Des émeutes pour plus d’austérité

Contre toutes attentes dans un pays qui se chauffe encore en partie au charbon et qui se place parmi les plus gros émetteurs européens de gaz à effet de serre, un mouvement politique activiste se développe en Grande-Bretagne depuis trois ans autour du climat et de la crise écologique. Mais à la différence de bien des luttes écologistes historiques, il est d’abord né d’une forme, conçue par ses initiateurs comme un levier de mobilisation mais aussi comme une fin en soi : les camps action climat. Issus de la déception des anti-G8, ces rassemblements veulent conjuguer activisme, expérience de vie alternative, et partage de savoirs. Ils refusent le discours sur l’environnement et se veulent un nouveau mouvement social du climat. Avec une identité politique délibérément flottante entre anticapitalisme, anarchisme, permaculture1 et décroissance. En France s’ouvre le 3 août le premier camp climat hexagonal, pour s’opposer à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.
Par Mis en ligne le 24 septembre 2009

Rendez-vous un peu avant 8h du matin près des berges de la Manche, en un endroit précis mais secret de la pénin­sule de Hoo, dans le Kent, au sud-est de l’Angleterre. Juste assez proche de la marina et de la route qui la des­sert pour y repé­rer la pré­sence de navires et de véhi­cules poli­ciers. En bor­dure du bois où quelques dizaines d’activistes ont passé la nuit et assem­blé les bidons et les cordes qui doivent leur servir de radeaux pour ramer jusqu’à la cen­trale élec­trique de Kingsnorth. A 7h30, signa­ler au QG sa pré­sence sur le site par télé­phone por­table, via le réseau Twitter. Anonymat requis. Identification par une lettre et un chiffre. A moins le quart, décrire la situa­tion sur le site. A moins cinq, donner le top départ. Peu après 8h, aper­ce­voir les pre­mières équipes courir vers la mer et mettre à l’eau leur embar­ca­tion. Ils portent des gilets de sau­ve­tage, des cha­peaux de pirates et des dra­peaux à l’effigie de tête de mort. C’est l’opération « GRRR… ».

Des héli­co­ptères sur­volent le bras de mer. Un radeau chargé d’activistes passe. Un autre peine à forcer le cou­rant contraire. Des hommes et des femmes à la mer. D’autres filent en riant vers la cible. Interventions de la bri­gade flu­viale. Des kayaks pro­gressent sur les flots en se cachant der­rière les coques des bateaux amar­rés comme s’ils étaient des para­vents. Un navire de police remonte le bras de mer en remor­quant des bidons. Un acti­viste tombé à l’eau mouille son visage maquillé en tête de pirate et se fait moquer par le poli­cier chargé de le sur­veiller : « Alors, c’est moins drôle main­te­nant, hein ? ».

Pendant toute la jour­née de ce 9 août 2008, des cen­taines de per­sonnes vont tenter de péné­trer le site de la cen­trale élec­trique au char­bon d’E-On. Objectif immé­diat : tenter de l’éteindre, pour quelques heures au moins (ce sera raté…pour cette fois, un autre y par­vien­dra, seul et ano­nyme) et sur­tout jeter l’opprobre sur l’installation et gêner le déve­lop­pe­ment de l’électricité minière. Un an plus tard cette partie conti­nue de se jouer en Grande-Bretagne, pas for­cé­ment en faveur des élec­tri­ciens du car­bone. La bataille de Kingsnorth a-t-elle offerte l’une de ses pre­mières vic­toires au mou­ve­ment du climat ? L’année der­nière le gou­ver­ne­ment pré­voyait la construc­tion de nou­velles cen­trales au char­bon. Il a aujourd’hui revu ses ambi­tions net­te­ment à la baisse constate un acti­viste.

