Des dégâts écologiques importants sponsorisés par la Banque mondiale

La réunion du GIEC à Paris, début 2007, avait tiré la sonnette d’alarme sur la gravité de la situation en matière de dérèglement climatique et ouvert la voie à la conférence sur le climat, tenue à Bali. Les gouvernements présents avaient alors affirmé leur volonté « d’œuvrer activement » à la lutte contre ce phénomène et s’était mis d’accord sur « la nécessité d’aider les pays en développement à lutter », eux aussi, contre le réchauffement climatique. Dans la foulée, la Banque Mondiale annonçait la création de deux fonds d’investissement.
Par , Mis en ligne le 20 octobre 2009

Le pre­mier, le Fonds pour les tech­no­lo­gies pro­pres, aurait pour objec­tif de finan­cer des pro­jets visant à réduire les émis­sions de CO2 dans les pays en déve­lop­pe­ment ; qu’il s’agisse de pro­mou­voir les éner­gies renou­ve­la­bles, de trans­for­mer des usines pol­luan­tes en usines plus pro­pres, ou encore de conce­voir des bâti­ments peu éner­gi­vo­res. Les aides accor­dées devraient pren­dre, pour l’essentiel, la forme de prêts à taux avan­ta­geux et pour­raient être gérées par des ban­ques de déve­lop­pe­ment mul­ti­la­té­ra­les [1].

Le deuxième fonds, bap­tisé Fonds stra­té­gi­que pour le climat, serait des­tiné à finan­cer des pro­gram­mes tests sur de nou­vel­les façons de lutter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que. Mais le détail de ces pro­gram­mes reste aussi flou qu’hypothétique.

La Banque mon­diale esti­mait alors qu’elle pourra réunir 5 mil­liards de dol­lars (3 mil­liards d’euros) d’ici 3 ans. Les Etats-Unis ont fait savoir qu’ils sou­hai­taient verser 2 mil­liards de dol­lars, le Japon un peu plus d’un mil­liard, tout comme le Royaume-Uni ; le mil­liard res­tant serait versé par d’autres pays dona­teurs mais qui ne se sont pas encore fait connai­tre publi­que­ment, selon la Banque mon­diale. On est en droit de se deman­der ce qu’un orga­nisme ayant échoué aussi osten­si­ble­ment dans la lutte contre la pau­vreté [2] va pou­voir appor­ter comme solu­tions appro­priées dans la lutte contre le dérè­gle­ment cli­ma­ti­que.

Le fossé qui sépare la théorie de la pratique est immense et ne cesse de s’élargir.

Dans son nou­veau cadre stra­té­gi­que pour le climat [3] la BM recon­naît que les prin­ci­paux fac­teurs res­pon­sa­bles du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que sont d’une part les émis­sions de gaz à effet de serre et d’autre part la défo­res­ta­tion. Mais les pro­jets finan­cés par la BM par­ti­ci­pent gran­de­ment de l’un et de l’autre.

Robert Goodland, consul­tant en envi­ron­ne­ment à la BM pen­dant 23 ans, est aujourd’hui très cri­ti­que envers ses anciens employeurs lorsqu’il évoque le finan­ce­ment des plan­ta­tions d’huile de palme en Indonésie qui détrui­sent la man­grove, les plan­ta­tions de soja en Amazonie, ou l’élevage exten­sif en Argentine : « Un quart de la forêt ama­zo­nienne a déjà dis­paru et ce avec l’aide et les encou­ra­ge­ments de la Banque Mondiale » [4].

De la même manière, la BM et son bras droit l’IFC [5] , conti­nuent d’augmenter leurs inves­tis­se­ments dans le domaine des éner­gies fos­si­les. Durant l’année 2008, les fonds alloués aux éner­gies pro­pres ont été 5 fois infé­rieurs à ceux des­ti­nés aux éner­gies non-renou­ve­la­bles dont le mon­tant a aug­menté de plus de 165% [6].

