col­la­bo­ra­tion des entre­prises pri­vées de taxi qui ne sont pas trop inté­res­sées à de nou­veaux pro­jets (taxis col­lec­tifs, acces­si­bi­lité de la zone indus­trielle, etc.). Évidemment, beau­coup de choses dépendent de la par­ti­ci­pa­tion et de l’appui des autres paliers de gou­ver­ne­ment, à Québec et à Ottawa. Je sens cepen­dant que les muni­ci­pa­li­tés, pas seule­ment Valleyfield, se montrent plus mili­tantes dans leurs reven­di­ca­tions. Par exemple, on le dit de plus en plus for­te­ment qu’il est absurde de main­te­nir le régime fiscal actuel qui rend les villes dépen­dantes des taxes fon­cières uni­que­ment, ce qui encou­rage l’étalement urbain et des pro­jets peu effi­caces sur le plan envi­ron­ne­men­tal.

P.S. – Justement, parle-nous un peu de la jonc­tion que tu peux ima­gi­ner entre les ini­tia­tives muni­ci­pales et ce qui se passe à une autre échelle au Québec.

J.G. – Pour moi, le sur­gis­se­ment de Québec soli­daire est une excel­lente nou­velle. Certes, cela va être tout un appren­tis­sage. Ce que je découvre en tant que conseiller muni­ci­pal, c’est l’importance de bien gérer les pro­jets et les bud­gets, en d’autres mots, de tra­duire de bonnes idées en ini­tia­tives concrètes, fai­sables, pal­pables. Les citoyens et les citoyennes de Valleyfield, aujourd’hui, peuvent concrè­te­ment amé­lio­rer leur vie, c’est pos­sible, mais aussi, c’est néces­saire pour se redon­ner un projet col­lec­tif, secouer le sen­ti­ment d’impuissance qu’on observe ici et là, à l’ombre de ladite « aus­té­rité » et des poli­tiques néo­li­bé­rales. La gauche qu’on accuse sou­vent (et à tort) de « pel­le­teux de nuages » doit se mettre les deux mains dans la lutte pour chan­ger la vie, y com­pris au niveau muni­ci­pal, le levier poli­tique le plus proche des citoyens. Pour le moment donc, je veux conti­nuer sur la scène muni­ci­pale, mais éven­tuel­le­ment, je ne dis pas non à une éven­tuelle impli­ca­tion plus active avec QS.

Pierre Spénard est pro­fes­seur de socio­lo­gie au Collège de Valleyfield


  1. Il y avait quatre dis­tricts où de nou­veaux can­di­dats fai­saient face à un élu sor­tant. Le nombre de votes que ces quatre can­di­dats ont cumulé est plus impor­tant que celui cumulé de leurs six adver­saires (soit 50,2 %). Bref, les conseillers sor­tants ont été réélus avec une plus forte majo­rité que lors de l’élection pré­cé­dente.
  2. Entrevue réa­li­sée à Valleyfield le 22 mars 2019.
  3. Les grandes entre­prises ont pro­cédé à des licen­cie­ments mas­sifs, tels General Dynamics (ex-Expro), CEZinc, Goodyear. On y trouve encore plu­sieurs cen­taines de tra­vailleurs et tra­vailleuses, alors qu’ils étaient des mil­liers dans les années 1960-1970.
  4. Le site des Incroyables comes­tibles de Valleyfield : <https://​icsu​roit​.org/>.

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