Ces ras­sem­ble­ments annuels de mili­tants venant camper aux abords d’une ins­tal­la­tion indus­trielle ou éner­gé­tique consi­dé­rée comme par­ti­cu­liè­re­ment inac­cep­table à cause de ses émis­sions de CO2 ont débuté en 2006, à Drax, aux abords de l’une des plus grosses cen­trales à char­bon du pays. Trois ans plus tard, ils ont essaimé en Australie, en Finlande, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique (deux camps, l’un chez les fla­mands, l’autre chez les Wallons) et en France, où se tient du 3 au 9 août la pre­mière édi­tion des camps climat –contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Sur le modèle des anti G8, ces vil­lages alter­na­tifs consti­tuent des espaces oppo­si­tion­nels, à durée éphé­mère, qui quelques jours durant attaquent leur cible, comme les alter­mon­dia­listes ont tenté (2001 à Gênes, 2003 à Annemasse, 2005 à Gleneagles, 2008 à Heiligendamm) de blo­quer les som­mets des chefs d’Etat. Sauf qu’à bien des égards, les cli­mate camps sont une cri­tique des contre-som­mets. Le pre­mier du genre à Drax en 2006, est née de la décep­tion de l’anti-G8 de 2005, en Ecosse. Echec acti­viste (le sommet n’a pas été per­turbé), cau­che­mar poli­tique (Séduite par l’initiative « make poverty his­tory », une partie des grandes ONG se sont ran­gées du côté du G8, dis­cré­di­tant les anti), catas­trophe média­tique (inter­dit de tra­vail sur le cam­pe­ment, les anti sont cari­ca­tu­rés en quasi ter­ro­ristes), le contre- sommet laisse un goût très amer chez les mili­tants bri­tan­niques.

Déprimés, dépi­tés, cer­tains décident de quit­ter le cir­cuit. D’autres y trouvent malgré tout une source d’inspiration. L’anti G8 de Gleneagles nous a fait com­prendre qu’il était pos­sible de faire un vil­lage alter­na­tif, de s’organiser col­lec­ti­ve­ment, hori­zon­ta­le­ment, et en squat­tant de la terre, ana­lyse l’un des ini­tia­teurs du cli­mate camp. Dans les faits, on y retrouve des traits carac­té­ris­tiques de l’anti-G8 écos­sais, lui-même ins­piré en partie du VAAAG (vil­lage alter­na­tif anti-capi­ta­liste anti-guerre) d’Annemasse en 2003 : orga­ni­sa­tion en bar­rios, prise de déci­sion au consen­sus, orga­ni­sa­tion hori­zon­tale, refus des acti­vi­tés com­mer­ciales. A Annemasse, l’argent était banni des tran­sac­tions quo­ti­diennes et rem­placé par des tickets à l’effigie d’une mar­motte au poing levé. Au cli­mate camp, le prix des repas est libre et les cam­peurs invi­tés à faire une dona­tion pour rem­bour­ser le coût du camp.

Mais à la dif­fé­rence des ras­sem­ble­ments anti G8, le cli­mate camp veut construire son propre agenda, se choi­sir ses dates et ses cibles. Ne pas être tri­bu­taire de celui des chefs d’Etat. Et tra­vailler les alter­na­tives au sys­tème qu’il dénonce : le moins de consom­ma­tion élec­trique pos­sible, micro-pro­duc­tion éolienne, toi­lettes sèches, ali­men­ta­tion végé­ta­lienne, et une bat­te­rie d’ateliers et de sémi­naires sur les modèles éner­gé­tiques, les banques des hydro­car­bures, le pro­to­cole de Kyoto…Lors du 2e camp climat bri­tan­nique en bor­dure d’Heathrow en 2008, pour s’opposer au projet d’extension de l’aéroport, les cam­peurs mani­festent der­rière une ban­de­role pro­cla­mant « nous ne sommes armés que de la science éva­luée par nos pairs ». Bras levé au-dessus de leurs têtes, ils ont accro­ché à leurs mains chacun une page du rap­port sur les émis­sions de CO2 dans l’aviation publié par le centre Tyndall de recherche cli­ma­tique. Quelques minutes plus tard, les mêmes se sai­sissent de grands bou­cliers en carton –construits pen­dant trois jours sur le camp- ornés de por­traits en cou­leur de réfu­giés cli­ma­tiques. Les photos ont été offertes aux cam­peurs par des gra­phistes mili­tants. Collées sur les pan­neaux de bois, bien­tôt fen­dues par les matraques de la police montée alors que le groupe tente de rejoindre les abords de l’aéroport pour en occu­per des bureaux, ils sym­bo­lisent l’injustice sociale géné­rée par la crise cli­ma­tique. Le vil­lage n’est pas qu’une uni­ver­sité d’été décrois­sante. C’est aussi un labo­ra­toire d’actions directes non vio­lentes et de déso­béis­sance civile.

