Des classes et des reclassements

Par Mis en ligne le 16 juin 2012

LES RAPPORTS SOCIAUX DE CLASSES
Auteur : Alain Bihr
Éditeur : PAGE DEUX

Résumé : Nos socié­tés res­tent divi­sées en classes sociales aux inté­rêts diver­gents et même contra­dic­toires. Une grille d’analyse mar­xiste nous le rap­pelle.

S’il y a bien quelque chose que le XXe siècle nous lègue du point de vue de la réflexion por­tant sur les classes sociales, c’est que les rap­ports sociaux de pro­duc­tion ne sont pas sim­ple­ment des rap­ports éco­no­miques. La com­plexi­fi­ca­tion de cette ques­tion est un des grands béné­fices des recherches qui se sont don­nées la peine d’organiser des mises en pers­pec­tive plu­ri­dis­ci­pli­naires et qui ont tiré profit des apports de concepts construits hors de l’économie et de l’économisme étroit. Ainsi que des recherches qui ont permis de sortir un dis­cours mar­xiste pré­gnant de l’ornière du méca­nisme réduc­teur de l’économisme. Cela dit, sans oublier que les luttes sociales elles-mêmes ont désta­bi­lisé ces « savoirs ». Outre le concept de rap­port social, il est donc désor­mais requis de com­plé­ter la recon­nais­sance de l’existence des classes sociales par un grand nombre d’autres traits, pro­ve­nant des ques­tions sym­bo­liques et des ques­tions idéo­lo­giques, en par­ti­cu­lier.

Sans doute fal­lait-il alors reprendre ce dos­sier global, celui des classes sociales, et pro­duire de nou­veaux ouvrages por­tant sur lui à des­ti­na­tion des jeunes géné­ra­tions, en les fai­sant pro­fi­ter des savoirs moins méca­niques dont les géné­ra­tions pré­cé­dentes ne dis­po­saient pas. Il se pour­rait alors que ces géné­ra­tions soient moins por­tées que leurs aînés à quelques naï­ve­tés dom­ma­geables, en par­ti­cu­lier sur le plan poli­tique, ce qui expli­que­rait aussi qu’elles n’adhèrent plus expres­sé­ment aux mêmes mytho­lo­gies que dans la période anté­rieure.

Alain Bihr, pro­fes­seur émé­rite de socio­lo­gie à l’Université de Franche-Comté, et rédac­teur de nom­breux ouvrages sur les ques­tions concer­nant la notion de capi­tal, nous offre ici une nou­velle syn­thèse autour des concepts cen­traux de la théo­rie de Marx : rap­port social, rap­port capi­ta­liste de pro­duc­tion, lutte de classe et sub­jec­ti­vité des classes, pour ne lister ici que les têtes de cha­pitre de l’ouvrage, non sans pré­ci­ser tout de même que chaque cha­pitre ren­con­tré détaille abon­dam­ment les enchaî­ne­ments concep­tuels qui favo­risent d’autant la com­pré­hen­sion de tel ou tel concept. Par exemple, le cha­pitre consa­cré aux rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion s’épanouit en trois sous-groupes : le concept même de rap­port de pro­duc­tion, puis les spé­ci­fi­ci­tés des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion, enfin les rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion conçus comme matrice de la divi­sion de la société en classes sociales.

On peut être sur­pris, à prime abord, par l’aspect mar­quant de la « reprise » que semble nous pro­po­ser cet ouvrage. A se repor­ter à d’anciens manuels de mar­xisme ou à des ouvrages publiés jadis, et la liste en serait longue comme chacun sait, on ver­rait se déployer les mêmes accen­tua­tions, des démarches qui ne semble pas avoir bougé depuis long­temps, des corpus de réfé­rence en quelque sorte immuables. Reprise alors ? Répétition ? En vérité, si l’armature ne semble pas avoir pris le vent du large par rap­port à la vul­gate anté­rieure, l’auteur modi­fie tout de même sub­stan­tiel­le­ment le contenu du dis­cours. Les approches ont pro­fité des tra­vaux conduits depuis des années en milieux plus uni­ver­si­taires, et la biblio­gra­phie est lar­ge­ment rafraî­chie. Elle reste cepen­dant très concen­trée encore sur les cher­cheurs mar­xistes, quoique pas exclu­si­ve­ment.