La Banque Mondiale a investi des fonds consi­dé­ra­bles (à hau­teur de 2,3 mil­liards de dol­lars) dans des pro­jets d’envergure des­ti­nés à la pro­duc­tion éner­gé­ti­que. En avril l’IFC a approuvé un prêt de 450 mil­lions de dol­lars pour la construc­tion d’une usine élec­tri­que dans l’ouest de l’Inde, Tata Ultra Méga power, dont le coût total de construc­tion s’élève à 4 mil­liards de dol­lars. L’usine ter­mi­née, elle fera partie des 50 plus gros émet­teurs de gaz à effet de serre de la pla­nète. L’IFC a éga­le­ment sou­tenu à hau­teur de 300 mil­lions de dol­lars le projet Calaca power aux Philippines, à hau­teur de 550 mil­lions de dol­lars le projet « pétrole et gaz » en Argentine, pour 300 mil­lions de dol­lars celui du Pérou et le projet pétro­lier Caim India II pour 250 mil­lions.

L’IFC a éga­le­ment approuvé en février 2009 un accord de prin­cipe sur le ver­se­ment sur 5 ans de 5 mil­liards de dol­lars à Eskom pour aider à son déve­lop­pe­ment. Rappelons que Eskom est aujourd’hui une com­pa­gnie déte­nue par l’Etat sud afri­cain et qui four­nit 95% de l’électricité au pays, 90% d’entre elle pro­ve­nant du char­bon. Plusieurs rap­ports sont acca­blants [7].

Le mer­credi 20 mai 2009, la BM a annon­cer qu’elle venait d’accorder un nou­veau prêt de 80 M$ à la Chine pour l’exploitation et l’utilisation du méthane de char­bon. Ce pro­duit issu des cou­ches pro­fon­des de char­bon est 21 fois plus pol­luant que le CO² et hau­te­ment explo­sif. Pour la lutte contre le dérè­gle­ment cli­ma­ti­que, la BM est tota­le­ment incom­pé­tente.

Comble de l’ironie, elle vient de publier une liste des pro­jets allant béné­fi­cier des Fonds de Financement pour les éner­gies pro­pres : les agro­car­bu­rants et les cen­tra­les à char­bon en font partie [8].

Ainsi, à eux seuls les pro­jets de la BM sont res­pon­sa­bles de 7% des gaz à effet de serre émis par le sec­teur éner­gé­ti­que dans le monde [9]. En une décen­nie, la Banque mon­diale a financé l’émission de 62 Gigatonnes de CO2, ce qui repré­sente envi­ron 45 fois l’émission annuelle de Co2 du Royaume-Uni [10].

L’attitude de la Banque Mondiale est schizophrène mais surtout extraordinairement hypocrite.

En effet, la Banque défend ses poli­ti­ques en affir­mant que le besoin d’électricité est une prio­rité pour le déve­lop­pe­ment des pays du Sud et que avec ou sans l’aide de la BM, l’utilisation du char­bon est iné­luc­ta­ble. La BM consi­dère que son rôle est de limi­ter les dégâts en per­met­tant la construc­tion d’usines plus ren­ta­bles et moins pol­luan­tes. Pourtant, le recours tou­jours plus massif aux éner­gies fos­si­les pour le « déve­lop­pe­ment » n’est pas iné­luc­ta­ble. Un rap­port de World Watch Institute affirme qu’il est pos­si­ble que les pays du Sud enjam­bent le « tout pétrole/​charbon » pour passer direc­te­ment aux éner­gies renou­ve­la­bles, ce qui leur per­met­trait de limi­ter leur dépen­dance aux impor­ta­tions. Mais cela n’est évi­dem­ment pas du goût de tous. Vijaya Ramachandran, membre du Centre pour le Développement Global affirme que « La Banque Mondiale est deve­nue dépen­dante de ses prêts accor­dés aux éner­gies fos­si­les pour assu­rer sa propre sta­bi­lité finan­cière » [11].

En créant ces Fonds d’Investissement Climatique la BM s’est posi­tion­née comme le nou­veau leader entrant par là même en concur­rence avec la Convention Cadre des Nations Unies sur le Réchauffement Climatique (CCNUCC). Les pays du Sud se sont donc vus privés d’une tri­bune démo­cra­ti­que pour se retrou­ver une fois de plus dans le giron de la BM. Pour Lidy Nacpil, de Jubilee South : « C’est sim­ple­ment inad­mis­si­ble que la Banque, diri­gée par les pays riches, pro­pose des prêts aux pays pau­vres pour qu’ils s’adaptent aux désas­tres cli­ma­ti­ques actuels et à venir dont les pays riches sont res­pon­sa­bles, en ris­quant d’aggraver leur propre dette. Les fonds climat doi­vent attri­buer de manière stable et pré­vi­si­ble des dizai­nes de mil­liards de dol­lars aux pays du Sud pour qu’ils s’adaptent à la crise cli­ma­ti­que et déve­lop­pent des socié­tés sou­te­na­bles et sobres en éner­gie. Mais la Banque mon­diale, dont les pro­jets ont fait souf­frir des dizai­nes de mil­lions de per­son­nes dans le Sud, n’a aucun rôle à jouer en la matière ; elle ferait mieux de sup­pri­mer ses pro­pres Fonds climat. » [12].