Activisme, expé­rience de vie alter­na­tive, par­tage de savoirs : tels sont les trois pieds des cli­mate camps. Le quo­ti­dien The Independent publie cette Une stu­pé­faite : c’est « un mélange sur­réa­liste de Glastonbury, de droits civiques et de sémi­naire scien­ti­fique ». La dimen­sion édu­ca­tive du camp est très impor­tante note l’un des ini­tia­teurs, elle fait toute la dif­fé­rence car elle permet à des per­sonnes qui n’ont jamais fait d’action directe, sans expé­rience mili­tante solide de par­ti­ci­per et d’y trou­ver leur compte.

Comme dans les années 90 le mou­ve­ment Reclaim the streets se réap­pro­priait l’espace de la rue, une auto­route ou le quar­tier de la City pour en contes­ter l’usage consu­mé­riste, les cli­mate camps bri­tan­niques prennent, eux, des terres, squat­tées le temps du ras­sem­ble­ment. Jusqu’au der­nier moment le lieu est tenu secret. Illégalité de l’occupation, illé­ga­lité des actions entre­prises : les rap­ports avec la police sont tendus. En avril 2009, le cli­mate camp dres­sée au bord de la City en oppo­si­tion au G20 qui se tient dans la capi­tale bri­tan­nique est expulsé à coups de matraques. En 2008, le cam­pe­ment de Kingsnorth est har­celé par les forces de l’ordre qui le sur­volent de nuit en héli­co­ptère pour en réveiller les occu­pants et menacent d’y péné­trer à peine l’aube venue. Les fouilles sys­té­ma­tiques des arri­vants et sor­tants rendent les dépla­ce­ments plus dif­fi­ciles et créent un sen­ti­ment d’état de siège. Interdits de séjour sur le camp après une pré­cé­dente arres­ta­tion, des acti­vistes se déguisent et se trans­forment phy­si­que­ment pour trom­per les poli­ciers. Détournement ludique qui ne par­vient pas vrai­ment à allé­ger l’atmosphère. Parmi les cam­peurs, la crainte des arres­ta­tions est pal­pable et occupe les conver­sa­tions. Les moins aguer­ris perdent en moti­va­tion. Au déses­poir de l’un des ini­tia­teurs : « mais le prin­cipe de la déso­béis­sance civile c’est de se faire arrê­ter pour blo­quer le sys­tème judi­ciaire ! ». L’oeucuménisme mili­tant du vil­lage du climat achoppe ainsi par­fois sur ses propres contra­dic­tions. La cause du climat ne libère pas, comme par magie, des ten­sions clas­siques de l’espace mili­tant.

Un autre espace de conflit théo­rique est assez vite apparu, plus fruc­tueux celui-là : le rap­port au capi­ta­lisme. Le cli­mate camp est-il anti capi­ta­liste ? Bien-sûr répondent cer­tains. Je ne me recon­nais pas dans ce mot, réagissent d’autres. C’est notam­ment le cas d’un per­ma­cul­teur qui s’en ouvre en ate­lier lors d’une dis­cus­sion sur le mou­ve­ment du climat. Pas sa culture, pas son voca­bu­laire, pas son hori­zon poli­tique. Il tra­vaille la terre, s’attache à repen­ser le rap­port de l’homme à la nature de la manière la moins colo­niale, la moins agres­sive pos­sible. Pense des sys­tèmes éner­gé­tiques sans exter­na­lité néga­tive sur l’éco sys­tème. Pratique une agri­cul­ture sai­son­nière, en tou­chant le moins pos­sible à son sol. En le recou­vrant au lieu de le labou­rer. Fait ainsi revivre des espaces ani­males et végé­tales. Crée des bulles de résis­tance au rythme urbain, aux agres­sions du modèle indus­triel, au consu­mé­risme. Il n’est pas capi­ta­liste. Mais pas non plus anti. Il trouve sa place dans le mou­ve­ment du climat mais n’est pas for­cé­ment sûr d’être de gauche – sans doute encore moins de droite. Et cela ne lui pose aucun pro­blème.