On peut se deman­der pour­tant si la pré­sen­ta­tion du concept de classe sociale, ainsi réen­fer­mée dans le mar­xisme (que l’auteur aurait pu au pas­sage redé­fi­nir, pour des géné­ra­tions deve­nues méfiantes devant quelques types de dis­cours ou quelques dis­cours typés), ne souffre pas de deux défauts. Le pre­mier, celui d’oublier de rap­pe­ler que ce concept de classe n’est pas spé­ci­fi­que­ment mar­xiste. De toute manière, à lire cor­rec­te­ment les textes anciens (Platon par exemple), chacun peut entre­voir l’existence de classes sociales dans de nom­breuses socié­tés et entendre le témoi­gnage de leur exis­tence (ou de la conscience de leur exis­tence) dans des textes phi­lo­so­phiques pro­duits dès l’Antiquité. Il n’est d’ailleurs pas de textes de Marx qui réclament sur ce plan une pré­séance quel­conque. Le second défaut dépend alors du pre­mier. Pourquoi faut-il per­sis­ter à com­men­cer un dis­cours mar­xiste sur les classes sociales à partir de la notion même de classe, au lieu de com­men­cer par les « luttes de classes », cet autre concept qui, lui, fait l’originalité du mar­xisme, à partir d’un héri­tage plus pro­pre­ment hégé­lien ? Autrement dit, si des groupes sociaux aux inté­rêts diver­gents sont réper­to­riés depuis long­temps, l’idée selon laquelle ce ne sont pas les classes qui font les luttes, mais les luttes de classes qui per­mettent d’identifier les classes et de rendre compte des logiques de domi­na­tion, est seule à appor­ter quelque chose à la com­pré­hen­sion du deve­nir des socié­tés à partir du concept de classes sociales.

C’est d’ailleurs ainsi conçue que la ques­tion des classes tend bien aussi vers une pers­pec­tive poli­tique, et que cette der­nière pers­pec­tive vient en avant de la scène sociale plutôt que de rester en arrière-fond ou de servir de conclu­sion tar­dive. D’une cer­taine manière, il y a lutte des classes pour autant que les classes ne sont pas des classes, enten­dues au sens de par­ties de la société regrou­pant (comme dans un coin ou une boîte) ceux qui ont les mêmes inté­rêts. Les classes ne sont pas des sortes de partis qui auraient des qua­li­tés intrin­sèques. Suivre ce fil conduc­teur, c’est prendre le risque d’une conclu­sion pro­blé­ma­tique au sein de laquelle la lutte de classe serait uni­que­ment une lutte entre des par­ties de la com­mu­nauté. La conclu­sion à tirer ne pour­rait être que celle-ci : alors le résul­tat des luttes serait de pré­ser­ver ladite com­mu­nauté.

Or les classes, jus­te­ment, par la lutte qui les consti­tue, ne forment pas des blocs de ce type, elles consti­tuent des opé­ra­teurs de désta­bi­li­sa­tion par rap­port aux normes de la société de réfé­rence, et annoncent plus exac­te­ment une autre forme pos­sible de la com­mu­nauté. Où l’on retrouve le point de départ de cette chro­nique : les classes ne sont pas défi­nis­sables en termes stric­te­ment éco­no­miques. A cet égard, la partie pro­pre­ment poli­tique de cet ouvrage n’est pas assez consé­quente, même pour un ouvrage de socio­lo­gie.

Plus ori­gi­nale, en revanche, se trouve être la conclu­sion qui éta­blit la plu­ra­lité des rap­ports sociaux et s’attache à penser leur arti­cu­la­tion. En marge de quelques usages non aca­dé­miques de termes (« fini­tude » des rap­ports sociaux ?), l’auteur veut évo­quer dans ce der­nier moment de sa réflexion les rap­ports inter­na­tio­naux, puis les rap­ports de sexes et les rap­ports de géné­ra­tions. Il a évi­dem­ment raison de sou­li­gner que l’étude de ces dif­fé­rents rap­ports et de leur arti­cu­la­tion est deve­nue cru­ciale de nos jours, notam­ment afin d’analyser les prin­cipes de divi­sion, de hié­rar­chi­sa­tion et de conflic­tua­lité au sein des socié­tés contem­po­raines.

Mais en bon ortho­doxie mar­xiste, c’est pour mieux conclure que « dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, ce sont bien les rap­ports sociaux de pro­duc­tion qui sont en posi­tion pré­do­mi­nante à l’égard de l’ensemble des autres rap­ports sociaux, rap­ports sociaux de classes et rap­ports inter­na­tio­naux tout comme rap­ports sociaux de sexes et rap­ports sociaux de géné­ra­tions ». Il n’est pas cer­tain que la dia­lec­tique mar­xiste soit si bien servie par le seul ajout, un peu attendu, selon lequel « les seconds n’en dis­posent pas moins à chaque fois d’une auto­no­mie rela­tive à l’égard des pre­miers ». Mais la dia­lec­tique ne fait pas partie de l’exposé, si la célèbre « pre­mière » et « der­nière » ins­tance, elle, revient sur le tapis.

Enfin, à l’horizon de ce genre de pers­pec­tive, il nous semble que s’en pro­file une autre plus déli­cate à recon­naître. Elle est celle de savoir si vrai­ment nos contem­po­rains ont besoin qu’on leur prouve encore l’existence des classes et des luttes qui les font. En dehors de la ques­tion de savoir qui, alors, est sus­cep­tible de la leur révé­ler (et de celle de savoir pour­quoi il est tou­jours néces­saire de révé­ler quelque chose au monde ou aux humains), il convien­drait de se deman­der si la ques­tion cen­trale de l’époque n’est pas plutôt celle de savoir com­ment recons­ti­tuer d’autres modes de com­po­si­tion des forces et de la confiance que chacun peut avoir en ses propres forces poli­tiques pour entre­prendre le renou­vel­le­ment des luttes. Sans doute la ques­tion des classes sociales y gagne­rait en clarté, disons en une autre clarté

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