En octo­bre 2008, l’Inde a abondé dans ce sens refu­sant l’aide de Banque Mondiale arguant qu’il s’agit d’une ins­ti­tu­tion non démo­cra­ti­que, et que les négo­cia­tions en la matière doi­vent se placer dans le cadre des Nations Unies, où chaque pays a une voix.

Le 25 février 2009, le Congrès amé­ri­cain a refusé la par­ti­ci­pa­tion des Etats-Unis au nou­veau Fonds pour les tech­no­lo­gies pro­pres créé par la Banque, puis­que celle-ci a inclus les cen­tra­les au char­bon dans sa liste des tech­no­lo­gies pro­pres.

A un tel niveau de désa­veux, il est temps que les gou­ver­ne­ments et les mou­ve­ments sociaux s’unissent pour impo­ser la fin des IFI’s comme nous les connais­sons. Ces bras finan­ciers du capi­ta­lisme US ont fait leur temps et doi­vent être relé­gués aux archi­ves de l’histoire avant qu’il ne soit trop tard.


Notes

[1] Les Banques mul­ti­la­té­ra­les de déve­lop­pe­ment – BMD – sont des ins­ti­tu­tions supra­na­tio­na­les créées par des Etats sou­ve­rains qui en sont les action­nai­res. Leurs mis­sions s’inscrivent dans le cadre des poli­ti­ques de coopé­ra­tion et d’aide au déve­lop­pe­ment défi­nies par ces Etats.

[2] La BM est his­to­ri­que­ment géné­ra­trice d’une pau­vreté crois­sante à tra­vers le monde. Voir E.Toussaint « Banque mon­diale le coup d’état per­ma­nent » coédi­tion Syllepse /CADTM/CETIM, 2004.

[3] Development and Climate Change : A Strategic Framework for the World Bank Group dans « cli­mate Bank or fossil fuel Bank ? World Bank Group increa­ses len­ding to high carbon pro­jects, Srabani Roy, 29 sep­tem­bre 2008, in www​.bret​ton​wood​spro​ject​.org

[4] “A quar­ter of the Amazon forest has already been des­troyed, aided and encou­ra­ged by the bank” dans Robert Goodland, “How aid des­truc­tion ? My former employees, the WB, is dama­ging the planet and puni­shing the poor”, the Guardian, 23 octo­bre 2007.

[5] La Société finan­cière inter­na­tio­nale (International Finance Corporation ou l’IFC) est l’institution du grope banque mon­diale char­gée des opé­ra­tions avec le sec­teur privé.

[6] « cli­mate Bank or fossil fuel Bank ? World Bank Group increa­ses len­ding to high carbon pro­jects, Srabani Roy, 29 sep­tem­bre 2008, in www​.bret​ton​wood​spro​ject​.org.

[7] Lire les rap­ports : « How the World Bank’s Energy Framework sells the Climate and Poor People short – A civil society res­ponse to the World Bank’s Investment fra­me­work for clean energy and deve­lop­ment » publié par Les Amis de la Terre International, Bank Information Center, Bretton Woods Project, Campagna per la Riforma de la Banca Mondiale, CEE Bankwatch Network, Institute for Policy Studies, International Rivers Network, Oil Change International, Urgewald : « Dirty is the new clean : World Bank Climate Initiatives Come Under Fire ».

[8] Anne Sophie Simpere, « la Banque mon­diale veut sauver le climat avec des cen­tra­les à char­bon », le 2 février 2009, dans www​.amis​de​la​terre​.org

[9] “Worlb Bank still sup­por­ting carbon inten­sive future”, Heike Mainhardt Gibbs, 17 avril 2009, dans www​.bret​ton​wood​spro​ject​.org

[10] Rapport du WWF-UK

[11] Déclaration faite à Bloomberg News dans « Climate Bank or fossil fuel Bank », op.cit.

[12] Cité par Yann Louvel, « La Banque Mondiale est illé­gi­time », 9 décem­bre 2008 dans www​.amis​de​la​terre​.org

Les commentaires sont fermés.