Nous sommes anti capi­ta­listes mais pas expli­ci­te­ment, réflé­chit l’un des ini­tia­teurs du camp, pas du tout gêné par le posi­tion­ne­ment extra-poli­tique du per­ma­cul­teur. En Grande-Bretagne le mou­ve­ment écolo est assez anti capi­ta­liste mais nous ne vou­lions pas en faire une condi­tion des camps cli­mats. Nous vou­lions un espace plus ouvert. Un posi­tion­ne­ment plus subtil. Et notre gauche s’est his­to­ri­que­ment peu inté­res­sée à l’environnement.

Sans doute sommes nous anti­ca­pi­ta­listes sans en faire une idéo­lo­gie for­melle, reprend l’initiateur. Nous sommes contre la crois­sance éco­no­mique. Certains d’entre nous sont radi­caux. D’autres beau­coup moins. Nous avons en commun de vou­loir faire vivre un nou­veau mou­ve­ment social du climat. La ques­tion de l’environnement ne nous inté­resse pas. Pour nous elle n’existe pas. C’est de la société dont nous par­lons. En défen­dant notre utopie.

Parce qu’ils refusent la figure du leader cha­ris­ma­tique, et parce que les trois pre­mières années furent épui­santes, beau­coup des ini­tia­teurs et orga­ni­sa­teurs des pre­miers camps bri­tan­niques (autour de 80 per­sonnes) ont aujourd’hui passés la main. Parmi eux, on trou­vait des anciens de Reclaim the streets, des mou­ve­ments anti routes, des squats, des centres sociaux. Apparaissent quelques groupes mili­tants formés dans les camps climat : Plane stupid, Workers’ cli­mate action, action against agro­fuels, cli­mate rush, ins­piré par les Suffragettes. C’est une équipe dans l’ensemble plus jeune qui prend le relais. Et déjà le modèle du cli­mate camp évolue. En 2009, il s’explose en trois rendez-vous dis­tincts, plus légers à orga­ni­ser, et plus ciblés : l’anti G20 d’avril, une semaine de vie alter­na­tive fin août dans un lieu occupé, une action de blo­cage en octobre.

L’un d’entre eux raconte. Il vient des mobi­li­sa­tions anti-guerre. Mais ce mou­ve­ment ne gran­dit plus. Je n’y appre­nais plus rien de nou­veau. Le cli­mate camp m’intéresse car les actions y sont créa­tives. Avant une mani­fes­ta­tion anti-guerre, je pou­vais pré­dire ce que seraient les slo­gans. Combien de per­sonnes seraient là. Ce qu’elles feraient. Là, je suis constam­ment sur­pris. C’est rafraî­chis­sant. Et c’est encou­ra­geant de se comp­ter si nom­breux dans les réunions de pré­pa­ra­tion.

Un autre nouvel jeune orga­ni­sa­teur s’interroge à son tour sur l’identité poli­tique des cli­mate camps. il y a beau­coup d’anticapitalistes dans les cli­mate camps. Mais nous uti­li­sons un autre lan­gage. Nous ne par­lons pas de révo­lu­tion, d’abattre le capi­ta­lisme. On uti­lise un voca­bu­laire normal, moins marqué. Plus neutre. C’est une approche plus douce, utile, mais qui peut aussi poser pro­blème. C’est pour­quoi cette année nous allons insis­ter sur la cri­tique de la finance car­bone. Il signale aussi l’importance de la culture anar­chiste du cam­pe­ment. Du Do it your­self. Au début de l’été, il a tenu avec d’autres un stand d’information du cli­mate camp au fes­ti­val de rock de Glastonbury. Des groupes ont joué pour lever des fonds pour le camp. Des acti­vistes ont mis en scène de fausses actions devant le public. Organisé des jeux. Une expo.

Une ques­tion les taraude. Ils étaient envi­ron 1000 per­sonnes à Drax, 2000 à Heathrow, 3000 à Kingsnorth. Seront-ils un jour 10 000 ?


Jade Lindgaard est jour­na­liste à Mediapart, membre du comité de rédac­tion de la revue Mouvements, co-ani­ma­trice du blog Impasse du pétrole (http://​impas​se​du​pe​trole​.info).

1. La per­ma­cul­ture est un ensemble de pra­tiques et de modes de pensée visant à une inté­gra­tion har­mo­nieuse des acti­vi­tés humaines avec les éco­sys­tèmes natu­rels.

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